Oeuvres complètes de Charles Péguy (tome 1)
Part 13
—Moi non plus, docteur, et je ne voulais pas instituer une cité antique harmonieuse et factice. Mais vous n'allez pas non plus m'instituer une cité antique identique au moyen âge de la chrétienté. Sans faire aucune espèce de métaphysique, je suis bien forcé d'accepter qu'il y a eu un génie antique et un génie chrétien et que le génie chrétien est à beaucoup d'égards différent du génie antique. Cela étant admis, je prétends, et je maintiens, et je maintiendrai toujours que le génie chrétien est beaucoup plus favorable à toute maladie. Quand nous disons que l'Église catholique est opposée au socialisme—et c'est cela qui rend si délicate la situation des socialistes chrétiens sincères, très peu nombreux en France—nous n'entendons pas seulement par là qu'elle veut tenir des militants exilés des biens de ce monde: nous entendons plus profondément qu'elle veut tenir d'anciens militants exilés des biens éternels, qu'elle admet côte à côte une Église triomphante et un Enfer, une résidence de béatitude et une résidence de maladie et de mort. Là est vraiment le _non possumus_. Imaginé ou non pour épouvanter les pécheurs, l'enfer a plus encore épouvanté les chrétiens les meilleurs.
—Vous me l'avez déjà dit.
—Je vous demande pardon. Mais cette épouvante me tient au cœur.
—Elle vous empêche de réserver que nous ne croyons pas aux propositions de la foi catholique parce que ce n'est pas vrai.
—J'essayais de comparer seulement, docteur, l'idée que nous avons de ce que nous voulons à l'égard de la maladie et de la mort à l'idée que les chrétiens ont de ce qu'ils croient aux mêmes égards. Leur épouvante me tient à l'âme. Il n'y a pas seulement, des catholiques à nous, la distance d'une imagination vaine à une sincère critique universelle; cela ne serait rien en comparaison de ce qu'il y a: mais vraiment il y a l'inconciliabilité d'une imagination perverse à une raison modeste amie de la santé. J'ai pensé beaucoup à cela pendant plusieurs années que mes amis Marcel et Pierre Baudouin travaillaient à un drame en trois pièces qu'ils finirent d'écrire en juin 1897 et que les imprimeurs finirent d'imprimer en décembre de la même année.
—Au revoir, mon ami, me dit le docteur, et portez-vous bien. Je reviendrai vous voir encore une fois, car je sais les honneurs que les gens bien portants doivent aux convalescents. Puis c'est vous qui reviendrez chez moi.
—Car je sais les honneurs que les simples citoyens doivent aux moralistes. Revenez vite, monsieur l'honorable, revenez bientôt.
—Je ne saurais, car j'ai beaucoup de commissions à faire à Paris.
—Hâtez-vous, monsieur le commissionnaire, hâtez-vous, car j'attends mon cousin.
—Qui donc ce cousin?
—Et quand mon cousin est là, docteur, on ne peut plus causer tranquille. Mon cousin n'aimera pas beaucoup les lenteurs et les longueurs de nos dialectiques attentives. C'est un garçon impatient.
—Mais qui donc, ce cousin?
—Je vous dis qu'il est impatient comme vous. Sachez donc, ô docteur, que j'ai en province un cousin que je nomme respectueusement et familièrement mon grand cousin, et qui moins respectueusement, et plus familièrement, me nomme réciproquement son petit cousin. Cet intitulé tient à ce qu'il est plus vieux que moi et qu'ainsi quand j'étais petit lui au contraire il était grand. Et nous avons continué à nous intituler ainsi d'autant plus commodément qu'il est grand et fort, haut en épaules, tandis que je suis petit et bas. Il est de son métier ouvrier fumiste.
—Ouvrier fumiste?
—Ouvrier fumiste. Comme le nom l'indique, il travaille à tous les appareils qui produisent de la fumée, aux cheminées, poêles, fourneaux et calorifères. Il ne vient nullement à Paris, comme un lecteur astucieux pourrait l'en soupçonner faussement, pour introduire quelque variété en nos débats. Car nous n'avons que faire de nous varier, docteur?—Nous ne causons pas pour nous varier, mais nous cherchons la vérité. Il accourt à Paris pour l'Exposition.
—Naturellement, puisqu'il vient de la province.
Il accourt à Paris pour l'Exposition. Universelle. C'est-à-dire interprovinciale, internationale, et aussi intermétropolitaine. On lui a dit qu'il y avait à l'Exposition des cheminées monumentales, sans compter la tour Eiffel, des tuyaux de poêle extraordinaires, des fourneaux compliqués, des chaufferettes agencées pour la plus grande gloire de l'industrie nationale et des calorifères bien faits pour témoigner de la grandeur de l'esprit humain. Comme homme, comme Français, comme fumiste, mon cousin accourt à l'Exposition, déjà glorieux de la gloire commune et de la gloire professionnelle. Mon grand cousin est un garçon qui aime à voir par lui-même. Il devait arriver cette semaine.
—Cette semaine? L'Exposition n'ouvre que le 14 avril.
—Justement. Mon cousin prétend que pour bien voir ces machines-là il faut les voir avant qu'elles aient commencé. Une idée à lui.
—Comment serait-il entré?
—Il est des accommodements. Quelque camarade en fumisterie lui aurait prêté sa carte d'exposant. Mon cousin comptait venir cette semaine. Il escomptait l'adoucissement habituel de la température en cette saison. Quand la température est plus douce, la fumisterie est moins urgente. Mais l'adoucissement escompté n'est pas venu. Mon cousin nous arrivera dès qu'il pourra quitter pour quelque temps son travail.
—Quel est son caractère?
—Je ne sais pas si vous lui plairez.
—Je ne sais pas non plus s'il me plaira.
—C'est un grand bon garçon malin. Ancien élève des Frères des Écoles chrétiennes, il a pour les chers Frères un peu de reconnaissance et beaucoup de mauvaises paroles. Il a eu son certificat d'études. Il a beaucoup lu de mauvais romans, de feuilletons, qui n'ont pour ainsi dire pas laissé trace en son imagination. Il a une belle écriture douce qui ne lui ressemble pas. Il calcule parfaitement, et c'est lui qui fait les comptes de son patron. Une bonne instruction primaire. Bon ouvrier, comme ouvrier. Habile de ses mains. Comme il travaille dans une toute petite maison de province—le patron, deux compagnons, un ou deux goujats—il fait un peu de tous les métiers: maçon, carreleur, plâtrier, marbrier, serrurier, tôlier, et non pas seulement pur fumiste. Audacieux, et téméraire même: ainsi le veut le métier. Les fumistes sont encore plus téméraires que les couvreurs, puisque les cheminées sont plus hautes que les toits. D'ailleurs ce qui nous semble témérité chez eux est une espèce particulière de sérénité, une accoutumance à demeurer dans les hauteurs. Il aime à causer. Vous parlez à lui, vous allez, vous allez, vous parlez devant lui. Enfin à un mot, à un geste, vous vous apercevez qu'il vous faisait poser, qu'il vous faisait marcher, qu'il faisait la bête, qu'il savait parfaitement ce qu'il vous a fait dire. C'est une espèce d'humeur qui m'a semblé très fréquente parmi les ouvriers, au moins en cette province, en particulier parmi les ouvriers du bâtiment. Les ouvriers du bâtiment sont naturellement des faiseurs de palabres, des organisateurs de conférences. La place publique et la rue leur est naturelle. Beaucoup de blague, souvent de bonne blague, surtout de blague à froid. Tous les jours il achète sa _Petite République_, chez la marchande de journaux, qui lui garde aussi les romans populaires paraissant en livraisons. Il doit acheter aussi l'_Histoire Socialiste_, parce qu'elle est socialiste, parce qu'il aime l'histoire, parce qu'elle paraît en livraisons identiques, parce que l'éditeur est le même, c'est encore du Rouff. Mon cousin lit tout cela en mangeant, à déjeuner, lit _la Petite République_ et croit assez que c'est arrivé, lit ses livraisons et sait parfaitement que ce n'est pas arrivé, lit son _Histoire_ et croit tout à fait que cela est arrivé. Mon cousin est un socialiste classé. Il vient me demander compte.
—Vous demander compte?
—Me demander compte. Mon cousin est, vous le pensez bien, membre—et membre très actif—du _Groupe d'études sociales d'Orléans_, adhérent au Parti ouvrier français. Un vote régulier du groupe, auquel mon cousin avait pris part, m'avait institué délégué de ce groupe au futur ancien Congrès général des Organisations Socialistes Françaises. Heureusement que le Conseil national veillait. Survint le bon guesdiste, le fidèle dûment recommandé. Le groupe eut une seconde réunion, beaucoup plus régulière que la première, procéda ensuite à un second vote, beaucoup plus régulier que le premier. La minorité me demeura fidèle. Mais la majorité me renia. Mon cousin, ayant été de la minorité, prétend que je fus moralement son délégué au Congrès.
—Je ne sais pas bien ce que c'est qu'un délégué moral.
—Moi non plus. Mais mon cousin est entêté. Il nous dira ce qu'il veut dire.
—Et de combien était cette minorité fidèle?
—Quoique absent, j'obtins quatre voix.
—Avouez que c'est bien peu. La majorité infidèle était sans doute au moins égale à cinq voix?
—Égale à cinq voix, docteur, elle eût été valable. Mais elle était beaucoup plus considérable: elle montait jusqu'à six voix—sur dix votants. Il n'y eut aucune abstention.—Au revoir.
Le docteur en allé revint sur ses pas:
—J'allais vous laisser le livre que j'avais apporté. Je n'y pensais plus. Il faut que je le rende avant les vacances de Pâques à la bibliothèque où je l'ai emprunté. Ce sont _les Provinciales_. Quand votre cousin vous demandera compte, vous pourrez lui faire quelques citations intéressantes:
«Et si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont dans Jansénius, son livre n'est pas si rare, ni si gros, que je ne le pusse lire tout entier pour m'en éclaircir, sans en consulter la Sorbonne.»
—Ne croyez pas, docteur, que mon grand cousin ni ses camarades entendent ces allusions.
—S'il est ainsi que vous me l'avez dit, je suis assuré qu'il entendra au moins ce qui suit:
«Il n'y eut jamais de jugement moins juridique, et tous les statuts de la Faculté de théologie y furent violés. On donna pour commissaires à M. Arnauld ses ennemis déclarés, et l'on n'eut égard ni à ses récusations ni à ses défenses; on lui refusa même de venir en personne dire ses raisons. Quoique par les statuts les moines ne doivent pas se trouver dans les assemblées au nombre de plus de huit, il s'y en trouva toujours plus de quarante, et pour empêcher ceux de M. Arnauld [c'est-à-dire les amis, les partisans d'Arnauld] de dire tout ce qu'ils avaient préparé pour sa défense, le temps que chaque docteur devrait dire son avis fut limité à une demi-heure. On mit pour cela sur la table une clepsydre, c'est-à-dire une horloge de sable, qui était la mesure de ce temps; invention non moins odieuse en de pareilles occasions que honteuse dans son origine, et qui, au rapport du cardinal Palavicin, ayant été proposée au concile de Trente par quelques-uns, fut rejetée par tout le concile. Enfin, dans le dessein d'ôter entièrement la liberté des suffrages, le chancelier Séguier, malgré son grand âge et ses incommodités, eut ordre d'assister à toutes ces assemblées.
Près de quatre-vingts des plus célèbres docteurs, voyant une procédure si irrégulière, résolurent de s'absenter, et aimèrent mieux sortir de la Faculté que de souscrire à la censure. M. de Lannoy même, si fameux par sa grande érudition, quoiqu'il fît profession publique d'être sur la grâce d'un autre sentiment que saint Augustin, sortit aussi comme les autres, et écrivit contre la censure une lettre où il se plaignait avec beaucoup de force du renversement de tous les privilèges de la Faculté.»
Allons, au revoir, au revoir. Ce que je vous ai lu n'est pas du Pascal. C'est un exposé que Racine a fait dans une _Histoire de Port-Royal_ qu'il a laissée en manuscrit, et qu'on a placée depuis dans ses œuvres. M. Havet nous a donné cet exposé au commencement des remarques sur la première provinciale. Quand le gouvernement et le pape étaient d'accord, on ne tenait pas compte de la règle faite contre les moines.
ENTRE DEUX TRAINS
5 mai 1900,
Le samedi saint, comme je l'avais annoncé à la troisième page de la couverture du septième cahier, j'administrai, de une heure à quatre heures et demie, au siège de ces cahiers, chez mon ami Tharaud, 19, rue des Fossés-Saint-Jacques, solitaire. Les Parisiens étaient partis pour la province. Et les provinciaux n'étaient pas venus à Paris. Un coup de sonnette. Mon ami René Lardenois.
—Bonjour. Je viens te dire bonjour entre deux trains. Je suis arrivé à onze heures cinquante-neuf en gare d'Orléans, ce matin. Ou du moins je devais arriver à onze heures cinquante-neuf. Mais les trains ont souvent un peu de retard, à cause des vacances.
—Tu es toujours à Bayonne?
—J'ai tant roulé que je ne regardais plus même l'heure aux cadrans intérieurs des gares. Je confondais le jour et la nuit, ce qui est la dernière des perversités.—Oui, toujours, au Lycée de Bayonne. J'avais demandé le Nord-Est. Mes parents demeurent à Belval. C'est la dernière station avant Mézières. Une simple halte. A défaut du Nord-Est, j'avais au moins demandé le Nord. A défaut du Nord, j'avais au moins demandé l'Est. On m'a nommé à Bayonne. Un bon lycée. Je repars ce soir à huit heures quarante-cinq, par la gare du Nord. Je serai chez moi demain matin à huit heures, dimanche de Pâques. Mais il y aura du retard, à cause des fêtes. Ainsi j'ai un quart d'heure à passer avec toi, montre en main. J'ai un tas de courses à faire dans Paris, et les rues sont toujours aussi impraticables. J'avais un quart d'heure. Il me reste encore dix minutes.
Et il posa sa montre sur la table.
—En dix minutes on ne peut rien dire. Ce n'est pas la peine de commencer. Nous parlerons de tes cahiers quand nous aurons le temps.
—Nous parlerons de ta province et de ta classe quand nous aurons le temps.
—Aux grandes vacances, au commencement d'août, je passerai plusieurs jours à Paris.
—L'Exposition?
—Naturellement. Ne suis-je pas provincial? Et puis vous, les Parisiens, vous raillez, pour avoir l'air spirituels, mais vous y allez tout de même. Seulement, comme vous êtes lâches, vous faites semblant d'y aller pour piloter vos cousins. Vous êtes bien contents, d'avoir des cousins. A peine le tien, le fumiste Orléanais, nous avait-il annoncé sa venue éventuelle que déjà M. Serge Basset, du _Matin_, avait sur le dos, depuis trois jours, son cousin Bernard, notable commerçant de Quimper-Corentin, si nous le voulons, en tout cas un cousin plus sérieux que le tien, et plus rapide.
—Que veux-tu, mon ami, le sien est un cousin quotidien et le mien n'est qu'un modeste cousin bimensuel, à peu près bimensuel.
—Parlons des copains.
—Quand es-tu parti?
—Les vacances commençaient mercredi soir. Mais j'avais jeudi matin une répétition que je ne pouvais pas, et que je ne voulais pas remettre.
—Tu donnes des leçons?
—Non, je les vends.
—C'est ce que je voulais dire.
—Parlons proprement.
—Ce mot que tu as dit—et par manière de plaisanterie je faisais le dégoûté en souriant—me paraît peu compatible avec la dignité des professions libérales.
—Mettons que je suis fort obligeant, fort officieux; et sans que je me connaisse fort bien en lettres françaises, en lettres latines et en lettres grecques, je laisse les parents de mes élèves apporter chez moi de tous côtés ceux qui sont timides en grec, en latin, et en français, et qui cependant, pour des raisons purement désintéressées, désirent, comme on dit, subir heureusement la première partie des épreuves du baccalauréat classique
—et j'en donne à mes amis pour de l'argent.
—Tu possèdes bien tes auteurs.
—Ce n'est pas étonnant: je m'en nourris.
—Alors?
—Alors, j'ai donné ma leçon jeudi matin. Puis j'ai fait le voyage en plusieurs fois. Jeudi je suis allé de Bayonne à Bordeaux, vendredi de Bordeaux à Tours, aujourd'hui samedi de Tours à la rue des Fossés-Saint-Jacques. Cette nuit, en pleine nuit, j'aurai encore plus de trois heures et demie à passer à Laon. Total: quatre jours au moins. Autant pour le retour, le _nostos_, hélas! non convoité. Total général: huit à neuf jours. Nous rentrons de mardi matin en huit...
—Le mardi de la Quasimodo?
—C'est cela. Il faut que je sois rentré de la veille au soir, si je ne veux pas dormir en classe. Il faut donc que dès jeudi soir je pense au départ et que vendredi matin je quitte mes parents, comme le conscrit:
_Adieu mon père, adieu ma mère,_ _J'ons tiré un mauvais numéro._
J'aurai eu cinq jours de vacances. Le gouvernement encourage peu la vie de famille. As-tu vu quelqu'un?
—Je n'ai vu personne encore et, sans doute, je ne verrai personne. Aucun de nos camarades ne m'est signalé. L'année dernière, il en était venu beaucoup pour les vacances de Pâques.
—Ce n'est nullement que le monde nous abandonne. Jusqu'à l'année dernière le congrès des professeurs de l'enseignement secondaire avait lieu à Pâques. Cette année-ci on le tiendra au mois d'août.
—J'entends: ce sera un des innombrables congrès qui font partie de l'exposition.
—Ils ne sont pas innombrables: il y en avait cent vingt-six d'annoncés avant le commencement de l'exposition.
—Ce n'est rien. De qui tiens-tu, monsieur, ces renseignements officiels?
—Sache que le citoyen sténographe est mon ami. Aussi m'a-t-il envoyé en province un papier, une piqûre officielle.
—Une piqûre: tu parles comme un brocheur.
—Parlons proprement. Tiens: _République française_—
—_Liberté, égalité, fraternité_—
—Non, cela ne se met que sur les monuments publics.
—_Ministère du commerce, de l'industrie, des postes et des télégraphes_—
—_et de l'Exposition_.
—Surtout de l'exposition. Mais cela n'est pas officiel.
—Comme tu parles bien. On voit bien que tu es devenu ministériel.
—_Exposition universelle internationale de 1900._—_Liste des congrès internationaux de 1900._—Vraiment j'ai passé là un bon quart d'heure. Il y a le congrès _de l'Acétylène_ avec le congrès _des Actuaires_, le congrès _de l'Alimentation rationnelle du bétail_, le congrès _d'Aquiculture et de Pêche_. Tu connais l'aquiculture?
—Non seulement je la connais, mais je la pratique: j'ai dans mon bassin deux poissons rouges et un brun vert.
—Il y a le congrès _d'Arboriculture et de pomologie_, celui des _Bibliothécaires_. Le papier officiel ne porte pas seulement les noms des congrès, la date et la durée, mais il donne encore les noms des présidents et des secrétaires généraux des commissions d'organisation. Le congrès _d'Agriculture_ a pour président un certain monsieur Méline, rue de Commailles, 4, et le congrès _des sciences de l'Écriture_ a pour secrétaire général un M. Varinard, 8, rue Servandoni.
—Comme on se retrouve.
—Tous les oubliés reparaissent ici. M. Léon Bourgeois, rue Palatine, 5, préside à l'organisation de trois congrès: celui _de l'École de l'Exposition_, celui _de l'Éducation physique_,—
—Et celui _de l'Éducation morale_—
—Non: et celui _de l'Éducation sociale_.—
—Ah ah! Selon les doux et mesurés élancements de la solidarité radicale—
—M. Casimir-Perier, rue Nitot, 23, a aussi ses trois congrès: le congrès _d'Assistance publique et de bienfaisance privée_,—
—Utile.
—celui de _l'Enseignement agricole_, et, vers la fin, celui _des Stations agronomiques_. Il y a le congrès _des méthodes d'Essai des matériaux_.
—Très utile.
—Oui. Et le congrès _pour l'étude des Fruits à pressoir_. Celui _des Mathématiciens_ a pour secrétaire général un M. Laisant, avenue Victor-Hugo, 162. Il y a le congrès _du Matériel théâtral_, sans date ni durée, non plus que le congrès _pour l'unification du Numérotage des fils des textiles_. Celui _des Associations de Presse_ n'a ni date, ni durée, ni président, ni secrétaire général, ainsi que celui _de la Ramie_. Qu'est-ce que la ramie?
Je sautai sur mon petit Larousse. Le mot n'y était pas.
—La ramie est une espèce d'ortie, _urtica utilis_, qui pousse en abondance à Java, et dont on fait des fils, des câbles et même des tissus.
—Tu sais tout?
—La culture générale, aidée d'un vieux dictionnaire que j'ai à la maison. Il y a l'inévitable congrès _de la paix_, ironique plus douloureusement encore cette année. M. Boutroux, rue Saint-Jacques, 260, préside à l'organisation du congrès _de Philosophie_. As-tu quelque idée de ce que c'est: un congrès de philosophie.
—Je n'en ai aucune image intéressante.
—Il y a dans Descartes, au _discours de la Méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences_, à la fin de la troisième partie, un passage où ce philosophe réprouve non seulement le congrès, mais la simple fréquentation mutuelle des philosophes:
—Le voici:
—«Mais ayant le cœur assez bon pour ne vouloir point qu'on me prît pour autre chose que je n'étais, je pensai qu'il fallait que je tâchasse par tous les moyens à me rendre digne de la réputation qu'on me donnait; et il y a justement huit ans que ce désir me fit résoudre à m'éloigner de tous les lieux où je pouvais avoir des connaissances, et à me retirer ici,—en Hollande—en un pays où la longue durée de la guerre a fait établir de tels ordres, que les armées qu'on y entretient ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des fruits de la paix avec d'autant plus de sûreté, et où, parmi la foule d'un grand peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les déserts les plus écartés.»
—Je lis au cours de la sixième partie:
«Mais je crois être d'autant plus obligé à ménager le temps qui me reste, que j'ai plus d'espérance de le pouvoir bien employer; et j'aurais sans doute plusieurs occasions de le perdre si je publiais les fondements de ma physique; car encore qu'ils soient presque tous si évidents qu'il ne faut que les entendre pour les croire, et qu'il n'y en ait aucun dont je ne pense pouvoir donner des démonstrations, toutefois, à cause qu'il est impossible qu'ils soient accordants avec toutes les diverses opinions des autres hommes, je prévois que je serais souvent diverti par les oppositions qu'ils feraient naître.»
—A la suite:
«On peut dire que ces oppositions seraient utiles tant afin de me faire connaître mes fautes, qu'afin que, si j'avais quelque chose de bon, les autres en eussent par ce moyen plus d'intelligence; et, comme plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul, que, commençant dès maintenant à s'en servir, ils m'aidassent aussi de leurs inventions.»
Cela serait favorable, sinon au congrès, du moins au commerce des philosophes, au travail en commun, à la mutualité.
«Mais encore que je me reconnaisse extrêmement sujet à faillir, et que je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me viennent, toutefois l'expérience que j'ai des objections qu'on me peut faire m'empêche d'en espérer aucun profit: car j'ai déjà souvent éprouvé les jugements tant de ceux que j'ai tenus pour mes amis que de quelques autres à qui je pensais être indifférent, et même aussi de quelques-uns dont je savais que la malignité et l'envie tâcheraient assez à découvrir ce que l'affection cacherait à mes amis; mais il est rarement arrivé qu'on m'ait objecté quelque chose que je n'eusse point du tout prévue, si ce n'est qu'elle fût fort éloignée de mon sujet, en sorte que je n'ai quasi jamais rencontré aucun censeur de mes opinions qui ne me semblât ou moins rigoureux ou moins équitable que moi-même. Et je n'ai jamais remarqué non plus—
Ceci va non seulement contre tout congrès et tout commerce de philosophes, mais contre toute académie et contre la vénérable institution des thèses: