Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)

Part 19

Chapter 193,676 wordsPublic domain

Elle passionnait le monde quand la librairie put commencer à fonctionner, à travailler. Elle fit au commerce un tort considérable, au commerce parisien. En particulier elle nuisit au commerce des livres, parce que les gens gardaient tout leur temps et toute leur finance pour lire les journaux multipliés. Singulièrement elle nuisit à la librairie Bellais qui s'affichait dreyfusiste, qui fut rapidement notée, devant qui les antisémites manifestèrent, où les dreyfusistes fomentaient leurs manifestations. Le temps et la force employée à manifester pour Dreyfus était dérobée au travail de la librairie. La fatigue entassée dans l'action dreyfusiste retombait sur la librairie. La seule édition dreyfusiste que fit la maison nous fut onéreuse. Ainsi une affaire qui sans doute enrichit de finance ou de clientèle ou d'autorité les journaux et la librairie Stock appauvrit la librairie Bellais.

Je distingue des causes. Les secondaires sont nombreuses. Le gérant ne géra pas avec la tension qu'il fallait. Il est probable que si mon ami André Bourgeois avait alors été disponible, et s'il avait fait pour la librairie un travail équivalent à celui qu'il vient de faire pour les cahiers, l'événement aurait tourné vers un succès heureux.—Toutes les éditions que fit la maison furent onéreuses, ou bien parce que le livre se vendait peu, ou bien parce que le prix de vente, pour encourager la propagande, était scandaleusement abaissé. Même quand l'ouvrage était édité en partie par souscription, le calcul des frais n'impliquait pas les frais généraux de la maison.—Je mis toutes mes dernières finances, tout mon dernier travail sur le livre de Jaurès l'_action socialiste_. Je pensais que ce livre serait un merveilleux moyen de propagande moralement socialiste. Il y a là des pages vraiment impérissables et définitives. Le livre ne se vendit pas. Événement incroyable: on eut honte de lui. Au commencement des deux allées qui forment cette première série, au seuil des deux avenues les premières pages ne sont pas d'un socialisme exactement fixé. Rien de plus historique, de plus naturel, de plus convenable, de plus inévitable et je dirai de plus indispensable puisque justement il s'agit ici de l'explicitation d'un socialisme implicite d'abord, puisqu'il s'agit ici d'un socialisme en mouvement, en action. Comme si la propagande ne consistait pas justement à se situer au commencement des allées pour pouvoir se transporter avec le lecteur ou l'auditeur jusqu'à leur aboutissement. Comme si la conversion n'était pas un mouvement, un voyage en esprit. Mais le souci d'orthodoxie fixe, d'orthodoxie en repos qui a envahi tout le socialisme français déjà conspirait à étouffer ce livre. Jaurès, par humilité ou par embarras, n'en a jamais, du moins à ma connaissance, dit ou écrit un mot. _La Petite République_ ne lui a jamais fait une sérieuse publicité. Il retomba de tout son poids sur le dos de l'éditeur.

Je distingue des causes qui sont pour ainsi dire de fondation. La première année d'une entreprise est toujours onéreuse. Quoi qu'on m'en ait dit, c'est une lourde occupation que de trouver un local et d'essuyer les plâtres.

Je distingue des causes qui à distance me font encore beaucoup de plaisir. J'accueillis comme éditeur _le Mouvement Socialiste_ à sa naissance et lui procurai le plus d'abonnés que je pus. J'accueillis l'initiateur des _Journaux pour tous_ et lui procurai, autant que je le pus, les moyens de sa réussite.

La désagrégation de la communauté se produisit non par éparpillement mais par séparation. Un groupe s'y dessinait peu à peu autour de M. Lucien Herr. Je me permets de citer ce nom parce que _le Cri de Paris_ l'a cité avant moi, parce que cette signature a été imprimée jadis dans _la Volonté_, parce que ce nom figure aux _Notes Critiques_, parce que la _Société Nouvelle de librairie et d'édition_ annonce de M. Herr un volume _la Révolution sociale_.

Je ne cacherai pas la grosse et souvent la profonde impression que me fit M. Herr quand enfin je le connus à l'école. Son parfait désintéressement, sa puissance de travail énorme, son gros travail anonyme, son érudition sans doute universelle et totale et, sur tout, sa brutale sincérité me donnèrent pour lui un profond attachement fidèle. Je fus en un sens vraiment son élève. Il m'enseigna parfois comme on travaille et souvent comme on agit. Il me fournit beaucoup de renseignements sincèrement exacts sur tout un monde que j'ignorais, monde littéraire, scientifique, politique. Sur tout il débrouilla pour moi les insincérités et les conventions où je me serais empêtré. Il me mit au courant de l'affaire Dreyfus, me donna les indications sans lesquelles on ne pouvait pas suivre intelligemment.

Cette fidélité dura jusqu'à la fin de l'affaire. Comme elle finissait il me sembla qu'elle avait malheureusement modifié la mentalité de plusieurs de nos camarades. Elle avait donné à plusieurs un certain goût de la puissance, de l'autorité, du commandement. Tel est le danger de ces crises. Pendant plusieurs mois le plus petit professeur de collège ou le plus mal payé des répétiteurs, si faible en temps ordinaire contre les tyrannies locales ordinaires les plus faibles, avait pesé lourdement sur les destinées générales du pays. Par le seul fait qu'il donnait son faible et pauvre nom à la liste qui passait, pétition aux pouvoirs publics, souscription, adresse, le pauvre universitaire de Coulommiers ou de Sisteron appuyait d'une relativement lourde pesée morale et matérielle sur les destinées de la France et du monde. Car on était à un aiguillage, et les forces contraires se balançaient. A plus forte raison les initiateurs de ces listes exerçaient-il une extraordinaire poussée. Un nom mis au commencement de la première liste avait aussitôt une survaleur immense. Or il suffit que l'on se reporte aux premières listes Zola pour y lire le nom de M. Herr et les noms de la plupart de ses amis, dont j'étais.

A mesure que l'affaire s'avançait deux tendances, deux mentalités se dessinèrent puis se manifestèrent parmi les anciens dreyfusards. Ayant communément exercé une action puissante pour la réalisation de la justice et pour la manifestation publique de la vérité, les uns continuèrent à chercher partout la réalisation de la justice et la manifestation de la vérité, mais la plupart commencèrent à préférer l'action, la puissance, la réalisation même de la manifestation. Les premiers, Picquart, Zola continuèrent comme ils pouvaient leurs véritables métiers. Picquart est encore un officier qui demande à passer en conseil de guerre. Zola est encore ce qu'il était, un romancier, et un citoyen libre. Mais la grande majorité ne pouvait renoncer à la tentation singulière d'exercer une influence énorme, intense, concentrée, condensée, un alcool d'influence, ayant un effet considérable sous un petit volume et pour un petit effort initial. Or l'ancienne action politique était justement un jeu imaginé à seule fin de satisfaire à ces anciennes ambitions. L'ancienne action politique est un jeu d'illusions, combiné pour faire croire que l'on peut exercer beaucoup d'action sans se donner beaucoup de peine et de soin, que l'effet utile est hors de proportion avec l'énergie dépensée, avec l'effort. L'ancienne action politique est un jeu de crises feintes imaginé pour faire accroire que l'action critique est l'action habituelle, ordinaire. Les dreyfusards qui se laissèrent séduire à cette illusion devinrent partisans de l'amnistie. Tous, et parmi eux Jaurès, ils retombèrent ou ils tombèrent dans l'ancienne action politique. Ils y ont fait tomber le socialisme français.

Parvenu à ce point de mon histoire, je m'aperçois que je ne puis la continuer sans pénétrer dans les problèmes généraux de l'action socialiste présente, et récente. Je n'oublie pas, d'ailleurs, que je dois un compte rendu fidèle aux citoyens qui ont bien voulu me confier le mandat de les représenter aux trois congrès de Paris. Ce compte sera rendu dans le cinquième cahier.

Le quatrième cahier sera tout entier de Lagardelle. Nous nous reposerons pendant les vacances du premier de l'an. Nous publierons huit cahiers de janvier à Pâques.

NOTES:

[6] Relire dans _la Revue Socialiste_ du 15 juillet 1897 l'excellent article de Charles Henry sur _l'Union pour l'Action morale et le Socialisme_.—_Note de Pierre Deloire._

[7] Il y a un intérêt à relire ce que tout le monde écrivait de l'Angleterre il y a trois ans.

[8] C'est-à-dire: tout article _mercantile_, et non, bien entendu, tout article _rémunéré_.

[9] On pardonnera cette expression à l'inadvertance de notre ami.

POUR MOI[10]

28 janvier 1901,

Mon ami Pierre Baudouin et mon ami Pierre Deloire vinrent me souhaiter la bonne année. Ils étaient soucieux. Ils marchaient de conserve. Ils me trouvèrent en proie à l'abonné Mécontent.

—Mon cher Péguy, me disait l'abonné Mécontent, tes cahiers me révoltent. J'ai reçu le troisième. Ils sont faits sans aucun soin. Ils sont pourris de coquilles. A la page 67, au titre courant, tu as mis _théâtre_ sans accent aigu. A la page 43, au milieu de la deuxième ligne, tu as mis un c à camarades au lieu d'un e. Évidemment, tu deviens gâteux. J'en suis éploré, parce que je suis ton meilleur ami. A la page 50, au milieu de la page, tu as écrit socialiste avec deux s. Mais je soupçonne ici que tu as voulu jouer un mauvais tour à notre ami Lucien Herr. Sans compter les coquilles que je n'ai pas vues, car je ne les lis pas, tes cahiers. Je me désabonne.

Cette violence m'épouvantait et je faisais des platitudes.

—Mon cher Mécontent, je sais malheureusement bien qu'il y a des coquilles dans les cahiers. Mon ami René Lardenois me l'a déjà fait remarquer et sa lettre a été publiée dans le dixième cahier de la première série. Aussitôt que je le pourrai, je lui donnerai une réponse imprimée. En attendant je vais donner réponse orale aux trente-cinq reproches que tu m'as adressés—

—Non, mon cher Péguy, j'ai déjà dépensé huit quarts d'heure de mon temps à te faire ces reproches, parmi tant de reproches que l'on doit te faire. Je n'eusse pas dépensé huit quarts d'heure de mon temps, si ce n'était la profonde amitié que j'ai toujours eue pour toi. Je n'ai pas le temps d'écouter ta défense. Mon temps est cher. Certains devoirs laïques me rappellent ailleurs. Adieu.

Il s'en alla sans me donner la main.

Mon ami Pierre Baudouin le philosophe et mon ami l'historien Pierre Deloire étaient devenus plus soucieux.

—Nous venons, dirent-ils, te souhaiter la bonne année.

—Nous venons te souhaiter la bonne année, répéta sérieusement Pierre Deloire. Au temps que j'avais ma grand mère, qui ne savait pas lire, et qui était la femme la meilleure que j'aie connue, je lui souhaitais la bonne année en lui disant: Grand mère, je te souhaite une bonne année et une bonne santé, et le paradis à la fin de tes jours. Telle était la formule usitée parmi le peuple de ma province. Ma grand mère est morte, et je ne sais pas si elle est en paradis, parce que je suis historien et que nous n'avons aucun monument qui nous renseigne sur l'histoire du paradis.

—Nous venons te souhaiter la bonne année, répéta gravement Pierre Baudouin. Au temps que nous vivons, cela veut dire que nous te souhaitons que tu sois et que tu demeures juste et vrai. Nous te souhaitons aussi que beaucoup d'honnêtes gens t'apportent beaucoup de bonne copie, que les compositeurs ne te fassent aucune coquille et que les imprimeurs ne t'impriment aucune bourde; enfin je te souhaite que les abonnés croissent et se multiplient.

—Mais, dit Pierre Deloire, comme l'histoire des événements nous fait voir que les souhaits ne suffisent pas, je t'apporte pour le mois de janvier les dix francs de souscription mensuelle que je prélève sur le produit des leçons que je vends.

—Pour la même raison, dit Pierre Baudouin, je t'apporte ces cinquante francs de souscription extraordinaire. Mes terres de Bourgogne se sont enfin vendues. Elles se sont vendues un assez bon prix, parce que les Bourguignons, ayant fait beaucoup de vin, pouvaient dépenser quelque argent. Elles m'ont rapporté quinze et quelques cents francs dont j'ai besoin pour la nourriture de ma famille; mais je tenais à prélever les cinquante francs que je voulais vous donner.

—Vos souscriptions m'étaient indispensables et vos souhaits sont les bienvenus. Car je suis en proie aux mauvais souhaits de plusieurs.

—Nous le savons, et c'est pour cela que nous venons te souhaiter la bonne année.

—Je suis en proie aux mauvais souhaits de plusieurs. C'est une grande souffrance que de savoir qu'il y en a plusieurs qui me souhaitent que la copie soit mauvaise et le tirage raté, que l'abonnement décroisse et que les cahiers meurent.

—Et comme l'histoire des événements nous fait voir que les souhaits ne suffisent pas, ils travaillent consciencieusement à la démolition des cahiers. Ils commencent par se désabonner. Ils se désabonnent.

—Pendant que je préparais le troisième cahier, j'ai reçu le premier désabonnement.

—Nous vous requérons de nous lire cette lettre.

Paris, mercredi matin 12 décembre 1900

Mon cher Péguy

La lecture de ton dernier cahier m'a révolté;

—Quel était ce cahier?

—Le premier de la deuxième série.

—Nous vous requérons de continuer.

La lecture de ton dernier cahier m'a révolté. Il n'y a pas d'autre mot.

1º Comment! tu t'amuses à recueillir les commérages du _Cri de Paris_, à les discuter d'une façon blessante et peu loyale pour les camarades que tu mets en cause! Herr peut avoir ses défauts, mais on ne peut méconnaître ses rares qualités de dévouement à la cause! L'œuvre qu'il a—

L'auteur avait mis d'abord: L'œuvre qu'il a fondée et fait vivre. Il a rectifié: L'œuvre qu'il a sinon fondée, du moins fait vivre.

—Il a aussi bien fait de rectifier. Nous vous requérons de continuer.

—L'œuvre qu'il a sinon fondée du moins fait vivre, la librairie est maintenant le centre de réunion de tous les socialistes pensants. En ne rappelant pas les qualités et en ne retenant que les défauts de l'homme, je dis que ta critique n'est pas loyale. Je regrette d'y trouver des insinuations peu dignes de toi.—

—Nous sommes ici venus, dit Pierre Baudouin, pour te forcer à n'insinuer pas. Nous te requérons de continuer.

—Je regrette d'y trouver des insinuations peu dignes de toi; par exemple, quand tu dis: _L'admiration mutuelle n'avait pas cours parmi nous_, tu sous-entends que les amis de Herr pratiquent cette admiration mutuelle, etc. Est-ce bien à toi aussi de t'ériger en censeur pour des camarades à qui tu ne peux reprocher que des divergences de vues! Ne crains-tu pas que ta censure ne soit suspecte et qu'on ne dise que c'est la rancune plus que la vérité qui t'inspire? Enfin à quoi servent ces polémiques—qui sont lettre morte, heureusement, pour tes lecteurs de province? Le péril clérical et capitaliste et militariste n'est-il donc plus présent, pour que tu t'amuses ainsi à frapper—

—Je te réponds, dit Pierre Baudouin, que l'on ne dira pas ce soir que tu t'amuses. Nous te requérons de continuer.

—pour que tu t'amuses ainsi à frapper sur nos amis? Ou veux-tu propager le scepticisme et le découragement dans notre parti? Si c'est cela, il m'est impossible de te suivre.

2º Quel besoin as-tu de renseigner bénévolement les journaux bourgeois et les gros bonnets universitaires sur la personnalité de —. Vous permettez que je passe le nom?

—Provisoirement nous te le permettons. Nous te requérons de continuer.

—Mettons: sur la personnalité de celui de nos camarades qui signe _un universitaire à la Petite République_. En écrivant que ce rédacteur appartient à une promotion de deux ans plus ancienne que toi, en ajoutant qu'il est en congé à Paris, tu le désignes très clairement.

Qu'est-ce aussi que les conseils—pires que des critiques—que tu te plais à lui donner? Veux-tu à l'avance affaiblir l'autorité de ses articles auprès des lecteurs de _la Petite République_? Je remarque encore que cette rage d'indiscrétion et de censure ne peut faire que les affaires de nos adversaires.

3º La plupart des lettres que tu insères n'ont d'intérêt que pour toi, puisqu'elles ne contiennent que des réserves à ton adresse ou des conseils.

4º A quoi bon revenir longuement sur le _Journal d'une femme de chambre_ et donner à cette ordure les proportions d'un événement? Tout ce que tu publies aujourd'hui a déjà été dit la dernière fois. Ce n'est que du réchauffé.

5º Les annonces de l'_école des hautes éludes sociales_, occcupent 15 pages de ton cahier!

—Il pouvait dire _seize_.

—Il y en a seize.

—Nous te requérons de continuer et de finir.

—de ton cahier! Cette publication n'a aucune utilité, ni pour les lecteurs de province qui n'iront jamais à cette école, ni pour les lecteurs du Paris qui ont pu lire ces affiches sur tous les murs. Ne pouvais-tu remplir ces 15 pages par quelque chose de plus utile, par une critique d'un abus dont nous souffrons, par exemple?

6º L'amplification de Boutroux est parfaitement insignifiante, quand elle n'est pas infectée d'esprit métaphysique et bourgeois.

En résumé, je ne trouve dans ce cahier rien qui pût aider en quelque façon la propagande socialiste, rien qui pût faire l'éducation socialiste de tes lecteurs. J'y trouve en revanche des attaques toujours déplacées, souvent injustes, contre des camarades dont j'ai appris à apprécier la bonne foi, le dévouement, la continuité dans l'effort vers l'émancipation de l'humanité. J'y trouve l'expression de secrètes rancunes, qu'il faut savoir sacrifier au bien général. J'y retrouve ce ton de persiflage, ce dilettantisme que—

—Nous te donnons ma parole, dirent en même temps Baudouin et Deloire, que ce soir ils ne diront pas que tu es un dilettante. Mais nous te requérons de finir.

—ce dilettantisme que je t'ai déjà reproché, en d'autres occasions. Je n'y trouve pas cette vigoureuse critique de la société capitaliste que j'attendais. Je n'y trouve pas cette sommation adressée aux bourgeois de redevenir hommes. Je n'y trouve pas surtout ces chaudes paroles d'encouragement répandues sur les bonnes gens de province qui luttent, solitaires, contre l'oppression qui les étreint.

Enfin, alors que nous n'avons pas trop de tous nos efforts, et de nos maigres ressources pour combattre les forces du passé, plus menaçantes que jamais, tu nous annonces que tu vas publier des _romans_! des romans, comme si la réalité n'était pas assez tragique et que nous avions—

—_Ayons?_

—_avions_ le temps de nous intéresser à des fioritures de phrases et à des divertissements d'esthètes!

—Il faut: comme si la réalité n'était pas — — et comme si nous avions — — — ou bien: comme si la réalité n'était pas — — et que nous ayons. Ce n'est pas la fioriture d'esthètes, mais bonne et grosse grammaire française. Avez-vous bientôt fini?

—Je ne me flatte pas de te convaincre. Je crains que tu n'aies ton siège fait. Mais je te préviens que si ton prochain cahier doit ressembler au précédent, il est inutile que tu me l'envoies.

J'écris cette lettre pour toi et non pour tes lecteurs. Je ne veux donc pas que tu la publies.

—Cela est raide. Nous verrons ce que nous y dirons, A-t-il fini?

—Ton ami qui regrette que tu fasses un si mauvais usage de tes qualités naturelles.

Vous permettez que je passe la signature?

—Provisoirement nous vous le permettons. Ensuite?

—Le troisième cahier descendait des compositeurs aux imprimeurs quand me parvint le deuxième désabonnement.

—Nous vous requérons de lire cette lettre. Nous laisserons tout passer sans interruption.

—Elle est plus courte.

Paris, vendredi 14 décembre 1900

Mon cher Péguy

Je ne veux plus recevoir les _Cahiers de la Quinzaine_, pour les raisons que voici:

1º Je ne crois pas que les romans annoncés constituent une propagande effective.

2º Le ton général des cahiers est, de plus en plus, un ton de dilettantisme. Peu de place est donnée aux questions qui importent; trop de place est donnée à des incidents, à des impressions particulières; et c'est plutôt une espèce de littérature qu'une espèce de propagande.

3º Il est bon de ne pas être aveuglé sur les défauts et les faiblesses de ceux qui se disent appartenir au même parti; mais il n'est pas bon de rappeler avec une persistance implacable des erreurs minimes, et de se taire sur les services incontestables.

4º Dans les premiers numéros, les dissidences qui se sont produites à la Librairie étaient rappelées par des allusions qui n'étaient pas trop disproportionnées avec les faits tels que tu les concevais; même ainsi, elles étaient de médiocre intérêt pour des lecteurs de campagne, pour des instituteurs, pour des professeurs de province. Aujourd'hui tu parais commencer, ou plutôt continuer une polémique de pures personnalités; tes attaques contre Herr dépassent tout ce que, même dans ton imagination, tu peux lui reprocher. Je ne veux m'associer, ni de près ni de loin, à cette œuvre de désorganisation, pour laquelle sont dépensées les cotisations que tu reçois, et que l'on t'offre pour de tout autres combats. Même à l'époque où je ne te donnais pas _tous_ les torts, j'étais avec ceux qui organisent le travail contre ceux qui le désorganisent; aujourd'hui tu diminues même la sympathie qui allait à ta personne.

Tout ce que j'espère, c'est que tu ne continueras pas dans cette voie, et que nous te retrouverons avec nous, contre l'ennemi commun, que tu sers aujourd'hui indirectement. CE JOUR-LA JE SERAI HEUREUX DE TE REVOIR TEL QUE JE CROIS T'AVOIR CONNU.

Vous permettez que je passe la signature?

—Provisoirement nous le permettons.

—Mais il y a un _post-scriptum_.

P. S. Boutroux, que les _catholiques_ regardent comme un de leurs meilleurs alliés, ne doit pas être à aucun degré, le _directeur_ de gens comme nous.

Pendant que j'avais lu, Pierre Baudouin mâchonnait les interruptions qu'il m'avait promis qu'il ne ferait pas. Mais quand j'eus fini Pierre Deloire me demanda froidement:

—C'est tout?

—Non. Celui de mes camarades qui fut pendant cinq bonnes années mon ami le plus proche m'a écrit deux lettres qui m'ont fait beaucoup plus de peine.

—Cela s'entend. Nous vous requérons de nous les lire.

—La première est brève:

Toulouse, lundi matin 28 novembre 1900

Mon cher Péguy

—Pour fixer les idées, je maintiens que si tu avais été au comité général pour soutenir Jaurès et le père Longuet, tu eusses dit à haute voix ce que tu sentais; je maintiens qu'il eût mieux valu changer par une intervention active et réelle la scène historique, que de l'idéaliser et de la conserver par une reproduction typique et dramatique. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas renoncé.

Je passe le nom. Vous le connaissez. La deuxième lettre est plus longue:

Mardi 4 décembre 1900

Mon cher Péguy

Je me permets de te répéter que l'action me paraît plus urgente que la critique, surtout que l'histoire immédiatement post-contemporaine que tu annonces, pas assez contemporaine pour diriger le mouvement, pas assez éloignée pour être vraiment de l'histoire et pour être de nouveau intéressante.