Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame.

Part 3

Chapter 33,493 wordsPublic domain

Je suis leur père, dit Dieu. _Notre Père, qui êtes aux Cieux._ Mon fils le leur a assez dit, que je suis leur père. Je suis leur juge. Mon fils le leur a dit. Je suis aussi leur père. Je suis surtout leur père. Enfin je suis leur père. Celui qui est père est surtout père. _Notre Père qui êtes aux Cieux._ Celui qui a été une fois père ne peut plus être que père. Ils sont les frères de mon fils; ils sont mes enfants; je suis leur père. _Notre Père qui êtes aux cieux_, mon fils leur a enseigné cette prière. _Sic ergo vos orabitis. Vous prierez donc ainsi. Notre Père qui êtes aux cieux_, il a bien su ce qu'il faisait ce jour-là, mon fils qui les aimait tant. Qui a vécu parmi eux, qui était un comme eux. Qui allait comme eux, qui parlait comme eux, qui vivait comme eux. Qui souffrait. Qui souffrit comme eux, qui mourut comme eux. Et qui les aime tant les ayant connus. Qui a rapporté dans le ciel un certain goût de l'homme, un certain goût de la terre. Mon fils qui les a tant aimés, qui les aime éternellement dans le ciel. Il a bien su ce qu'il faisait ce jour-là, mon fils qui les aime tant. Quand il a mis cette barrière entre eux et moi, _Notre Père qui êtes aux cieux_, ces trois ou quatre mots. Cette barrière que ma colère et peut-être ma justice ne franchira jamais. Heureux celui qui s'endort sous la protection de l'avancée de ces trois ou quatre mots. Ces mots qui marchent devant toute prière comme les mains du suppliant marchent devant sa face. Comme les deux mains jointes du suppliant s'avancent devant sa face et les larmes de sa face. Ces trois ou quatre mots qui me vainquent, moi l'invincible. Et qu'ils font marcher devant leur détresse comme deux mains jointes invincibles. Ces trois ou quatre mots qui s'avancent comme un bel éperon devant un pauvre navire. Et qui fendent le flot de ma colère. Et quand l'éperon est passé, le navire passe, et toute la flotte derrière. Actuellement, dit Dieu, c'est ainsi que je les vois; Et pour mon éternité, éternellement, dit Dieu, Par cette invention de mon Fils éternellement c'est ainsi qu'il faut que je les voie. (Et qu'il faut que je les juge. Comment voulez-vous, à présent, que je les juge. Après cela). _Notre Père qui êtes aux cieux_, mon fils a très bien su s'y prendre. Pour lier les bras de ma justice et pour délier les bras de ma miséricorde. (Je ne parle pas de ma colère, qui n'a jamais été que ma justice. Et quelquefois ma charité). Et à présent il faut que je les juge comme un père. Pour ce que ça peut juger, un père. _Un homme avait deux fils_. Pour ce que c'est capable de juger. _Un homme avait deux fils_. On sait assez comment un père juge. Il y en a un exemple connu. On sait assez comment le père a jugé le fils qui était parti et qui est revenu. C'est encore le père qui pleurait le plus. Voilà ce que mon fils leur a conté. Mon fils leur a livré le secret du jugement même. Et à présent voici comme ils me paraissent; voici comme je les vois; Voici comme je suis forcé de les voir. De même que le sillage d'un beau vaisseau va en s'élargissant jusqu'à disparaître et se perdre, Mais commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau. Ainsi le sillage immense des pécheurs s'élargit jusqu'à disparaître et se perdre Mais il commence par une pointe, et c'est cette pointe qui vient vers moi, Qui est tournée vers moi. Il commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau. Et le vaisseau est mon propre fils, chargé de tous les péchés du monde. Et la pointe du vaisseau ce sont les deux mains jointes de mon fils. Et devant le regard de ma colère et devant le regard de ma justice Ils se sont tous dérobés derrière lui. Et tout cet immense cortège des prières, tout ce sillage immense s'élargit jusqu'à disparaître et se perdre. Mais il commence par une pointe et c'est cette pointe qui est tournée vers moi. Qui s'avance vers moi. Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots: _Notre Père qui êtes aux cieux_; mon fils en vérité savait ce qu'il faisait. Et toute prière monte vers moi dérobée derrière ces trois ou quatre mots. Et il y a une pointe de la pointe. C'est cette prière même non plus seulement dans son texte. Mais dans son invention même. Cette première fois que réellement dans le temps elle fut prononcée. Cette première fois que mon fils la prononça. Non plus seulement dans son texte comme elle est devenue un texte. Mais dans son invention même et dans son sourcement et dans son forcement. Quand elle-même fut une naissance de prière, une incarnation et une naissance de prière. Une espérance. Une naissance d'espérance. Une parole naissante. Un rameau et un germe et un bourgeon et une feuille et une fleur et un fruit de parole. Une semence, un naissement de prière. Un verbe entre les verbes. Cette première fois qu'elle sortit charnellement, temporellement des lèvres d'homme de mon fils. Et dans la pointe de la pointe, dans cette pointe même il y avait une pointe. Et c'étaient ces trois ou quatre mots, _Notre Père qui êtes aux cieux_, non plus seulement comme un texte, non plus seulement dans leur texte. Mais dans leur source même. Dans leur invention et dans leur bourgeonnement. La première fois que mon fils les prononça sur cette montagne. Les prononça, les fit sortir de ses lèvres d'homme. La première fois qu'elles sortirent réellement, temporellement, charnellement, De ces lèvres de tendresse. Et il était debout sur cette montagne qui sera célèbre dans les siècles des siècles. Sur cette montagne de la terre des hommes au-dessus de cette vallée qui allait en descendant. _Notre Père qui êtes aux cieux_, il inventa cela. Il était avec eux, il était comme eux, il était un d'eux. _Notre Père_. Comme un homme qui jette un grand manteau sur ses épaules, Tourné vers moi il s'était revêtu, Il avait jeté sur ses épaules Le manteau des péchés du monde. _Notre Père qui êtes aux Cieux_. Et à présent derrière lui le pécheur se dérobe à ma face. Et voici comme je vois, voici comme je suis forcé de les voir. Voici comment je me représente ce cortège. Tout part d'un point, qui est tourné vers moi, de l'extrême pointe d'une pointe. Et ce point de pointe ce sont ces trois ou quatre mots comme ils furent inventés, comme ils furent introduits dans la création du monde. Comme ils furent prononcés pour la première fois par mon propre fils. _Notre Père qui êtes aux cieux_. Et derrière ce point s'avance la pointe elle-même, c'est-à-dire la prière tout entière. Comme elle fut prononcée cette première fois-là. Et derrière s'élargit jusqu'à disparaître et se perdre Le sillage des prières innombrables Comme elles sont prononcées dans leur texte dans les jours innombrables Par les hommes innombrables, (Par les simples hommes, ses frères). Prières du matin, prières du soir; (Prières prononcées toutes les autres fois); Tant d'autres fois dans les innombrables jours; Prières du midi et de toute la journée; Prières des moines pour toutes les heures du jour, Et pour les heures de la nuit; Prières des laïcs et prières des clercs Comme elles furent prononcées d'innombrables fois Dans les innombrables jours. (Il parlait comme eux, il parlait avec eux, il parlait l'un d'eux). Toute cette immense flotte de prières chargée des péchés du monde. Toute cette immense flotte de prières et de pénitences m'attaque Ayant l'éperon que vous savez, S'avance vers moi ayant l'éperon que vous savez. C'est une flotte de charge, _classis oneraria_. Et c'est une flotte de ligne, Une flotte de combat. Comme une belle flotte antique, comme une flotte de trirèmes Qui s'avancerait à l'attaque du roi. Et moi que voulez-vous que je fasse: je suis attaqué. Et dans cette flotte, dans cette innombrable flotte Chaque _Pater_ est comme un vaisseau de haut bord Qui a lui-même son propre éperon, _Notre Père qui êtes aux cieux_ Tourné vers moi, et qui s'avance derrière ce propre éperon. _Notre Père qui êtes aux cieux_, ce n'est pas malin. Évidemment quand un homme a dit ça, il peut se cacher derrière. Quand il a prononcé ces trois ou quatre mots. Et derrière ces beaux vaisseaux de haut bord les _Ave Maria_ S'avancent comme des galères innocentes, comme de virginales birèmes. Comme des vaisseaux plats, qui ne blessent point l'humilité de la mer. Qui ne blessent point la règle, qui suivent, humbles et fidèles et soumis au ras de l'eau. _Notre Père qui êtes aux cieux_. Évidemment quand un homme a commencé comme ça. Quand il m'a dit ces trois ou quatre mots. Quand il a commencé par faire marcher devant lui ces trois ou quatre mots. Après il peut continuer, il peut me dire ce qu'il voudra. Vous comprenez, moi, je suis désarmé. Et mon fils le savait bien. Qui a tant aimé ces hommes. Qui avait pris goût à eux, et à la terre, et à tout ce qui s'ensuit. Et dans cette flotte innombrable je distingue nettement trois grandes flottes innombrables. (Je suis Dieu, je vois clair). Et voici ce que je vois dans cet immense sillage qui commence par cette pointe et qui de proche en proche peu à peu se perd à l'horizon de mon regard. Ils sont tous l'un derrière l'autre, même ceux qui débordent le sillage Vers ma main gauche et vers ma main droite. En tête marche la flotte innombrable des _Pater_ Fendant et bravant le flot de ma colère. Puissamment assis sur leurs trois rangs de rames. (Voilà comme je suis attaqué. Je vous le demande. Est-ce juste?) (Non, ce n'est point juste, car tout ceci est du règne de ma Miséricorde) Et tous ces pécheurs et tous ces saints ensemble marchent derrière mon fils Et derrière les mains jointes de mon fils. Et eux-mêmes ont les mains jointes comme s'ils fussent mon fils. Enfin mes fils. Enfin chacun un fils comme mon fils. En tête marche la lourde flotte des _Pater_ et c'est une flotte innombrable. C'est dans cette formation qu'ils m'attaquent. Je pense que vous m'avez compris. _Le royaume du ciel souffre la force, et les hommes de force le prendront de force_. Ils le savent bien. Mon fils leur a tout dit. _Regnum coeli_, le royaume du ciel. Ou _regnum coelorum_, le royaume des cieux. _Regnum coeli vim patitur. Et violenti rapient illud_. Ou _rapiunt_. Le royaume du ciel souffre la violence. Et les violents le violent. Ou le violeront. Comment voulez-vous que je me défende. Mon fils leur a tout dit. Et non seulement cela. Mais dans le temps il s'est mis à leur tête. Et ils sont comme une grande flotte antique, comme une flotte innombrable qui s'attaquerait au grand roi. Derrière le point, derrière l'extrême point de cette extrême pointe cette extrême pointe s'avance et derrière et se tenant serrée comme un faisceau que je ne puis rompre cette pointe elle-même et aussitôt derrière s'avancent effrontément ces lourdes trirèmes antiques et elles fendent, plus serrées que la phalange macédonienne, impudemment elles fendent le flot de ma colère, et de la colère de ma justice. (Et de la justice de ma colère). Liées comme un faisceau d'hommes à la guerre elles s'avancent lourdement portées sur leurs trois rangs de rames. Et cette flotte est plus innombrable que la flotte des Achéens. Et reculant je reconnais les trois ponts superposés, les trois invincibles, les trois insubmersibles ponts. Plus forts que l'océan de ma colère. Et je reconnais les trois rangs de rames. Et ce sont des rames juives et ce sont des rames grecques. Et ce sont des rames latines et ce sont des rames françaises. Et le premier rang de rames est:

(S'il n'y a que la justice, qui sera sauvé. Mais s'il y a la miséricorde, qui sera perdu. S'il y a la miséricorde, qui peut se vanter de se perdre.

Se sauver est impossible à l'homme; mais rien n'est impossible à Dieu.

Du haut de mon promontoire, Du promontoire de ma justice, Et du siège de ma colère, Et de la chaire de ma jurisprudence, _In cathedra jurisprudentiae_, Du trône de mon éternelle grandeur Je vois monter vers moi, du fond de l'horizon je vois venir Cette flotte qui m'assaille, La triangulaire flotte, Me présentant cette pointe que vous savez.

Comme les grues volent en triangle dans le ciel, Et ainsi vont où elles veulent, Fendant l'air et refoulant la force du vent même, Et la plus forte est devant faisant la pointe du triangle, Ainsi cette grande flotte triangulaire Vole et navigue et vogue Et pour ainsi dire vole Pour traverser l'océan de ma colère. Et le plus fort est devant faisant la pointe du triangle. Et ils se sont mis derrière lui de proche en proche Et de proche en proche ils disparaissent tous au regard de ma colère. Ils sont massés comme des peureux; et qui leur en ferait un reproche. Comme des passereaux timides ils sont massés derrière celui qui est fort. Et ils me présentent cette pointe. Et ils fendent ainsi le vent de ma colère et ils refoulent la force même des tempêtes de ma justice. Et le souffle de ma colère n'a plus aucune prise sur cette masse angulaire, Aux fuyantes ailes. Car ils me présentent cet angle et je ne puis les prendre que sous cet angle. Que sont ici les flottes grecques et les flottes persiques; Et les flottes puniques et les flottes romaines; Et les flottes anglaises et les flottes françaises Qu'une lame de fond roule éternellement. Ici s'avance une flotte que nulle lame de fond de ma colère ne roulera jamais. Et dérobés les uns derrière les autres je découvre une flotte innombrable. Et les derniers se perdent comme dans une brume à l'horizon de mon regard. Et dans cette flotte innombrable je découvre trois flottes également innombrables. Et la première est devant, pour m'attaquer plus durement. C'est la flotte de haut bord, Les navires à la puissante carène, Cuirassés comme des hoplites, C'est-à-dire comme des soldats pesamment armés. Et ils se meuvent invinciblement portés sur leurs trois rangs de rames.

Et le premier rang de rames est: _Que votre nom soit sanctifié, Le vôtre;_

Et le deuxième rang de rames est: _Que votre règne arrive, Le vôtre;_

Et le troisième rang de rames est la parole entre toutes insurmontable: _Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, La vôtre._

_Sanctificetur nomen Tuum._

_Adveniat regnum Tuum._

_Fiat voluntas Tua Sicut in coelo et in terra._

Et telle est la flotte des _Pater_, solide et plus innombrable que les étoiles du ciel. Et derrière je vois la deuxième flotte, et c'est une flotte innombrable, car c'est la flotte aux blanches voiles, l'innombrable flotte des _Ave Maria_. Et c'est une flotte de birèmes. Et le premier rang de rames est: _Ave Maria, gratia plena;_

Et le deuxième rang de rames est: _Sancta Maria, mater Dei._

Et tous ces _Ave Maria_, et toutes ces prières de la Vierge et le noble _Salve Regina_ sont de blanches caravelles, humblement couchées sous leurs voiles au ras de l'eau; comme de blanches colombes que l'on prendrait dans la main. Or ces douces colombes sous leurs ailes, Ces blanches colombes familières, ces colombes dans la main, Ces humbles colombes couchées au ras de la main, Ces colombes accoutumées à la main, Ces caravelles vêtues de voilures De tous les vaisseaux ce sont les plus opportunes, C'est-à-dire celles qui se présentent le plus directement devant le port.

Telle est la deuxième flotte, ce sont les prières de la Vierge. Et la troisième flotte ce sont les autres innombrables prières. Toutes. Celles qui se disent à la messe et aux vêpres. Et au salut. Et les prières des moines qui marquent toutes les heures du jour. Et les heures de la nuit. Et le _Benedicite_ qui se dit pour se mettre à table. Devant une bonne soupière fumante. Toutes, enfin toutes. Et il n'en reste plus.

Or je vois la quatrième flotte. Je vois la flotte invisible. Et ce sont toutes les prières qui ne sont pas même dites, les paroles qui ne sont pas prononcées. Mais moi je les entends. Ces obscurs mouvements du coeur, les obscurs bons mouvements, les secrets bons mouvements. Qui jaillissent inconsciemment et qui naissent et inconsciemment montent vers moi. Celui qui en est le siège ne les aperçoit même pas. Il n'en sait rien, et il n'en est vraiment que le siège. Mais moi je les recueille, dit Dieu, et je les compte et je les pèse. Parce que je suis le juge secret.

Telles sont, dit Dieu, ces trois flottes innombrables. Et la quatrième. Ces trois flottes visibles et cette quatrième invisible. Ces prières secrètes dont un coeur est le siège, ces prières secrètes du coeur. Ces mouvements secrets. Et assailli aussi effrontément, assailli de prières et de larmes, Directement assailli, assailli en pleine face Après cela on veut que je les condamne. Comme c'est commode. On veut que je les juge. On sait assez comment finissent tous ces jugements-là et toutes ces condamnations. _Un homme avait deux fils_. Ça finit toujours par des embrassements. (Et c'est encore le père qui pleure le plus). Et par cette tendresse qui est, que je mettrais au-dessus des Vertus même. Parce qu'avec sa soeur la Pureté elle procède directement de la Vierge.

D'autres galères, dit Dieu, en d'autres temps D'autres galères ont vogué vers les sanctuaires des îles Et vers les temples qui étaient sur les promontoires. Mais cette fois-ci voici la flotte Qui assaille le saint des saints.

_Le royaume des cieux souffre la violence. Et les violents le ravissent._ Et voici l'ordre de ce rapt et de ce ravissement. En tête c'est comme un coin ces trois ou quatre paroles, _Notre Père qui êtes aux cieux_, celles qui furent prononcées réellement pour la première fois par mon fils. Derrière c'est toute la prière, celle qui fut prononcée réellement pour la première fois par mon fils. Derrière, achevant, constituant la première flotte ce sont tous les autres _Notre Père_ Mais chacun précédé de sa propre pointe Qui est ces trois ou quatre mots. Et derrière seulement viennent les trois autres flottes. Et toutes ces quatre flottes sont sur voiles. Et ces _Pater_, qui sont des hommes, ont de fortes voiles brunes Pleines et rugueuses, au tissu serré. En toile bise, en toile écrue. Mais les _Ave Maria_ Courent sous de souples et courbes voiles blanches. Et toutes ces quatre flottes S'avancent incurvées. Ainsi le coin fend le bois par la pointe. Ainsi quand des soldats veulent monter à l'assaut, Quand ils vont monter au moment même ils font une pointe, un avancement Un toit de leurs boucliers et quelquefois de leurs corps. Ainsi le front du bélier enfonce la plus lourde porte. Et ces caravelles de la deuxième flotte Sont comme des colombes blotties dans la main.

Ce _Notre Père_, dit Dieu est le père des prières. C'est comme celui qui marche en tête. C'est un homme robuste, et la prière du _Je vous salue Marie_ est comme une humble femme. Et les autres prières sont derrière eux comme des enfants. Et le _Notre Père_ et le _Je vous salue Marie_ sont comme l'homme et la femme. Qui vont l'un derrière l'autre et qui fendent la foule qui est venue pour la procession. L'homme va devant et fend le flot de la foule, La foule de ma colère, Et la femme suit derrière dans le sillage. Et l'homme a pris sur ses épaules à califourchon Cette curieuse enfant Espérance. Et le _Notre Père_ est le roi et le _Je vous salue Marie_ est la reine et l'espérance est la dauphine. Et c'est un jeu de cartes et le _Notre Père_ est le roi et le _Je vous salue Marie_ est la reine et tous les autres sont les fidèles valets.

J'ai souvent joué avec l'homme, dit Dieu. Mais quel jeu, c'est un jeu dont je tremble encore. J'ai souvent joué avec l'homme, mais Dieu c'était pour le sauver et j'ai assez tremblé de ne pas pouvoir le sauver, De ne pas réussir à le sauver. Je veux dire j'ai assez tremblé redoutant de ne pouvoir le sauver, Me demandant si je réussirais à le sauver.

J'ai souvent joué avec l'homme, et je sais que ma grâce est insidieuse, et combien et comment elle se tourne et elle joue. Elle est plus rusée qu'une femme. Mais elle joue avec l'homme et le tourne et tourne l'événement et c'est pour sauver l'homme et l'empêcher de pécher.

Je joue souvent contre l'homme, dit Dieu, mais c'est lui qui veut perdre, l'imbécile, et c'est moi qui veux qu'il gagne. Et je réussis quelquefois A ce qu'il gagne.

C'est le cas de le dire, nous jouons à qui perd gagne. Du moins lui, car moi si je perdais, je perds. Mais lui quand il perd, alors seulement il gagne. Singulier jeu, je suis son partenaire et son adversaire Et il veut gagner, contre moi, c'est-à-dire perdre. Et moi son adversaire je veux le faire gagner.

Et le royaume du _Notre Père_ est le royaume même de l'espérance: _Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour._ (Et le royaume du _Je vous salue Marie_ est un royaume plus secret).