Part 5
J'aime qu'en un sens ils prient non seulement librement mais comme gratuitement. J'aime qu'ils tombent à genoux non seulement librement mais comme gratuitement. J'aime qu'ils se donnent et qu'ils donnent leur coeur et qu'ils se remettent et qu'ils supportent et qu'ils estiment non seulement librement mais comme gratuitement. J'aime qu'ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais comme gratuitement. Or pour cela, dit Dieu, avec mes Français je suis bien servi. C'est un peuple qui est venu au monde la main ouverte et le coeur libéral. Il donne, il sait donner. Il est naturellement gratuit. Quand il donne, il ne vend pas, celui-là, et il ne prête pas à la petite semaine. Il donne pour rien. Autrement est-ce donner. Il aime pour rien. Autrement est-ce aimer. Il ne me propose point toujours des marchés généralement honteux. Peuple libre, peuple gratuit, et non plus seulement peuple jardinier. Peuple gratuit, peuple gracieux. Peuple de barons français, peuple qui lève la tête, peuple qui sais parler aux grands Et par conséquent à moi le Très-Grand. Ceux qui baissent toujours la tête On ne voit pas qu'ils baissent aussi la tête A l'Offertoire et à l'Élévation du Corps de mon Fils. Mais ces Français qui lèvent toujours la tête, Qui ont toujours la tête droite Et haute, Quand dans une église cent cinquante ou deux cents rangées de Français à genoux Baissent la tête ensemble en même temps trois fois aux trois coups de la sonnette Pour l'offrande et l'offertoire Et pour la consécration et pour l'élévation du corps de mon fils, Ça se voit, qu'ils baissent la tête et tout le monde comprend Que ça en vaut la peine, Que c'est un instant solennel et le plus grand mystère et le plus grand instant qu'il y ait dans le monde.
C'est un peuple, dit Dieu, qui a la gratuité dans le sang. Il donne et ne retient pas. Il donne et ne reprend pas. Sa main gauche ne retient pas ce que donne sa main droite. Sa main gauche ne reprend pas ce que donne sa main droite. Sa main gauche ignore littéralement ce que fait sa main droite. Et ainsi c'est le peuple qui se conforme le plus littéralement Aux paroles de mon fils. Et qui le plus littéralement réalise Les paroles de mon fils.
Peuple naturellement libéral, dit Dieu, peuple aux mains libérales Il ne sait pas marchander. Il ne marchande pas sur une prière. Il ne marchande pas sur un voeu. Quand il donne, il donne. Quand il demande, il demande. Il ne fait pas traîner ce qu'il donne dans ce qu'il demande et ce qu'il demande dans ce qu'il donne. Il n'embarbouille pas tout ça l'un dans l'autre. Il n'emmêle pas. Il ne demande pas pour donner, il ne donne pas pour demander, il ne donne pas pour recevoir. Il sait très bien Que tout ce qu'on m'apporte n'est rien auprès, En comparaison, au prix de ce que je donne. Aussi ces Français ne me proposent-ils jamais un échange, un marché. Ils savent très bien Que ma grâce est gratuite, qu'il n'est que de me plaire, que je fais ce que je veux Et ils y répondent par une sorte de prière gratuite et même Par des sortes de voeux gratuits. Ils savent très bien Qu'ils ne m'apportent aucuns mérites et que ce que je fais, Je le fais pour les mérites et par les mérites de mon fils et des saints.
A une gratuité de ma grâce ils répondent par une certaine gratuité de la prière. Et par une certaine gratuité du voeu même.
Ils me répondent comme je demande. Or s'il en est ainsi du menu peuple et d'un baron français Que sera-ce d'un saint Louis, baron lui-même et roi des barons. Dans leur histoire de la lèpre et du péché mortel voici comme je calcule, dit Dieu. Quand Joinville aime mieux avoir commis trente péchés mortels que d'être lépreux Et quand saint Louis aime mieux être lépreux que de tomber en un seul péché mortel, Je n'en retiens pas, dit Dieu, que saint Louis m'aime ordinairement Et que Joinville m'aime trente fois moins qu'ordinairement. Que saint Louis m'aime suivant la mesure, à la mesure, Et que Joinville m'aime trente fois moins que la mesure. Je compte au contraire, dit Dieu. Voici comme je calcule. Voici ce que je retiens. J'en retiens au contraire que Joinville m'aime ordinairement Honnêtement, comme un pauvre homme peut m'aimer, Doit m'aimer. Et que saint Louis au contraire m'aime trente fois plus qu'ordinairement, Trente fois plus qu'honnêtement. Que Joinville m'aime à la mesure, Et que saint Louis m'aime trente fois plus qu'à la mesure. (Et si je l'ai mis dans mon ciel, celui-là, au moins je sais pourquoi).
Voilà comme je compte, dit Dieu. Et alors mon compte est bon. Car cette lèpre dont il s'agissait, Cette lèpre dont ils parlaient et d'être lépreux Ce n'était pas une lèpre d'imagination et une lèpre d'invention et une lèpre d'exercice. Ce n'était pas une lèpre qu'ils avaient vue dans les livres ou dont ils avaient entendu parler Plus ou moins vaguement Ce n'était pas une lèpre pour en parler ni une lèpre pour faire peur en conversation et en figures, Mais c'était la réelle lèpre et ils parlaient de l'avoir, eux-mêmes, réellement, Qu'ils connaissaient bien, qu'ils avaient vue vingt fois En France et en Terre-Sainte, Cette dégoûtante maladie farineuse, cette sale gale, cette mauvaise teigne, Cette répugnante maladie de croûtes qui fait d'un homme L'horreur et la honte de l'homme, Cet ulcère, cette pourriture sèche, enfin cette définitive lèpre Qui ronge la peau et la face et le bras et la main, Et la cuisse et la jambe et le pied Et le ventre et la peau et les os et les nerfs et les veines, Cette sèche moisissure blanche qui gagne de proche en proche Et qui mord comme avec des dents de souris, Et qui fait d'un homme le rebut et la fuite de l'homme, Et qui détruit un corps comme une granuleuse moisissure Et qui pousse sur le corps ces affreuses blanches lèvres, Ces affreuses lèvres sèches de plaies Et qui avance toujours et jamais ne recule Et qui gagne toujours et qui jamais ne perd Et qui va jusqu'au bout, Et qui fait d'un homme un cadavre qui marche, C'est de cette lèpre-là qu'ils parlaient, de nulle autre. C'est de cette lèpre-là qu'ils pensaient, de nulle autre. D'une lèpre réelle, nullement d'une lèpre d'exercice. C'est cette lèpre-là qu'il aimait mieux avoir, nulle autre. Eh bien moi je trouve que c'est trente fois saisissant Et que c'est m'aimer trente fois et que c'est trente fois de l'amour.
Ah sans doute si Joinville avec les yeux de l'âme avait vu Ce que c'est que cette lèpre de l'âme Que nous ne nommons pas en vain le péché _mortel_, Si avec les yeux de l'âme il avait vu Cette pourriture sèche de l'âme infiniment plus mauvaise, Infiniment plus laide, infiniment plus pernicieuse, Infiniment plus maligne, infiniment plus odieuse Lui-même il eût tout de suite compris combien son propos était absurde. Et que la question ne se pose même pas. Mais tous ne voient pas avec les yeux de l'âme. Je comprends cela, dit Dieu, tous ne sont pas des saints, ainsi est ma chrétienté. Il y a aussi les pécheurs, il en faut, c'est ainsi. C'était un bon chrétien, tout de même, ensemble, c'était un pécheur, il en faut dans la chrétienté. C'était un bon Français, Jean, sire de Joinville, un baron de saint Louis. Au moins il disait ce qu'il pense. Ces gens-là font le gros de l'armée. Il faut aussi des troupes. Il ne suffit pas d'avoir des chefs qui marchent en tête. Ces gens-là partent fort honnêtement en croisade, au moins une fois sur les deux, et font très honnêtement la croisade. Ils se battent très bien et se font tuer très proprement et gagnent le royaume du ciel Tout comme un autre. (Je veux dire comme un autre gagnerait le royaume du ciel. Ou je veux dire comme eux-mêmes ils gagneraient un autre royaume, Un royaume de la terre.) C'est ce qu'il y a de plus remarquable en eux. Ils s'en vont les uns comme les autres, en troupe, les uns derrière les autres. Sans se presser, sans s'étonner, sans faire des grands gestes, Très honnêtement, fort ordinairement, Sans faire un éclat et ils finissent tout de même Par conquérir le royaume du ciel. Ou encore ils gagnent le royaume du ciel comme on gagne un royaume de la terre, Ils attaquent le royaume du ciel comme on attaque un royaume de la terre, A main forte et cela ne réussit déjà pas si mal. _Violenti rapiunt_. Ils vous font d'ailleurs tout cela fort honnêtement, très communément, comme allant de soi. Comme si ce fût la chose la plus naturelle du monde. Seulement ces malheureux ne veulent pas avoir la lèpre. Ils trouvent sans doute que ce n'est pas propre. Ils aimeraient mieux autre chose. Les malheureux, les sots, s'ils voyaient la lèpre de l'âme Et s'ils voyaient la saleté ou la propreté de l'âme. Mais voilà, ils se disent: Je n'ai qu'un corps (les sots, ils oublient le principal, Ils oublient non pas seulement l'âme, mais le corps de leur éternité, Le corps de la résurrection des corps), Je n'ai qu'un corps, pensent-ils (ne pensant qu'à leur corps terrestre) Si cette sale lèpre me prend, je suis perdu (Ils veulent dire que leur corps temporel est temporellement perdu). C'est une maladie qui prend toujours et qui ne rend jamais. C'est une pourriture sèche qui fait avancer toujours et toujours Les bords des lèvres de ses affreuses plaies. Si je suis pris, je suis perdu. Ça commence par un point, ça finit par tout le corps. Ça ne pardonne pas, quand c'est commencé c'est fini. C'est une maladie impossible à défaire. Elle défait tout, ce qui est parti ne revient jamais plus. Elle rompt tout. Ce corps que j'ai (et qu'ils aiment tant) tomberait en poussière et en lambeaux Et en cette sale farine granuleuse et ne me reviendrait jamais plus. C'est une gangrène irrévocable et qui ne retourne jamais en arrière. Or ils y tiennent à leur corps. On dirait qu'ils croient qu'ils n'ont que ça. Ils savent pourtant bien qu'ils ont une âme. La vie est l'union de l'âme et du corps, La mort est leur séparation. Mais leur corps leur paraît Solide et bon vivant. Ils ont l'impression que la lèpre anéantira tout leur corps et qu'elle les tiendra jusqu'au bout (ils ne considèrent point qu'au bout de ce bout Commence le véritable commencement) Et alors ils aimeraient mieux avoir autre chose que la lèpre. Je pense qu'ils aimeraient mieux attraper Une maladie qui leur plairait. C'est toujours le même système. Ils veulent bien affronter les plus terribles épreuves Et m'offrir les plus redoutables exercices, Pourvu que ce soient eux qui les aient préalablement Choisis. Là-dessus les Pharisiens s'écrient et font des éclats Et poussent des cris et font des mines et ces exécrables Pharisiens Surtout prient disant: Seigneur nous vous rendons grâces De ce que vous ne nous avez point fait semblables à cet homme Qui a peur d'attraper la lèpre. Or moi je dis au contraire, dit Dieu, C'est moi qui dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lèpre. Je sais ce que c'est que la lèpre. C'est moi qui l'ai faite. Je la connais. Je dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lèpre. Et je n'ai jamais dit que les épreuves et les exercices de leur vie, Et les maladies et les misères de leur vie, Et les détresses de leur vie ce n'était rien. J'ai toujours dit au contraire et j'ai toujours pensé Et j'ai toujours pesé que ce n'était pas rien. Et il faut bien croire qu'en effet ce n'était pas rien Puisque mon fils a fait tant de miracles sur les malades Et puisque j'ai donné au roi de France De toucher les écrouelles.
Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut pas attraper la lèpre. Et ils sont scandalisés, ces vertueux. Mais moi qui ne suis pas vertueux, Dit Dieu, Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalisé.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas que ce Joinville est trente fois au dessous de l'ordinaire. Mais j'en retiens, mais je compte au contraire Que c'est ce saint Louis qui est peu ordinaire, trente fois peu ordinaire, trente fois extraordinaire, trente fois au dessus de l'ordinaire.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas Que Joinville est trente fois lâche. Mais au contraire j'en retiens et je compte Que c'est ce saint Louis qui est trente fois brave, Trente fois brave au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas Que Joinville est trente fois plus bas. Mais au contraire j'en retiens et je compte Que c'est ce saint Louis qui est trente fois haut, Trente fois haut au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas Que Joinville est trente fois petit. Mais je sais seulement qu'il est homme. Et au contraire j'en retiens et je compte, Voici comme je compte, Et c'est ainsi. J'en retiens et je compte que c'est ce saint Louis, roi de France, Qui est trente fois grand, trente fois au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure
Et qui est trente fois près de mon coeur et trente fois le frère de mon fils.
Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas attraper la lèpre. Mais le saint ne crie pas le haro et il n'est pas scandalisé. Il connaît trop la nature de l'homme et l'infirmité de l'homme et il est seulement profondément peiné.
Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne veut pas attraper la lèpre. Voyez au contraire comme le Saint lui parle doucement. Fermement mais doucement. Et cette fermeté est d'autant plus sûre et me donne d'autant plus de certitude et plus d'assurance et plus de garantie qu'elle est plus douce. Les coeurs des pécheurs ne se prennent point par effraction.
Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par effraction.
Les Pharisiens courent sus à l'homme qui ne veut pas attraper la lèpre. Voyez comme au contraire le Saint le reprend doucement. Le Saint est envahi d'une peine affreuse à cette parole du pécheur. Mais il absorbe, il dévore sa peine et la souffre lui-même pour lui-même en lui-même. Et voyez comme il reprend doucement le pécheur.
Or moi, dit Dieu, je suis du côté des saints et nullement du côté des Pharisiens. Aussi j'absorbe et je dévore ma peine et je la souffre moi-même en moi-même pour moi-même, Et voyez comme je parle doucement au pécheur Et comme je reprends doucement le pécheur.
_Et quand les frères s'en furent partis_, (Il attend que les deux frères qu'il avait appelés, Qu'il avait fait venir s'en soient partis. Il attend qu'ils soient seuls. Il ne veut pas Faire un semblant d'affront à un baron français), _il m'appela tout seul, et me fit seoir à ses pieds et me dit: «Comment me dîtes-vous hier ce?» Et je lui dis que encore lui disais-je._
_Et je, qui onques ne lui mentis; Et je lui dis que encore lui disais-je;_ en vérité, dit Dieu, Cette franchise de Joinville, qui ose répéter cela au roi, Est précisément ce qui me garantit la franchise de saint Louis. Cette franchise de péché de Joinville et de cette certaine impiété Est justement ce qui me couvre, ce qui me garantit, Ce qui pour ainsi dire me contrebalance La franchise de sainteté de saint Louis. Et ce qui me la vérifie. Entendez-moi, dit Dieu, c'est la liberté de Joinville Qui me couvre, qui me garantit la liberté de saint Louis. C'est la gratuité de Joinville Qui me couvre, qui me garantit la gratuité, la grâce de saint Louis. Entendez-moi c'est le péché de Joinville, ce bon chrétien, Qui me couvre, qui me garantit la sainteté même de saint Louis.
_Je, qui onques ne lui mentis_, c'est parce que Joinville ne mentit jamais à saint Louis, Même au risque de lui déplaire, même au risque de le contrarier et de lui faire une grande peine, Que je suis sûr aussi et que je suis garanti Que saint Louis ne me ment jamais, Que son amour, que sa sainteté ne me ment pas, Que ce n'est point un amour, une sainteté de convention, De complaisance, imaginaire, Mais que c'est un amour, une sainteté réelle, Franche, terrienne, Terreuse, une sainteté de race et de belle race, Libre, gratuite.
_Et il me dit: «Vous dîtes comme vif étourdi;_
(Rien de plus, comme vif étourdi, comme vif étourneau);
_car vous devez savoir que nulle si laide lèpre n'est comme d'être en péché mortel, pour ce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable; par quoi nulle si laide lèpre ne peut être._
_«Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps; mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle repentance que Dieu lui ait pardonné: par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre coeur à ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que tout méchef avînt au corps, de lèpre et de toute maladie, que ce que le péché mortel vînt à l'âme de vous._
Quelle douceur, mon enfant, quelle fermeté dans la douceur, quelle douceur dans la fermeté. L'une et l'autre ensemble liées indissolubles, l'une poussant l'autre, l'une faisant valoir l'autre, l'une soutenant l'autre, l'une nourrissant l'autre. La douceur toute armée de fermeté, la fermeté toute armée de douceur. L'une enfermée dans l'autre, l'autre enfermée dans l'une, comme un double noyau dans un double fruit De fermeté. Une douceur d'autant mieux garantie par la fermeté, une fermeté d'autant mieux garantie par la douceur. L'une portant l'autre. Car il n'est point de véritable douceur que fondée sur la fermeté, Vêtue de fermeté. Et il n'est point de véritable fermeté que vêtue de douceur.
Quelle douceur, quelle tendresse. Celui qui aime Entre en la sujétion de celui qui est aimé. Voilà comme il parle, lui le roi de France. Il est vrai que c'est à un baron français. Quel soin de ne point offenser. De ne meurtrir aucunement, de ne point léser. De ne point blesser. De ne laisser aucune trace, Aucun souvenir de blessure et de meurtrissure. Quelle attention, quelle dilection. Quel soin de ne pas donner même une apparence de tort. Quel soin de ne pas commettre la moindre offense. Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-même Pour Dieu et pour le roi de France il parle humblement. Il parle comme un tremblant solliciteur. C'est qu'il tremble en effet et c'est qu'il sollicite. Il tremble que son fidèle Joinville ne fasse pas son salut. Et il demande à Joinville, il sollicite que le fidèle Joinville Fasse son salut. Veuille bien faire son salut. Quelle sollicitation. Il a soin de le prendre à part. Il attend que les deux frères soient partis. Quelle douceur, quel père parlerait plus doucement à son fils. _Comment me dîtes-vous hier ce? Et je lui dis que encore lui disais-je. Et il me dit: Vous dîtes comme hastis musars;_ (comme hâtif musard, comme hâtif étourdi, comme hâtif étourneau); Il feint presque de plaisanter, de commencer sur un ton assez plaisant, justement comme un qui a peur, Précisément comme celui qui va entrer dans le propos le plus grave, Qui va causer, qui va traiter de l'intérêt le plus grave); (ainsi commencent les joutes les plus redoutables); Et le sérieux profond arrive tout aussitôt après, Entre incontinent dans le corps même et dans le texte de cette plaisante, De cette redoutable entrée. _Vous dîtes comme hâtis musars; car vous devez savoir que nulle si laide lèpre n'est comme d'être en péché mortel, pour ce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable: par quoi nulle si laide lèpre ne peut être._
Et les paroles qui suivent ne sont point indignes, mon enfant, des plus belles paroles des Évangiles, Des plus grandes paroles de Jésus dans les Évangiles. Car en imitation de Jésus Il a été donné à des saints de prononcer des paroles non indignes De Jésus, des paroles de Jésus, Comme en imitation et en l'honneur de Jésus Il a été donné à des martyrs de subir une mort Non indigne de la mort de Jésus. Ainsi ces paroles qui viennent Ne sont point indignes de la prédication de Jésus même. _Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps;_ (comme c'est la même voix que dans les Évangiles, mon enfant, la même profondeur, La même résonance de la même voix dans la même profondeur) (c'est qu'aussi c'est la même sainteté. Jésus et les _autres_ saints. La même commune éternelle sainteté, La même communion des saints); _mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle repentance que Dieu lui ait pardonné: par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis._ Mais les paroles qui viennent, mon enfant, Ne sont pas indignes du coeur des Évangiles, Des trois paraboles de l'Espérance. Elles sont le reflet, elles sont le report, elles sont le rappel Dans la même résonance et dans la même ligne Des trois paraboles de l'Espérance. _Un homme avait deux fils._ Un roi avait un baron. Un roi avait un fidèle. Un roi avait un fils. Un roi avait un féal. Et comme les trois paraboles de l'espérance Sont le coeur peut-être et sans doute et le couronnement des Évangiles, Ainsi ces paroles de saint Louis qui viennent sont le coeur peut-être et sans doute et le couronnement Non seulement de saint Louis et de la sainteté de saint Louis. Mais de toute sainteté peut-être après les Évangiles, De toute sainteté issue des Évangiles. Car elle est le reflet, et le report, et le rappel De cette unique parabole de l'enfant qui était perdu. Comme il s'abaisse, le roi de France. Quelle chrétienne humiliation, quelle humiliation de saint. Celui qui aime Entre dans la dépendance de celui qui est aimé. Quelle noble humilité. Il ne commande pas, il demande. Il attend, il espère, il reprend doucement. Il prie. Quelle humilité toute vêtue de noblesse. _Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre coeur à ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que tout méchef avînt au corps, de lèpre et de toute maladie, que ce que le péché mortel vînt à l'âme de vous._
Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance, quelle tendre instance. Voilà comme le saint parle au pécheur, Pour son salut. Jésus même N'a jamais été plus tendre au pécheur. C'est que le saint par lui-même sait Ce que c'est que d'être homme et ce qu'est la faiblesse humaine Et l'infirmité de l'homme Et ce que c'est pour l'homme que la tentation De sa propre faiblesse. _Car l'esprit est prompt, mais la chair est faible._ Et moi, dit Dieu, qui suis du côté des saints et nullement du côté des Pharisiens, Moi qui suis tout au bout du côté des saints Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l'infirmité de l'homme (c'est moi qui l'ai fait), Et je parle à Joinville comme saint Louis.