Part 4
Celui qui a dit le soir son _Notre Père_ peut dormir tranquille. Croyez-vous que je vais m'amuser à faire des misères à ces pauvres enfants. Suis-je pas leur père. Et que je vais m'amuser à leur faire des surprises comme on en fait à la guerre. Est-ce que je leur fais la guerre? Oui je leur fais la guerre, mais sait bien pourquoi. C'est pour les empêcher de perdre la bataille. Je suis un honnête homme, dit Dieu. Croyez-vous que je vais m'amuser à les prendre dans leur sommeil Comme un homme de guerre qui prend son ennemi. Croyez-vous que j'aie quelque goût à les prendre en défaut. Et que ça m'amuse, de condamner. Pauvres gens. Je vous le demande. Suis-je donc un bourreau d'Orient? Sans doute il est arrivé quelquefois,-- Rarement,-- Que j'ai saisi un criminel tout endormi Dans la nuit qui précédait l'accomplissement, La perpétration de son crime, Et que je l'ai pris par la peau du cou. Et que je l'ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal. Comme un chien crevé. Mais cela même je l'ai fait pour bien peu. Pour trop peu. Je ne l'ai pas fait assez souvent. J'aurais dû le faire plus souvent. J'ai laissé Caïphe, et Pilate, et Judas Dormir tout le sommeil jusqu'au matin De la nuit qui précédait l'accomplissement, La perpétration de leur forfait. Et ce que je n'ai pas fait pour ces trois là, et pour tant d'autres. Ce que j'ai fait à peine pour les rois d'Orient. _Mane, Thecel, Pharès_ vous voudriez que je le fasse. Pour un bon chrétien, pour un bon paysan de mes paroisses françaises. Qui a labouré tout le jour, qui a travaillé, comme c'est la loi, pour nourrir sa femme et ses trois enfants. Qui le soir a mangé une bonne assiettée de soupe et bu un malheureux verre de vin. Et qui s'est couché dans son lit recru de fatigue, Rompu. Ce que je n'ai pas fait pour les rois d'Égypte et pour les rois de Babylonie. Vous voudriez que je le fasse pour ce malheureux. Qui a femme et enfants. Croyez-vous que je vais le prendre en traître? Et qui serais-je, moi leur père. Non, non, rassurez-vous. Suis-je donc un mercenaire qui ramasserait Et qui volerait du bois pour son feu. Quand un de ces malheureux meurt dans son sommeil, Ayant fait sa prière du soir, Son _Notre Père_ et son _Je vous salue Marie_, C'est bon signe; son affaire est bonne. C'est signe qu'il était mûr pour paraître devant mon tribunal. Mûr dans le bon sens. Voilà les surprises que je fais. Je le jugerai comme un père. _Un homme avait deux fils_. Et l'on sait comment les pères jugent. Celui qui a fait sa prière peut lever l'ancre _Pour la traversée de la nuit_. O nuit, dit Dieu, ma fille au grand manteau, ma fille au manteau d'argent. Par toi j'obtiens quelquefois le désistement de l'homme. Et le renoncement de l'homme. Et le déraidissement de l'homme. Et qu'il se taise, surtout, qu'il se taise, il n'en finit pas de parler. Pour ce qu'il dit. Pour ce que ça vaut ce qu'il dit. Et qu'il cesse de penser. Pour ce que ça vaut. Créature à la nuque raide. Créature aux tempes barrées. Je n'aime pas, dit Dieu, Celui qui a la tête comme un morceau de bois. Les idoles aussi étaient en bois. Celui qui dans un perpétuel raidissement roule une perpétuelle migraine. Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui pense Et qui se tourmente et qui se soucie Et qui roule une migraine perpétuelle Dans la barre du front et un mal de tête Dans le creux de la nuque dans le derrière de la tête. Au point d'inquiétude. Et qui a les sourcils froncés perpétuellement Comme un secrètement malheureux. Et les tempes battantes et qui est brûlé de fièvre. Et aussi qui a les bords des paupières fripés A force de regarder le jour du lendemain. Ne suffit-il pas que moi je le regarde, le jour du lendemain. O nuit tu obtiens quelquefois le désistement de ce malheureux. Et qu'il se détende. C'est tout ce que je leur demande. Qu'il ne roule point un flot perpétuel dans sa tête, Un océan d'inquiétude. Qu'est-ce que je leur demande. Qu'ils ferment un peu les yeux. Qu'ayant fait leur prière ils se couchent dans leur lit en long. Les jambes au bout des pieds et le corps au bout des jambes et la tête au bout du corps. Qu'ils désarment enfin, ces pauvres enfants, qu'ils ne prennent plus des gardes contre moi. Qu'ils dorment comme des bêtes, comme un bon cheval de labour sur de la bonne paille, sans penser, Sans prévoir, sans calculer, Voilà ce que je demande, ce n'est pourtant pas difficile. Voilà ce que je ne peux pas obtenir. Ils veulent toujours faire mon métier, qui est de peser le lendemain. Ils ne veulent jamais faire le leur, qui est de le subir. Voilà ce que je ne peux jamais obtenir. Ils se tourmentent, ils se tendent, ils se travaillent. Et toi seule ô nuit quelquefois tu l'obtiens, Qu'ils tombent dans un lit perdus de lassitude. O nuit sera-t-il dit que tout ce que je pourrai leur offrir et tout ce que je pourrai inventer. Et que mon Paradis sera cela. Et que tout ce qu'ils voudront ce sera cela. Et qu'ils seront si fatigués de la vie, et qu'ils seront si ridés, Et qu'ils auront été si fripés par une telle existence, Par la vie de cette terre Qu'ils ne voudront entendre que cela. Sera-t-il dit qu'il y aura des fronts si courbés qu'ils ne se relèveront jamais. Et des reins si rompus qu'ils ne se redresseront jamais. Et des épaules si voûtées que jamais elles ne se redresseront. Et des fronts si ridés que jamais ils ne se dérideront. Et des yeux si voilés qu'ils ne se dévoileront jamais. Et des peaux si flétries que jamais elles ne redeviendront fraîches. Et des peaux si fanées que jamais elles ne redeviendront jeunes. Et des peaux si tannées que jamais elles ne redeviendront neuves. Et des peaux si meurtries que jamais elles ne redeviendront saines. Et des âmes si flétries que jamais elles ne redeviendront pures. Et des mémoires si pleines que jamais elles ne redeviendront vides. Et des bords de paupière si ourlés que jamais ils ne redeviendront purs. Et des paupières si usées de travail que jamais elles ne redeviendront lisses. Et des voix si voilées que jamais elles ne redeviendront pures. Que jamais elles ne redeviendront jeunes. Et des regards si voilés que jamais ils ne redeviendront profonds. Et des voix si noyées de sanglots. Et des yeux si noyés de travail, et des yeux si noyés de larmes. Des yeux perdus, des voix perdues. Et des mémoires si perdues de peines que jamais elles ne redeviendront neuves. Et des âmes si perdues de détresse que jamais elles ne redeviendront jeunes. Que jamais elles ne redeviendront enfants. Et que les cheveux blancs jamais ne redeviendront Des cheveux bouclés de jeunesse. Et que ces pauvres créatures auront passé par de telles détresses. Par de telles épreuves. Et qu'elles auront dans leurs mémoires des histoires telles. Qu'elles ne pourront les oublier jamais. Sera-t-il dit qu'il y a des plis qu'on ne pourra pas défaire. Avec un fer à repasser. Des traces que l'on ne pourra pas effacer. Laver au battoir à la rivière. Laver au lavoir. Et que les épreuves uniques et que les uniques détresses de cette terre Les auront marqués pour éternellement. Et qu'ils ne voudront rien savoir Et qu'ils ne voudront entendre à rien (Je joue toujours contre moi, dit Dieu. Sans doute il est arrivé quelquefois, Trop rarement, (Et je regrette bien de ne pas l'avoir fait plus souvent, Au moins quelquefois plus souvent) Que j'ai saisi un criminel tout chaud dans la nuit de son crime. Et que je l'ai pris par la peau du cou. Et que je l'ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal. Comme un chien crevé. Mais c'est qu'ils préparaient de telles horreurs et de telles monstruosités. Que moi Dieu j'en ai été épouvanté. Et que dans ma propre nuit j'en ai été saisi d'horreur. Et que je n'ai pas pu attendre au soir du jour qu'ils préparaient. Et que je n'ai pas même pu supporter l'idée. Que cela se ferait, que cela se passerait, que cela aurait lieu, Qu'ils préparaient. Et que j'ai perdu patience. Et pourtant je suis patient. Parce que je suis éternel. Et je les ai saisis dans la préparation de l'accomplissement. Mais je n'ai pas pu me retenir. C'était plus fort que moi. J'ai aussi ma face de colère. Mais ces bourreaux et ces criminels. Que j'ai pris par la peau de l'échine et que j'ai traînés tout vivants. Combien étaient-ils et combien de fois cela est-il arrivé. Or ce que je n'ai pas fait pour Cyrus et pour Cambyse. Et pour les festins de Sardanapale. Et pour les rois de Ninive et de Babylone. Et pour les peuples de Babel. Et pour Nabuchodonosor et pour Téglath-Phalazar. Croyez-vous que je vais le faire à présent contre un pauvre laboureur. Pour qui me prenez-vous. Qui me faites-vous. Croyez-vous que je vais mobiliser la foudre et les éclairs. Et déranger le tonnerre de Dieu. Et tout le tremblement contre mes vieilles paroisses françaises. Non, non, bonnes gens, mangez votre soupe et dormez. Faites une bonne journée, (si vous pouvez), mangez votre soupe, une bonne platée de soupe, une pleine soupière si vous pouvez, s'il y en a, une bonne soupière bien fumante pleine de pommes de terre; faites votre prière; et dormez. Celui qui fait sa prière, _Notre Père qui êtes aux cieux_, pose entre lui et moi Une barrière infranchissable à ma colère. Et peut s'abandonner au sommeil de la nuit. (O nuit, je t'ai créée la première). _Que votre volonté soit faite_. Or ce que je n'ai pas fait contre les races perdues. Vous voudriez que je le fasse contre mes paroisses françaises. Un événement s'est passé dans l'intervalle, un événement est intervenu, un événement a fait barrière. C'est que mon fils est venu. Et moi qu'est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses françaises. Qu'est-ce que je deviendrais. C'est là que mon nom monte éternellement. Depuis quand le général décime-t-il ses meilleurs soldats. Ce sont mes meilleures troupes. Croyez-vous que je vais aller surprendre dans son sommeil mon propre camp. Ils sont mes propres hommes. Vais-je me mettre A décimer mes propres hommes. Je ferais une belle bataille, après. Oh je sais bien qu'ils ne sont pas parfaits. Ils sont comme ils sont. Ce sont mes meilleures troupes. Il faut aimer ces créatures comme elles sont. Quand on aime un être, on l'aime comme il est. Il n'y a que moi qui est parfait. C'est même pour cela peut-être Que je sais ce que c'est que la perfection Et que je demande moins de perfection à ces pauvres gens. Je sais, moi, combien c'est difficile. Et combien de fois quand ils peinent tant dans leurs épreuves J'ai envie, je suis tenté de leur mettre la main sous le ventre Pour les soutenir dans ma large main Comme un père qui apprend à nager à son fils Dans le courant de la rivière Et qui est partagé entre deux sentiments. Car d'une part s'il le soutient toujours et s'il le soutient trop L'enfant s'y fiera et il n'apprendra jamais à nager. Mais aussi s'il ne le soutient pas juste au bon moment Cet enfant boira un mauvais coup. Ainsi moi quand je leur apprends à nager dans leurs épreuves Moi aussi je suis partagé entre ces deux sentiments. Car si je les soutiens toujours et je les soutiens trop Ils ne sauront jamais nager eux-mêmes. Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment Ces pauvres enfants boiraient peut-être un mauvais coup. Telle est la difficulté, elle est grande. Et telle la duplicité même, la double face du problème. D'une part il faut qu'ils fassent leur salut eux-mêmes. C'est la règle. Et elle est formelle. Autrement ce ne serait pas intéressant. Ils ne seraient pas des hommes. Or je veux qu'ils soient virils, qu'ils soient des hommes et qu'ils gagnent eux-mêmes Leurs éperons de chevaliers. D'autre part il ne faut pas qu'ils boivent un mauvais coup Ayant fait un plongeon dans l'ingratitude du péché. Tel est le mystère de la liberté de l'homme, dit Dieu, Et de mon gouvernement envers lui et envers sa liberté. Si je le soutiens trop, il n'est plus libre Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe. Si je le soutiens trop, j'expose sa liberté Si je ne le soutiens pas assez, j'expose son salut: Deux biens en un sens presque également précieux. Car ce salut a un prix infini. Mais qu'est-ce qu'un salut qui ne serait pas libre. Comment serait-il qualifié. Nous voulons que ce salut soit acquis par lui-même. Par lui-même l'homme. Soit procuré par lui-même. Vienne en un sens de lui-même. Tel est le secret, Tel est le mystère de la liberté de l'homme. Tel est le prix que nous mettons à la liberté de l'homme. Parce que moi-même je suis libre, dit Dieu, et que j'ai créé l'homme à mon image et à ma ressemblance. Tel est le mystère, tel est le secret, tel est le prix De toute liberté. Cette liberté de cette créature est le plus beau reflet qu'il y ait dans le monde De la Liberté du Créateur. C'est pour cela que nous y attachons, Que nous y mettons un prix propre. Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait pas d'un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu'est-ce que ce serait. Qu'est-ce que ça voudrait dire. Quel intérêt un tel salut présenterait-il. Une béatitude d'esclaves, un salut d'esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m'intéresse. Aime-t-on à être aimé par des esclaves. S'il ne s'agit que de faire la preuve de ma puissance, ma puissance n'a pas besoin de ces esclaves, ma puissance est assez connue, on sait assez que je suis le Tout-Puissant. Ma puissance éclate assez dans toute matière et dans tout événement. Ma puissance éclate assez dans les sables de la mer et dans les étoiles du ciel. Elle n'est point contestée, elle est connue, elle éclate assez dans la création inanimée. Elle éclate assez dans le gouvernement, Dans l'événement même de l'homme. Mais dans ma création animée, dit Dieu, j'ai voulu mieux, j'ai voulu plus. Infiniment mieux. Infiniment plus. Car j'ai voulu cette liberté. J'ai _créé_ cette liberté même. Il y a plusieurs degrés de mon trône. Quand une fois on a connu d'être aimé librement, les soumissions n'ont plus aucun goût. Quand on a connu d'être aimé par des hommes libres, les prosternements d'esclaves ne vous disent plus rien. Quand on a vu saint Louis à genoux, on n'a plus envie de voir Ces esclaves d'Orient couchés par terre Tout de leur long à plat ventre par terre. Être aimé librement, Rien ne pèse ce poids, rien ne pèse ce prix. C'est certainement ma plus grande invention. Quand on a une fois goûté D'être aimé librement Tout le reste n'est plus que soumissions. C'est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces Français, Et que nous les aimons entre tous uniquement Et qu'ils seront toujours mes fils aînés. Ils ont la liberté dans le sang. Tout ce qu'ils font, ils le font librement. Ils sont moins esclaves et plus libres dans le péché même Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux nous avons goûté. Par eux nous avons inventé. Par eux nous avons créé D'être aimés par des hommes libres. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu, Je sais qu'il m'aime. Au moins je sais qu'il m'aime, celui-là, parce que c'est un baron français. Par eux nous avons connu D'être aimés par des hommes libres. Tous les prosternements du monde Ne valent pas le bel agenouillement droit d'un homme libre. Toutes les soumissions, tous les accablements du monde Ne valent pas une belle prière, bien droite agenouillée, de ces hommes libres-là. Toutes les soumissions du monde Ne valent pas le point d'élancement Le bel élancement droit d'une seule invocation D'un libre amour. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu, je suis sûr, Je sais de quoi on parle. C'est un homme libre, c'est un libre baron de l'Ile de France. Quand saint Louis m'aime Je sais, je connais ce que c'est que d'être aimé. (Or c'est tout). Sans doute il craint Dieu. Mais c'est d'une noble crainte, toute emplie, toute gonflée, Toute pleine d'amour, comme un fruit gonflé de jus. Nullement quelque lâche, quelque basse crainte, quelque sale peur Qui prend dans le ventre. Mais une grande, mais une haute, mais une noble crainte, La peur de me déplaire, parce qu'il m'aime, et de me désobéir, parce qu'il m'aime, Et, parce qu'il m'aime, la peur De ne pas être trouvé agréable Et aimant et aimé sous mon regard. Nulle infiltration, dans cette noble crainte, D'une mauvaise peur et d'une pernicieuse et vile lâcheté. Et quand il m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il aimerait mieux Être lépreux que de tomber en péché mortel (tant il m'aime), c'est vrai. Lui je sais que c'est vrai. Ce n'est pas vrai seulement qu'il le dit. C'est vrai que c'est vrai. Il ne dit pas ça pour que ça fasse bien. Il ne dit pas ça parce qu'il a vu ça dans les livres ni parce qu'on lui a dit de le dire. Il dit ça parce que ça est. Il m'aime à ce point. Il m'aime ainsi. Librement. La preuve que j'en ai dans la même race C'est que le sire de Joinville (que j'aime tant tout de même) qui est un autre baron français, Qui aimerait mieux au contraire avoir commis trente péchés mortels que de devenir lépreux, (Trente, le malheureux, comme il ne sait pas ce qu'il dit) Ne se gêne pas non plus pour dire ce qu'il pense C'est-à-dire pour dire le contraire En présence même d'un si grand roi Et d'un si grand saint Que pourtant il connaissait pour tel, C'est-à-dire pour contrarier un si grand roi et un si grand saint. La liberté de parole De celui qui ne veut pas risquer le coup D'être lépreux plutôt que de tomber en péché mortel Me garantit la liberté de parole de celui qui aime mieux être lépreux Que de tomber en péché mortel. Si l'un dit ce qu'il pense, l'autre aussi dit ce qu'il pense. L'un prouve l'autre. Ils n'ont pas peur de contrarier même le roi, même le saint. Mais aussi quand ils parlent, on sait qu'ils parlent comme ils sont. Et qu'ils pensent ce qu'ils disent. Et qu'ils disent ce qu'ils pensent. C'est tout un. Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes. La servitude est un air que l'on respire dans une prison Et dans une chambre de malade. Mais la liberté Est ce grand air que l'on respire dans une belle vallée Et encore plus à flanc de coteau et encore plus sur un large plateau bien aéré. Or il y a un certain goût de l'air pur et du grand air Qui fait les hommes forts, un certain goût de santé, D'une pleine santé, virile, qui fait paraître tout autre air Enfermé, malade, confiné. Celui-là seul qui vit au grand air A la peau assez cuite et l'oeil assez profond et le sang de sa race. Ainsi celui-là seul qui vit à la grande liberté A la peau assez cuite et l'âme assez profonde et le sang de ma grâce. Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes. Comme ils sont francs entre eux, ainsi ils sont francs avec moi. Comme ils se disent la vérité entre eux, ainsi ils me disent la vérité à moi. Et comme le baron n'a point peur de contrarier le roi et le saint même, (Qu'il aime tant, qu'il estime à son prix, pour qui il se ferait tuer), Ainsi je l'avoue ils n'ont quelquefois pas peur de me contrarier. Moi le roi, moi le saint. Mais quand ils m'aiment, ils m'aiment. Ils m'estiment mon prix. Ils se feraient tuer pour moi. J'en ai pour garant même leur âpre liberté. Leur liberté de parole, leur liberté d'acte. Ces hommes libres Savent donner à l'amour un certain goût âpre, un certain goût propre et cette liberté Est le plus beau reflet qu'il y ait dans le monde car elle me rappelle, car elle me renvoie Car c'est un reflet de ma propre Liberté Qui est le secret même et le mystère Et le centre et le coeur et le germe de ma Création. Comme j'ai créé l'homme à mon image et à ma ressemblance, Ainsi j'ai créé la liberté de l'homme à l'image et à la ressemblance De ma propre, de mon originelle liberté. Aussi quand saint Louis tombe à genoux Sur les dalles de la Sainte-Chapelle, sur les dalles de Notre-Dame C'est un homme qui tombe à genoux, ce n'est pas une chiffe, ce n'est pas une loque Un tremblant esclave d'Orient C'est un homme et c'est un Français et quand saint Louis m'aime C'est un homme qui m'aime et quand saint Louis se donne C'est un homme qui se donne. Et quand saint Louis me donne son coeur Il me donne un coeur d'homme et un coeur de Français. Et quand il m'estime mon prix C'est-à-dire quand il m'estime Dieu, C'est une tête d'homme qui m'estime, une saine tête de Français. (Et Joinville même, Joinville qu'il ne faut point oublier. Quand il m'aime (car il m'aime aussi), Quand il m'estime (car il m'estime aussi), Quand il se donne (car il se donne aussi) et quand il me donne son coeur, Il sait ce qu'il est, qui il est, Il sait ce qu'il vaut, il sait ce qu'il pèse, il sait ce qu'il donne, il sait ce qu'il apporte Et je le sais aussi. Quand Joinville même, et je ne dis pas seulement saint Louis, Quand Joinville tombe à genoux sur la dalle Dans la cathédrale de Reims Ou dans la simple chapelle de son château de Joinville, Ce n'est pas un esclave d'Orient qui s'écroule, Dans la peur et dans quelque lâche et dans quelque sale tremblement Aux genoux et aux pieds de quelque potentat D'Orient. C'est un homme libre et un baron français, Joinville sire de Joinville, Qui donne, qui apporte et qui fait tomber à genoux Librement et pour ainsi dire et en un certain sens gratuitement Et un homme libre et un baron français, Joinville sire de Joinville de la comté de Champagne, Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne.
Il ne faut pas oublier non plus Joinville, dit Dieu. Il osait reprendre même le roi. Il me reprenait bien un peu moi-même Avec son histoire de la lèpre et des péchés mortels. Mais je leur en passe tant, je leur passe tout ce qu'ils veulent.
Il ne faut pas oublier Joinville, dit Dieu. C'étaient de nobles hommes. Si l'on oubliait les pécheurs, il n'en resterait pas beaucoup. Peu de saints, beaucoup de pécheurs, comme partout. Mais il faut ce grand cortège de pécheurs Pour accompagner ces quelques saints. Il faut penser aussi au sire de Joinville.
Quelques saints marchent en tête. Et le grand cortège des pécheurs suit derrière. Ainsi est faite ma chrétienté. C'est ainsi qu'on obtient les grandes processions. Quelques pasteurs marchent devant. Et le grand troupeau suit derrière. Ainsi est fait le cortège de ma chrétienté.
Comme leur liberté a été créée à l'image et à la ressemblance de ma liberté, dit Dieu, Comme leur liberté est le reflet de ma liberté, Ainsi j'aime à trouver en eux comme une certaine gratuité Qui soit comme un reflet de la gratuité de ma grâce,
Qui soit comme créée à l'image et à la ressemblance de la gratuité de ma grâce.