Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 16
A ce mot d'organiser, son visage douteux se rasséréna soudain: Oui, me dit-il, je sais que vous êtes le grand organisateur, et ce qui me plaît en vous, c'est que ce que vous organisez se porte assez volontiers mal. Je suis écœuré des gens qui réussissent. Vous, au moins, vous n'organisez pas pour la réussite. Et cela se voit. Je vous permets donc d'organiser la dispersion des volumes. Agissez comme il vous semblera bon. Mais, conclut-il en riant, je ne veux rien savoir de toute cette cuisine.
—Je veux croire, lui répondis-je très sévèrement, que tu n'es pas de ceux qui mangent la cuisine et qui méprisent le cuisinier. J'exige que tu m'entendes. Voici mon plan:
Je vais demander à la Société Nouvelle de librairie et d'édition de vouloir bien mettre à ma disposition gratuitement et sans condition les six cent soixante-dix exemplaires dont elle a reçu le domaine et l'administration. Autant que je connaisse le conseil d'administration de cette Société, il se fera un plaisir cordial de me les accorder.
Aussitôt que j'aurai sa réponse favorable, je ferai transporter une centaine environ de ces exemplaires au siège des cahiers, mais non pas tous à la fois, pour ne pas écraser les porteurs. Et à tous les abonnés fermes et gratuits, mais non pas, bien entendu, aux éventuels, qui viennent le lundi et le jeudi me donner le bonjour, je leur en donnerai à chacun au moins un exemplaire. Ainsi nous serons débarrassés de quelques-uns, sans frais.
Ici commenceront les difficultés financières. J'ai reconnu, après une longue expérience et de nombreux déboires, que la seule manière d'en venir à bout est d'ouvrir un compte. On n'est pas forcé de savoir ce que l'on y mettra. Mais on ouvre un compte. Un _doit et avoir_. _Doit_ M. Pierre Baudouin, auteur peu solvable, auteur dramatique à peine solvable, tant d'envois de la _Jeanne d'Arc_ à nos abonnés fermes et gratuits de Paris, de la province, et de l'extérieur, mais non pas à nos abonnés éventuels, bien entendu, et encore seulement à ceux de nos abonnés fermes et gratuits qui n'auraient pas reçu le volume à la première expédition ou distribution. A M. Pierre Baudouin. Sais-tu ce que tu as?
—Je sais que je n'ai rien.
—Tu ne te doutes pas de ce que tu as: homme ignorant et inhabile. Tu as le produit d'une souscription que j'ouvre aux cahiers et que nos camarades ne manqueront pas d'accueillir aux _Journaux pour tous_. Qu'adviendra-t-il de cette souscription, c'est ce que tu sauras en lisant de quinzaine en quinzaine, ou de mois en mois, c'est selon, la couverture des cahiers.
—Je lis toujours attentivement la couverture, me répondit-il naïvement, parce que c'est le plus intéressant.
—Pour ménager les finances qui te reviennent, je commencerai par expédier aux Parisiens. Autant que je me rappelle mon ancien métier de libraire.
—C'est vrai, tu fus libraire.
—Autant que je me rappelle mon ancien métier, les colis postaux de Paris pour Paris, jusqu'à cinq kilos, ne coûtent que cinq sous. Cent exemplaires pour vingt-cinq francs: c'est pour rien. Il est même ennuyeux que l'on ne puisse pas envoyer trois exemplaires à la même personne. Cela ne reviendrait pas plus cher. Les difficultés financières commenceront à devenir sérieuses pour la province, où réside la banlieue, et pour l'extérieur. Envoyé par la poste, un imprimé ordinaire, sous bande, ou un imprimé expédié sous forme de lettre ou de carte postale ou sous enveloppe ouverte peut avoir jusqu'à quarante-cinq centimètres sur toutes les faces: nous sommes donc au-dessous du maximum accordé, nous résidons à l'intérieur des limites instituées. Le poids maximum est de trois kilos: ici encore nous sommes au-dessous; et ici, du moins, n'aurions-nous pas le désavantage et le remords de ne pas épuiser nos avantages, ou plutôt nous aurions le désavantage de ne pouvoir envoyer un livre avoisinant trois kilos, mais nous n'aurions pas le remords de n'avoir pas à envoyer deux ou plusieurs volumes à la même adresse, car deux volumes ensemble passeraient les trois kilos. Malheureusement l'administration des postes exige alors qu'on affranchisse l'envoi à cinq centimes par cinquante grammes. Ainsi est fixée la taxe d'affranchissement. A ce taux et selon ce tarif, chacun des exemplaires nous reviendrait, avec l'emballage, à trente-et-un et trente-deux sous. Nous serions donc obérés, si la vile complaisance des prédécesseurs de M. Mougeot et de M. Millerand n'avait institué les colis postaux. L'affranchissement des colis postaux est obligatoire au départ. Ils ne doivent contenir ni matières explosibles, inflammables ou dangereuses, ni articles prohibés par les lois ou règlements de douane ou autres, ni lettres, ni notes ayant le caractère de correspondance. Toutefois, l'envoi peut contenir la facture ouverte réduite aux énonciations constitutives de la facture. Tout cela nous convient. Poids: trois, cinq ou dix kilos: nous allons bien. Pour les raisons dessus dites, nous choisissons le colis postal de trois kilos. A domicile ou poste restante 0 franc 85, dix-sept sous: nous serons moins obérés. Aucune condition de volume ni de dimension n'est exigée pour les colis de 0 à 5 kilos circulant à l'intérieur de la France, de l'Algérie, de la Corse, ou entre la Corse et la France. Bien. Nous passons. Mais l'administration ne nous dit rien des colis de 0 à 5 kilos circulant de l'Algérie à la Corse ou de l'Algérie à la France. Pourrons-nous passer? Enfin nous verrons. D'ailleurs les conditions de dimensions et de volume exigées des colis de cinq à dix kilos transportés a l'intérieur de la France continentale ou à l'intérieur de la Corse et de l'Algérie sont si larges que je suis moralement rassuré: ces colis ne peuvent excéder la dimension de un mètre cinquante sur une face quelconque. De plus, les colis de cinq à dix kilos échangés entre la France, la Corse, l'Algérie et la Tunisie peuvent atteindre la longueur de un mètre cinquante, à la condition de ne pas excéder le volume de cinquante-cinq décimètres cubes. En tout ceci nous sommes loin de compte, et nous pouvons hardiment passer. Où passerons-nous? Jusqu'à dix kilos les colis peuvent circuler à l'intérieur de la France, de la Corse et de l'Algérie et dans les relations entre la France, la Corse, l'Algérie, la Tunisie, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse. Au delà commencent les régions mystérieuses hérissées de tarifs bizarres. Mais on ne saurait quitter son pays sans risquer la male aventure. Enfin, je prends tout sur moi: cent exemplaires demandés à domicile, environ zéro franc; cent exemplaires envoyés dans Paris, environ vingt-cinq francs; moins de cinq cents exemplaires envoyés en province et ailleurs, allons, cinq cents francs nous suffiront largement pour le tout. Il est bien entendu que je commencerai par envoyer à ceux de nos abonnés qui me feraient la commande ferme et qui m'enverraient le montant des frais d'envoi. Je suis, par ailleurs, curieux de voir que les cahiers puissent ramasser pour cinq cents francs de souscriptions à cette fin.
Que ce fût par devoir ou par politesse que notre ami Pierre Baudouin écoutât mes calculs, je soupçonne à la fin qu'il écoutait fort distraitement, car j'avais à peine achevé qu'il me dit un petit oui de complaisance et qu'il donna passage à une réflexion malencontreusement retardée: Mon ami, dit-il en me reconduisant par delà le vieux poirier non moins blanc, pour plaire à vos beaux esprits, vous parlez un peu légèrement de votre première philosophie. Je plains tout jeune homme qui ne s'est pas encore passionné pour ou contre la liberté, pour ou contre le déterminisme, pour ou contre l'idéalisme, pour ou contre la morale de Kant, pour ou contre l'existence de Dieu, pour ou contre Dieu, comme s'il existait. Je plains tout jeune homme qui, peu après qu'il se fut assis, lui douzième, aux bancs en escalier devant les tables noires étroites, ne s'est pas violemment passionné pour ou contre les enseignements de son professeur de philosophie. Et je plains tout homme qui n'en est pas resté à sa première philosophie, j'entends pour la nouveauté, la fraîcheur, la sincérité, le bienheureux appétit. Ne plus s'occuper des grandes questions, mon ami, c'est comme de fumer la pipe, une habitude que l'on prend quand l'âge vous gagne, où l'on croit que l'on devient homme, alors que c'est que l'on est devenu vieux. Heureux qui a gardé la jeunesse de son appétit métaphysique.
Ainsi conclut provisoirement notre ami Pierre Baudouin. Mon pauvre ami, continua-t-il en me quittant, méfiez-vous du bel air. Il est toujours dangereux. Mais il est plus particulièrement désagréable quand on y tâche laborieusement. Soyez comme un de vos jeunes abonnés de province. On m'a dit qu'un très jeune ami à vous, tout récemment sorti du lycée, à ce que je pense, naturellement simple ou gardé du faux orgueil par la convenance de sa vie ordinaire, soldat ou récemment libéré, employé modestement quelque part, vous avait écrit que vous aviez traité la question de l'immortalité de l'âme d'une manière qui lui plaisait, et vous demandait de traiter ainsi la question de Dieu. J'admire la simplicité de ce jeune homme, s'il s'est imaginé que vous aviez traité la première question. Mais j'aime le soin qu'il a eu de vous demander ce qu'il vous a demandé.
Ainsi finit Pierre Baudouin. Je le quittai, sans plus.
* * * * *
—Il est temps, que tu l'aies quitté. Car je te quittais avant. Et je l'eusse déjà fait, si je n'avais oublié de corriger un point de ce que tu as dit. Quelqu'un qui t'aurait tout à l'heure entendu, se serait imaginé que tu pensais que le prochain Congrès de l'Enseignement Secondaire entrait en série avec les congrès précédents.
—Non, ami: si peu que je sois perspicace, et de si moyenne intelligence que je sois, quand j'ai vu que la commission d'organisation du prochain congrès était présidée par l'honorable M. Croiset, rue Madame, 54, et quand j'ai vu que le secrétaire général en était l'honorable M. H. Bérenger, 8, rue Froideveaux, j'ai bien pensé qu'il y avait quelque cérémonie de changée. On n'était pas habitué à voir de tels noms aux congrès de l'enseignement. Il me reste quelque souvenir encore des anciens congrès. J'ai en mains: _Université française: Second Congrès des Professeurs de l'Enseignement Secondaire Public—1898—Rapport général par Émile Chauvelon, alors Professeur au lycée Saint-Louis_, édité chez Armand Colin. Le premier congrès, tenu en 1897, avait été rapporté généralement par M. Gaston Rabaud, alors et encore professeur au lycée Charlemagne, si j'en crois l'annuaire. J'avais, à tout hasard, fait demander quelques renseignements à quelqu'un de particulièrement bien situé pour savoir: Il y aura un congrès d'enseignement secondaire _officiel_—administratif par son esprit, sa direction et tout, le reste—international. Ce n'est pas sans peine que le congrès de Pâques 1899 avait renoncé à en conserver l'initiative,—car M. Bourgeois avait _autorisé_ les Professeurs à tenir un congrès international en 1900. Mais le congrès de 1899 y renonça parce que tout le monde sentait bien que l'on ne pourrait faire autrement, parce que tous étaient fatigués de lutter contre les petites querelles et les tracasseries qu'on nous suscitait. C'est ce congrès officiel qui se tiendra du 31 juillet au 6 août. Aura-t-on un congrès des Professeurs de l'Enseignement, national «mais largement ouvert aux étrangers »—comme l'avait décidé ce même congrès de 1899? D'après ce que m'a dit ce soir un de mes collègues, la question est encore pendante, malgré plusieurs démarches faites auprès du ministre. Mon impression est qu'il n'aura pas lieu, que personne n'y tient,—et mon opinion est que, dans les circonstances actuelles, il n'est guère à désirer qu'il ait lieu, car toute action d'ensemble me paraît impossible.
Tels furent les renseignements que me donna quelqu'un de particulièrement bien situé pour savoir.
—Bien. Qui t'aurait tout à l'heure entendu pouvait s'imaginer que je pensais que nos honorables collègues de l'Enseignement secondaire public venaient aux congrès à seul fin de participer à je ne sais quels banquets somptueux ou, comme on dit, à des agapes fraternelles, ou pour se faire décorer gouvernementalement.
—Je sais qu'il n'en était rien. Les compagnies de chemins de fer n'accordaient pas même une réduction. Je lis dans le _Rapport général_ que j'ai, au discours de M. Rabaud:
En avril 1897, cent neuf établissements étaient représentés; nous avons aujourd'hui—en 1898—l'adhésion de cent cinquante-trois lycées ou collèges, et beaucoup de professeurs assisteront, à titre personnel, à nos réunions.
Tous, délégués ou non délégués, ont d'autant plus de mérite à avoir fait le voyage que, malgré nos efforts, nous n'avons pu le leur faciliter. A notre demande de réduction de tarif, les Compagnies de chemins de fer, même celle de l'État, ont répondu avec ensemble par un refus bref, net et sec.
Nous avons prié M. le ministre de l'instruction publique d'intervenir et il a saisi aussitôt de la question M. le ministre des travaux publics. Celui-ci a répondu:
Sollicitées déjà l'an dernier[5] d'accorder cette faveur aux mêmes congressistes, les Compagnies ont répondu par un refus basé sur la prolongation de la validité des billets d'aller et retour qui est exceptionnellement consentie à l'occasion des vacances de Pâques. La situation étant exactement semblable cette année, une nouvelle démarche aboutirait vraisemblablement à un nouvel échec; vous reconnaîtrez avec moi qu'il est préférable de ne pas s'y exposer.
Pour le ministre, le conseiller d'État, directeur des chemins de fer,
_Signé_: LETHIER
Hein: est-il bon, ce conseiller des chemins de fer, qui ne veut pas vous exposer. Je ne sais pas ce qui advint l'année suivante.
—A présent, messieurs, que nous avons fini mes corrections, au revoir, je me sauve.
Il était déjà au premier passé, quand je le rappelai:
—Tu oublies ta montre.
Elle reposait sous le Descartes.
—Prends-la: il ne faut jamais exagérer l'exactitude.
—Je devais rester un quart d'heure. Je suis resté cinquante-six minutes. Je vais manquer la moitié de mes commissions.
—Tu prendras le Montrouge-Gare de l'Est pour aller plus vite. Il est à moitié à traction mécanique.
—Ah! On attelle un cheval et un moteur?
—Non je veux dire qu'il y a encore des voitures où on attelle trois chevaux, et qu'il y en a déjà, d'affreusement peintes, où on attelle un moteur.
—Au revoir. C'est le progrès. Au revoir. Adieu.
NOTE:
[5] Ni le ministre de l'instruction publique, ni celui des travaux publics n'avaient fait l'an dernier de démarches en notre faveur.
DEUXIÈME SÉRIE AU PROVINCIAL
16 novembre 1900,
Si je voulais comme on le fait communément lancer la deuxième série de ces cahiers, je commencerais par annoncer _que j'ai pris l'interview la plus considérable du monde_,—et cela serait vrai, puisque j'ai en mains la sténographie du congrès socialiste international récemment tenu à Paris, puisque je suis le seul éditeur, officiel ou non, qui ait en mains et puisse et veuille donner cette sténographie. Mais pas plus que l'année dernière nous ne parlerons cette année un langage nouveau.
La deuxième série de ces cahiers comportera vingt cahiers sans doute, espacés à peu près de quinzaine en quinzaine au long de cette année scolaire. De plus en plus, et très opportunément, l'année scolaire devient l'année ouvrière, au moins pour le travail intellectuel. Comme il convient nous travaillerons à nos cahiers pendant que la plupart de nos abonnés travailleront de leurs métiers. Puis dans le temps que nos abonnés se reposeront de leur travail nous nous reposerons de ce travail aussi. Le premier cahier de la deuxième série passera sans doute une quinzaine après ce douzième et dernier cahier de la première série. Le vingtième et dernier cahier de la deuxième série passera sans doute en fin juin, non seulement avant le commencement des vacances, mais avant le commencement des examens et des concours, parce que les examens et les concours sont aussi, en un sens, une vacance du travail sérieux. Pour situer vingt cahiers en huit mois, de novembre à juin, nous aurons même à les serrer un peu.—Ces cahiers auront de quatre-vingts à cent vingt pages.
Dans ces cahiers nous continuerons à dire entièrement la vérité.
Nous dirons entièrement vrai. Nous continuerons à donner des documents et des renseignements impartialement choisis de ce que nous aurons vu et de ce que nous saurons qui intéresse la révolution sociale au sens où nous la préparons quand nous préparons la naissance et la vie de la cité harmonieuse. Les hommes et surtout les événements ont d'eux-mêmes à peu près déterminé une période écoulée de l'action socialiste en France,—incluse du premier congrès national au deuxième. La _Société nouvelle de librairie et d'édition_, 17, rue Cujas, Paris, nous a donné le compte rendu sténographique officiel de ce premier congrès. La même _Société_ nous prépare et va nous donner le compte rendu sténographique officiel de ce deuxième congrès. Mais les congrès ne sont que les manifestations cérémonielles de mouvements profonds et durables. Et s'il est indispensable de garder les traces des manifestations, il n'est pas moins indispensable que les mouvements profonds et durables soient conservés pour l'historien. Sous ce titre courant: _du premier congrès au deuxième_ ces cahiers publieront, les documents et les renseignements que nous pensons que l'historien doit avoir de l'action socialiste incluse entre les deux premiers congrès nationaux. Nous ferons en particulier tout ce que nous pourrons pour publier en cahiers les _comptes rendus des séances_ tenues par le singulier _comité général_ que nos lecteurs n'ont pas oublié.
Cependant que nous réunirons et que nous publierons les documents et les renseignements que nous pensons que l'historien doit avoir de la précédente période, la présente période marchera. Et ici nous serions fort embarrassés, forcés que nous serions de vivre à la fois dans deux périodes, comme historien de la précédente et comme citoyen de la contemporaine, si dès le commencement de l'année dernière Hubert Lagardelle n'avait fondé _le Mouvement Socialiste_ à seule fin de produire au lecteur les renseignements qu'il peut demander sur l'action socialiste pendant qu'elle se fait, pendant qu'elle se meut. Laissant donc à nos camarades et à nos amis le soin de produire au mieux ces renseignements d'action pour ainsi dire contemporains, nous serons d'autant plus libres pour publier nos documents et nos renseignements d'histoire sur l'action faite un peu après qu'elle est faite.
Quand nous aurons publié les documents et les renseignements qui nous conduiront par les voies de l'histoire du premier congrès au deuxième, alors, mais alors seulement, à son heure historique et seulement à cette heure, sans souci de la réclame et sans aucun zèle de la concurrence, nous publierons ce _compte rendu sténographique du congrès socialiste international_ que seuls nous avons, que seuls nous pouvons publier. Il m'est particulièrement pénible de le déclarer, mais il est indispensable que je le déclare: tout compte rendu analytique ou synthétique, officiel ou officieux, quand même un nouveau comité général, et quand même un nouveau congrès l'investirait et le sanctionnerait,—aucun nouveau compte rendu ne peut fournir du congrès international un texte historique. Si puissants que soient les comités et les congrès ils ne peuvent pas décréter ou voter qu'un texte fabriqué sera désormais le texte historique. Cette impuissance leur est commune avec les conseils de guerre. Et de même que nous aurons fait le pont du premier congrès national au deuxième, ainsi nous ferons un plan d'accès au congrès international. Sous ce titre courant: _la préparation du conseil international_, nous publierons en introduction le recensement des documents préparatoires, depuis le congrès de Londres.
Quand le printemps sera venu, il est probable que les organisations socialistes nationalement constituées et les fédérations départementales et régionales tiendront leur troisième congrès. Que ce congrès soit, comme l'espèrent Jaurès et plusieurs citoyens, un congrès constituant, ou qu'il soit, comme les deux premiers, un congrès parlementaire, il marquera sans doute la fin d'une période encore dans l'histoire de l'action socialiste. Sous ce titre courant: _du deuxième congrès au troisième_ ces cahiers publieront aussitôt après les documents et les renseignements de la période ainsi déterminée. En particulier, de même que nous avons publié les réponses données par les militants socialistes à _la consultation internationale_ ouverte à _la Petite République_ sur l'affaire Dreyfus et le cas Millerand, ainsi nous publierons les réponses utilement sérieuses données par les militants socialistes à _la consultation nationale_ ouverte aux Congrès sur les meilleurs moyens de constituer le parti socialiste français.
Enfin sous ce titre _le ministère de Millerand_ nous publierons autant que nous le pourrons le recensement textuel des arrêtés ministériels signés, des décrets présidentiels contresignés, et des lois votées dans les questions ouvrières par M. Millerand ou sur sa proposition ou avec sa collaboration.
Nous nous réservons de publier tous documents et renseignements qu'il y aurait lieu sur les sujets particuliers qui n'entreraient pas en ces grandes rubriques.
Des commentaires distincts et libres accompagneront cette année encore nos documents et nos renseignements.
Parmi les documents contemporains, c'est-à-dire parmi ceux de la période où nous paraissons, nous ne publierons que ceux qui sont à la fois d'un usage évidemment immédiat et utiles à conserver. En particulier nous continuerons impartialement à publier tous les renseignements que l'on nous demandera sur les formes accessibles d'action bonne évidemment, que ces formes soient officiellement ou ne soient pas classées parmi les formes reconnues de l'action socialiste.
Par un arrangement nouveau et pour faciliter le travail de nos abonnés, toutes les fois que les documents et les renseignements formeront corps, au lieu de les éparpiller en plusieurs cahiers, nous les laisserons d'ensemble, et au besoin nous les garderons isolés de toute contamination. Et alors le cahier sera pour le travail un recueil et un véritable volume indépendant. Et il ne sera plus en ce sens un cahier que pour l'administration. Nous pouvons par exemple espérer que nous aurons un cahier qui sera tout entier de la consultation nationale, des cahiers qui seront tout entiers du congrès socialiste international.
Pareillement toutes les fois que des collaborateurs libres nous feront l'amitié de nous apporter des cahiers, nous ferons tout ce que nous pourrons pour que l'auteur soit vraiment libre dans son cahier libre. Tout le cahier, texte et couverture, lui appartiendra.
La liberté typographique de l'écrivain représentera la liberté morale de l'auteur. Et le cahier sera pour le travail et pour l'action vraiment un livre indépendant et libre. Et en ce sens il ne sera plus un cahier que pour l'administration. Il n'y aura jamais parmi nous aucune relation d'auteur à directeur, d'employé à employeur, aucune subordination, mais corrélation d'homme libre à homme libre, d'auteur à gérant sans intermission commerciale d'autorité bourgeoise. L'auteur écrira sous sa responsabilité personnelle sincèrement et librement, vraiment. Il n'engagera pas le prochain. Le prochain ne l'engagera pas. Il n'engagera pas l'administration des cahiers. L'administration des cahiers ne l'engagera pas. Il ne sera tenu qu'à user de sa liberté.