Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame.

Part 7

Chapter 73,718 wordsPublic domain

_(Je suis tout prêt, lui dit Joseph).--Allez, et voyez si vos frères se portent bien, et si les troupeaux sont en bon état; et vous me rapporterez ce qui se passe.--Ayant (donc) été envoyé de la vallée d'Hébron, il vint à Sichem;_

JEANNETTE

_et un homme l'ayant trouvé errant dans un champ, lui demanda ce qu'il cherchait._

MADAME GERVAISE

_Il lui répondit: Je cherche mes frères; je vous prie de me dire où ils font paître leurs troupeaux._

JEANNETTE

_Cet homme lui répondit: Ils se sont retirés de ce lieu; et j'ai entendu qu'ils se disaient: Allons vers Dothaïn. Joseph alla donc après ses frères; et il les trouva dans (la plaine de) Dothaïn._

MADAME GERVAISE

_Lorsqu'ils l'eurent aperçu de loin, avant qu'il se fût approché d'eux, ils résolurent de le tuer;_

JEANNETTE

_Et ils se disaient l'un à l'autre: Voici notre songeur qui vient._

MADAME GERVAISE

_Allons, tuons-le, et le jettons dans cette vieille citerne: nous dirons qu'une bête sauvage l'a dévoré; et après cela on verra à quoi ses songes lui auront servi._

JEANNETTE

_Ruben les ayant entendu parler ainsi, tâchait de le tirer d'entre leurs mains, et il disait:_

MADAME GERVAISE

_Ne le tuez point, et ne répandez point son sang, mais jettez-le dans cette citerne qui est dans le désert, et conservez vos mains pures._

JEANNETTE

comme donnant un renseignement, pour qu'on n'aille point s'égarer:

_Il disait ceci dans le dessein de le tirer de leurs mains, et de le rendre à son père._

MADAME GERVAISE

_Aussitôt donc qu'il fut arrivé près de ses frères, ils lui ôtèrent sa robe de plusieurs couleurs qui le couvrait jusqu'en bas;_

JEANNETTE

_Et ils le jettèrent dans cette vieille citerne qui était sans eau._

MADAME GERVAISE

_S'étant ensuite assis pour manger, ils virent des Ismaëlites qui passaient, et qui venant de Galaad portaient sur leurs chameaux des parfums, de la résine et de la myrrhe,..._

JEANNETTE

Déjà l'or, déjà l'encens, déjà la myrrhe.

MADAME GERVAISE

_... et s'en allaient en Égypte._

JEANNETTE

Et ce fut la première fuite en Égypte.

MADAME GERVAISE

_Alors Juda dit à ses frères: Que nous servira d'avoir tué notre frère, et d'avoir caché sa mort?_

_Il vaut mieux le vendre..._

JEANNETTE

_Il vaut mieux le vendre à ces Ismaëlites, et ne point souiller nos mains; car il est notre frère et notre chair._

comme condescendant:

_Ses frères consentirent à ce qu'il disait:_

MADAME GERVAISE

_L'ayant donc tiré de la citerne, et voyant ces marchands Madianites qui passaient, ils le vendirent vingt pièces d'argent aux Ismaëlites, qui le menèrent en Égypte._

JEANNETTE

_Ils le vendirent vingt pièces d'argent._ Un autre, Un autre fut vendu.

MADAME GERVAISE

Un autre fut envoyé vers ses frères, pour savoir comment les brebis se portaient. Un autre fut dépouillé de sa robe et jeté dans cette vieille citerne qui était sans eau. Un autre fut vendu.

JEANNETTE

Un autre fut emmené en Égypte, dans la même, dans une autre Égypte. Un autre fut vendu.

MADAME GERVAISE

C'est une figure, mon enfant. C'est une histoire unique et elle fut jouée deux fois. Une fois en juiverie, une fois en chrétiennerie. Et pour celui qui regarde les deux fois se voient en transparence l'une sur l'autre.

JEANNETTE

Un autre fut lié, un autre fut vendu.

MADAME GERVAISE

Un autre fut vendu esclave.

JEANNETTE

Un autre aussi fut retrouvé. Un autre aussi fut reconnu. Un autre aussi se dévoila. _Je suis Jésus, votre frère._

MADAME GERVAISE

Un autre se manifesta dans sa gloire, et dans le ministère et dans le gouvernement du royaume.

JEANNETTE

Dans le gouvernement d'une Égypte éternelle. _Ruben étant retourné à la citerne, et n'y ayant point trouvé l'enfant._

MADAME GERVAISE

Un autre a rompu le sceau de son secret. Un autre est apparu dans sa gloire. Un autre est apparu à la droite. Un autre est apparu dans le gouvernement. Un autre est apparu sur les degrés du trône. Un autre est apparu dans son ascension.

JEANNETTE

Et c'était Jésus notre frère. _Je suis Jésus, Je suis Jésus votre frère._ Et nous autres nous sommes ces gerbes et ces onze étoiles. _Un homme avait douze fils._ Et nous autres nous sommes ces frères ingrats, les onze ou enfin les dix ou enfin les neuf mauvais fils de Jacob. _Ruben étant retourné à la citerne, et n'y ayant point retrouvé l'enfant,_

MADAME GERVAISE

_déchira ses vêtements, et vint dire à ses frères: L'enfant ne paraît plus, et que deviendrai-je?_

_Après cela ils prirent la robe..._

JEANNETTE

Une autre robe fut ravie. _Après cela ils prirent la robe de Joseph, et l'ayant trempée dans le sang d'un chevreau qu'ils avaient tué,_

MADAME GERVAISE

_ils l'envoyèrent au père, lui faisant dire par ceux qui la lui portaient: Voici une robe que nous avons trouvée, voyez si c'est celle de votre fils, ou non._

JEANNETTE

_Le père l'ayant reconnue, dit: C'est la robe de mon fils, une bête cruelle l'a dévoré, une bête a dévoré Joseph._

MADAME GERVAISE

_Et ayant déchiré ses vêtements, il se couvrit d'un cilice, pleurant son fils fort longtemps._

JEANNETTE

_Alors tous ses enfants s'assemblèrent, pour tâcher de soulager leur père dans sa douleur: mais il ne voulut point recevoir de consolation, et il dit: Je pleurerai toujours jusqu'à ce que je descende avec mon fils au fond de la terre. Ainsi il continua toujours de pleurer._

MADAME GERVAISE

_Cependant les Madianites vendirent Joseph en Égypte._

Un homme avait douze fils. Or celui qu'il aimait plus que tous les autres (_Israël aimait Joseph plus que tous ses autres enfants, parce qu'il l'avait eu étant déjà vieux, et il lui avait fait faire une robe de plusieurs couleurs_) celui-là même était esclave en Égypte et il croyait qu'il était mort. Or c'est pour cela même qu'il eut plus tard cette grande joie. Qu'il ne pouvait pas en avoir autrement.

JEANNETTE

_... et je n'aurai au-dessus de vous que le trône et la qualité de Roi._

MADAME GERVAISE

_Pharaon dit encore à Joseph: Je vous établis aujourd'hui pour commander à toute l'Égypte._

JEANNETTE

_Ensemble il ôta son anneau de sa main et le mit en celle de Joseph; il le fit revêtir d'une robe de fin lin, et lui mit au cou un collier d'or._

MADAME GERVAISE

_Il le fit monter sur l'un de ses chars, qui était le second après le sien, et fit crier par un Héraut, que tout le monde fléchît le genou devant lui, et que tous reconnussent qu'il avait été établi pour commander à toute l'Égypte._

JEANNETTE

_Le Roi dit encore à Joseph: Je suis Pharaon; nul ne remuera ni le pied ni la main dans toute l'Égypte que par votre commandement._

MADAME GERVAISE

_Il changea aussi son nom, et il l'appela en langue Égyptienne..._

JEANNETTE

_... le Sauveur du Monde._

MADAME GERVAISE

_Les sept années de fertilité vinrent donc; et le blé ayant été mis en gerbes, fut serré ensuite dans les greniers de l'Égypte._

JEANNETTE

Trente et trois années de fertilité vinrent donc; et le blé ayant été mis en gerbes, fut serré ensuite dans les greniers d'une Égypte éternelle.

MADAME GERVAISE

_On mit aussi en réserve dans toutes les villes cette grande abondance de grains._

JEANNETTE

On mit aussi en réserve dans tout le ciel cette grande abondance de grâces.

MADAME GERVAISE

_Car il y eut si grande quantité de froment, qu'elle égalait le sable de la mer, et qu'elle ne pouvait pas même se mesurer._

JEANNETTE

Car il y eut une si grande quantité de grâces, qu'elle égalait le sable de la mer, et qu'elle ne pouvait pas même se mesurer.

MADAME GERVAISE

_Ces sept années..._

JEANNETTE

Il avait lié les sacs de blé pour les greniers à blé. Un autre Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers à grâces. Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers du ciel. Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers Éternels.

MADAME GERVAISE

_Ces sept années..._

JEANNETTE

Dans les sept années grasses il avait lié les sacs de blé pour les greniers à blé du pays D'Égypte. Un autre Dans les trente-trois années grasses un autre Lia les sacs de vertus, les sacs de mérites, les sacs de grâces Pour les greniers à blé du pays éternel.

MADAME GERVAISE

_Ces sept années de fertilité d'Égypte étant donc passées,_

JEANNETTE

Ces trente-trois années de fertilité du coeur étant donc passées,

MADAME GERVAISE

_Les sept années de stérilité vinrent ensuite, selon la prédiction de Joseph:_

JEANNETTE

Les innombrables années de la stérilité du coeur Vinrent ensuite, Selon la prédiction de Jésus:

MADAME GERVAISE

_Une grande famine survint dans tout le monde;_

JEANNETTE

Une grande famine survint dans tout le monde;

MADAME GERVAISE

_Mais il y avait du blé dans toute l'Égypte._

JEANNETTE

Mais il y a du blé dans toute cette Égypte Éternelle.

MADAME GERVAISE

_Le peuple étant pressé à la famine, cria à Pharaon, et lui demanda de quoi vivre._

JEANNETTE

Et aujourd'hui. Et à présent c'est nous ce peuple qui est pressé de la famine. Et nous crions vers Dieu, Lui demandant de quoi vivre.

MADAME GERVAISE

_Mais il leur dit: Allez trouver Joseph, Et faites tout ce qu'il vous dira._

JEANNETTE

Mais il nous dit: Allez trouver Jésus, Et faites tout ce qu'il vous dira.

MADAME GERVAISE

_Cependant la famine croissait tous les jours dans toute la terre:_

JEANNETTE

et Jésus...

MADAME GERVAISE

_et Joseph ouvrant tous les greniers,_

JEANNETTE

_vendait du blé aux Égyptiens,_

MADAME GERVAISE

_parce qu'ils étaient tourmentés eux-mêmes de la famine._

_Et on venait de toutes les provinces en Égypte pour acheter de quoi vivre, et pour trouver quelque soulagement_

JEANNETTE

_dans la rigueur de cette famine._

_Cependant Jacob ayant ouï dire qu'on vendait du blé en Égypte, dit à ses enfants: Pourquoi négligez-vous?_

_J'ai appris qu'on vend du blé en Égypte; allez-y acheter ce qui nous est nécessaire, afin que nous puissions vivre et que nous ne mourions pas de faim._

MADAME GERVAISE

_Les dix frères de Joseph allèrent donc en Égypte pour y acheter du blé;_

JEANNETTE

_Jacob retint Benjamin avec lui, ayant dit à ses frères qu'il craignait_

_qu'il ne lui arrivât quelque accident dans le chemin._

MADAME GERVAISE

_Ils entrèrent dans l'Égypte avec les autres qui y allaient pour y acheter;_

_parce que la famine était dans le pays de Chanaan._

JEANNETTE

_Joseph commandait dans toute l'Égypte,_

MADAME GERVAISE

_et le blé ne se vendait aux peuples que par son ordre. Ses frères l'ayant donc adoré, il les reconnut: et leur parlant assez rudement, comme à des étrangers, il leur dit:_

JEANNETTE

faisant un peu la grosse voix

_D'où venez-vous?_

MADAME GERVAISE

_Ils lui répondirent:_

JEANNETTE

faisant un peu la petite voix

_Du pays de Chanaan pour acheter ici de quoi vivre._

_Et quoi qu'il connût bien ses frères, il ne fut point néanmoins connu d'eux._

_Alors se souvenant des songes qu'il avait eus autrefois,_

MADAME GERVAISE

_il leur dit: Vous êtes des espions, et vous êtes venus ici pour considérer les endroits les plus faibles de l'Égypte._

JEANNETTE

_Ils répondirent: Seigneur, cela n'est pas ainsi; mais vos serviteurs sont venus ici pour acheter du blé._

MADAME GERVAISE

_Nous sommes tous enfants d'un seul homme,_

JEANNETTE

Nous sommes tous enfants d'un seul Dieu.

MADAME GERVAISE

_Nous sommes tous enfants d'un seul homme, nous venons avec des pensées de paix,_

JEANNETTE

Et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

MADAME GERVAISE

_et vos serviteurs n'ont aucun mauvais dessein._

_Leur répondit: Non cela n'est pas; mais vous êtes venus pour remarquer ce qu'il y a de moins fortifié dans l'Égypte._

_Ils lui dirent: Nous sommes douze frères, enfants d'un même homme dans le pays de Chanaan, et vos serviteurs. Le dernier est avec notre père, et l'autre n'est plus._

JEANNETTE

Comme était Benjamin dans la maison de Jacob, _le dernier est avec notre père,_ ainsi est l'espérance dans la maison des vertus.

MADAME GERVAISE

_Voilà, dit Joseph, ce que je disais: Vous êtes des espions_

JEANNETTE

faisant la grosse voix et s'adoucissant peu à peu

[d'ailleurs toute cette récitation sacrée, venue dans le courant même de leur commune oraison, se fait: avant tout comme d'une belle histoire; ensemble comme d'une histoire amusante; en dessous comme d'une histoire de tendresse; d'une tendresse grandissante, si grande qu'en même temps on s'en défend constamment jusqu'à l'éclatement final]

_Je m'en vais éprouver si vous dites la vérité. Vive Pharaon,_

[c'est surtout ce _Vive Pharaon_ qui les amuse. Elles le font dans une très grosse voix]

_Vive Pharaon, vous ne sortirez point d'ici jusqu'à ce que le dernier de vos frères y soit venu._

MADAME GERVAISE

_Envoyez l'un de vous pour l'y amener: cependant vous demeurerez en prison jusqu'à ce que j'aye reconnu si ce que vous dites est vrai ou faux, autrement,_ même jeu, _vive Pharaon, vous êtes des espions._

_Il les fit donc mettre en prison pour trois jours._

_Et le troisième jour il les fit sortir de prison, et leur dit: Faites ce que je vous dis, et vous vivrez: car je crains Dieu._

_Si vous venez ici dans un esprit de paix, que l'un de vos frères demeure lié dans la prison; et allez-vous-en vous; emportez en votre pays le blé que vous avez acheté,_

_et amenez-moi le dernier de vos frères, afin que je puisse reconnaître si ce que vous dites est véritable, et que vous ne mouriez point. Ils firent ce qu'il leur avait ordonné._

JEANNETTE

_Et ils se disaient l'un à l'autre: C'est justement que nous souffrons tout ceci, parce que nous avons péché contre notre frère, et que voyant la douleur de son âme lorsqu'il nous priait, nous ne l'écoutâmes point: c'est pour cela que nous sommes tombés dans cette affliction._

MADAME GERVAISE

_Ruben l'un d'entre eux leur disait: Ne vous dis-je pas: Ne commettez point un si grand crime contre cet enfant? Et vous ne m'écoutâtes point. C'est son sang maintenant que l'on redemande._

JEANNETTE

_Ils ne savaient pas que Joseph les entendît, parce qu'il leur parlait par un truchement. Mais il se retira pour un peu de temps, et versa des larmes._

MADAME GERVAISE

_Et étant revenu il leur parla._

_Il fit prendre Siméon, et le fit lier devant eux; et il commanda à ses officiers d'emplir leurs sacs de blé, et de remettre dans le sac de chacun d'eux l'argent, en y ajoutant encore des vivres pour se nourrir pendant le chemin: ce qui fut exécuté aussitôt._

_Les frères de Joseph s'en allèrent donc, emportant leur blé sur leurs ânes._

_Et l'un d'eux ayant ouvert son sac dans l'hôtellerie pour donner à manger à son âne, vit son argent à l'entrée du sac,_

_et il dit à ses frères: On m'a rendu mon argent; le voici dans mon sac. Ils furent tous saisis d'étonnement et de trouble; et ils s'entredisaient: Quelle est cette conduite de Dieu sur nous?_

_Lorsqu'ils furent arrivés chez Jacob leur père au pays de Chanaan, ils lui racontèrent tout ce qui leur était arrivé, en disant:_

_Le Seigneur de ce pays-là nous a parlé rudement, et il nous a pris pour des espions qui venaient observer le royaume._

_Nous lui avons répondu: Nous sommes gens paisibles, et très éloignés d'avoir aucun mauvais dessein._

_Nous étions douze frères enfants d'un même père._

JEANNETTE

_Nous étions douze frères enfants d'un même père. L'un n'est plus, le plus jeune est avec notre père au pays de Chanaan._

MADAME GERVAISE

_Il nous a répondu: Je veux éprouver s'il est vrai que vous n'ayez que des pensées de paix. Laissez-moi donc ici l'un de vos frères; prenez le blé qui vous est nécessaire pour vos maisons, et vous en allez;_

_et amenez-moi le plus jeune de vos frères, afin que je sache que vous n'êtes point des espions; que vous puissiez ensuite remener avec vous celui que je retiens prisonnier, et qu'il vous soit permis à l'avenir d'acheter ici ce que vous voudrez._

_Après avoir ainsi parlé, comme ils jetaient leur blé hors de leurs sacs, ils trouvèrent chacun leur argent lié à l'entrée du sac, et ils en furent tous épouvantés._

JEANNETTE

_Alors Jacob, leur père, leur dit:_

_Vous m'avez réduit à être sans enfants. Joseph n'est plus au monde, Siméon est en prison, et vous voulez m'enlever Benjamin. Tous ces maux sont retombés sur moi._

MADAME GERVAISE

_Ruben lui répondit: Faites mourir mes deux enfants, si je ne vous le ramène. Confiez-le moi, et je vous le rendrai._

JEANNETTE

_Non, dit Jacob, mon fils n'ira point avec vous. Son frère est mort, et il est demeuré seul. S'il lui arrive quelque malheur au pays où vous allez, vous accablerez ma vieillesse d'une douleur qui m'emportera dans le tombeau._

MADAME GERVAISE

_Cependant la famine désolait extraordinairement tout le pays;_

_et le blé que les enfants de Jacob avaient apporté d'Égypte étant consumé, Jacob leur dit:_

_Retournez pour nous acheter un peu de blé._

_Juda lui répondit: Celui qui commande en ce pays-là nous a déclaré sa volonté avec serment, en disant: Vous ne verrez point mon visage à moins que vous n'ameniez avec vous le plus jeune de vos frères._

_Si vous voulez donc l'envoyer avec nous, nous irons ensemble, et nous achèterons ce qui vous est nécessaire._

_Que si vous ne le voulez pas, nous n'irons point: car cet homme, comme nous l'avons dit plusieurs fois, nous a déclaré que nous ne verrions point son visage, si nous n'avions avec nous notre jeune frère._

_Israël leur dit: C'est pour mon malheur que vous lui avez appris que vous aviez encore un autre frère._

_Mais ils lui répondirent: Il nous demanda par ordre toute la suite de notre famille: Si notre père vivait; si nous avions un frère: et nous lui répondîmes conformément à ce qu'il nous avait demandé. Pouvions-nous deviner qu'il nous dirait: Amenez avec vous votre frère?_

_Juda dit encore à son père: Envoyez l'enfant avec moi, afin que nous puissions partir et avoir de quoi vivre, et que nous ne mourions pas nous et nos petits enfants._

_Je me charge de cet enfant, et c'est à moi à qui vous en demanderez compte. Si je ne le ramène, et si je ne vous le rends, je consens que vous ne me pardonniez jamais cette faute._

_Si nous n'avions point tant différé, nous serions déjà revenus une seconde fois._

_Israël leur père leur dit donc: Si c'est une nécessité, faites ce que vous voudrez. Prenez avec vous des plus excellents fruits de ce pays-ci, pour en faire présent à celui qui commande; un peu de résine, de miel, de storax, de myrrhe, de térébenthine et d'amandes._

JEANNETTE

De l'or, de l'encens, de la myrrhe.

MADAME GERVAISE

_Portez aussi deux fois autant d'argent qu'au premier voyage, et reportez celui que vous avez trouvé dans vos sacs, de peur que ce ne soit une méprise._

_Enfin menez votre frère avec vous, et allez vers cet homme._

JEANNETTE

_Je prie mon Dieu le tout-puissant de vous le rendre favorable, qu'il renvoye avec vous votre frère qu'il tient prisonnier, et Benjamin: cependant je demeurerai seul, comme si j'étais sans enfants._

MADAME GERVAISE

_Ils prirent donc avec eux les présents, et le double de l'argent, avec Benjamin; et étant partis ils arrivèrent en Égypte, où ils se présentèrent devant Joseph._

JEANNETTE

_Joseph les ayant vus, et Benjamin avec eux, dit à son Intendant: Faites entrer ces personnes chez moi; tuez des victimes, et préparez un festin: parce qu'ils mangeront à midi avec moi._

MADAME GERVAISE

_L'Intendant exécuta ce qui lui avait été commandé, et il les fit entrer dans la maison._

_Alors étant saisis de crainte, ils s'entredisaient: C'est à cause de cet argent que nous avons remporté dans nos sacs qu'il nous fait entrer ici, pour faire retomber sur nous ce reproche, et nous opprimer en nous réduisant en servitude, nous et nos ânes._

_C'est pourquoi étant encore à la porte, ils s'approchèrent de l'Intendant de Joseph, et lui dirent: Seigneur, nous vous supplions de nous écouter. Nous sommes déjà venus une fois acheter du blé:_

_et après l'avoir acheté, lorsque nous fûmes arrivés à l'hôtellerie, en ouvrant nos sacs, nous y trouvâmes notre argent, que nous vous rapportons maintenant au même poids._

_Et nous vous en rapportons encore d'autre, pour acheter ce qui nous est nécessaire: mais nous ne savons en aucune sorte qui a pu remettre cet argent dans nos sacs._

JEANNETTE

_L'Intendant leur répondit: Ayez l'esprit en repos; ne craignez point. Votre Dieu et le Dieu de votre père vous a donné des trésors dans vos sacs: car pour moi j'ai reçu l'argent que vous m'avez donné, et j'en suis content. Il fit sortir aussi Siméon, et il le leur amena._

MADAME GERVAISE

_Après les avoir fait entrer en la maison, il leur apporta de l'eau, ils se lavèrent les pieds, et il donna à manger à leurs ânes._

JEANNETTE

_Cependant ils tinrent leurs présents tout prêts, attendant que Joseph entrât sur le midi, parce qu'on leur avait dit qu'ils devaient manger en ce lieu-là._

MADAME GERVAISE

_Joseph étant donc entré dans sa maison, ils lui offrirent leurs présents qu'ils tenaient en leurs mains, et ils l'adorèrent en se baissant jusqu'en terre._

JEANNETTE

_Il les salua aussi, en leur faisant bon visage, et il leur demanda: Votre père, ce vieillard dont vous m'aviez parlé, vit-il encore? Se porte-t-il bien?_

MADAME GERVAISE

_Ils lui répondirent: Notre père votre serviteur est encore en vie, et il se porte bien: et en se baissant profondément, ils l'adorèrent._

JEANNETTE

_Joseph levant les yeux vit Benjamin son frère, fils de Rachel sa mère, et leur dit: Est-ce là le plus jeune de vos frères dont vous m'aviez parlé? Mon fils, ajouta-t-il, je prie Dieu qu'il vous soit toujours favorable._

MADAME GERVAISE

_Et il se hâta, parce que ses entrailles avaient été émues en voyant son frère, et qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Passant donc dans une chambre, il pleura._

JEANNETTE

_Et après s'être lavé le visage il revint, se faisant violence, et il dit: Servez à manger._

MADAME GERVAISE

_On servit Joseph à part, et ses frères à part, et les Égyptiens qui mangeaient avec lui à part: (car il n'est pas permis aux Égyptiens de manger avec les Hébreux, et ils croient qu'un festin de cette sorte serait profane)._

JEANNETTE

_Ils s'assirent donc en présence de Joseph, l'aîné le premier selon son rang, et le plus jeune selon son âge. Et ils furent extrêmement surpris,_

MADAME GERVAISE

_en voyant les parts qu'il leur avait données, de ce que la part la plus grande était venue à Benjamin; car elle était cinq fois plus grande que celle des autres. Ils burent ainsi avec Joseph, et ils firent grande chère._

_Or Joseph donna cet ordre à l'Intendant de sa maison, et lui dit: Mettez dans les sacs de ces personnes autant de blé qu'ils en pourront tenir, et l'argent de chacun à l'entrée du sac; et mettez ma coupe d'argent à rentrée du sac du plus jeune, avec l'argent qu'il a donné pour le blé. Cet ordre fut donc exécuté._

_Et dès le matin on les laissa aller avec leurs ânes._

_Lorsqu'ils furent sortis de la ville, comme ils n'avaient fait encore que peu de chemin, Joseph appela l'Intendant de sa maison, et lui dit: Courez vite après ces gens; arrêtez-les, et leur dites: Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien?_

_La coupe que vous avez dérobée, est celle dans laquelle mon Seigneur boit, et dont il se sert pour deviner. Vous avez fait une très méchante action._