Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 14
—Et je n'ai jamais remarqué non plus, que par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les écoles, on ait découvert aucune vérité qu'on ignorât auparavant; car pendant que chacun tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire valoir la vraisemblance qu'à peser les raisons de part et d'autre; et ceux qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela par après meilleurs juges.»
—M. Boutroux ne présiderait donc pas à l'organisation d'un congrès de philosophie—car ces raisons doivent lui sembler valoir, non pas seulement parce qu'elles sont de Descartes, mais parce qu'elles ont de la valeur—s'il n'avait sans doute résolu de conduire souvent sa raison et ses actions selon les trois ou quatre maximes de la morale que Descartes s'était formée par provision. Je lis au commencement de la troisième partie:
«La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, à cause que je les voulais toutes remettre à l'examen, j'étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés. Et encore qu'il y en ait peut-être d'aussi bien sensés parmi les Perses ou les Chinois que parmi nous, il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j'aurais à vivre; et que, pour savoir quelles étaient véritablement leurs opinions, je devais plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient, non seulement à cause qu'en la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et, entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissais que les plus modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tout excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi afin de me détourner moins du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été l'autre qu'il eût fallu suivre.»
Or il est incontestable que les lois, les coutumes et la religion de ce pays, c'est de faire l'exposition universelle, et quand on n'a pas l'honneur de la faire—
—On a du moins l'honneur de l'avoir entreprise.
—Non, mais on a l'honneur d'y aller, et l'honneur de chanter en son honneur un _Te Deum_ laïque d'honneur. Ainsi font nos philosophes. Ils contribuent leur philosophie à la splendeur de l'exposition. Ils exposent en congrès leurs philosophies, ou leur philosophie, ou leurs personnes philosophiques.
—Allons, allons, admettons qu'ils y aillent par provision, qu'ils se gouvernent en ceci suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès, qu'ils suivent les opinions des mieux sensés; admettons que ce ne seront pas des philosophes internationaux réunis en congrès, mais que ce seront des congressistes internationaux qui d'ailleurs et de leur métier seront des philosophes ou des professeurs de philosophie.
—Comment, comment?
—Rien, je distingue et je concilie.
—Ah bien.—Il y a le congrès _du Repos du dimanche_, le congrès _des Sapeurs-pompiers_ (_des officiers et sous-officiers_), celui _de Sociologie coloniale_, celui _des Spécialités pharmaceutiques_. Je pense que des sténographes sténographieront le congrès _de Sténographie_: on n'est jamais si bien servi que par soi-même.
—Et l'on n'est jamais trahi que par les siens. Il y a le congrès _des Syndicats agricoles_, et c'est M. le marquis de Vogüé, rue Fabert, 2, qui préside à son organisation. Il y a le congrès _du Tabac_ (_contre l'abus_). Je ne vois aucun congrès antialcoolique, et c'est dommage.
—Il n'y a que le congrès _Végétarien_. Encore n'a-t-il ni Président, ni Secrétaire général.
—En revanche il y a deux congrès _pour l'Alcoolisation française_.
—Comment deux congrès pour l'Alcoolisation française.
—Mon ami si on les nommait ainsi on ne pourrait pas décemment donner la croix d'honneur aux Présidents et la rosace violette aux Secrétaires généraux. Et alors à quoi servirait le Congrès? A quoi servirait la grande Exposition? Mais rassure-toi: le premier sera le congrès _du commerce des Vins, Spiritueux et Liqueurs_; le second sera modestement le congrès de Viticulture. Nous devons encourager la viticulture, la sylviculture, l'Horticulture, que préside humblement M. Viger, de Châteauneuf-sur-Loire ou des environs, 55, rue des Saints-Pères, Paris, sans doute avec la finesse épaisse un peu antisémitique et grasse qui lui est habituelle. Toutes les gloires nationales que ces présidents, les gloires modestes et les gloires proprement glorieuses. M. Gaston Boissier, 23, quai Conti, préside à l'organisation de l'Histoire comparée. Les congrès des enseignements sont nombreux: congrès _des Associations des anciens élèves des Écoles supérieures de commerce; de l'Éducation physique et de l'Éducation sociale_, déjà nommés, celui _de l'Enseignement agricole_, déjà nommé, celui _de l'Enseignement du dessin_, celui _de l'Enseignement des langues vivantes_, celui _des Sociétés laïques d'Enseignement populaire_, celui _de l'Enseignement primaire_, celui _de l'Enseignement secondaire_, celui _de l'Enseignement des sciences sociales_, celui _de l'Enseignement supérieur_, celui _de l'Enseignement technique, commercial et industriel_, celui _de l'Épicerie_—Non, je suis allé trop loin sur la liste. Rends-moi mon papier, imprimé à l'Imprimerie nationale. Tu n'as vu personne, alors? Que devient notre ami Gaston Desbois?
—Il va bien. Il est marié. Il est abonné aux cahiers. Il s'est abonné à vingt francs. Il était riche, quand il s'est abonné. Je viens de lui faire son changement d'adresse.
—Il a déménagé?
—Oui, on l'a déménagé.
—Comment ça? il était en rhétorique à Bordeaux?
—Oui, on lui a donné de l'avancement. On l'a envoyé en troisième au Lycée de Vesoul. Pour le récompenser d'avoir travaillé aux Universités populaires.
—Ah oui, _aux petits teigneux_? Il était aussi des _petits teigneux_?
—Comment, des petits teigneux? Quels petits teigneux?
—Tu n'as donc pas lu l'interview de Guesde, que lui a prise un rédacteur du _Temps_.
—Ah! c'est ça tes petits teigneux! Si, je l'ai lue. Non seulement je l'ai lue dans _la Petite République_—
—Malheureusement _la Petite République_ ne donnait qu'un extrait, comme toujours.
—Non seulement je l'ai lue dans _la Petite République_, mais le prochain cahier, si les nécessités de la mise en pages nous le permettent, la donnera tout entière d'après _le Temps_, avec les annexes.
—Alors depuis ce temps-là, en province, on ne s'appelle plus que _les petits teigneux: Bonjour, teigneux, bonjour.—Comment va la teigne?—Allons, au revoir, teigneux._ Ce n'est pas spirituel. C'est comme toutes les plaisanteries scolaires, militaires, célibataires et régimentaires. Mais il faut nous pardonner cela.—Ainsi ce vieux Desbois est devenu teigneux. Écoute, ça me fait plaisir. Quand il était en Sorbonne, il esthétisait un peu. Mais ça devait se passer, parce que c'était un bon garçon, très sincère. Je suis content qu'il en soit. Quand tu le verras, tu lui donneras le bonjour pour moi. On n'aurait pas dit, dans le temps, qu'il serait des premiers à trinquer.
—Oui, et sérieusement. Il avait un recteur qui n'était pas assez teigneux. Un soir il avait osé dire au peuple que l'hypothèse de Dieu n'était pas plus intéressante que l'hypothèse du droit de propriété. Alors, tu comprends, la circulaire Leygues—
—J'entends bien. C'est vraiment un très brave garçon. Et notre camarade Léon Deschamps?
—Il a encore été refusé à l'agrégation de grammaire. Alors il enseigne le français et l'allemand au collège de Coulommiers. C'est un bon poste. Il est près de Paris.
—Le français et l'allemand? Mais il me semble qu'il voulait devenir latiniste. Il travaillait de préférence le latin, à l'école—
—Le français, l'allemand, l'histoire de l'art et un peu de philosophie. Toujours la culture générale.
—Cela me rappelle avantageusement un vieil ami de ma famille, un ancien instituteur, qui était devenu professeur de français et de gymnastique à la pension Vion, à Gien. Mais il y a longtemps.
—Deschamps vient à Paris de loin en loin.
—Il a tout de même plus de deux heures de chemin de fer. Je connais bien Coulommiers. J'y ai fait mes vingt-huit jours.
—Il s'est abonné à huit francs, parce qu'il n'est pas riche. Il est à dix-huit cents.
—Teigneux?
—Teigneux.
—Bien. Raoul Duchêne?
—Il vient d'avoir un garçon. J'ai reçu la circulaire. Il était à Brest, en seconde. On l'a récemment envoyé à Chambéry, en troisième. Il avait dit devant plusieurs instituteurs que l'hypothèse du droit de propriété ne s'imposait pas plus dans les relations sociales que l'hypothèse de Dieu ne s'impose dans les enquêtes scientifiques.
—Ça ne m'étonne pas de lui. Toujours il a dit partout ce qu'il pensait et toujours il a pensé cela.
—Toujours.
—Il est abonné?
—Je lui sers éventuellement les cahiers. Il ne m'a pas répondu encore.
—Il s'abonnera.
—Il s'abonnera.
—Tout de même c'est amusant, que ce soient Desbois et Duchêne ensemble qui aient payé les premiers pour les Universités populaires. Tu te rappelles un peu le léger dédain que Desbois avait pour les manifestations intempestives et un peu ridicules de Duchêne? Et tu te rappelles tout le mépris que manifestait hautement Duchêne pour les esthétismes de Desbois? Il est admirable que tout cela ait aussi bien tourné.
—Ils étaient aussi profondément, aussi sincèrement, aussi professionnellement universitaires l'un que l'autre, Desbois avec ses excès de finesse, et Duchêne avec ses excès de simplicité rugueuse. Alors quand ils ont été lâchés dans la vie, invinciblement ils ont fait tous les deux leur métier d'universitaires, qui consiste à enseigner. Ils ont pris leur travail au sérieux. Ils ont pris leur classe au sérieux. Ils ont eu sur leurs élèves, ou du moins sur la plupart de leurs élèves, ou, au pis aller, sur quelques-uns de leurs élèves, une heureuse influence. Et comme ils n'enseignaient pas encore assez à leur gré, ils ont naturellement pensé à enseigner le peuple. Comme ils n'enseignaient pas assez dans la journée, ils ont naturellement pensé à enseigner le soir. Ils ont à plaisir aggravé ce métier d'universitaire, qui est un des plus onéreux, des plus meurtriers. Ils ont enseigné. Ils ont surenseigné. Ils continueront. Et quand un jour, sous le prochain ministère Méline—Ribot—Barthou—Poincaré—Leygues—Charles—Dupuy—Deschanel—Sarrien—Léon—Bourgeois—Mesureur—Lockroy—Peytral—Zévaès—car ce ministère espéré finira bien par nous tomber sur le dos—quand un jour le hasard des persécutions gouvernementales antiteigneuses les aura tous les deux assemblés en quelque trou perdu de province où ils crèveront communément de faim, tous les deux, l'ancien esthète et l'ancien brutal pourront se donner une poignée de mains solide. Et quand sera venu le Jour du Jugement dernier, qui est une hypothèse, quand Dieu, qui est une hypothèse, pèsera dans sa balance hypothétique les actions non hypothétiques des hommes, il se trouvera que ces deux professeurs, l'ancien esthète et l'ancien brutal, auront plus fait pour préparer ce que nous nommons indivisiblement la révolution sociale et la révolution morale que tout le Comité général ensemble.
—Tais-toi, tais-toi, mon vieux, tu t'emballes, et cela t'empêche de parler proprement. Tu voulais dire sans doute que ces deux professeurs, nos anciens camarades, auront plus fait pour préparer la révolution sociale que nos dignitaires du Comité général n'auront fait pour la discréditer et pour l'enrayer.
—C'est cela que je voulais dire.
—Je te demande pardon. C'est une habitude que j'ai, de corriger toujours tout ce qu'on me dit, et tout ce qu'on dit devant moi, comme si c'étaient des devoirs ou des leçons. Ne m'en veuille pas. C'est une habitude professionnelle. Je n'en ai pas honte. Mon père est incapable de marcher vite, parce qu'il est paysan. Et puis, crois-tu que toi-même tu ne sois pas universitaire?
—Je le sais bien.
—Crois-tu que tes cahiers ne soient pas universitaires?
—Je le sais bien!
—Crois-tu qu'il n'y ait pas dans ce que tu écris aux cahiers des insistances maladroites qui sentent leur professeur?
—Je le sais bien.
—A la bonne heure.—Qu'est devenu notre ancien camarade Hubert Plantagenet, qui passa plus d'un an de sa vie aux dialogues de Platon?
—Il enseigne la philosophie à Coutances. Il a donné récemment une conférence publique et populaire sur l'alcoolisme. J'attends qu'il me l'envoie. Il a laissé supposer à tous ces Normands, m'a-t-on dit, qu'ils n'étaient pas la première et la seule race du monde. Il a laissé supposer qu'il n'est ni beau, ni bon, ni bien—ni patriotique de se soûler. Ces nouveautés pénétraient dans la mémoire des assistants.
—Julien Desnoyers?
—Il enseigne les sciences naturelles dans une région voisine. Il fait bon ménage avec les instituteurs. Il a donné récemment une conférence publique et populaire sur la géologie. On m'a dit qu'il avait tout simplement déclaré en commençant à ses auditeurs que lorsqu'on veut étudier scientifiquement la création du monde, et toute son histoire, on examine attentivement les pierres et les eaux, les couches de terrains, et la lente action des eaux sur les formations des couches de terrains, mais qu'on ne se guide pas aveuglément sur la sainte Bible. Il ne parla pas de la lutte des classes.
—L'auditoire?
—L'auditoire fut un peu étonné, mais entendit bien.
—François Desmarais?
—Toujours agrégé, heureux, prospère. Syndicataire aux cahiers. Il m'envoie ponctuellement dix francs par mois.
—Tiens, cela me fait penser que j'ai un mois de retard. Mars et avril.
—Rassure-toi: je te les aurais demandés directement.
Ici, mon ami René Lardenois, m'ayant demandé si j'avais la monnaie de cinquante francs, que j'avais, me donna dix francs pour ses deux mois.
—Il vaut mieux que je te les donne tout de suite. En rentrant de chez moi, je n'aurai plus un sou. Et puis je n'aurai pas le temps de m'arrêter à Paris.
La vue de la monnaie que je lui rendais sembla déterrer de sa mémoire une réflexion négligemment ensevelie.
—Crois-tu, me dit-il brusquement, que la vie et le budget de tes cahiers ne soient pas une vie et un budget universitaires?
—Je le sais bien.
—Ta classe et tes leçons payantes, ce sont les abonnements à huit francs, les abonnements à vingt francs, les souscriptions mensuelles régulières et les souscriptions extraordinaires.
—Je le sais bien, mais plus libres.
—Naturellement, tout à fait libres.—Et tes abonnements gratuits, ce sont nos conférences et nos leçons populaires.
—Je le sais bien.
—La preuve en est que ce sont nos salaires de classe et de leçons qui nourrissent tes cahiers.
—Je le sais mieux que toi.
—Mes cinq francs par mois représentent une demi-heure de leçon. Tu ne le sais pas mieux que moi.
—Je voulais dire que je m'en suis aperçu avant toi, puisque c'est l'économie même de ces cahiers.
—Parlons peu, mais parlons bien. Parlons proprement. Et Lucien Deslandes?
—Pas plus agrégé qu'avant, toujours timide, malade et malheureux. Il est en congé en Sologne chez ses parents, qui sont pauvres. Il m'envoie ponctuellement à la fin de chaque mois une souscription de vingt sous, exactement de vingt-et-un sous, sept timbres de trois sous dans la lettre où il me donne de ses nouvelles. C'est quelqu'un de vraiment rare.
—Il a des sentiments rares et son cœur est muni de tristesse. Dans ton avant-dernier cahier tu as parlé finalement de notre ami Pierre Baudouin. Qu'est-il devenu?
—Marcel Baudouin est mort. Pierre Baudouin a été sérieusement malade. Je suis allé le voir la semaine passée.
—Il demeure toujours à la campagne?
—Oui, en Seine-et-Oise, à une heure de Paris-Luxembourg. Je suis allé le voir, sachant que le docteur n'aurait pas le temps de revenir me voir de sitôt.
—Le docteur n'est pas revenu?
—Non, il m'a fait dire que les commissions qu'il avait à faire à Paris étaient beaucoup plus longues et plus difficiles et plus ingrates qu'on ne pouvait raisonnablement le penser. Il ne pouvait donc venir chez moi et il était inutile que j'allasse le demander chez lui. Je suis allé voir Pierre Baudouin dans la maison de campagne où il demeure. C'était à l'aube du printemps. Les arbres en fleurs avaient des teintes et des lueurs, des nuances claires et neuves et blanches de bonheur insolent semblables aux nuances que les Japonais ont fidèlement vues et qu'ils ont représentées. Les branches des arbres des bois transparaissaient merveilleusement au travers des bourgeons et des feuilles ou des fleurs moins épaisses comme la charpente osseuse d'un vertébré transparaît dans les images radiographiées de son corps. Notre ami Pierre Baudouin, qui est un classique, et même, en un sens, un conservateur, me dit qu'il redoutait l'incertitude anxieuse de cette jeunesse et la transparence mystérieuse des arbres. Il attendait impatiemment l'heure prochaine où les arbres auront leur beauté pleine, où le feuillage épais cachera normalement, naturellement, décemment, convenablement, modestement la charpente intérieure. Il admet qu'en hiver les arbres à feuilles caduques soient des squelettes, parce que l'hiver est la saison de la mort. Mais il demande qu'aussitôt que la saison de vie a rayonné du soleil et rejailli de la terre nourrice, les arbres se vêtent rapidement de leur feuillage habituel. Car il convient, me disait-il, que nos regards humains nous donnent humainement les images végétales des végétaux patients. Mais il ne convient pas que nos regards humains nous donnent d'eux sans appareil je ne sais quelle image mystérieuse, animale et radioscopée.
—Je le reconnais bien là. Il est toujours aussi extraordinaire.
—Mais il n'en est pas moins capable d'accepter la beauté de ce printemps. Vois, me disait-il, aucun arbre à fleurs, soigneusement et artificiellement cultivé par des jardiniers décorateurs, n'est aussi beau que les fleurs utiles des arbres à fruits. Quelle fleur de parade, quels catalpas, quels magnolias et quels paulownias sont aussi beaux que ce vieux poirier tout enneigé de ses flocons de fleurs? Quel enseignement pour qui sait voir.
—Je le reconnais bien là: il déteste le langage figuré, mais il est passionné d'instituer des paraboles. Parfois il est extraordinairement sage, et souvent je me demande s'il n'est pas un peu fou. Croit-il toujours que l'on ne peut parler aux hommes sinon en instituant des dialogues.
—Il veut toujours instituer. Et c'est un spectacle touchant, lamentable et ridicule que celui de ce pauvre garçon qui ne sait pas bien comme il fera pour donner du pain l'année prochaine à sa femme et à ses enfants, mais qui attend comme une bête de somme que la vie ingrate lui laisse l'espace d'instituer des dialogues, des histoires, des poèmes et des drames ainsi que pouvaient le faire les auteurs des âges moins pressés.
—Il a toujours cette incapacité parfaite à sentir le ridicule?
—Toujours. Aucun homme, autant que j'en connaisse, n'est plus incapable que lui de s'apercevoir comme il est parfois ridicule.
—C'est un garçon extraordinaire. Croit-il toujours que l'on ait le droit de lancer dans la circulation un drame en trois pièces comptant un nombre incalculable d'actes bizarres, avec des indications ridicules, exigeant, tout compte fait, six ou huit heures de représentation, d'une représentation qui ne viendra jamais, exigeant, en attendant, 752—je dis sept cent cinquante-deux pages d'impression, d'ailleurs non foliotées, ce qui, vraiment, n'est pas commode, pages dont la moitié sont restées tout à fait blanches, ou à peu près, et dont la seconde moitié portent de si rares et de si singulières écritures que, vraiment, ce n'était pas la peine,—un volume, si j'ai bonne mémoire, mesurant vingt-cinq centimètres de long sur presque seize centimètres et demi de large et au moins quatre centimètres et demi d'épaisseur, mesurée au dos,—et pesant, tout sec, entends bien: pesant 1 kilo 520—un kilogramme cinq cent vingt grammes, c'est-à-dire plus d'un kilo et demi, plus de trois livres.
—Il ne désespère pas de faire un jour des livres dont le poids aille jusqu'à passer deux kilos et qui sans doute serviront à ceux qui les auront de la main de l'auteur, car personne jamais ne les achètera. Ceux qui les auront de la main de l'auteur et qui, n'ayant aucun jardin à labourer, seront forcés de faire de la gymnastique en chambre, seront heureux d'avoir à leur disposition des livres aussi lourds, qui les dispenseront d'acheter des haltères.
—Croit-il toujours qu'il faille aligner à la fin des livres les noms, tous les noms de tous les citoyens qui les ont industriellement faits, compositeurs, metteur en pages, correcteur, imprimeurs, prote et ceux que j'ignore?
—Toujours. Il cherche le moyen d'y mettre aussi les fondeurs de caractères et les fabricants de papier. Il finira par les chiffonniers qui ont ramassé le chiffon.
—Il finira par avoir l'air d'être payé pour faire de la réclame.
—Il finira suspect: encres Lorilleux, papier Darblay, d'Essonnes.
—Que pense-t-il des cahiers?