Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame.

Part 14

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Ayant mis les soldats au pas sacramentaire, Ayant mis les curés au pas réglementaire, Et logé les Vertus au train régimentaire;

Bien allante et vaillante et sans étourderie, Bien venante et plaisante et sans coquetterie, Bien disante et parlante et sans bavarderie;

Révérant les coffrets sertis de pierrerie Où les reliefs des saints ouvrés d'orfèvrerie Reposent sur l'autel et sur la broderie;

Sage comme une aïeule en sa tendre jeunesse, Cadette ayant conquis le plus beau droit d'aînesse, Grave et les yeux plus clairs que d'une chanoinesse,

La sainte la plus grande après sainte Marie.

NEUVIÈME JOUR

POUR LE SAMEDI 11 JANVIER 1913

IX

Comme Dieu ne fait rien que par compagnonnage, Il fallut qu'elle vît ces mauvais compagnons, Les Anglais, (les Français), les traîtres Bourguignons Dépecer le royaume ainsi qu'un apanage;

Il fallut qu'elle vît ce monstrueux ménage, Et les gibets poussant comme des champignons, Et le mur et le toit et l'angle des pignons Tout dégouttants du meurtre et du sang du carnage;

Il fallut qu'elle vît tout ce maquignonnage, Les cadavres tout nus serrés en rangs d'oignons, Les blessés mutilés traînés sur leurs moignons, Les morts et les mourants dérivant à la nage;

Il fallut qu'elle vît cet horrible engrenage Happer tout le royaume et ces mauvais garçons Rouer vif tout un peuple et rôtir les moissons, Sortis du menu peuple ou du haut baronnage;

Les armes de Jésus c'est la belle marraine Et c'est le beau baptême et les belles dragées, Mais plus que le cortège et que les apogées C'est le deuil et la ruine et la honte et la peine;

Il fallut qu'elle vît par ce libertinage Dissiper ce trésor d'honneur que nous gagnons, Et déserter le Dieu que nous accompagnons, Comme on déserte un mort dans un pauvre village;

Il fallut qu'elle vît par ce vagabondage Retourner ce passé dont nous nous éloignons, Il fallut qu'elle vît les maux que nous soignons Monter le long de nous comme un échafaudage;

Il fallut qu'elle vît par le faux témoignage Démentir le propos pour qui nous témoignons, Il fallut qu'elle vît l'urne où nous nous baignons S'effondrer par souillure et par dévergondage;

Il fallut qu'elle vît par tout ce maraudage Cueillir les fruits moisis et que nous dédaignons, Il fallut qu'elle vît la ville où nous régnons Démantelée aux mains de tout ce chapardage;

Il fallut qu'elle vît par tant d'enfantillage Avilir cette foi dont nous nous imprégnons, Il fallut qu'elle vît le sang dont nous saignons Saigner du même coeur et du même courage;

Il fallut qu'elle vît par un sot bavardage Flétrir le dogme auguste et que nous enseignons, Et qu'elle vît tarir la grâce où nous baignons, Lustrale et baptismale, en un lourd badinage;

Il fallut qu'elle vît par tout ce brigandage Commettre les forfaits dont nous nous indignons, Et les écus sonnants et que nous alignons Fondre au creuset d'orgueil et de faux monnayage;

Il fallut qu'elle vît par tout ce forlignage Dégénérer la race où nous nous alignons, Et les mots éternels et que nous soulignons Tomber dans le silence et dans le persiflage;

Il fallut qu'elle vît par tout ce maquillage Fausser la signature où nous contresignons, Et le terme et la mort que nous nous assignons Approcher tous les jours comme un lointain rivage;

Il fallut qu'elle vît cette jalouse rage Assaillir la caserne où nous nous consignons, Et la taverne infâme et que nous désignons D'un nom injurieux déborder sur la plage;

Il fallut qu'elle vît cette haine sauvage Dénaturer le sort où nous nous résignons, Et la ronce et l'ortie où nous égratignons Nos mains s'enchevêtrer dans le jeune bocage;

Il fallut qu'elle vît au chemin de halage Déraciner la borne à qui nous nous cognons, Et qu'elle vît le coin où nous nous rencoignons Nous refuser le gîte et le pain du voyage;

Il fallut qu'elle vît dans ce commun naufrage Sombrer l'arche rompue et que nous empoignons, Et qu'elle vît la grande armée où nous grognons, (Mais nous marchons toujours), subir cet hivernage;

Il fallut qu'elle vît par un tel sabotage Dénaturaliser l'oeuvre où nous besognons. Et qu'elle vît l'injure à qui nous répugnons Régner et gouverner sous figure d'outrage;

Il fallut qu'elle vît le long du bastingage Précipiter à l'eau l'or que nous épargnons, Et qu'elle vît la vergue où nous nous éborgnons Chanceler et tomber par l'effet du tangage;

Il fallut qu'elle vît dans ce même hivernage S'évanouir de froid l'ardeur que nous feignons, Et qu'elle vît la peine où nous nous renfrognons S'évanouir de mort dans un beau sarcophage;

Il fallut qu'elle vît dans cet appareillage S'avancer la galère où captifs nous geignons, Et qu'elle vît la nef lourde où nous nous plaignons Gémir dans ses haubans et ses bois d'assemblage;

Il fallut qu'elle vît par un commun partage Arriver justement le sort que nous craignons, Et la loi qui nous sauve et que nous enfreignons Exposée à périr dans ce même naufrage;

Il fallut qu'elle vît dans le même mouillage Sombrer le désespoir que seul nous étreignons, Et qu'elle vît cet ordre où nous nous astreignons Perdre ses bancs de rame et son amarinage;

Il fallut qu'elle vît dans ce commun dommage Plier la discipline où nous nous contraignons, Et qu'elle vît l'astreinte où nous nous restreignons Se détendre et crever comme un mauvais bordage;

Il fallut qu'elle vît dans le mouvant sillage Flotter et s'enfoncer la mort que nous ceignons, Et qu'elle vît couler le sang dont nous teignons Notre robe lustrale et notre enfantillage;

Il fallut qu'elle vît par un jeu de mirage Reculer le but fixe et que nous atteignons, Et qu'elle vît le terme où nous nous rejoignons Se dérober à nous en plein atterrissage;

Il fallut qu'elle vît en plein coeur de l'orage Brûler la chère flamme et que nous éteignons Et qu'elle vît les maux que nous nous adjoignons Se coucher contre nous pour un noble servage;

Il fallût qu'elle vît dans tout ce gribouillage Se raidir les devoirs que nous nous enjoignons, Et les soucis aigus et dont nous nous poignons Nous percer jusqu'au coeur dans tout ce barbouillage:

Pour qu'elle vît venir du fond de la campagne, Au milieu de ses clercs, au milieu de ses pages, Vers l'arène romaine et la roide montagne,

Traînant les trois Vertus au train des équipages, Sa plus fine et plus ferme et plus douce compagne Et la plus belle enfant de ses longs patronages.

_la tapisserie

de Notre Dame_

_cahier pour le dimanche de la Pentecôte

et pour le mois de mai

de la quatorzième série_

au fidèle Lotte

et

au _Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université_

Présentation de Paris à Notre Dame

Étoile de la mer voici la lourde nef Où nous ramons tout nuds sous vos commandements Voici notre détresse et nos désarmements; Voici le quai du Louvre, et l'écluse, et le bief.

Voici notre appareil et voici notre chef. C'est un gars de chez nous qui siffle par moments. Il n'a pas son pareil pour les gouvernements. Il a la tête dure et le geste un peu bref.

Reine qui vous levez sur tous les océans, Vous penserez à nous quand nous serons au large. Aujourd'hui c'est le jour d'embarquer notre charge. Voici l'énorme grue et les longs meuglements.

S'il fallait le charger de nos pauvres vertus, Ce vaisseau s'en irait vers votre auguste seuil Plus creux que la noisette après que l'écureuil L'a laissé retomber de ses ongles pointus.

Nuls ballots n'entreraient par les panneaux béants, Et nous arriverions dans la mer de sargasse Traînant cette inutile et grotesque carcasse Et les Anglais diraient: Ils n'ont rien mis dedans.

Mais nous saurons l'emplir et nous vous le jurons, Il sera plus beau dans cet illustre port. La cargaison ira jusque sur le plat-bord. Et quand il sera plein nous le couronnerons.

Nous n'y chargerons pas notre pauvre maïs, Mais de l'or et du blé que nous emporterons. Et il tiendra la mer: car nous le chargerons Du poids de nos péchés payés par votre fils.

Paris vaisseau de charge

Double vaisseau de charge aux deux rives de Seine, Vaisseau de pourpre et d'or, de myrrhe et de cinname, Vaisseau de blé, de seigle, et de justesse d'âme, D'humilité, d'orgueil, et de simple verveine;

Nos pères t'ont comblé d'une si longue peine, Depuis mille et mille ans que tu viens à la lame, Que nulle cargaison n'est si lourde à la rame, Et que nul bâtiment n'a la panse aussi pleine.

Mais nous apporterons un regret si sévère, Et si nourri d'honneur, et si creusé de flamme, Que le chef le prendra pour un sac de prière,

Et le fera hisser jusque sous l'oriflamme, Navire appareillé sous Septime Sévère, Double vaisseau de charge aux pieds de Notre Dame.

Paris double galère

Depuis le Point du Jour jusqu'aux cèdres bibliques Double galère assise au long du grand bazar, Et du grand ministère, et du morne alcazar, Parmi les deuils privés et les vertus publiques;

Sous les quatre-vingts rois et les trois Républiques, Et sous Napoléon, Alexandre et César, Nos pères ont tenté le centuple hasard, Fidèlement courbés sur tes rames obliques.

Et nous prenant leur place au même banc de chêne, Nous ramerons des reins, de la nuque, de l'âme, Pliés, cassés, meurtris, saignants sous notre chaîne;

Et nous tiendrons le coup, rivés sur notre rame, Forçats fils de forçats aux deux rives de Seine, Galériens couchés aux pieds de Notre Dame.

Paris vaisseau de guerre

Double vaisseau de ligne au long des colonnades Autrefois bâtiment au centuple sabord, Aujourd'hui lourde usine, énorme coffre-fort Fermé sur le secret des sourdes canonnades.

Nos pères t'ont dansé de chaudes sérénades. Ils t'ont fleuri du sang de la plus belle mort, Quand au gaillard d'avant vers l'un et l'autre bord Bondissait le troupeau des graves caronnades.

Mais nous apporterons à tes destins géants Un coeur si sérieux et si brûlé de flamme, Un coeur si curieux de tous les océans,

Soldats fils de soldats sous la même oriflamme, Qu'on nous mettra valets de tes canons béants, Monstres verts accroupis aux pieds de Notre-Dame.

Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres

Étoile de la mer voici la lourde nappe Et la profonde houle et l'océan des blés Et la mouvante écume et nos greniers comblés, Voici votre regard sur cette immense chape

Et voici votre voix sur cette lourde plaine Et nos amis absents et nos coeurs dépeuplés, Voici le long de nous nos poings désassemblés Et notre lassitude et notre force pleine.

Étoile du matin, inaccessible reine, Voici que nous marchons vers votre illustre cour, Et voici le plateau de notre pauvre amour, Et voici l'océan de notre immense peine.

Un sanglot rôde et court par delà l'horizon. A peine quelques toits font comme un archipel. Du vieux clocher retombe une sorte d'appel. L'épaisse église semble une basse maison.

Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale. De loin en loin surnage un chapelet de meules, Rondes comme des tours, opulentes et seules Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.

Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux. Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux Un reposoir sans fin pour l'âme solitaire.

Vous nous voyez marcher sur cette route droite, Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents. Sur ce large éventail ouvert à tous les vents La route nationale est notre porte étroite.

Nous allons devant nous, les mains le long des poches, Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours, D'un pas toujours égal, sans hâte ni recours, Des champs les plus présents vers les champs les plus proches.

Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille. Nous n'avançons jamais que d'un pas à la fois. Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois, Et toute leur séquelle et toute leur volaille

Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille Ont appris ce que c'est que d'être familiers, Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers, Vers un dernier carré le soir d'une bataille.

Nous sommes nés pour vous au bord de ce plateau, Dans le recourbement de notre blonde Loire, Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire N'est là que pour baiser votre auguste manteau.

Nous sommes nés au bord de ce vaste plateau, Dans l'antique Orléans sévère et sérieuse, Et la Loire coulante et souvent limoneuse N'est là que pour laver les pieds de ce coteau.

Nous sommes nés au bord de votre plate Beauce Et nous avons connu dès nos plus jeunes ans Le portail de la ferme et les durs paysans Et l'enclos dans le bourg et la bêche et la fosse.

Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate Et nous avons connu dès nos premiers regrets Ce que peut receler de désespoirs secrets Un soleil qui descend dans un ciel écarlate

Et qui se couche au ras d'un sol inévitable Dur comme une justice, égal comme une barre, Juste comme une loi, fermé comme une mare, Ouvert comme un beau socle et plan comme une table.

Un homme de chez nous, de la glèbe féconde A fait jaillir ici d'un seul enlèvement, Et d'une seule source et d'un seul portement, Vers votre assomption la flèche unique au monde.

Tour de David voici votre tour beauceronne. C'est l'épi le plus dur qui soit jamais monté Vers un ciel de clémence et de sérénité, Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

Un homme de chez nous a fait ici jaillir, Depuis le ras du sol jusqu'au pied de la croix, Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois, La flèche irréprochable et qui ne peut faillir.

C'est la gerbe et le blé qui ne périra point, Qui ne fanera point au soleil de septembre, Qui ne gèlera point aux rigueurs de décembre, C'est votre serviteur et c'est votre témoin.

C'est la tige et le blé qui ne pourrira pas, Qui ne flétrira point aux ardeurs de l'été. Qui ne moisira point dans un hiver gâté, Qui ne transira point dans le commun trépas.

C'est la pierre sans tache et la pierre sans faute, La plus haute oraison qu'on ait jamais portée, La plus droite raison qu'on ait jamais jetée, Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute.

Celle qui ne mourra le jour d'aucunes morts, Le gage et le portrait de nos arrachements, L'image et le tracé de nos redressements, La laine et le fuseau des plus modestes sorts.

Nous arrivons vers vous du lointain Parisis. Nous avons pour trois jours quitté notre boutique, Et l'archéologie avec la sémantique, Et la maigre Sorbonne et ses pauvres petits.

D'autres viendront vers vous du lointain Beauvaisis. Nous avons pour trois jours laissé notre négoce, Et la rumeur géante et la ville colosse, D'autres viendront vers vous du lointain Cambrésis.

Nous arrivons vers vous de Paris capitale. C'est là que nous avons notre gouvernement, Et notre temps perdu dans le lanternement, Et notre liberté décevante et totale.

Nous arrivons vers vous de l'autre Notre Dame, De celle qui s'élève au coeur de la cité, Dans sa royale robe et dans sa majesté, Dans sa magnificence et sa justesse d'âme.

Comme vous commandez un océan d'épis, Là-bas vous commandez un océan de têtes, Et la moisson des deuils et la moisson des fêtes Se couche chaque soir devant votre parvis.

Nous arrivons vers vous du noble Hurepoix. C'est un commencement de Beauce à notre usage, Des fermes et des champs taillés à votre image, Mais coupés plus souvent par des rideaux de bois,

Et coupés plus souvent par de creuses vallées Pour l'Yvette et la Bièvre et leurs accroissements, Et leurs savants détours et leurs dégagements, Et par les beaux châteaux et les longues allées.

D'autres viendront vers vous du noble Vermandois, Et des vallonnements de bouleaux et de saules. D'autres viendront vers vous des palais et des geôles. Et du pays picard et du vert Vendômois.

Mais c'est toujours la France, ou petite ou plus grande, Le pays des beaux blés et des encadrements, Le pays de la grappe et des ruissellements, Le pays de genêts, de bruyère, de lande.

Nous arrivons vers vous du lointain Palaiseau Et des faubourgs d'Orsay par Gometz-le-Châtel, Autrement dit Saint-Clair; ce n'est pas un castel; C'est un village au bord d'une route en biseau.

Nous avons débouché, montant de ce coteau, Sur le ras de la plaine et sur Gometz-la-Ville Au-dessus de Saint-Clair; ce n'est pas une ville; C'est un village au bord d'une route en plateau.

Nous avons descendu la côte de Limours. Nous avons rencontré trois ou quatre gendarmes. Ils nous ont regardé, non sans quelques alarmes, Consulter les poteaux aux coins des carrefours.

Nous avons pu coucher dans le calme Dourdan. C'est un gros bourg très riche et qui sent sa province. Fiers nous avons longé, regardés comme un prince, Les fossés du château coupés comme un redan.

Dans la maison amie, hôtesse et fraternelle On nous a fait coucher dans le lit du garçon. Vingt ans de souvenirs étaient notre échanson. Le pain nous fut coupé d'une main maternelle.

Toute notre jeunesse était là sollennelle. On prononça pour nous le Bénédicité. Quatre siècles d'honneur et de fidélité Faisaient des draps du lit une couche éternelle.

Nous avons fait semblant d'être un gai pèlerin Et même un bon vivant et d'aimer les voyages, Et d'avoir parcouru cent trente-et-un bailliages, Et d'être accoutumés d'être sur le chemin.

La clarté de la lampe éblouissait la nappe. On nous fit visiter le jardin potager. Il donnait sur la treille et sur un beau verger. Tel fut le premier gîte et la tête d'étape.

Le jardin était clos dans un coude de l'Orge. Vers la droite il donnait sur un mur bocager Surmonté de rameaux et d'un arceau léger. En face un maréchal, et l'enclume, et la forge.

Nous nous sommes levés ce matin devant l'aube. Nous nous sommes quittés après les beaux adieux. Le temps s'annonçait bien. On nous a dit tant mieux. On nous a fait goûter de quelque boeuf en daube,

Puisqu'il est entendu que le bon pèlerin Est celui qui boit ferme et tient sa place à table, Et qu'il n'a pas besoin de faire le comptable, Et que c'est bien assez de se lever matin.

Le jour était en route et le soleil montait Quand nous avons passé Sainte-Mesme et les autres. Nous avancions déjà comme deux bons apôtres. Et la gauche et la droite était ce qui comptait.

Nous sommes remontés par le Gué de Longroy, C'en est fait désormais de nos atermoiements, Et de l'iniquité des dénivellements: Voici la juste plaine et le secret effroi

De nous trouver tout seuls et voici le charroi Et la roue et les boeufs et le joug et la grange, Et la poussière égale et l'équitable fange Et la détresse égale et l'égal désarroi.

Nous voici parvenus sur la haute terrasse Où rien ne cache plus l'homme de devant Dieu, Où nul déguisement ni du temps ni du lieu Ne pourra nous sauver Seigneur, de votre chasse.

Voici la gerbe immense et l'immense liasse, Et le grain sous la meule et nos écrasements, Et la grêle javelle et nos renoncements, Et l'immense horizon que le regard embrasse.

Et notre indignité cette immuable masse, Et notre basse peur en un pareil moment, Et la juste terreur et le secret tourment De nous trouver tout seuls par devant votre face.

Mais voici que c'est vous, reine de majesté. Comment avons-nous pu nous laisser décevoir, Et marcher devant vous sans vous apercevoir. Nous serons donc toujours ce peuple inconcerté.

Ce pays est plus ras que la plus rase table. A peine un creux du sol, à peine un léger pli. C'est la table du juge et le fait accompli, Et l'arrêt sans appel et l'ordre inéluctable.

Et c'est le prononcé du texte insurmontable, Et la mesure comble et c'est le sort empli, Et c'est la vie étale et l'homme enseveli, Et c'est le héraut d'arme et le sceau redoutable.

Mais vous apparaissez, reine mystérieuse. Cette pointe là-bas dans le moutonnement Des moissons et des bois et dans le flottement De l'extrême horizon ce n'est point une yeuse,

Ni le profil connu d'un arbre interchangeable. C'est déjà plus distante, et plus basse, et plus haute, Ferme comme un espoir sur la dernière côte, Sur le dernier coteau la flèche inimitable.

D'ici vers vous, ô reine, il n'est plus que la route. Celle-ci nous regarde, on en a bien fait d'autres. Vous avez votre gloire et nous avons les nôtres. Nous l'avons entamée, on la mangera toute.

Nous savons ce que c'est qu'un tronçon qui s'ajoute Au tronçon déjà fait et ce qu'un kilomètre Demande de jarret et ce qu'il faut en mettre: Nous passerons ce soir par le pont et la voûte

Et ce fossé profond qui cerne le rempart. Nous marchons dans le vent coupés par les autos. C'est ici la contrée imprenable en photos, La route nue et grave allant de part en part.

Nous avons eu bon vent de partir dès le jour. Nous coucherons ce soir à deux pas de chez vous, Dans cette vieille auberge où pour quarante sous Nous dormirons tout près de votre illustre tour.

Nous serons si fourbus que nous regarderons, Assis sur une chaise auprès de la fenêtre Dans un écrasement du corps et de tout l'être, Avec des yeux battus, presque avec des yeux ronds,

Et les sourcils haussés jusque dedans nos fronts, L'angle une fois trouvé par un seul homme au monde, Et l'unique montée ascendante et profonde, Et nous serons recrus et nous contemplerons.

Voici l'axe et la ligne et la géante fleur. Voici la dure pente et le contentement. Voici l'exactitude et le consentement. Et la sévère larme, ô reine de douleur.

Voici la nudité, le reste est vêtement. Voici le vêtement, tout le reste est parure. Voici la pureté, tout le reste est souillure. Voici la pauvreté, le reste est ornement.

Voici la seule force et le reste est faiblesse. Voici l'arête unique et le reste est bavure. Et la seule noblesse et le reste est ordure. Et la seule grandeur et le reste est bassesse.

Voici la seule foi qui ne soit point parjure. Voici le seul élan qui sache un peu monter. Voici le seul instant qui vaille de compter. Voici le seul propos qui s'achève et qui dure.

Voici le monument, tout le reste est doublure. Et voici notre amour et notre entendement. Et notre port de tête et notre apaisement. Et le rien de dentelle et l'exacte moulure.

Voici le beau serment, le reste est forfaiture. Voici l'unique prix de nos arrachements, Le salaire payé de nos retranchements. Voici la vérité, le reste est imposture.

Voici le firmament, le reste est procédure. Et vers le tribunal voici l'ajustement. Et vers le paradis voici l'achèvement. Et la feuille de pierre et l'exacte nervure.

Nous resterons cloués sur la chaise de paille. Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas Le tumulte des voix, le tumulte des pas, Et dans la salle en bas l'innocente ripaille.

Ni les rouliers venus pour le jour du marché. Ni la feinte colère et l'éclat des jurons: Car nous contemplerons et nous méditerons D'un seul embrassement la flèche sans péché.