Part 2
Je comprends très bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de conscience. C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser. C'est même recommandé. C'est très bien. Tout ce qui est recommandé est très bien. Et même ce n'est pas seulement recommandé. C'est prescrit. Par conséquent c'est très bien. Mais enfin vous êtes dans votre lit. Qu'est-ce que vous nommez votre examen de conscience, faire votre examen de conscience. Si c'est penser à toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée, si c'est vous rappeler toutes les bêtises que vous avez faites dans la journée Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-être pas de contrition, Mais enfin avec un sentiment de pénitence que vous m'offrez, eh bien, c'est bien. Votre pénitence je l'accepte. Vous êtes des braves gens, des bons garçons. Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la nuit toutes les ingratitudes du jour, Toutes les fièvres et toutes les amertumes du jour, Et si c'est que vous voulez remâcher la nuit tous vos aigres péchés du jour, Vos fièvres aigres et vos regrets et vos repentirs et vos remords plus aigres encore, Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait de vos péchés, De toutes ces bêtises et de toutes ces sottises, Non, laissez-moi tenir moi-même le Livre du Jugement. Vous y gagnerez peut-être encore. Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un notaire et comme un usurier et comme un publicain, C'est-à-dire comme un collecteur d'impôts, C'est-à-dire comme celui qui ramasse les impôts, Laissez-moi donc faire mon métier et ne faites pas Des métiers qui n'ont pas à être faits. Vos péchés sont-ils si précieux qu'il faille les cataloguer et les classer Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre Et les graver et les compter et les calculer et les compulser Et les compiler et les revoir et les repasser Et les supputer et vous les imputer éternellement Et les commémorer avec on ne sait quelle sorte de piété. Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes éternelles, Et les sacs de prière et les sacs de mérite Et les sacs de vertus et les sacs de grâce dans nos impérissables greniers Pauvres imitateurs, allez-vous à présent vous mêler,-- Et imitateurs contraires, imitateurs à l'envers,-- Allez-vous vous mettre à lier tous les soirs Les misérables gerbes de vos affreux péchés de chaque jour. Quand ce ne serait que pour les brûler, c'est encore trop. Ils n'en valent même pas la peine. Pas même de cela même. Vous n'y pensez que trop, à vos péchés. Vous feriez mieux d'y penser pour ne point les commettre. Pendant qu'il en est encore temps, mon garçon, pendant qu'ils ne sont point encore commis. Vous feriez mieux d'y penser un peu plus alors. Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le laboureur Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de blé, mon ami. Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures. C'est beaucoup d'orgueil. C'est aussi beaucoup de traînasserie. Et de paperasserie. Quand le pèlerin, quand l'hôte, quand le voyageur A longtemps traîné dans la boue des chemins, Avant de passer le seuil de l'église il s'essuie soigneusement les pieds, Avant d'entrer, Parce qu'il est très propre. Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de l'église. Mais une fois que c'est fait, une fois qu'il s'est essuyé les pieds avant d'entrer, Une fois qu'il est entré il ne pense plus toujours à ses pieds, Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuyés. Il n'a plus de coeur, il n'a plus de regard, il n'a plus de voix Que pour cet autel où le corps de Jésus Et le souvenir et l'attente du corps de Jésus Brille éternellement. Il suffit que la boue des chemins n'ait point passé le seuil du temple. Il suffit qu'ils se soient bien essuyé les pieds une fois avant de passer le seuil du temple. Bien soigneusement, bien proprement et n'en parlons plus. On ne parle pas toujours de la boue. Ce n'est pas propre. Transporter dans le temple la mémoire même et le souci de la boue Et la préoccupation et la pensée de la boue C'est encore transporter de la boue dans le temple. Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la porte. Quand l'hôte arrive chez l'hôte qu'il s'essuie simplement les pieds avant d'entrer Qu'il entre propre et les pieds propres et qu'ensuite Il ne pense pas toujours à ses pieds et à la boue de ses pieds. Or vous êtes mes hôtes, dit Dieu, et je vaux bien ce Dieu qui était le Dieu des hôtes. Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans mon temple. Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans ma nuit. Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyez-vous les pieds et qu'on n'en parle plus. Faites votre examen de conscience, mais que ce soit de vous essuyer les pieds. Et nullement au contraire que ce ne soit pas De transporter dans le temple les boues et le souvenir des boues du chemin Et que ce ne soit pas de faire traîner sur le seuil auguste de ma nuit Les traces, les marques des boues De vos sales chemins de la journée. Débarbouillez-vous le soir. C'est ça, faire votre examen de conscience. On ne se débarbouille pas tout le temps. Soyez comme ce pèlerin qui prend de l'eau bénite en entrant dans l'église Et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans l'église. Et il ne prend pas tout le temps de l'eau bénite. Et l'église n'est pas composée uniquement de bénitiers. Il y a ce qui est avant le seuil. Il y a ce qui est au seuil. Et il y a ce qui est dans la maison. Il faut entrer une fois, et ne pas sortir et entrer tout le temps. Soyez comme ce pèlerin qui ne regarde plus que le sanctuaire. Et qui n'entend plus. Et qui ne voit plus que cet autel où mon fils a été sacrifié tant de fois. Imitez ce pèlerin qui ne voit plus que l'éclat Du resplendissement de mon fils Entrez dans ma nuit comme chez moi. Car c'est là que je me suis réservé D'être le maître. Et si vous tenez absolument à m'offrir quelque chose Le soir en vous couchant Que ce soit d'abord une action de grâces Pour tous les services que je vous rends Pour les innombrables bienfaits dont je vous comble chaque jour Dont je vous ai comblés ce jour-là même. Remerciez-moi d'abord, c'est le plus pressé Et c'est aussi le plus juste. Ensuite que votre examen de conscience Soit un débarbouillement une fois fait Et non point au contraire un traînassement de marques et de souillures. La journée d'hier est faite, mon garçon, pense à celle de demain. Et à ton salut qui est au bout de la journée de demain. Pour hier il est trop tard. Mais pour demain il n'est pas trop tard Et pour ton salut qui est au bout de la journée de demain. Ton salut n'est plus hier. Mais il peut être demain. Hier est fait. Mais demain n'est pas fait, demain est à faire Et ton salut qui est au bout de la journée de demain. Ton salut n'est pas dans le sens d'hier, il est dans le sens de demain. Porte-toi sur demain, ne te reporte pas sur hier. Pensez donc un peu moins à vos péchés quand vous les avez commis Et pensez-y un peu plus au moment de les commettre. Avant de les commettre. Ce sera plus utile, dit Dieu. Quand ils sont commis, quand ils sont faits il est trop tard. Il n'est pas trop tard pour la pénitence. Mais il est trop tard pour ne pas les commettre Et ne pas les avoir commis. Quand vous avez passé par dessus vos péchés, vous les faites gros comme des montagnes, dit Dieu. C'est au moment de les passer qu'il faut voir que ce sont en effet des montagnes et qu'elles sont affreuses. Vous êtes vertueux après. Soyez donc vertueux avant Et pendant. L'heure qui sonne est sonnée. Le jour qui passe est passé. Demain seul reste, et les après demains Et ils ne resteront pas longtemps. Que vos examens de conscience et que vos pénitences Ne soient donc point des raidissements et des cabrements en arrière, Peuple à la nuque dure, Mais qu'ils soient des assouplissements et que vos examens de conscience et que vos pénitences et que vos contritions même les plus amères Soient des pénitences de détente, malheureux enfants, et des contritions de rémission Et de remise en mes mains et de démission. (De démission de vous). Mais je vous connais, vous êtes toujours les mêmes. Vous voulez bien me faire de grands sacrifices, pourvu que vous les choisissiez. Vous aimez mieux me faire de grands sacrifices, pourvu que ce ne soit pas ceux que je vous demande Que de m'en faire de petits que je vous demanderais. Vous êtes ainsi, je vous connais. Vous ferez tout pour moi, excepté ce peu d'abandonnement Qui est tout pour moi. Soyez donc enfin, soyez comme un homme Qui est dans un bateau sur la rivière Et qui ne rame pas tout le temps Et qui quelquefois se laisse aller au fil de l'eau.
Ainsi vous et votre canot Laissez-vous aller quelquefois au fil du temps Et laissez-vous entrer bravement Sous l'arche du pont de la nuit.
On parle toujours, dit Dieu, de l'_imitation de Jésus-Christ_ Qui est l'imitation, La fidèle imitation de mon fils par les hommes. Et j'en ai connu et j'en connaîtrai des imitations si fidèles, dit Dieu, Et si approchées, Que moi-même j'en demeure saisi d'admiration et de respect. Mais enfin il ne faut pas oublier Que mon fils avait commencé par cette singulière imitation de l'homme. Singulièrement fidèle. Qui elle fut poussée jusqu'à l'identité parfaite. Quand si fidèlement si parfaitement il revêtit le sort mortel. Quand si fidèlement si parfaitement il imita de naître. Et de souffrir. Et de vivre. Et de mourir.
Mais quand je vous dis: Pensez plutôt à demain je ne vous dis pas: Calculez ce demain. Pensez-y comme à un jour qui viendra; et que c'est tout ce que vous en savez. Ne soyez point ce malheureux qui se retourne et se consume dans son lit Pour saisir la journée de demain. Ne portez point votre main Sur le fruit qui n'est pas mûr. Sachez seulement que ce demain Dont on parle toujours Est le jour qui va venir, Et qu'il sera de mon gouvernement Comme les autres. Et qu'il sera sous mon commandement Comme les autres. C'est tout ce qu'il vous faut. Pour le reste, attendez. J'attends bien, moi, Dieu. Vous me faites assez attendre. Vous me faites assez attendre la pénitence après la faute. Et la contrition après le péché. Et depuis le commencement des temps j'attends Le jugement jusqu'au jour du jugement. Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui spécule sur demain. Je n'aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je vais faire. Je n'aime pas celui qui sait ce que je ferai demain. Je n'aime pas celui qui fait le malin. L'homme fort ce n'est pas mon fort. Penser au lendemain, quelle vanité. Gardez pour demain les larmes de demain. Il y en aura toujours assez. Et ces sanglots qui vous remontent et qui vous étranglent. Penser à demain, savez-vous seulement comment je ferai demain. Quel demain je vous ferai. Savez-vous si moi-même je l'ai arrêté encore. Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui se méfie de moi. Croyez-vous que je vais m'amuser à vous faire des attrapes, comme un roi barbare. Croyez-vous que je passe ma vie à vous tendre des pièges et à prendre plaisir à vous voir tomber dedans. Je suis honnête homme, dit Dieu, et j'agis toujours droitement. Je suis l'honneur même, et la droiture, et l'honnêteté. Je suis bon Français, dit Dieu, droit comme un Français. Loyal comme un Français. Je suis le roi de France, droit comme le roi de France. Ce que le dernier des pauvres n'eût pas craint de saint Louis, allez-vous le craindre de moi? Enfin je vaux peut-être saint Louis. Croyez-vous que je vais m'amuser à vous faire des feintes comme un bretteur. Toute la malice que j'ai, c'est la malice de ma grâce, et la feinte et la ruse de ma grâce, qui si souvent joue avec le pécheur pour son salut, pour l'empêcher de pécher. Qui séduit le pécheur; pour le sauver. Mais croyez-vous. Croyez-vous que moi Dieu que je vais m'amuser à leur faire des misères et ce que ne ferait pas un honnête homme. Je suis bon chrétien, dit Dieu. Croyez-vous que je vais m'amuser à les surprendre comme un assassin de nuit.
JEANNETTE
Il viendra comme un larron et comme un voleur de nuit.
MADAME GERVAISE
Et il prendra comme au filet. _Le royaume des cieux est encore semblable à une senne jetée dans la mer, et rassemblant de tout genre de poissons._
JEANNETTE
_Laquelle, quand elle fut emplie, tirant de l'eau, et assis sur le bord du rivage, ils choisirent les bons pour leurs vaisseaux, mais jetèrent les mauvais dehors._
MADAME GERVAISE
_Il en sera ainsi dans la consommation du siècle: les anges sortiront et sépareront les mauvais du milieu des justes._
JEANNETTE
_Et répondant Jésus leur dit: Voyez que personne ne vous séduise._
MADAME GERVAISE
_Mais de ce jour-là et de l'heure personne ne le sait, ni les anges des cieux, sinon le père seul._
_Mais comme dans les jours de Noé, ainsi sera aussi l'avènement du Fils de l'homme. (Le ciel et la terre passeront; mais mes paroles ne passeront pas)._
_Ainsi en effet qu'il y avait dans les jours avant le déluge des gens qui mangeaient et buvaient, se mariaient et donnaient en mariage, jusqu'à ce jour où Noé entra dans l'arche._
_Et ils ne connurent pas jusqu'à ce que vint le déluge, et les emporta tous:_
JEANNETTE
_Ainsi sera aussi l'avènement du Fils de l'homme._
MADAME GERVAISE