Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 18
A cette fin, ils veulent socialiser la matière qui est nécessaire au travail social, c'est-à-dire les moyens sociaux de production: la terre en ce qu'elle peut servir à la culture sociale; le sous-sol, mines et carrières; l'outillage industriel, machines, ateliers, magasins, l'outillage commercial, magasins, voies et moyens de communication. Les moyens de production seront socialisés, c'est-à-dire qu'ils seront rendus à la cité, à l'ensemble des citoyens.
Le travail social sera socialisé, c'est-à-dire qu'il sera fait par l'ensemble des citoyens. Les parts individuelles du travail social, c'est-à-dire les parts du travail social qui seront données à la cité par chacun des citoyens, seront, non pas sans doute identiques entre elles, car cela ne se pourrait pas, mais, autant que possible, égales entre elles, en ce sens que les différences qu'elles auront encore ne seront commandées que par les différents besoins de la cité et par les différentes aptitudes individuelles des citoyens comme travailleurs, et en ce sens que ces inévitables différences de qualité, d'intensité, de durée, seront, autant que possible, compensées par d'autres différences de qualité, d'intensité, de durée, de manière que les parts individuelles du travail social soient, autant que possible, égales en quantité.
En échange la cité assurera aux citoyens une éducation vraiment humaine, et l'assistance exacte en cas de maladie ou d'infirmité, enfin l'assistance entière pendant la vieillesse.
L'éducation sera égale pour tous les enfants, non pas, bien entendu, en ce sens que les éducations individuelles seraient identiques entre elles, mais en ce sens que les différences des éducations individuelles ne seront commandées que par les différentes ressources de la cité et par les différentes aptitudes individuelles des citoyens comme élèves.
Les moyens de consommation seront laissés à la libre disposition des citoyens en quantités autant que possible égales entre elles.
Les avantages de ce régime sont à considérer à l'égard de la cité et à l'égard des citoyens.
A l'égard de la cité, ce régime épargnera le travail humain, dont le gaspillage est immoral. Cette épargne sera réalisée par plusieurs causes, dont les trois suivantes:
La concurrence sera supprimée. Or elle est mauvaise. Il semble à première vue qu'elle a de bons effets dans la société présente, mais ces bons effets ne sont que des commencements de réparation aux maux qu'elle a conmencé par causer elle-même. Nous ne reconnaissons pas toujours comme elle est mauvaise parce que notre éducation, mauvaise aussi, nous a dressés à travailler par un sentiment de vaine émulation, mauvais, étranger au travail même et à la fin propre du travail. La concurrence est mauvaise en son principe: il est mauvais que les hommes travaillent les uns contre les autres; les hommes doivent travailler les uns avec les autres; ils doivent travailler à faire de leur mieux leur travail, et non pas à se servir de leur travail pour vaincre d'autres travailleurs. La concurrence est cause que les travailleurs ne sont point payés selon ce qu'ils ont fait, ce qui serait juste au sens étroit de ce mot, ni payés d'un paiement normal, ce qui serait juste au sens large, ou harmonieux, mais surtout selon ce que leurs concurrents n'ont pas fait. La concurrence a souvent cet excès que, lorsque l'un des concurrents a reconnu qu'il ne peut pas travailler mieux que ses concurrents, il tâche que ceux-ci travaillent plus mal, pour être sûr de les vaincre quand même, d'où les manœuvres frauduleuses. La concurrence est souvent faussée par la réclame, qui tend à donner l'avantage au travail plus connu sur le travail mieux fait, et par la falsification, qui tend à donner l'avantage au travail mieux paraissant sur le travail mieux fait. Enfin la concurrence internationale est cause de la guerre, de la paix armée, des maux qui suivent, comme la concurrence interindividuelle est cause des procès, de véritables guerres privées, de la plupart des haines publiques et privées, des maux qui suivent.
L'oisiveté sera supprimée. Pour calculer l'épargne de travail social ainsi réalisée, il ne faut pas comparer seulement dans la société présente le nombre des oisifs au nombre total des citoyens; il faut ajouter au nombre des oisifs le nombre de tous les citoyens qui travaillent dans la société présente à pourvoir au luxe individuel des oisifs.
La production sera centralisée autant qu'il est possible; or, si la centralisation est mauvaise pour la vie intérieure des hommes et pour le travail supérieur de l'humanité, surtout pour l'art et pour la philosophie, elle est bonne pour la production sociale, parce qu'elle permet aux citoyens de faire mieux et plus vite le travail social de production, et, justement ainsi, d'être mieux et plus tôt libres pour leur vie intérieure et pour le travail supérieur de l'humanité. La cité socialiste organisera la culture intensive, l'industrie intensive, centralisera le commerce, de manière à tirer de la matière qui est proposée à l'activité humaine le plus des meilleurs moyens de consommation.
A l'égard des citoyens, le régime socialiste aura sur la société présente au moins deux avantages:
Il établira entre et pour tous les citoyens une fraternité, une solidarité réelle et vivante; une justice, une égalité réelle et vivante; une liberté réelle,—au lieu d'une fraternité fictive; d'une justice fictive; d'une liberté fictive.
Il amortira autant que possible les à-coups individuels. Dans la société présente on laisse les malheurs individuels tomber de tout leur poids sur ceux des citoyens qui se trouvent au droit, et qui souvent en sont écrasés. Et comme il y a, malgré tout, en fait, des solidarités individuelles indéfinies, ces malheurs ont des répercussions indéfinies, incalculables. Si bien que le progrès même est, en fin de compte, onéreux. Par exemple quand on invente une machine qui supprime la moitié du travail dans un métier, les consommateurs, en général, en tirent un certain bénéfice parce que les prix baissent, mais la moitié des producteurs sont mis à pied, et ces malheurs individuels ont le plus souvent de telles et si lointaines répercussions que l'ensemble du mal ainsi causé aux citoyens est pire que n'est avantageux le bénéfice donné aux consommateurs. Dans la cité socialiste, au contraire, il suffira, quand on fera pour un métier de telles inventions, de réduire sans à-coup le nombre des travailleurs intéressés, soit en faisant moins d'apprentis de ce métier-là, soit en donnant à certains de ces travailleurs le temps d'apprendre un nouveau métier; en attendant d'ailleurs, que les mesures prises aient leur plein effet, on en sera quitte pour diminuer le nombre des heures où travailleront les ouvriers de ce métier, ce qui ne sera pour personne un malheur dans la cité.
Ainsi constituée, la cité socialiste sera parfaite en ce qu'elle sera socialiste. En ce qu'elle sera une cité humaine il se pourra qu'elle soit imparfaite encore. Mais elle sera la moins imparfaite possible des cités humaines possibles, en ce sens que toutes les difficultés, toutes les souffrances y seront au pis-aller égales à ce qu'il faut qu'elles soient dans toute société individualiste. Soient les difficultés, par exemple, qui tiennent au choix du métier et à la paresse:
_Comment pourrez-vous_, nous dira-t-on, _assurer dans la cité socialiste le service des métiers les plus pénibles, ou les plus ennuyeux, en un mot des métiers sacrifiés?_
Remarquons d'abord qu'à mesure que le machinisme ira croissant les métiers se rassembleront de plus en plus et qu'il y aura de moins en moins des métiers _sacrifiés_. Remarquons ensuite que dans la cité socialiste on pourra toujours compenser par des avantages de durée ce que les métiers sacrifiés auraient encore de pénible ou d'ennuyeux. Et enfin, si, malgré cette compensation, les travailleurs volontaires désertaient certains métiers, il suffira, pour assurer le service de ces métiers, d'en faire un _service commandé_, obligatoire, universel et personnel.—_Mais_, dira-t-on, _c'est là de la contrainte_!—Sans doute, c'est là de la contrainte, mais c'est une contrainte juste et officielle. Tandis que dans la société présente sévit une contrainte universelle, d'autant plus redoutable qu'elle est à la fois injuste et sournoise: injuste en ce qu'elle ne s'exerce pas également sur tous les citoyens; sournoise, car on ne veut pas avouer que l'on contraint certains citoyens à faire certains métiers, mais on est bien content que la misère générale soit telle qu'il y ait des citoyens qui tombent si bas que de remonter jusqu'à ces métiers-là justement leur paraisse un bonheur. Et c'est sur cela que repose toute la société présente. Pour ne pas vouloir faire de certains métiers, de certaines fonctions sociales, de certains services, des services commandés, on gaspille de la souffrance humaine: au lieu de faire descendre les travailleurs, s'il y a lieu, des métiers moyens aux métiers sacrifiés, on les laisse tomber, sans vouloir avoir l'air de s'en apercevoir, beaucoup plus bas, assez bas pour qu'ils _aient encore bien de la chance_, comme on dit, de remonter jusqu'à ces métiers-là.
_Et que ferez-vous_, nous dira-t-on, _des paresseux_? Remarquons d'abord qu'il y aura beaucoup moins de paresseux quand tous les citoyens auront reçu l'éducation normale. Remarquons ensuite qu'il y aura beaucoup moins de paresseux dans une cité où la plupart des métiers seront sans cesse ouverts à tous, parce qu'il y aura beaucoup moins de fausses vocations, parce qu'il n'y aura point de vocations forcées, parce que les vies mal engagées ne le seront point sans retour possible. Enfin si, dans une cité où trois ou quatre heures au plus d'un travail facile suffiront pour assurer la vie quotidienne, si, dans une telle cité, il se trouve encore des paresseux qui refusent toute espèce de travail, ces malades ne mourront pas de faim dans une cité qui sera aussi riche en moyens de consommation, mais on les réduira au strict nécessaire.—_Ils seront donc_, dira-t-on, _entretenus aux frais de la cité_?—Sans doute, mais que fait la société présente, sinon de les entretenir aussi, et très cher, dans ses asiles, ses hôpitaux, ses prisons, ses colonies de relégation, ou dans ses plus somptueux hôtels, parasites mendiants ou parasites luxueux, ou bien ouvriers des mauvais métiers.
Selon cette méthode d'analyse exacte et de comparaison, toujours on verra que ce sont justement les pis-allers de la cité socialiste, supposés, qui sont la règle habituelle, réelle, de la société présente.
Ainsi renseignés provisoirement sur ce que serait la prochaine cité socialiste, ces jeunes gens n'hésitèrent pas. Il n'y avait plus qu'à préparer la naissance de cette cité, il n'y avait qu'à préparer puis à faire la révolution sociale.
Pour préparer la révolution sociale on n'invoquerait pas les anciens, on n'irait pas chercher les hommes de trente à quatre-vingts ans, qui étaient en immense majorité contaminés du vice bourgeois, mais on ferait appel aux seuls jeunes gens. Et cela suffirait bien. Si l'on convertit soigneusement au socialisme les générations montantes, si l'on acquiert honnêtement les jeunes hommes, les nouveaux hommes, à mesure qu'ils passent leur quinzième, leur dix-huitième ou leur vingtième année, après huit ans d'exercice on est régulièrement une imposante minorité, après vingt ans on est une respectable majorité, après quarante ans, sans risque et sans violence mauvaise, on est devenu l'humanité même, l'humanité enfin sauvée du mal bourgeois, de tout le mal, et instituée en cité harmonieuse. Ainsi le veut l'arithmétique.
Or il est simple de convertir les générations montantes. Il n'y a pour ainsi parler qu'à les divertir de la contamination bourgeoise. L'excellence du socialisme est telle que le socialisme se fait valoir lui-même. Il a une évidence autonome, automatique et antérieure. Il n'a besoin d'aucun avocat. Il ne demande qu'un démonstrateur. Il suffit qu'on le fasse voir. Si un journal exactement et moralement socialiste paraissait, la simple démonstration, la simple proposition du socialisme introduirait au socialisme les générations montantes. Il n'y avait plus qu'à faire un journal socialiste, le journal socialiste. Cela serait facile.
Car ces jeunes gens ignoraient à peu près tout du personnel qui sévissait déjà sous le nom de socialiste. On les avait en effet soumis aux déplorables moyens d'élevage que nous voyons pratiquer autour de nous partout, sur tous les faibles par tous les forts, sur les simples par les habiles, sur les ignorants par les savants, sur les enfants, sur les soldats, sur les ouvriers, sur les électeurs, sur le peuple des animaux au langage inarticulé, sur le peuple des hommes. On leur mentait pour leur bien. C'est la méthode pratiquée sur la plupart des âmes adolescentes par la plupart des âmes adultes. Cette méthode a tout pour elle. Idoine à la paresse et commode au ménagement, elle reste la forme la plus redoutable du mensonge universel. Nos maîtres nous donnaient donc une image heureuse du monde socialiste français, une image bienheureuse du monde socialiste universel, une image au moins exactement sévère du monde bourgeois. En France les anciens partis socialistes, les anciennes écoles et les anciennes sectes s'éliminaient d'eux-mêmes selon les exigences naturelles de la vieillesse. Pas même il n'était besoin de se faire enseigner leurs noms. Guesde et Vaillant disparaissaient déjà, et l'incompatible Allemane avec eux, dans l'avantageux éloignement de l'histoire. Les générations montantes seraient enfin neuves des vieilles injures, blanches des vieilles saletés. Il n'y avait plus qu'à faire le journal socialiste pour les générations montantes.
D'ailleurs ces jeunes citoyens avaient à eux, en eux et venant d'eux, quelques idées simples. Idées qu'ils n'avaient pas demandées à leurs maîtres, mais que ces bons maîtres encourageaient volontiers, car ils étaient au fond de braves gens, et ils ne savaient pas que les idées simples étaient si redoutables. Parfois même je me demande si ces maîtres n'avaient pas fini par accepter comme étant véritables cette image du monde et ces renseignements qu'ils voulaient bien communiquer à leurs élèves et à leurs amis. Car ils se soumettaient sans doute eux-mêmes aux moyens d'élevage qu'ils imposaient au-dessous d'eux. Cette idée simple, et vivace, était que nous devons commencer par vivre en socialistes, que nous devons commencer la révolution du monde par la révolution de nous-même, que toutes les théories et toutes les phrases ne valent pas un acte socialiste, que chacun doit commencer par socialiser sa vie, que la conversion au socialisme suppose un don sans réserve des intérêts sous l'entière maintenue des droits, un abandon sans réserve des sentiments sous la pleine indépendance et liberté de la raison.
C'est pour cela que non seulement nous fîmes, après tant de gens, le plan d'un journal socialiste, mais si l'on veut bien y regarder, le plan d'un journal _socialistement_ socialiste. Formé presque instantanément, tant il était indiqué, ce plan fut répété d'homme à homme jusqu'à ce que Pierre Deloire le rédigeât. Je ne le développerai pas. Tout le monde le connaît pour l'avoir plus ou moins déjà fait. En France plus qu'ailleurs, c'est le plan qui manque le moins.
Pour le réaliser il fallait un personnel et un matériel, un personnel qui fournît le matériel. Cinq cents personnes et cinq cent mille francs suffisaient, d'autant que les cinq cents personnes seraient des collaborateurs efficaces, d'autant que les cinq cent mille francs seraient rafraîchis par des souscriptions régulièrement affluentes. Et dix ans suffisaient pour la préparation.
Les cinq cents personnes se pourraient trouver en quelques années, de proche en proche, d'ami en ami, par cette propagande personnelle qui seule est fructueuse. Les nouveaux adhérents cherchaient des nouveaux encore. On gagnait toujours du monde. Chacun répondait pour ceux qu'il avait acquis, introduits. C'était la méthode bien connue de la ramification indéfinie. Elle serait invincible comme une végétation si les hommes étaient des végétaux. Mais ils sont au moins des animaux. Elle est dans l'histoire de Blanqui. Elle est partout ailleurs. A cet égard j'avais pour fonction d'administrer la communication centrale à établir entre les premiers adhérents. _Je donnais la communication._ Je n'exerçais aucune autorité. Je n'avais rien de commandement. J'étais le citoyen téléphoniste. Il était d'ailleurs entendu que l'on se passerait de moi le plus que l'on pourrait, que l'activité de la compagnie serait spontanée, qu'il n'y aurait pas congestion centrale et refroidissement aux extrémités, mais que tout marcherait tout seul.
Admettant que cinq cents personnes souscrivent dix francs chaque mois en moyenne, on canalise un affluent mensuel de cinq mille francs. Soixante mille francs par an. Même en faisant la part large au déchet inévitable, on amasse les cinq cent mille francs avant les dix ans, intérêts composés. A cet égard j'étais comptable. Au bout des dix ans le journal partirait. L'affluent des souscriptions mensuelles continuerait inépuisable. Et quand le public aurait en mains pour la première fois de sa vie un journal honnête, un journal bien fait, il nous ferait un accueil tel que le journal serait indéracinable.
J'administrais la comptabilité. Je fabriquai des registres, simples cahiers scolaires. Je tins une comptabilité mystérieuse. A la fois scrupuleuse et mystérieuse. Les mouvements des fonds étaient marqués par la valeur, par la date, et par les seules initiales. Au cas où la police y eût mis le nez, elle n'y eût appris que les nombres et l'alphabet. Ces précautions sont devenues amusantes. Elles étaient sérieuses. M. Méline et M. Dupuy, non pas M. Waldeck-Rousseau, trahissaient alors la République.
Cette institution de jeunesse ne prospéra pas. Je ferais plaisir à beaucoup de personnes si j'attribuais à la faiblesse humaine l'étiolement de cette institution. Mais j'aperçois des causes, que je distingue en intérieures et en extérieures.
Je ne sais pas bien si j'avais été l'initiateur de cette institution, car elle était née à peu près spontanément. La première croissance fut rapide. Mes amis d'Orléans, mes nouveaux amis de Lakanal et de Sainte-Barbe accueillirent l'idée commune et souscrivirent. Ils n'ont pas cessé depuis de souscrire leur mensualité, sans fatigue.
La seconde croissance fut assez rapide. J'étais à l'école normale. C'était un lieu favorable, malgré d'apparentes résistances. Une compagnie de jeunes gens, étudiants internés, toute faite, se prêtait à une attentive propagande et à la formation d'une compagnie d'action. L'institution commune se grossit de normaliens nombreux et pour la plupart considérables.
La troisième croissance, qui eût débordé les anciennes amitiés et les nouvelles camaraderies, ne se produisit pour ainsi dire pas. Les événements publics nous étaient contraires. Nos courtes finances filaient ailleurs, dans les grèves et les souscriptions, n'affluaient pas au fonds commun. Le grand public français gardait son argent pour les banquistes. Le public socialiste s'épuisait ailleurs. Le personnel socialiste alors devenait ce qu'il est devenu. Les augments de la seconde croissance commençaient à se fatiguer pour la plupart. Ils avaient presque tous mal entendu l'institution. Ce qui paraissait devenir impraticable était la simple communication de l'intention première. Et les gens ne donneraient pas d'argent pour dans dix ans.
Le remède vint. Pour donner à l'institution commune la surface de base qui lui manquait, il fallait un comité. Seul je ne présentais pas une suffisante garantie. Mais un comité garantirait l'institution auprès des personnes éloignées. Ce comité ferait la mutation de confiance, la mutation de la confiance, la transmission de confiance indispensable. Ce comité aurait en moi cette confiance entière qui se fonde sur la connaissance et l'amitié personnelle. D'ailleurs ce comité aurait assez de largeur et de poids pour me garantir auprès des personnes éloignées.
La quatrième croissance, qui se fût faite autour du comité, ne se produisit pour ainsi dire pas. L'esprit du public et les événements nous résistaient. Une lassitude intérieure s'ensuivit. Et la désagrégation vint.
L'affaire Dreyfus nous causa un dommage incroyable. Pendant tout le temps qu'elle dura, négligeant non seulement nos affaires et nos intérêts, mais nos droits même et l'action qui nous était particulière, tout le temps, tous les soins, tout le travail, tous les efforts, toute l'action furent au service d'une justification individuelle.
Au commencement de l'affaire, dans les derniers mois de l'année 1897, un événement privé mit à ma disposition, pour la première et pour la dernière fois de ma vie, une somme assez considérable. Ces quarante et quelques mille francs n'étaient pas à moi, mais aux miens. Ma nouvelle famille était d'accord avec moi sur ce que je devais lancer dans l'action socialiste ces quarante mille francs. Ma famille pensait avec moi qu'un socialiste ne peut garder un capital individuel.
Ce fut alors que je commis un faute impardonnable et dont le retentissement pèsera sans doute longtemps sur ma vie. Je péchai par humilité. Je me défiai de moi. L'humilité n'est pas moins coupable et pas moins dangereuse que l'orgueil, et non moins contraire à la modestie exacte. Je négligeai de fonder alors ces _cahiers de la quinzaine_. Si j'avais aussitôt fondé ces cahiers même, ayant derrière moi plus de quarante mille francs intacts, et si ces cahiers avaient publié pendant les trente mois de l'affaire l'équivalent de ce qu'ils ont publié depuis, je suis assuré qu'ils auraient à présent un solide fonds de réserve et une solide clientèle d'abonnés.
Mais je me défiai de moi. Un peu _épaté_ par le redoutable aspect de science que la plupart des sociologues savent distribuer autour d'eux, je me semblai encore plus ignorant que je ne le suis. Et surtout je redoutais que je devinsse autoritaire. On avait déjà si souvent nommé autorité le soin que j'ai toujours eu de garder ma liberté contre les autorités prochaines, et un certain zèle indiscret dont je n'ai pu me défaire dans la propagande, on m'avait si souvent répété que j'étais un autoritaire, que je devenais un autoritaire, que j'avais fini par le croire presque. Or je haïssais ferme l'autorité. A mesure que je connaissais un peu le personnel socialiste, les sévices de l'autorité individuelle m'apparaissaient. J'étais décidé à ne rien faire qui ressemblât à du guesdisme. Je ne savais pas que l'autorité collective anonyme est encore plus redoutable que l'autorité individuelle.
Au premier janvier 1898 j'étais donc tout envahi de ces imaginations, et au premier mai suivant, au lieu de fonder ces cahiers, je fondai une librairie. Je mis tous mes soins à publier la copie de mes camarades, n'imaginant pas que je devinsse un fournisseur de copie. Mon ami Georges Bellais voulut bien me prêter son nom, car j'étais encore boursier d'études en Sorbonne, et j'aimais l'anonymat. On sait que cette librairie ne prospéra pas beaucoup. Je ferais plaisir à beaucoup de personnes si j'attribuais à ma témérité ou à ma stupidité, à mon incurie, à mon ineptie un insuccès aussi notoire. Mais je distingue des causes. La principale est encore l'affaire Dreyfus.