Part 9
J'ai découpé le temps dans l'éternité, dit Dieu. Le temps et le monde du temps. La création fut le commencement et le jugement sera la fin. (Du temps) (Du monde du temps). C'est exactement une symétrie, un balancement. Ce que j'ai ouvert, je le fermerai. Le jour de la création (les six jours) j'ai ouvert un certain monde (On le connaît de reste) (On le sait, on en a assez parlé) Enfin la première heure du premier des six jours de la création j'ai commencé une certaine histoire, Et le jour du jugement je la fermerai. Or tout l'ancien testament part de ce jugement que je fis de créer. Et tout le nouveau testament va vers ce jugement que je ferai de juger. Ainsi l'ancien testament est symétrique au nouveau. Et (contre) balance le nouveau. Et tout l'ancien testament part de cette création. Et tout le nouveau testament va vers ce jugement Et dans l'ancien testament le Paradis est au commencement. Et c'est un Paradis terrestre. Mais dans le nouveau testament le Paradis est à la fin. Et je vous le dis c'est un Paradis céleste. Et tout l'ancien testament va vers Jean le Baptiste et vers Jésus. Mais tout le nouveau testament vient de Jésus. C'est comme une belle voûte qui monte des deux côtés vers la clef de voûte. Et Jésus est la clef de voûte. Ainsi est la voûte de cette nef. Et la pierre qui monte suivant la courbe de cette nef, Décidant, dessinant, d'avance et à mesure, la courbe de cette voûte, Formant la courbe de cette voûte, La pierre qui monte du bas s'avance hardiment, Et fidèlement et sûrement, En toute sécurité sans aucune inquiétude, Parce que montante elle sait très bien Qu'elle trouvera la clef de voûte exacte au rendez-vous, A la juste intersection, au sacré croisement et la clef de voûte, c'est Jésus. Et ensemble toute la voûte soutient et porte et hausse et maintient la clef Comme une énorme épaule ronde qui sans cou soutiendrait une seule tête mais la clef seule, La clef qui parachève, Seule aussi ensemble est ce qui soutient seule la voûte et le tout. Et la dernière pierre avant la clef est Jean le Baptiste. Mais la première pierre après la clef est Pierre le fondateur. _Tu es Pierre et sur cette pierre._ Et il fut crucifié la tête en bas, C'est-à-dire en redescendant. Et comme la pierre est quadrangulaire, Il y a les quatre angles et les quatre lignes du carré. Et l'on dit _selon Matthieu, selon Marc, selon Luc, selon Jean,_ C'est-à-dire _en suivant la ligne de Matthieu, en suivant la ligne de Marc, en suivant la ligne de Luc,_ Et _en suivant la ligne de Jean._ Et aux quatre coins sont assis le jeune homme, le lion, le taureau et l'aigle. Car l'Église est quadrangulaire, Comme elle est lapidaire étant fondée sur la quadrangulaire Pierre.
Et encore l'ancien testament est tout linéaire. C'est une longue, c'est une grêle ligne des prophètes. Et les prophètes y viennent l'un après l'autre Comme les peupliers viennent l'un après l'autre dans cette belle lignée. Dans cette belle avenue de peupliers. Et tout l'ancien testament c'est cette belle, cette longue avenue de peupliers. Venue des profondeurs de la plaine et marchant droit sur la plaine. Cette longue avenue, cette longue lignée fidèle (Sans largeur). Les peupliers y sont placés l'un après l'autre, les prophètes y sont placés l'un après l'autre. Sur la rangée double. Venante, sortie, venue des profondeurs de l'horizon la noble allée, La fidèle, la directe allée droite linéaire Droite l'avenue s'avance sur la plaine droite. Car elle sait où elle va. Et elle ne va pas moins que. Directement elle va droit au seuil du château. Et elle conduit, et elle amène, et elle introduit le regard et le pas. Elle seule conduit au seuil mais elle ne franchit pas le seuil, elle ne passe pas le pas de la porte. Elle ne se prolonge pas à l'intérieur du château. Mais le quadrangulaire château du nouveau testament S'ouvre à ce seuil et la longue allée de peupliers ne s'y continue pas. Mais la cour d'honneur s'y ouvre, et les bâtiments du château. Et le beau perron pour monter et les quadrangulaires murailles. Et ainsi le nouveau testament a une dimension de plus. Car l'ancien testament est une ligne Mais le nouveau couvre une surface.
Ou encore l'ancien testament est cette fine, cette grêle Cette uniquement fidèle allée de peupliers, Perdue dans la plaine rase Mais le nouveau testament est le solide parc du château. Le robuste bois de chênes, carré, Bien clos derrière ses quadrangulaires murailles, Et qui couvre toute la surface.
Ou encore l'ancien testament est cette voûte qui monte en une seule arête, En une seule nervure et le nouveau testament C'est la même voûte qui retombe, Qui redescend en toute une nappe. Et l'arête qui monte part de la terre et c'est une arête charnelle. Mais cette nappe qui redescend vient de l'esprit Et c'est une nappe spirituelle. Et l'arête et la nervure qui monte part du temps et est une temporelle arête. Mais la nappe qui redescend vient de l'éternité et c'est Une éternelle nappe.
Et la clef de cette mystique voûte. La clef elle-même Charnelle, spirituelle, Temporelle, éternelle, C'est Jésus, Homme, Dieu.
Et la création fut une sorte d'ouverture du temps et de fermeture en quelque sorte de l'éternité. Or le jugement sera proprement la fermeture du temps Et la totale et la définitive Réouverture de l'éternité.
Ou encore l'ancien testament est le lac profond qui reflète la haute forêt. Et la forêt est toute dans le lac mais elle n'y est pas. Et le lac sombre et le lac profond est enfoncé dans la terre. Et dans le lac le ciel est au fond. Mais vers le haut la haute forêt. Partant du bord du lac. La haute forêt réelle. Hausse une tête réelle. Fait monter une sève réelle. Vers le seul profond ciel réel.
On envoie les enfants à l'école, dit Dieu. Je pense que c'est pour oublier le peu qu'ils savent. On ferait mieux d'envoyer les parents à l'école. C'est eux qui en ont besoin. Mais naturellement il faudrait une école de moi. Et non pas une école d'hommes.
On croit que les enfants ne savent rien. Et que les parents et que les grandes personnes savent quelque chose. Or je vous le dis, c'est le contraire. (C'est toujours le contraire). Ce sont les parents, ce sont les grandes personnes qui ne savent rien. Et ce sont les enfants qui savent Tout.
Car ils savent l'innocence première. Qui est tout.
Le monde est toujours à l'envers, dit Dieu. Et dans le sens contraire. Heureux celui qui resterait comme un enfant Et qui comme un enfant garderait Cette innocence première.
Mon fils le leur a assez dit. Sans aucun détour et sans aucune atténuation. Car il parlait net et ferme. Et clair. Heureux non pas même, non pas seulement celui Qui serait comme un enfant, qui resterait comme un enfant. Mais proprement heureux celui qui est (un) enfant, qui reste un enfant. Proprement, précisément l'enfant même qu'il a été. Puisque justement il a été donné à tout homme D'être. Puisqu'il est donné à tout homme d'avoir été Un jeune enfant laiteux.
Puisqu'il a été donné à tout homme cette bénédiction. Cette grâce unique.
Et le royaume du ciel n'est pas à un moindre prix. A un autre prix. Mon fils le leur a assez dit. Et en termes assez exprès.
Le royaume du ciel ne sera que pour eux. Et il n'y en aura que pour eux. _A cette heure-là s'approchèrent les disciples de Jésus, disant: Qui, penses-tu, est plus grand dans le royaume des cieux?_
_Et appelant Jésus un petit enfant, le plaça au milieu d'eux,_
_Et dit: En vérité je vous le dis, si vous ne vous convertissez point, et ne vous rendez point comme ces petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux._
_Quiconque donc se sera humilié comme ce petit enfant, voilà celui qui est plus grand dans le royaume des cieux._
_Et celui qui reçoit un tel enfant en mon nom, me reçoit._
_Mais celui qui aura scandalisé un seul de ces tout petits qui croient en moi, il vaut mieux pour lui qu'on lui pende au cou une meule d'âne, et qu'on le jette au profond de la mer._
On a des écoles, dit Dieu. Je pense que c'est pour désapprendre Le peu que l'on sait. La vie aussi est une école, disent-ils. On y apprend tous les jours. Je la connais, cette vie qui commence au baptême et qui finit à l'extrême-onction. C'est une usure perpétuelle, une constante, une croissante flétrissure. On descend tout le temps. Heureux celui qui peut rester tel que le jour de son baptême Et de sa première communion. La vie commence au baptême, dit Dieu. Sera-t-il dit qu'elle finit à la première. Et non point à la dernière communion.
Sera-t-il dit que l'homme finit à sa première communion. Et non point au viatique, qui est sa dernière communion.
Ils s'emplissent d'expérience, disent-ils; ils gagnent de l'expérience; ils apprennent la vie; de jour en jour ils amassent de l'expérience. Singulier trésor, dit Dieu Trésor de vide et de disette. Trésor de la disette des sept années, trésor de vide et de flétrissure et de vieillissement. Trésor de rides et d'inquiétudes. Trésor des années maigres. Accroissez-le, ce trésor, dit Dieu. Dans des greniers vides Vous entasserez des sacs vides D'une Égypte vide. Vous accroissez le trésor de vos peines et de vos misères. Et les sacs de vos soucis et de vos petitesses. Vous acquérez de l'expérience, dites-vous, vous accroissez votre expérience. Vous allez toujours en descendant, dit Dieu, vous allez toujours en diminuant, vous allez toujours en perdant. Vous allez toujours en pente. Vous allez toujours en vous flétrissant et en vous ridant et en vieillissant. Et vous ne remonterez jamais cette pente. Ce que vous nommez l'expérience, votre expérience, moi je le nomme La déperdition, la diminution, le décroissement, la perte de l'espérance.
Car je le nomme la déperdition prétentieuse, La diminution, le décroissement, la perte de l'innocence.
Et c'est une dégradation perpétuelle.
Or c'est l'innocence qui est pleine et c'est l'expérience qui est vide. C'est l'innocence qui gagne et c'est l'expérience qui perd.
C'est l'innocence qui est jeune et c'est l'expérience qui est vieille. C'est l'innocence qui croît et c'est l'expérience qui décroît.
C'est l'innocence qui naît et c'est l'expérience, qui meurt. C'est l'innocence qui sait et c'est l'expérience qui ne sait pas.
C'est l'enfant qui est plein et c'est l'homme qui est vide. Vide comme une courge vide et comme un tonneau vide:
Voilà, dit Dieu, ce que j'en fais, de votre expérience.
Allez, mes enfants, allez à l'école. Et vous, hommes, allez à l'école de la vie. Allez apprendre A désapprendre.
Toute histoire s'est jouée deux fois, dit Dieu. Une fois en juiverie. Et une fois en chrétiennerie. L'enfant (Jésus) s'est joué deux fois. Une fois en Benjamin et une fois dans l'enfant Jésus. Et l'enfant perdu et la brebis perdue et la drachme perdue s'est jouée deux fois. Et la première fois ce fut dans Joseph, _je suis Joseph votre frère_. Il fallait que cela fût joué, dit Dieu. Et deux fois plutôt qu'une. Car il y a dans l'enfant, car il y a dans l'enfance une grâce unique. Une entièreté, une premièreté Totale. Une origine, un secret, une source, un point d'origine. Un commencement pour ainsi dire absolu. Les enfants sont des créatures neuves. Eux aussi, eux surtout, eux premiers ils prennent le ciel de force. _Rapiunt_, ils ravissent. Mais quelle douce violence. Et quelle agréable force et quelle tendresse de force. Comme un père endure volontiers Comme il aime à endurer les violences de cette force, Les embrassements de cette tendresse. Pour moi, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde Qu'un gamin d'enfant qui cause avec le bon Dieu Dans le fond d'un jardin. Et qui fait les demandes et les réponses (C'est plus sûr). Un petit homme qui raconte ses peines au bon Dieu Le plus sérieusement du monde. Et qui se fait lui-même les consolations du bon Dieu. Or je vous le dis ces consolations qu'il se fait. Elles viennent directement et proprement de moi.
Je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde, dit Dieu. Qu'un petit joufflu d'enfant, hardi comme un page, Timide comme un ange, Qui dit vingt fois bonjour, vingt fois bonsoir en sautant. Et en riant et en (se) jouant. Une fois ne lui suffit pas. Il s'en faut. Il n'y a pas de danger. Il leur en faut, de dire bonjour et bonsoir. Ils n'en ont jamais assez. C'est que pour eux la vingtième fois est comme la première. Ils comptent comme moi. C'est ainsi que je compte les heures.
Et c'est pour cela que toute l'éternité et que tout le temps Est (comme) un instant dans le creux de ma main.
Rien n'est beau comme un enfant qui s'endort en faisant sa prière, dit Dieu. Je vous le dis, rien n'est aussi beau dans le monde. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans le monde. Et pourtant j'en ai vu des beautés dans le monde Et je m'y connais. Ma création regorge de beautés. Ma création regorge de merveilles. Il y en a tant qu'on ne sait pas où les mettre. J'ai vu des millions et des millions d'astres rouler sous mes pieds comme les sables de la mer. J'ai vu des journées ardentes comme des flammes. Des jours d'été de juin, de juillet et d'août. J'ai vu des soirs d'hiver posés comme un manteau. J'ai vu des soirs d'été calmes et doux comme une tombée de paradis Tout constellés d'étoiles. J'ai vu ces coteaux de la Meuse et ces églises qui sont mes propres maisons. Et Paris et Reims et Rouen et des cathédrales qui sont mes propres palais et mes propres châteaux. Si beaux que je les garderai dans le ciel. J'ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de chrétienté. J'ai entendu chanter la messe et les triomphantes vêpres. Et j'ai vu ces plaines et ces vallonnements de France. Qui sont plus beaux que tout. J'ai vu la profonde mer, et la forêt profonde, et le coeur profond de l'homme. J'ai vu des coeurs dévorés d'amour Pendant des vies entières Perdus de charité. Brûlant comme des flammes. J'ai vu des martyrs si animés de foi Tenir comme un roc sur le chevalet Sous les dents de fer. (Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute une vie Par foi Pour son général (apparemment) absent). J'ai vu des martyrs flamber comme des torches Se préparant ainsi les palmes toujours vertes. Et j'ai vu perler sous les griffes de fer Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des diamants. Et j'ai vu perler des larmes d'amour Qui dureront plus longtemps que les étoiles du ciel. Et j'ai vu des regards de prière, des regards de tendresse, Perdus de charité Qui brilleront éternellement dans les nuits et les nuits. Et j'ai vu des vies tout entières de la naissance à la mort, Du baptême au viatique, Se dérouler comme un bel écheveau de laine. Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde Qu'un petit enfant qui s'endort en faisant sa prière Sous l'aile de son ange gardien Et qui rit aux anges en commençant de s'endormir. Et qui déjà mêle tout ça ensemble et qui n'y comprend plus rien Et qui fourre les paroles du _Notre Père_ à tort et à travers pêle-mêle dans les paroles du _Je vous salue Marie_. Pendant qu'un voile déjà descend sur ses paupières Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix. J'ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis. Je n'ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent je ne connais rien de si beau dans le monde Que cet enfant qui s'endort en faisant sa prière (Que ce petit être qui s'endort de confiance) Et qui mélange son _Notre Père_ avec son _Je vous salue Marie_. Rien n'est aussi beau et c'est même un point Où la sainte Vierge est de mon avis. Là-dessus. Et je peux bien dire que c'est le seul point où nous soyons du même avis. Car généralement nous sommes d'un avis contraire. Parce qu'elle est pour la miséricorde. Et moi il faut bien que je sois pour la justice.
Aussi, dit Dieu, comme je comprends mon fils. Mon fils le leur a assez dit. (Or il faut entendre toutes les paroles de mon fils au pied de la lettre). _Sinite parvulos._ Laissez venir. _Sinite parvulos venire ad me._ Laissez les tout petits venir à moi. Les petits enfants. _Alors lui furent offerts des tout petits pour qu'il leur imposât les mains, et priât. Or les disciples les rabrouaient._
_Mais Jésus leur dit: Laissez les tout petits, et ne les empêchez point de venir à moi: talium est enim regnum coelorum. De tels en effet est le royaume des cieux._ Aux tels, aux comme eux appartient le royaume des cieux.
_Et quand il leur eut imposé les mains, il s'en alla._
Vous autres hommes, (dit Dieu), essayez donc seulement de faire un mot d'enfant. Vous savez bien que vous ne pouvez pas. Et non seulement vous ne pouvez pas en faire. Pas même un seul, mais quand on vous en fait Vous ne pouvez pas même les retenir. Quand un mot d'enfant éclate parmi vous Vous vous récriez, vous éclatez vous-mêmes d'une admiration Sincère et profonde et qui vous rachèterait et à laquelle je rends justice. Et vous dites, de partout vous dites, Vous dites des yeux, vous dites de la voix, Vous riez, vous dites en vous-mêmes et vous dites tout haut à table: Il est bon, celui-là, je le retiens. Et vous vous jurez D'en faire part à vos amis, de le dire à tout le monde, Tant vous avez d'orgueil pour vos enfants (je ne vous en veux pas, dit Dieu. C'est encore ce que vous avez de meilleur et c'est ce qui vous rachèterait). Vous croyez que vous allez facilement le rapporter. Mais quand vous allez tout flambants pour le rapporter, Vous vous apercevez que vous ne le savez plus. Et non seulement cela, mais que vous ne pourrez plus le retrouver. Il s'est évanoui de votre mémoire. C'est une eau trop pure qui a fui de votre sale mémoire, de votre mémoire souillée. Qui a voulu fuir, qui n'a pas voulu y rester. Vous vous rendez très bien compte qu'il était à une certaine place, qu'il avait un certain goût, Qu'il était là, qu'il occupait cette certaine place, qu'il était dans cette région, qu'il tenait cette place, qu'il avait un certain volume. Mais vous avez la sensation nette Qu'il est parti ou plutôt qu'il est reparti et qu'il ne reviendra jamais plus, Que d'ailleurs vous étiez parfaitement indigne Qu'il demeurât et vous restez bouche bée et vous avez parfaitement la sensation Que vous seriez parfaitement incapable de le retrouver, C'est-à-dire de le faire revenir, Parce que c'est d'une tout autre qualité d'âme.
Et vous le sentez bien, que c'est ainsi, que c'est juste, et que rien n'y reviendra, et que rien n'y fera plus. Et que c'est votre ancienne âme, ô hommes, qui a passé,
Hommes malins alors vous ne faites plus le malin. Hommes savants alors vous ne faites plus le savant. Hommes qui avez été à l'école alors vous ne savez plus rien Et vous n'avez plus qu'à courber le front (C'est d'ailleurs ce que vous faites, il faut vous rendre cette justice) Quand un mot d'enfant passe dans le cercle de famille, Quand un mot d'enfant Tombe Dans le fatras quotidien, Dans le bruit quotidien, (Dans le soudain silence) Dans le recueillement soudain De la table de famille. O hommes et femmes assis à cette table soudain courbant le front vous écoutez passer Votre ancienne âme.
Quand un mot d'enfant tombe Comme une source, comme un rire, Comme une larme dans un lac.
O hommes et femmes assis à cette table soudain courbant le front, l'oeil fixe, et les doigts immobiles et arrêtés et légèrement tremblants sur le morceau de pain, Les doigts agités d'un léger tremblement, la respiration arrêtée, Vous écoutez passer Votre ancienne âme.
Une voix est venue, Hommes à table, Comme d'une autre création même.
Une voix est montée, Hommes à table, Une voix est venue, C'est d'un monde où vous étiez.
Une source a jailli, Hommes à table, C'est la source de votre première âme. Vous aussi vous avez ainsi parlé.
Vous étiez d'autres hommes, hommes à table. Vous étiez d'autres êtres, hommes à table. Vous étiez des enfants comme eux.
Vous faisiez des mots d'enfants, hommes à table. Allez donc à présent faire des mots d'enfants.
Un mot est passé, un mot est monté, un mot est venu, hommes à table. Un mot est tombé dans le silence de votre table. Et soudain vous avez reconnu. Et soudain vous avez salué. Votre ancienne âme.
Un mot a jailli étourdi. Un mot a volé étourneau. _Hastis musars._ Et frémissants vous avez senti passer Toute la jeunesse Du vieux Dieu.
Ils sont le lait et le miel, dit Dieu, une innocence dont on n'a pas idée. (Et les hommes sont le pain et le vin). Lavés de l'eau ils sont comme une autre chair, n'étant pas seulement d'une autre âme. D'une autre qualité d'âme. Lavés de l'eau ils sont une autre nourriture, une chair plus tendre, ils sont le lait même et le miel.
Et l'homme, Hommes à la sainte Table, Hommes à la Table éternelle, L'Homme est le Pain et le Vin L'Homme est une nourriture plus forte, une nourriture virile. Mais l'enfant est une blanche nourriture, une pure nourriture, une nourriture plus tendre. Et le Pain et le Vin sont des Nourritures adultes, de dures Nourritures d'homme. Et ce Vin venait de cette Grappe. Mais ce lait et ce miel venaient des ruisseaux mêmes. _Et étant allés jusqu'au Torrent-de-la-Grappe de raisin, ils coupèrent une branche de vigne avec sa grappe, que deux hommes portèrent sur un levier. Ils prirent aussi des grenades et des figues de ce lieu-là,_
_qui fut appelé depuis Nehel-escol, le Torrent-de-la-Grappe, parce que les enfants d'Israël emportèrent de là cette grappe de raisin._
_Ils leur dirent: Nous avons été dans le pays où vous nous avez envoyés, et où coulent véritablement des ruisseaux de lait et de miel, comme on le peut connaître par ces fruits._
_Mais elle a des habitants très forts, et de grandes villes fermées de murailles. Nous y avons vu la race d'Enac._
_Sinite parvulos venire ad me. Talium est enim regnum coelorum_ c'est le mot de mon fils. Mais ce n'est pas seulement le mot de mon fils. C'est mon mot. Quel engagement, l'Église, ma fille l'Église me le fait reprendre Et me le fait dire (or je ne démentirai jamais une liturgie. Une prière, une oraison de ma fille l'Église). Par l'Église, par le ministère du prêtre j'ai repris l'engagement, j'ai repris le mot de mon fils: _Laissez venir à moi les tout petits. Des tels est en effet le royaume des cieux._ Ainsi ma liturgie romaine se noue à ma prédication centrale et cardinale Et à ma prophétie judéenne. Et la chaîne est juive et romaine en passant par un gond, par une articulation. Par une origine centrale. Tout est annoncé par ma prophétie juive. Tout au centre, tout au coeur est réalisé, tout est consommé par mon fils. Tout est consommé, tout est célébré par ma liturgie romaine.
Le prophète juif prédit. Mon fils dit. Et moi je redis.
Et on me fait redire.
Et il y a un rappel, un écho, un report et comme un retour, qui est saint Louis. Je veux dire: Il y a un rappel, un écho, un report et comme un retour qui sont les saints.
Il y a un reflet.
Il y a une lumière avant, une lumière pendant, une lumière, un reflet après.
On a été trois fois en Égypte, dit Dieu. Et une fois c'est Joseph. Et une fois c'est Jésus. Et une fois c'est saint Louis.