Part 12
Comme Dieu ne fait rien que par miséricordes, Il fallut qu'elle vît le royaume en lambeaux, Et sa filleule ville embrasée aux flambeaux, Et ravagée aux mains des plus sinistres hordes;
Et les coeurs dévorés des plus basses discordes, Et les morts poursuivis jusque dans les tombeaux, Et cent mille Innocents exposés aux corbeaux, Et les pendus tirant la langue au bout des cordes:
Pour qu'elle vît fleurir la plus grande merveille Que jamais Dieu le père en sa simplicité Aux jardins de sa grâce et de sa volonté Ait fait jaillir par force et par nécessité;
Après neuf cent vingt ans de prière et de veille Quand elle vit venir vers l'antique cité, Gardant son coeur intact en pleine adversité, Masquant sous sa visière une efficacité;
Tenant tout un royaume en sa ténacité, Vivant en plein mystère avec sagacité, Mourant en plein martyre avec vivacité,
La fille de Lorraine à nulle autre pareille.
SEPTIÈME JOUR
POUR LE JEUDI 9 JANVIER 1913
VII
Comme Dieu ne fait rien que par simple bergère, Il fallut qu'elle vît la discorde civile Secouer son flambeau sur les toits de la ville Et joindre sa fureur à la guerre étrangère;
Il fallut qu'elle vît l'horrible harengère Haranguer le bas peuple et la tourbe servile, Et de la halle au blé jusqu'à l'hôtel de ville Refluer le hoquet de l'odieuse mégère:
Pour qu'elle vît venir merveilleuse et légère, Par les chemins de ronce et de frêle fougère, Pliant ses beaux drapeaux comme une humble lingère;
Gouvernant sa bataille en bonne ménagère, Traînant les trois Vertus dans quelque fourragère, Vers l'antique vaisseau la jeune passagère.
HUITIÈME JOUR
POUR LE VENDREDI 10 JANVIER 1913
VIII
Comme Dieu ne fait rien que par pauvre misère, Il fallut qu'elle vît sa ville endolorie, Et les peuples foulés et sa race flétrie, L'émeute suppurant comme un secret ulcère;
Il fallut qu'elle vît pour son anniversaire Les cadavres crevés que la Seine charrie, Et la source de grâce apparemment tarie, Et l'enfant et la femme aux mains du garnisaire:
Pour qu'elle vît venir sur un cheval de guerre, Conduisant tout un peuple au nom du Notre Père, Seule devant sa garde et sa gendarmerie;
Engagée en journée ainsi qu'une ouvrière, Sous la vieille oriflamme et la jeune bannière Jetant toute une armée aux pieds de la prière;
Arborant l'étendard semé de broderie Où le nom de Jésus vient en argenterie, Et les armes du même en même orfèvrerie;
Filant pour ses drapeaux comme une filandière, Les faisant essanger par quelque buandière, Les mettant à couler dans l'énorme chaudière;
Les armes de Jésus c'est sa croix équarrie, Voilà son armement, voilà son armoirie, Voilà son armature et son armurerie;
Rinçant ses beaux drapeaux à l'eau de la rivière, Les lavant au lavoir comme une lavandière, Les battant au battoir comme une mercenaire;
Les armes de Jésus c'est sa face maigrie, Et les pleurs et le sang dans sa barbe meurtrie, Et l'injure et l'outrage en sa propre patrie;
Ravaudant ses drapeaux comme une roturière, Les mettant à sécher sur le front de bandière, Les donnant à garder à quelque vivandière;
Les armes de Jésus c'est la foule en furie Acclamant Barabbas et c'est la plaidoirie, Et c'est le tribunal et voilà son hoirie;
Teignant ses beaux drapeaux comme une teinturière, Les faisant repasser par quelque culottière, Adorant le bon Dieu comme une couturière;
Les armes de Jésus c'est cette barbarie, Et le décurion menant la décurie, Et le centurion menant la centurie;
Les armes de Jésus c'est l'interrogatoire, Et les lanciers romains debout dans le prétoire, Et les dérisions fusant dans l'auditoire;
Les armes de Jésus c'est cette pénurie, Et sa chair exposée à toute intempérie, Et les chiens dévorants et la meute ahurie;
Les armes de Jésus c'est sa croix de par Dieu, C'est d'être un vagabond couchant sans feu ni lieu, Et les trois croix debout et la sienne au milieu;
Les armes de Jésus c'est cette pillerie De son pauvre troupeau, c'est cette loterie De son pauvre trousseau qu'un soldat s'approprie;
Les armes de Jésus c'est ce frêle roseau, Et le sang de son flanc coulant comme un ruisseau, Et le licteur antique et l'antique faisceau;
Les armes de Jésus c'est cette raillerie Jusqu'au pied de la croix, c'est cette moquerie Jusqu'au pied de la mort et c'est la brusquerie
Du bourreau, de la troupe et du gouvernement, C'est le froid du sépulcre et c'est l'enterrement, Les armes de Jésus c'est le désarmement;
L'avanie et l'affront voilà son industrie, La cendre et les cailloux voilà sa métairie Et ses appartements et son duché-pairie;
Les armes de Jésus c'est le souple arbrisseau Tressé sur son beau front comme un frêle réseau, Scellant sa royauté d'un parodique sceau;
Les disciples poltrons voilà sa confrérie, Pierre et le chant du coq voilà sa seigneurie, Voilà sa lieutenance et capitainerie;
Le lavement de mains et la forfanterie De ce garde des sceaux et la plaisanterie De ces beaux damoiseaux et la galanterie
De ces beaux jouvenceaux c'est sa boulangerie, Et son pain de poussière et de sueur pétrie, Et l'éponge de fiel et de vinaigrerie;
La croix bien assemblée en double coulisseau, L'ironique pancarte engravée au ciseau, Le tasseau pour les pieds descendant en biseau;
Un autre bûcheron avait coupé ce bois, Un autre charpentier avait taillé la croix, Mais lui-même, et nul autre, avait porté ce poids;
L'image de la Vierge en tissu de soierie, Et sainte Marguerite en fleurs de draperie, Et sainte Catherine et la tapisserie
Où l'on voit saint Michel habillé de nouveau, Le Saint-Esprit planant sous figure d'oiseau, Et l'archange écrasant Satan sur le museau;
Mais Satan lui résiste et par sorcellerie Et par atermoiement et par grivèlerie S'est juré d'absorber et la Beauce et la Brie;
Les saints ont sur la tête un très léger cerceau Pour bien voir que c'est eux, une sorte d'arceau Ouvre le paradis, Jésus dans son berceau
Regarde saint Joseph et par espièglerie Veut lui tirer la barbe et le vieux se récrie Et fait semblant de mordre afin que l'enfant rie;
Mais Satan les regarde et fumant du naseau Ce serpent venimeux, cet immonde pourceau S'est juré d'empester le faubourg Saint-Marceau;
Ce serpent à sonnette avec sa sonnerie S'est vanté qu'il ferait (voyez sa hâblerie) Jeter par ses suppôts les saints à la voirie;
Les armes de Jésus c'est la paille et l'étable Et le pain et le vin et la nappe et la table, Et le plus malheureux, voilà son connétable;
Les armes de Satan c'est la supercherie, Un aplomb infernal, une aigre drôlerie, Le savoir des savants et la cafarderie;
Les armes de Jésus c'est la poignante épine, C'est la fleur de son sang sur la blanche aubépine, Et les fleurs de ses pleurs sur la rouge églantine;
La perle qui descend sur sa joue attendrie, Et la perle qu'il boit sur sa lèvre appauvrie, Voilà ses beaux cristaux et sa joaillerie;
Les armes de Jésus c'est la verte couronne, C'est ce front que l'amour et la grâce environne, Et l'éternelle fleur qui sur sa peau fleuronne;
La perle qui descend sur sa face amoindrie Et qui vient humecter sa langue rabougrie, Voilà son coffre-fort et sa bijouterie;
Les armes de Jésus c'est notre forfaiture, Les clous et le marteau, la robe sans couture, L'homme, l'ange et la bête et la double nature;
Les armes de Satan c'est la jobarderie, C'est le scientificisme et c'est l'artisterie, C'est le laboratoire et la flagornerie;
Les armes de Satan c'est notre forfaiture, C'est d'avoir dispersé la robe sans couture, C'est la bête sous l'ange et la double nature;
Les armes de Satan c'est la bouffonnerie, Et c'est le moraliste et son infirmerie, Et la haute éloquence et sa pâtisserie;
Les armes de Jésus c'est la peine de l'homme, C'est le chemin qui mène et qui ramène à Rome, C'est la main qui le frappe et le poing qui l'assomme;
Les armes de Satan c'est la parfumerie De l'écrivain disert et c'est la sucrerie De l'écrivain amer et c'est la pruderie,
La blette aridité de la vieille dévote, C'est l'âme en confiture et la poire en compote, Et le raisin coti moisissant dans la hotte;
Les armes de Satan c'est le clou dans la botte, La nef sans nautonnier, la flotte sans pilote, Le carcan, le garrot, l'entrave, la menotte;
Les armes de Satan c'est quelque jonglerie, C'est le loup dans la ferme et dans la bergerie, C'est le renard feutré dans la poulaillerie;
Les armes de Jésus c'est l'amour et la peine, Les armes de Satan c'est l'envie et la haine, Et la guerre est aux mains de toute châtelaine;
Les armes de Satan c'est quelque forgerie, Un document secret dans quelque hôtellerie, Les armes de Satan c'est toute diablerie;
Les armes de Jésus c'est la croix de Lorraine, Et le sang dans l'artère et le sang dans la veine, Et la source de grâce et la claire fontaine;
Les armes de Satan c'est la croix de Lorraine, Et c'est la même artère et c'est la même veine Et c'est le même sang et la trouble fontaine;
Les armes de Jésus c'est l'esclave et la reine Et toute compagnie avec son capitaine Et le double destin et la détresse humaine;
Les armes de Satan c'est l'esclave et la reine Et toute compagnie avec son capitaine Et le même destin et la même déveine;
Les armes de Jésus c'est la mort et la vie, C'est la rugueuse route incessamment gravie, C'est l'âme jusqu'au ciel insolemment ravie;
Les armes de Satan c'est la vie et la mort, Le désir et la femme et les dés et le sort Et le droit du plus dur et le droit du plus fort;
Les armes de Jésus c'est la mort et la vie, C'est le glaive de Dieu qui hésite et dévie, C'est la fidèle route obscurément suivie;
Les armes de Satan c'est la vie et la mort, C'est l'écueil immobile en plein milieu du port, C'est la peine immuable en plein milieu du sort;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, C'est un heureux naufrage en plein milieu du port, C'est le plus beau présage en plein milieu du sort;
Les armes de Satan c'est la vie et la mort, C'est le péril de mer, c'est l'homme dans son tort, Le voleur aux aguets, le tyran dans son fort;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, C'est Dieu dans sa justice et Satan dans son tort, La beauté du plus pur, le juste dans son fort;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, C'est l'enfant et la femme et le secret du sort, Le navire acouflé dans le recreux du port;
Les armes de Satan c'est l'homme qui dévie, C'est les deux poings liés et c'est l'âme asservie, C'est la vengeance inlassablement poursuivie;
Les armes de Jésus ce sont les deux mains jointes, Et l'épine et la rose et les clous et les pointes, Et sur le lit de mort les pauvres âmes ointes;
C'est le choeur alterné des martyrs et des saintes, C'est le choeur conjugué des sanglots et des plaintes, Le temple, les degrés, les pilastres, les plinthes;
Les armes de Satan c'est le vert térébinthe, Cet arbre résineux et c'est la coloquinte, Cette citrouille amère et c'est la morne absinthe;
Les armes de Satan c'est les deux poings liés, Les armes de Jésus les coeurs humiliés, Les pauvres à genoux, les suppliants pliés;
Les armes de Jésus c'est la belle jacinthe Posée en un tapis dans une belle enceinte, Plus douce que la laine et plus souple et mieux teinte;
Les armes de Jésus c'est la cloche qui tinte Pour les sept sacrements, c'est l'ordre et la contrainte, Et le dessin fidèle de l'image bien peinte;
Les armes de Satan c'est la cloche qui tinte Pour le feu de l'enfer, c'est la ville contrainte A passer par le sort, c'est toute âme repeinte
Avec un faux pinceau, c'est toute règle enfreinte Au nom de quelque règle et toute foi restreinte Au nom de quelque maître et toute ville ceinte
D'un rempart frauduleux et toute fleur déteinte A force de pleuvoir et toute flamme éteinte A force de brûler, toute infortune atteinte
Au seuil de toute mort et la morne complainte Au long de toute vie et l'éphémère empreinte De nos pas sur le sable et la mortelle étreinte
Des deux amants impurs: le corps, l'âme contrainte; Les armes de Satan c'est la ruse et la feinte, L'épouvante, l'envie et la graisse qui suinte,
Et le double concert des asthmes et des quintes, Et les coeurs compliqués et les soins et les craintes Et les coeurs contournés comme des labyrinthes;
Les armes de Jésus c'est l'éternelle empreinte De ses pas sur le sable et l'immortelle étreinte Des deux époux très purs: le corps et l'âme astreinte;
Les armes de Jésus c'est la faim assouvie, C'est le corps glorieux, ce n'est pas la survie, C'est l'éternelle table abondamment servie;
Satan c'est la vengeance elle-même assouvie, Les armes de Satan c'est une horlogerie, Un chef-d'oeuvre d'adresse et de serrurerie;
Mais la clef c'est Jésus et Jésus est la porte, Et la porte du ciel ne se prend qu'à main forte, Et tous les serruriers resteront à la porte;
Les armes de Jésus c'est cette grande escorte Que Rome lui prêta, c'est la rude cohorte Qui lui faisait honneur et c'est la croix qu'il porte;
Les armes de Satan sont de la même sorte, Car c'est la même Rome et c'est la même escorte Et la même cohorte et la même mer Morte;
Les armes de Jésus c'est qu'il nous réconforte En notre déconfort et c'est qu'il nous reporte Au premier paradis et c'est qu'il nous apporte
Le pardon de son père et c'est qu'il nous emporte Au dernier paradis et c'est qu'il nous déporte De l'exil du péché vers ce qui seul importe
Et c'est notre salut et c'est qu'il nous transporte Au royaume de grâce et c'est qu'il nous supporte, Nous et notre péché cette immense mainmorte
Qu'il porte sur l'épaule et c'est qu'il nous exhorte Par son silence même et qu'il frappe à la porte Et que l'homme est au vent comme la feuille morte;
Les armes de Satan c'est la même mainmorte, Le même désarroi, c'est qu'il nous déconforte En notre réconfort et c'est qu'il nous reporte
Au péché d'origine et c'est qu'il nous rapporte Le mépris du pardon et c'est qu'il nous remporte A la science du mal et qu'il nous redéporte
Vers la terre du bagne et qu'il nous retransporte Au ténébreux royaume où lui-même supporte Le poids de tout un monde et c'est qu'il nous exhorte
Par les beaux compliments et qu'il gratte à la porte, Et que l'homme est léger comme la feuille morte Et comme elle pourrit sous les pieds du cloporte;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, C'est un solide ancrage au beau milieu du port, Et c'est le grand partage au beau milieu du sort;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, C'est un heureux mouillage en plein milieu du port, C'est le grand héritage en plein milieu du sort;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, C'est le bon voisinage en plein milieu du port Et le pèlerinage en plein milieu du sort;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, C'est le compagnonnage en plein milieu du port, Et c'est l'appareillage en plein milieu du sort:
Les armes de Satan ce sont les sept péchés, Et la minauderie avec les airs penchés, Et les honteux ressorts savamment déclanchés;
Les armes de Jésus ce sont les trois Vertus, Et les torses courbés et les reins courbatus, Et les galériens battus et rebattus;
Les armes de Satan c'est la méthode torte, Le sang de l'oreillette et le sang de l'aorte, Le sang du ventricule et de la veine porte;
Les armes de Jésus c'est tout le sang du coeur, Le sang de la victime et le sang du vainqueur, Le sang du noble cerf et le sang du piqueur;
Les armes de Satan ce sont les sept péchés Embarqués quatre à quatre et mollement couchés Dans la folle galère aux dais empanachés;
Les armes de Jésus c'est la barque de Pierre, Qui toujours fluctuante et toujours batelière, Racle de ses filets le fond de la rivière;
Les armes de Jésus c'est la barque de Pierre, C'est le vieux pêcheur d'homme assis sur son derrière, Dépeuplant l'Océan, le lac et la rivière;
Les armes de Jésus c'est les sept sacrements Dans la barque de Pierre et les sept bâtiments Qui suivent par derrière et les sept monuments
Qui ne périront point, les sept couronnements, Qui sont les sept douleurs, les sept fleuronnements De l'arbre de la grâce et les sept firmaments;
Les armes de Jésus c'est cette unique nef, Gouvernant au plus près sous cet unique chef, Toujours en plein péril et toujours sans méchef;
Les armes de Jésus c'est cet unique fief, Tenu par un seul homme armé de quelque bref, Toujours en plein péril et toujours sans grief;
Les armes de Jésus c'est l'éternelle peine Assise au creux du lit de toute race humaine Et la mort est aux mains de toute châtelaine;
Les armes de Jésus c'est la grande semaine Qui part du lundi saint, c'est la grande neuvaine Qui part du trois janvier et c'est la barque pleine
Les armes de Jésus c'est cette unique nef, Le bateau vers l'écluse amarré dans le bief, Le bateau charpenté par le vieux saint Joseph;
Mais c'est aussi Jacob et le premier Joseph, Moïse sur le Nil dans une étroite nef, Et le peuple de Dieu gouverné derechef;
Les armes de Jésus c'est le sang de sa veine Et le sang de son coeur, les sanglots de sa peine Et l'immense sanglot de toute race humaine;
Les armes de Satan c'est la sourde gangrène Et l'obscur mal de tête et la lourde migraine Et l'orgueil et l'ivraie et la mauvaise graine;
Les armes de Jésus c'est la double prière, L'une marchant devant, l'autre marchant derrière, Comme lui matinale et vers lui journalière;
Les armes de Jésus c'est la double prière, L'une arrivant devant, l'autre avançant derrière, Comme lui vespérale et vers lui journalière;
C'est aussi le secret, la prière nocturne, L'immuable regret dans un coeur taciturne, Et la mort de l'amour et la cendre dans l'urne;
Les armes de Jésus c'est l'angélus du soir Et celui du matin, le calme reposoir Dans la procession, l'éclatant ostensoir
Balancé sur les fronts comme un soleil ardent; Les armes de Satan c'est la griffe et la dent, Le nez mal retroussé, le regard impudent
Les armes de Jésus c'est le calme du soir, C'est la procession assise au reposoir. De feuilles et de fleurs, c'est le lourd ostensoir
Levé dessus les fronts comme un soleil levant, Les armes de Jésus c'est la pluie et le vent Qui souffle sur la nef et c'est le coeur fervent;
C'est le fruit qui mûrit aux planches du dressoir, C'est l'enfant qui se couche et qui vous dit bonsoir, Et s'endort en priant, c'est le lourd ostensoir
Haussé dessus les fronts comme un soleil couchant, C'est le souple vallon, c'est le coteau penchant, L'église dans la plaine et la prose et le chant;
C'est la grappe giclant sous l'énorme pressoir, C'est l'étang répandu dessus le déversoir, C'est l'encens balancé dans le lourd encensoir;
Les armes de Satan c'est l'écu trébuchant, Le propos alléchant, le souffle desséchant, La plaine sans église et l'ortie et le champ;
Les armes de Jésus c'est l'écuyer tranchant, Le bon et le méchant, le beau vaisseau marchand, L'église sur la plaine et l'homme sur le champ;
Les armes de Jésus, c'est la belle marraine Et c'est le beau baptême et c'est la belle étrenne Et l'avoine et le seigle et c'est la bonne graine
Et c'est le seneçon et c'est les sept péchés Par la contrition et les noeuds relâchés Du filet de Satan et les cordons tranchés;
Les armes de Satan c'est les sept débauchés, Et c'est le prince-évêque et les sept évêchés, Et les tentations courant sur les marchés;
Les armes de Jésus c'est sept cents évêchés, Et c'est le pape-évêque et cent archevêchés, Et l'esclave et l'enfant vendus sur les marchés;
Les armes de Jésus c'est sa tête penchée; Son coude, son genou, son épaule écorchée, Son estomac, ses reins, sa hanche démanchée;
Sa barbe, ses cheveux, ses habits arrachés, Sa poitrine, ses bras, ses poignets attachés, Les plus savants ressorts à l'instant décrochés;
C'est dans le vieux Paris la foule endimanchée Le dimanche matin, c'est la soif étanchée Au calice d'or pur, la pauvresse penchée
Sur une plus pauvresse et c'est l'amour cachée Dans l'âme la plus pauvre et la douleur couchée Dans le lit de tout homme et toute orge fauchée;
Les armes de Jésus c'est toute onde épanchée Dans un gosier de fièvre et toute âme ébauchée Au coin de toute lèvre et toute fleur jonchée
Au pied des pieds saignants et toute arme ébréchée A force de servir et la tige ébranchée A force de produire et la paille hachée;
Les armes de Jésus c'est l'amour et la peine, Et l'amour est aux mains des suppôts de la haine, Et la mort est aux mains de toute châtelaine;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort, C'est le fleuve fécond, c'est l'éternel apport De vase et de limon en plein milieu du port;
Les armes de Jésus c'est ce gamin qui dort, C'est la honte et la peine et son frère le sort, Et l'amour est aux mains des suppôts de la mort;
Les armes de Satan c'est la sensiblerie, C'est censément le droit, l'humanitairerie, Et c'est la fourberie et c'est la ladrerie;
Les armes de Satan c'est la bête lâchée, Le déshonneur gratuit, la honte remâchée, Le troupeau mal conduit, la terre mal bêchée;
Les armes de Satan c'est le membre arraché, Le bourgeon retranché, le rameau détaché, Le boeuf aiguillonné, le cheval cravaché;
Les armes de Jésus c'est la haute terrasse D'où retombe en jet d'eau la source de la grâce, Et la vasque au flanc grave et le sang de la race;
Les armes de Satan c'est la basse menace Aux coins de toute lèvre et la gluante trace Que laisse sur la fleur la visqueuse limace;
Les armes de Satan c'est un esprit pointu, C'est le corps en lambeaux, c'est le coeur combattu, Le bourreau mal payé, le procès débattu;
Les armes de Jésus c'est le coeur combattu, C'est le corps tout entier et la même vertu Et la grappe écrasée et le froment battu;
Les armes de Jésus c'est le grain sous la meule, Le raisin sous la presse et l'oiseau dans la gueule, Et le fils dans le père et l'enfant dans l'aïeule;
Mais Satan le regarde et ce vil vermisseau A juré d'étouffer sous l'ombre et le boisseau La lumière et la lampe et la plaine Monceau;
Les armes de Satan c'est une gagerie, C'est sa forfanterie et son effronterie. Et c'est le philologue et sa quincaillerie;
Les armes de Satan c'est notre servitude, C'est notre hébétement, notre longue habitude Et la nuit et la veille et la lampe et l'étude;
Les armes de Jésus c'est la béatitude Et c'est la parabole et la mansuétude Et c'est quand il pleura sur cette multitude;
Les armes de Satan c'est notre quiétude Et c'est le théorème et c'est la certitude, Le pouvoir, le savoir et la décrépitude;
Les armes de Jésus c'est le tranchant du sort, C'est ce point sur le glaive où la vie et la mort Déjouent le corps et l'âme en plein milieu du port;
Les armes de Jésus c'est notre inquiétude, L'axiome, la règle et notre incertitude, Le devoir, le pouvoir et la vicissitude;
Les armes de Jésus c'est notre servitude, C'est toute solitude et toute plénitude, Et notre turpitude et notre lassitude;