Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 15
—Je le lui ai demandé: Je suis ton ami, me répondit-il. Quel dommage que tu passes tout ton temps, que tu dépenses tous tes soins à un travail aussi futile. Qu'importent ces quinzaines? Et qu'importent les événements de ces quinzaines? Et qu'importent ces attaques et ces accusations quinzenières. Je sais aussi bien que toi,—sans en avoir l'air, car je ne suis pas nouvelliste et je n'en fais pas profession,—je sais aussi bien que toi que M. Vaillant est devenu un redoutable maître d'école et M. Guesde un archevêque dangereux pour la santé sociale. Je sais aussi bien que toi que M. Alexandre Zévaès est un misérable escroc de consciences, en admettant qu'il n'ait jamais été un jeune escroc d'argent. Je sais tout cela. Et j'en sais bien d'autres. Mais qu'importe le passage de ces misérables événements? Le temps que vous passez, les forces que vous dépensez à ces attaques et à ces accusations est la contribution que vous faites aux méfaits de ces gens. Vous accroissez l'effet nuisible de leurs combinaisons si par vous, et autant qu'il est en vous, elles sont cause efficiente qu'un honnête homme ait sa vie honnête interceptée, ait son travail honnête interrompu. Vous alourdissez inconsidérément—A ce moment je le priai de me reparler à la deuxième personne du singulier, puisque ces cahiers n'engagent que ma responsabilité personnelle, individuelle.—Tu alourdis inconsidérément ta vie et ta pensée, inconsidérément la vie et la pensée de tes amis, camarades, correspondants et lecteurs en les appesantissant sur ces laideurs et sur ces vilenies. Cela est mal sain. Mieux vaut garder son âme sereine et traiter les grandes questions. J'espérai un moment que tes cahiers tourneraient ainsi. L'heureux et providentiel avertissement de la grippe, ainsi que l'auraient nommé nos amis chrétiens, faillit te détourner des contingences vaines. Alors tu revins au Pascal. Mais pour traiter honnêtement cette grande question de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité, je ne dis pas pour l'épuiser, à peine les cahiers entiers d'une année entière, ou plutôt à peine les cahiers entiers de quatre ou cinq ans pouvaient-ils suffire. Mais tu as redouté le ridicule, qui n'existe pas, et qui n'est qu'une imagination sociale; toi qui n'es pas un peureux, tu as redouté le ridicule, et pourtant le ridicule n'est qu'une imagination des peureux. Et tu as redouté l'autorité des censeurs, toi qui fais profession d'ignorer toutes les autorités. Pressé de toutes ces peurs, tu nous as donné quelques misérables citations du grand Pascal, citations lamentablement mesquines et déplorablement tronquées et inconvenablement brèves: au lieu qu'il était honnête simplement de nous donner des citations quatorze ou quinze fois plus longues, puisque les citations capitales afférentes à la question que tu osais mettre en cause étaient au moins quatorze ou quinze fois plus longues. Tu as négligé tout bonnement,—et cela serait scandaleux s'il y avait quelque scandale,—tu as négligé bonnement cette considération que toute la démonstration de la vérité de la foi chrétienne, et la théorie du miracle, et celle des prophéties, pour m'en tenir aux toutes prochaines, sont liées indissolublement à cette question de la vie et de la mort. Comment en effet examiner utilement la question de l'immortalité de l'âme ou de sa mortalité si l'on n'a pas examiné d'abord la question de savoir si vraiment il y a eu quelque miracle, et, avant tout, ce que c'est qu'un miracle et surtout la question capitale de savoir si en un sens tout n'est pas miracle, ou n'est pas un miracle. J'admets que l'on résolve ces questions par la négative et pour ma part d'homme, après y avoir longtemps pensé, crois bien que je suis disposé à nier qu'il y ait des miracles particuliers ou individuels, tout en réservant pour longtemps encore mon opinion sur la question de savoir s'il n'y a pas miracle ou un miracle universel—car l'universel est d'atteinte un peu plus difficile. Comment examiner un peu la question de l'immortalité de l'âme si l'on n'a pas commencé par étudier la question du salut, qui enveloppe celle de la grâce et de la prédestination. Et qui a commencé à étudier à la question de la grâce et de la prédestination, il sait bien quand il a commencé, mais il ne sait pas bien quand il en finira. Et derechef et inversement, comment aborder une seule des questions qui sont afférentes à cette vie avant d'avoir au moins essayé d'examiner la question de la vie et de la survie et de la mort. Comment procéder à l'action quotidienne, et comment se guider aux incessantes combinaisons inévitables, comment voter aux élections municipales voisines si l'on n'a pas commencé par essayer au moins de commencer d'examiner les grands problèmes. Sinon, et si vous êtes aveugle, qu'importent les spectacles accidentels; et si vous êtes sourd, qu'importent les auditions accidentelles. Mais tu as été lâche, tu as eu peur de l'opinion; qui sait? tu as sans doute eu peur de tes abonnés, de tes souscripteurs, que sais-je? malgré ce que tu dis au commencement de la deuxième page de ta couverture, que la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration: ces fonctions demeurent libres. Ainsi tu as préféré maltraiter les questions, parce que tu t'es imaginé, comme un ignorant que tu es, qu'elles ne se défendent pas. Et tu as préféré maltraiter Pascal,—car c'était le maltraiter, que de le citer aussi brièvement,—parce qu'il est mort, et que tu crois qu'il ne peut plus rien dire,—au lieu de te représenter, comme tu le devais selon les conseils de ta cupidité naturelle, qu'étant mort il ne pouvait te réclamer aucun droit d'auteur et qu'ainsi tu pouvais en citer tant que tu voulais sans alourdir ce que tu nommes l'établissement de tes cahiers. Mais non, tu préfères t'attaquer au citoyen Lafargue, un homme qui n'existe pas, que pas un de tes lecteurs ne connaît, qui n'est ni un orateur, ni un savant, ni un écrivain, ni un homme d'action, ni un auteur, ni un homme, et en qui je soupçonne à présent que tu introduis arbitrairement quelque apparence d'existence pour avoir ensuite le facile plaisir de le combattre. Vanité littéraire de ce facile plaisir. Comment n'as-tu pas vu, si tu es sincère, que tu fais le jeu de ces gens-là quand tu imprimes leurs discours et quand tu les critiques. N'as-tu pas vu que tu fais le jeu de ces joueurs-là, que tu leur donnes une importance artificielle, et qu'ainsi que je te l'ai dit, le méfait le plus redoutable qu'ils pourraient commettre serait de s'imposer à l'attention de braves gens, comme le sont sans doute la plupart de tes lecteurs, de distraire les honnêtes gens de leur vie et les travailleurs de leur travail et les ouvriers de leur œuvre.
Là est le vice capital de tes cahiers: ils sont intéressants. Je ne te reproche pas, comme on l'a fait, qu'ils sont trop personnels, trop individuels, et qu'on t'y voit trop. D'abord cela n'est pas rigoureusement exact. Et ensuite j'aime encore mieux qu'on parle et qu'on écrive à la première personne du singulier, et même à la troisième, comme César, mais en se nommant, que de se manifester sous le nom de critique objective ou de méthode proprement sociologique. Votre ami Pascal me semble avoir été injustement sévère à l'égard des écrivains et en général des auteurs. Ce mot d'écrivains, et surtout ce beau mot d'auteurs, pour qui l'entend au sens originel, a un sens professionnel très honorable et tout ce que l'on peut dire c'est qu'il y a beaucoup moins de bons auteurs que de bons charpentiers. Mais ce n'est pas de la faute aux bons auteurs s'il y avait et surtout s'il y a plus de mauvais auteurs que de mauvais charpentiers. Ou plutôt c'est un peu de la faute aux bons auteurs, qui sont trop faciles aux camaraderies littéraires; mais ce n'est pas beaucoup de leur faute; et si l'on avait le temps d'essayer d'en faire le calcul, on s'apercevrait aisément que la faute en est aux mauvais auteurs eux-mêmes, et surtout au public et aux snobs, qui est beaucoup trop indulgent pour cette espèce d'exercices. Croyez bien que si le public avait reçu comme il convenait ce _Cyrano de Bergerac_, dont les journaux ont dit tant de bien, M. Edmond Rostand n'aurait jamais osé lui proposer ce jeune _Aiglon_, dont les journaux ont dit tant de bien. «Quand on voit le style naturel», dit Pascal, «on est tout étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui ont le goût bon, et qui en voyant un livre croient trouver un homme, sont tout surpris de trouver un auteur. _Plus poetice quam humane locutus es._ Ceux-là honorent bien la nature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie.» Passage auquel M. Havet a mis les notes suivantes: après _style naturel_: «C'est-à-dire, quand on voit que le style est naturel.» Après: _et on trouve un homme_, il nous renvoie à Méré, _Discours de la Conversation_, page 76: «Je disais à quelqu'un fort savant qu'il parlait en auteur. Eh quoi! me répondit cet homme, ne le suis-je pas?—Vous ne l'êtes que trop, repris-je en riant, et vous feriez beaucoup mieux de parler en galant homme.» A quoi M. Havet ajoute: «C'est plutôt encore Montaigne que Méré qui a dû inspirer à Pascal cette pensée: et à qui s'applique-t-elle mieux?» Après la citation latine, au mot _poetice_, M. Havet nous apprend que cette phrase est de Pétrone, au chapitre 90, où elle n'a pas le même sens que dans Pascal. Mais il pense que Pascal emprunte sans doute à quelqu'un cette citation. Enfin, après ces mots, _et même de théologie_, M. Havet se demande si c'est là un retour sur _les Provinciales_. Je suis d'accord avec Pascal sur ce que l'on est tout étonné et ravi quand on s'attendait de voir un auteur et qu'on trouve un homme. Seulement cela suppose que l'on n'est ni étonné ni ravi quand on s'attend de voir un auteur et qu'on ne trouve personne. Et je ne suis pas si difficile que Pascal. Je ne demande pas toujours l'étonnement et le ravissement. Ainsi quand je crois trouver un homme et que je trouve un auteur, sans doute je suis surpris, mais je me dis qu'après tout c'est encore cela, que c'est un homme qui fait son métier, et que si cet homme fait son métier honnêtement et consciencieusement, je n'ai pas à me trouver malheureux, mais seulement moins heureux, ce qui est tout à fait différent. Je suis un peu comme ce quelqu'un de Méré, non pas que je sois fort savant. Mais si l'on me reprochait de parler en auteur, je répondrais comme ce quelqu'un: «Après tout, ne le suis-je pas?» Et je ne vois pas bien ce que l'on pourrait m'opposer. Je ne vous reproche donc pas, en méthode générale, que l'on ne voie que vous dans vos cahiers. Je ne vous reproche pas non plus, dans l'espèce, que je ne voie que vous dans vos cahiers. J'admets très bien que ceux qui vous ont assez vu n'aillent pas vous voir encore dans vos cahiers. Mais moi je ne vous ai pas vu bien souvent, surtout depuis que je suis malheureux. La question ne se pose pas pour moi.
—Je le laissais ainsi aller, à la deuxième personne du pluriel, parce que j'entendais bien qu'il ne s'adressait qu'à moi seul; mais je constatais que ce pluriel convenait à ce que ses phrases fussent bien pleines.
Il continua:
—Mais ce que je vous reproche, mon ami, c'est l'effort visible,—trop souvent et trop visible,—que vous faites pour que vos cahiers soient intéressants. Cela est insupportable. On sent que vous faites vos cahiers intéressants. Vous voulez qu'ils soient intéressants, qu'ils intéressent monsieur le lecteur, qu'ils intéressent monsieur le provincial. Et vous y réussissez trop souvent. Vous présentez les demandes et les réponses, les problèmes et les solutions comme elles seraient si elles étaient intéressantes, comme elles seraient intéressantes, ou parfois comme elles sont intéressantes, mais non pas comme elles sont. Écoutez, je suis votre ami: je me demande certains jours si vous ne cherchez pas à plaire. Je te préviens qu'à ce jeu-là tu ne risques rien moins que la probité native.
Je ne fais aucune réserve sur ta sincérité; mais je ne me fais aucune illusion sur ton intelligence: elle est moyenne, et peu perspicace. Tu as une aversion sincère de la démagogie, et tu tends à exercer une espèce particulière de la démagogie, une agogie de quelques-uns, une aristagogie, qui est la plus dangereuse agogie, parce qu'elle est la moins grossière. Tout homme qui veut plaire est à sa manière un démagogue. Tu lis beaucoup de journaux, trop de journaux, pour ta santé, beaucoup trop de quotidiens, et nous savons combien est vaine l'action du journaliste, et toi-même, si je te pressais, tu en conviendrais. Alors? pourquoi t'es-tu fait journaliste? Car tu es journaliste. Au lieu que tu pourrais employer ta jeunesse finissante à lire les bons auteurs, qui sont nombreux, que l'on connaît mal, et que tu ne connais pas. Puis tu emploierais ta maturité commençante à quelque travail épais, honnêtement ennuyeux. Les travaux épais font plus pour l'action que les fantaisies plus ou moins réussies, que vous croyez légères. Descartes et Kant ont plus fait pour préparer ce qu'il y a de bon dans ce que vous nommez la Révolution Sociale que toutes les boutades et tous les calembours des journalistes. Faisons des livres épais.
—Très lourds.
C'était mon ami René Lardenois qui se réveillait.
—Non, mon ami, je n'interrompais pas notre ami Pierre Baudouin. Le malheureux continuait comme il voulait. Et je me serais fait un scrupule de le troubler. D'abord je connais à peu près bien tous ses sentiments, et je ne m'en moque jamais, surtout devant lui. Puis rien de sa part ne saurait m'étonner. Enfin le pauvre malheureux, s'il est parfaitement décidé à n'écrire que des dialogues, poèmes, histoires, drames, et autres grandiloquences, a été si longtemps privé d'écrire ce qu'il voulait et de parler comme il voulait, qu'il se laisse inattentivement aller à laisser déborder sa parole non écrite, sous n'importe quelle forme, et qu'il y aurait eu quelque cruauté à vouloir endiguer ce débordement.
—Alors il consent à parler en prose?
—Il parle comme il peut.
Je lui demandai seulement si, après cette vive critique, il avait encore l'intention de s'abonner aux cahiers, que je lui servais éventuellement.
—Oui, me répondit-il, comme si cette réponse allait de soi. Car j'ai beau vous désapprouver hautement, je sais trop comme il est difficile de faire le commencement de n'importe quoi, loin qu'on puisse faire n'importe quoi, pour me donner le désavantage de contribuer à vous tuer, vos cahiers et vous. Je suis occupé à vendre une terre que ma femme avait en Bourgogne; cette vente me rapportera quelques centaines de francs. Elle me rapporterait beaucoup plus si ma terre demeurait sur la place de la Concorde. Mais on fait ce qu'on peut. Aussitôt que je les aurai touchés, je vous donnerai une cinquantaine de francs. Moyennant quoi vous me compterez comme abonné ferme. Ce sont mes réserves dernières; mais je suis trop pauvre pour ménager mes réserves. Je ne sais même pas si nous avons le droit de nous ménager des réserves. Je préfère vous donner d'une seule fois tout ce que je pourrai pour le moment, car si je vous promettais de vous verser des souscriptions mensuelles régulières, je ne le pourrais pas, et même si je le pouvais je ne tiendrais pas ma promesse, pourtant sincère; je ne m'aperçois pas quand les mois passent. Il faut me le pardonner. Si le facteur ne m'apportait pas un nouveau calendrier pour avoir ses étrennes je ne saurais pas qu'un an s'est passé, je ne saurais pas que je vieillis. Vous pouvez donc me compter parmi vos abonnés fermes.
—Je te compterai quand tu auras versé.
—Tu feras comme il te plaira.
—S'il en est ainsi, tu trouveras aux cahiers, aussitôt que j'aurai le temps d'en exposer l'institution, une réponse non négligeable aux reproches que tu m'as faits.
—Oui, dit Lardenois: c'est un des nombreux articles que tu as promis et que tu ne feras jamais.
—Nous verrons.
—Nous verrons.
—Puis je lui demandai ce qu'étaient devenus les exemplaires de ce drame en trois pièces dont j'ai un exemplaire et dont j'ai gardé la mémoire.
L'œuvre avait à peine atteint son milieu quand Marcel Baudouin cessa d'y travailler. Il est mort en effet le samedi 21 juillet 1896. Pierre Baudouin la continua et finit d'écrire à Paris en juin 1897. Puis, comme il avait quelque argent, et qu'il ne prévoyait pas les disettes futures, il fit imprimer. On tira mille exemplaires et on clicha, car ce Pierre Baudouin n'avait alors aucune idée de ce que c'est qu'une opération de librairie. Sur ces mille exemplaires, l'auteur en donna au moins deux cents à ses amis, à ses camarades, aux amis de ses amis et aux camarades et amis de ses camarades et amis. Ceux qui avaient quelque argent et qui savaient que l'auteur n'en avait pas beaucoup achetaient le volume au prix marqué: dix francs. Ceux qui n'avaient pas d'argent, et ils étaient nombreux, l'acceptaient bien amicalement. On ne fit aucun service de presse, l'auteur déclarant que la véritable publication n'aurait lieu que plus tard. Les exemplaires qui demeuraient dormirent un long sommeil dans les maisons de plusieurs amis et pour la plupart dans la librairie de _la Revue Socialiste_, alors autonome et domiciliée passage Choiseul, 78. Un seul exemplaire fut vendu commercialement, et encore l'auteur est-il autorisé à considérer cet achat comme un témoignage de cordialité personnelle. Un bon nombre d'exemplaires furent perdus, parce que le brocheur inattentif, dépourvu de tout foliotage, ahuri de l'aspect inaccoutumé des pages, avait effectué des interpolations extraordinaires. La publication n'eut jamais lieu. C'est une opération qui déplaît invinciblement à ce Pierre Baudouin. Et si elle avait lieu elle ne réussirait pas. Il fit transporter plus tard les exemplaires inpubliés chez Georges Bellais, libraire, 17, rue Cujas. Ils sont échus aujourd'hui à la Société Nouvelle de librairie et d'édition, dont ils doivent encombrer le magasin extérieur. Un recensement récent a permis de savoir qu'il en restait 670 exemplaires.
Ici mon ami René Lardenois prit sur ma table un vieux petit crayon et un morceau de papier blanc déchiré, marmonna quelques mots incompréhensibles: sept fois deux quatorze et je retiens un; sept fois cinq trente-cinq et un trente-six, et je retiens trois; sept et trois dix;
Six fois deux douze et je retiens un; cinq fois six trente, et un, trente-et-un, et je retiens trois; six et trois neuf;
Quatre; six et deux huit; un; neuf et un dix. Un chiffre à droite. Il mit une virgule.
Et s'écria brusquement: mille dix-huit kilos, quatre cents grammes: il n'est pas étonnant qu'il soit encombré, le magasin.
J'entendis alors qu'il avait calculé le poids total de ces six cents ou six cent soixante-dix volumes. Je lui répondis:
—Je ne sais ni par expérience ni par témoignage que le magasin soit encombré. C'est sur le calcul aussi que je fondais cette supposition.
Notre ami Pierre Baudouin me conta qu'il avait alors de grandes ignorances et qu'il avait eu soin de signer les exemplaires qu'il vendait et donnait à ses amis et camarades; et même, ayant un respect superstitieux de sa signature et de toute écriture sienne, il avait eu soin d'éviter que les mots qu'il soussignait fussent de simples formules vaines et menteuses. Mais, depuis, il advint cette histoire incroyable: que pendant une certaine affaire dont le nom m'échappe et qui, m'a dit Baudouin, passionna la France et le monde au cours des deux dernières années, pendant cette certaine affaire dont Baudouin m'a cependant livré le nom—
—N'est-ce pas de l'affaire Dreyfus qu'il t'a voulu parler?
—Je crois me rappeler que tel fut bien le nom qui frappa mon tympan.
—A Bayonne il y a quelques personnes encore, plusieurs historiens, qui n'ont pas oublié ce nom.
—Pendant l'affaire Dreyfus donc, si tel est bien le nom que nous devons lui donner, il advint cette histoire incroyable: que plusieurs de ceux qui avaient accepté les exemplaires les plus amicalement et sincèrement signés s'imaginèrent que l'auteur, leur ami, était affilié à un mystérieux syndicat formé à seule fin de livrer aux bourgeois étrangers, en particulier aux Anglais, la France entière, de Calais à Perpignan, de Brest à Nice, de Domremy à Orléans, passant par Jargeau, Reims et Rouen, sans compter les colonies. Ceux qui voulaient pourtant lui garder leur estime ancienne imaginèrent que, sans être affilié, il contribuait sottement ou naïvement à faire les affaires de ce syndicat. Il saisit rapidement cette occasion qu'il avait de faire quelque démarche ridicule. Un jour que la menace d'un coup de force définitif était plus imminente, il écrivit à un de ses anciens amis que ces soupçons lui devenaient insupportables, et que l'ami eût à y renoncer, ou à lui renvoyer la _Jeanne d'Arc_. L'ami lui renvoya la _Jeanne d'Arc_. Pierre Baudouin était à peine remis de cet émoi que déjà l'affaire dont le nom m'échappe était oubliée. Alors il advint à ce malheureux une histoire encore plus incroyable: parmi les destinataires qui étaient censés affiliés au même syndicat de livraison que lui, une respectable minorité, peu nombreuse, mais compacte, se déclara, qui pensa tout haut et sincèrement que par sa conduite individuelle, et sans qu'il y eût syndicat, mais seulement anarchie et personnalisme, à présent l'auteur trahissait le socialisme révolutionnaire, à qui, en particulier, le poème est dédié. Pierre Baudouin n'est pas remis encore de cette inculpation ou de ce malentendu; il n'y comprend rien, et de cette incompréhension lui vient cet air stupide que nous lui voyons quelquefois.
Quand je vis que Pierre Baudouin me confiait ainsi le résumé, au moins partiel, de l'histoire extérieure et de l'histoire morale de son livre, je m'enhardis jusqu'à lui demander quelques explications sympathiques sur la disposition intérieure du poème. Résolument, mais posément, il m'arrêta aux premiers mots: Non, mon ami, je ne puis vous donner les quelques explications que vous me demandez bienveillamment. Car les quelques renseignements que vous me demandez sont liés indissolublement aux idées, ou, si vous le voulez, aux opinions que j'ai sur l'art, en particulier sur l'art dramatique. Et pour exposer mes opinions sur l'art dramatique, il est indispensable que l'on fasse au moins un dialogue—
—Naturellement, interrompit mon ami Lardenois.
—un dialogue, assez long, et que je préfère écrire moi-même, aussitôt que j'en aurai le temps, ce qui ne saurait tarder.
Ne voulant pas lui faire de peine en contrariant sa manie habituelle, je me gardai bien de sourire et je n'insistai pas. Je me permis alors de lui demander ce qu'il pensait faire des six cents exemplaires inemployés.
—Vraiment, mon ami, me répondit-il, je n'y pensais pas. Mais puisque vous me le demandez, je serais heureux que ces exemplaires fussent lus. Seulement je ne sais pas du tout comment je les pourrais faire lire. Jamais le public ne les achètera. Ils sont trop cher, trop lourds, trop singuliers. Je ne veux rien devoir à aucun journaliste. Je ne veux faire aucune sollicitation. Et s'il est tout à fait impossible de vendre, il est à peu près impossible de donner. Le temps n'est plus où il me restait quelque argent. Après avoir été assez riche pour faire imprimer ces gros volumes, je suis devenu assez malheureux pour ne pouvoir plus payer les frais, qui sans doute seraient considérables, de l'envoi que j'en ferais aux hommes libres à qui je les enverrais.
Voyant que ce malheureux auteur était accablé d'un vain désir, je ne pus lui dissimuler plus longtemps que ces cahiers étaient devenus récemment une puissance d'argent formidable et qu'il ne s'en fallait plus que de quelques lieues terrestres qu'ils atteignissent aux confins enchantés des régions où règne l'opinion publique. Il en parut un peu mécontent, et inquiet pour moi. Mais sans lui laisser le temps de s'abandonner à son malheureux naturel: s'il en est ainsi, lui dis-je, permettez moi d'organiser la distribution de ces exemplaires.