Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame.

Part 11

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_Qui empti sunt de terra._ Tant d'autres sont morts au nom de mon Fils. _In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti._ Tant d'autres sont morts pour sauver l'honneur Du Nom de mon fils. Et eux. Qui seuls portent ce nom écrit sur le front Et seuls peuvent chanter ce cantique nouveau, Ils sont les seuls aussi assurément qui sur terre Aient jamais ignoré totalement le nom de mon fils. Tel est mon décret. Ce nom pour lequel ils sont morts, ils ne le connaissaient pas. Ils ne l'ont jamais connu sur terre. Voilà ce que j'aime, dit Dieu. A présent ils le connaissent peut-être. Éternellement on peut le lire écrit Sur cent quarante-quatre mille fronts. Sur nul autre. Sur pas un de plus. Mais vivant, mais sur terre On peut dire qu'ils n'ont jamais su de quoi on parlait Ni même que l'on parlait et que l'on pouvait parler (De quelque chose). Voilà ce qui me plaît, dit Dieu. Or ils pleuraient, et ils riaient, et ils tétaient, et ils criaient, et ils dormaient. C'était leur grande, c'était leur plus sérieuse occupation. Et un jour vint. Que. Un jour (ils ne connaissaient pas plus le nom d'Hérode que le nom de Jésus) (et ils ne connaissaient pas plus le nom de Jésus que le nom d'Hérode. J'ose dire Que ces deux noms leur étaient également indifférents). Or ces deux hommes, Jésus, Hérode, Hérode, Jésus, Antagonistes allaient tout simplement leur procurer La gloire de mon paradis. Le royaume des cieux et la gloire éternelle. Un jour vint Qu'une horde de brutes soldats, qui faisaient leur métier, (Mais qui le dépassaient peut-être un peu) Une ruée de brutes passa, des espèces de gendarmes, des ogres comme dans les contes de fées, des Croquemitaines pour les enfants. Portant des sabres qui étaient comme des grands coutelas. Et c'étaient les soldats d'Hérode. Une ruée, un tumulte. Un fracas, des bras retroussés. Une clameur. Des cris. Des dents. Des regards luisants. Des femmes qui fuyaient, des femmes qui mordaient Comme elles mordent toujours quand elles ne sont pas les plus fortes. Et il n'y eut plus dans le sang et dans le lait Qu'une grande jonchée de corps morts Un cimetière de poupons et de jeunes femmes juives. Vous savez, dit Dieu, ce que nous en avons fait. Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du soleil charnel. Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil charnel Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du soleil terrestre Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil terrestre. Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du soleil temporel Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil temporel. Ces regards qui étaient à peine montés vers le jour et vers le soleil du temps Pour éternellement furent clos à ces passagères, A ces périssables lumières. Ces voix, ces lèvres qui n'avaient jamais chanté les louanges de Dieu sur terre, Qui ne s'étaient jamais ouvertes que pour demander à téter. (Mais il me plaît ainsi, dit Dieu). Sont ainsi les seules, sont aujourd'hui les seules, Sont aussi les seules qui puissent chanter ce cantique nouveau. _Qui empti sunt de terra._ Vous voyez ce que nous en avons fait, dit Dieu. _Aux Innocents les mains pleines._ C'est le cas de le dire. Ces Innocents avaient simplement ramassé dans la bagarre Le royaume de Dieu et la vie éternelle. Qu'importe aujourd'hui Leurs membres blancs rompus dans tous les bourgs de Judée. Et leurs petits bras potelés coupés comme par des hommes qui émondent. Et leurs petits doigts crispés qui se refermaient sur la paume de la main. Et les cris renfoncés dans la gorge, les mains criminelles les renfonçant, s'enfonçant dans la gorge comme un bouchon. Comme un tampon. Et le jeune sang jaillissant du coeur. Qu'importent les membres coupés. Les cuisses blanches comme de la viande de chevreau et comme des cuisses tendres de petits cochons de lait. Et leurs mères qui criaient comme des folles et qui mordaient les soldats au poignet. Comme dans une bataille, après la bataille Les rôdeurs, les voleurs viennent dépouiller les blessés et les morts et les mourants et emporter et dérober tout ce qui compte. Tout ce qui vaut quelque chose, nouveaux rôdeurs, nouveaux voleurs ces innocents Dans cette bataille après cette bataille se sont dépouillés eux-mêmes Et dans le fracas des armes, dans le tumulte et dans les cris. Dans la galopade affolée, dans la poursuite effrénée, dans les femmes par terre ils ont ramassé tout ce qui compte. Ils ont dérobé tout ce qui vaut quelque chose car ils ont fait main basse Comme des détrousseurs de cadavres et ils se sont détroussés eux-mêmes et ce qu'ils ont ramassé dans la bagarre ce n'est pas moins Que le royaume des cieux et la vie éternelle. _Hi empti sunt ex hominibus._ Eux seuls, Qui seuls peut-être sur terre non seulement n'avaient jamais chanté les louanges de Dieu, Mais n'avaient jamais prononcé même mon nom ni le nom de mon fils, Eux seuls aussi ne portent point aux commissures des lèvres l'ineffaçable pli, Ce pli de l'infortune et de l'ingratitude Et d'une amertume qui ne sera jamais rassasiée. Or si nous avons fait d'eux ce que vous voyez, dit Dieu, Il y en a sept raisons que je veux bien vous dire.

La première, c'est que je les aime, dit Dieu, et celle-là suffit. Telle est la hiérarchie de ma grâce.

La deuxième, c'est qu'ils me plaisent, dit Dieu, et celle-là suffit. Telle est la hiérarchie de ma grâce.

La troisième, c'est qu'il me plaît ainsi, dit Dieu, et celle-là suffit. Telle est la hiérarchie, tel est l'ordre, telle est l'ordonnance de ma grâce.

Maintenant je vais vous dire, dit Dieu, la quatrième C'est précisément qu'ils n'ont point aux commissures des lèvres Ce pli d'ingratitude et d'amertume, cette blessure de vieillissement, Ce pli d'avertissement, ce pli de mémoire que nous voyons à toutes les lèvres.

La cinquième, dit Dieu, c'est que par une sorte d'équivalence, Par une sorte de balancement ces innocents ont payé pour mon fils. Pendant qu'ils gisaient sur le pavé des routes, sur le pavé des villes, sur le pavé des bourgs Dans la poussière et dans la boue, moins considérés que des agneaux et des chevreaux et des cochonneaux. (Car les agneaux et les chevreaux et les cochonneaux Sont très considérés par le boucher et par le consommateur) Abandonnés sur les corps de leurs mères Pendant ce temps-là mon fils fuyait. Il faut le dire. C'est donc, c'est une sorte de quiproquo. Il faut le dire. C'est un malentendu. Voulu, ce qui est grave. Il faut le dire. Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrés pour lui. En son lieu. A sa place. Non seulement à cause de lui, mais pour lui, comptant pour lui. Le représentant pour ainsi dire. Étant substitués à lui. Étant comme lui. Presque étant (d'autres) luis. En représentation, en substitution, en remplacement de lui. Or tout cela est grave, dit Dieu, tout cela compte. Ils furent semblables à mon fils et le remplacèrent. Exactement quand il ne s'agissait pas moins Quand il n'y allait pas de moins que de le massacrer, (Prématurément, avant qu'il fût mûr), Quand Hérode voulait le massacrer. Tout cela se paye, dit Dieu. Et puisqu'ils ont été trouvés semblables à mon fils exactement à l'heure de ce massacre. A présent, c'est pour cela qu'à présent ils sont trouvés semblables à l'Agneau dans cette gloire éternelle. Pendant ce temps conduit par un deuxième Joseph Mon fils fuyait vers l'antique Égypte. Ils acquéraient ainsi. Ces gamins, ces moins que gamins se procuraient ainsi Une créance sur nous. Monté sur un âne avec sa mère (Comme trente ans plus tard monté sur l'ânon d'une ânesse Il devait entrer à Jérusalem) Trente ans plus tôt monté sur un âne avec sa mère mon fils Refaisait le voyage de l'antique Jacob. Et ces enfants ramassaient dans la mêlée. Dans leur propre sang ces nourrissons ramassaient Une créance sur moi. Ils avaient bien raison. Heureux ceux qui ont une créance sur nous. Nous sommes très bons débiteurs.

La sixième raison, dit Dieu, (je crois que c'est la sixième), (c'est une très bonne affaire que d'être pris pour mon fils et ça rapporte), la sixième raison, c'est qu'ils étaient contemporains de mon fils. Du même âge et nés dans le même temps. Juste à ce point du temps. Nous aussi nous favorisons nos camarades de promotion. Telle est la fortune que nous avons faite au temps. C'est une grande fortune ou une grande infortune pour tout homme. Que de naître ou de ne pas naître à tel moment du temps. C'est une fortune ou une infortune sur laquelle rien ne prévaut. Sur laquelle on ne revient pas, sur laquelle rien ne revient. Et c'est un des plus grands mystères de ma grâce que cette part de fortune, Que cette part irrévocable, indéfaisable Que nous avons laissée aux biens de fortune devant les biens qui ne sont pas de fortune; Au charnel devant et dans le spirituel; Au temporel devant et dans l'éternel, c'est-à-dire A la matière dans la création, et à la créature, et à la création, et à la matière même de la création devant le Créateur.

A ce point, dit Dieu, que nous-mêmes nous ne sommes pas indifférents à la date; au temps; A la prise de date et que nous aimons secrètement ces cent quarante-quatre mille parce qu'ils se sont trouvés là et nous les aimons d'un secret amour unique parce qu'ils se sont trouvés naître là, parce qu'ils étaient, parce qu'ils se sont trouvés être Du même âge que mon fils, nés du même temps, de la même race. A la même date. Enfin parce qu'ils faisaient ensemble une promotion. Non plus seulement une promotion de Juifs mais une promotion d'hommes. (Telle était la nouvelle loi) La promotion de Jésus-Christ. Et indéniablement ils étaient (le temps a toujours une certaine force, apporte toujours une certaine preuve d'indéniable) Indéniablement ils étaient Ses camarades de promotion. (Il y a toujours dans le temps, dans la date On ne sait quoi d'irréfutable).

La septième raison, dit Dieu, pourquoi la taire. C'est qu'ils étaient semblables à mon fils. Et lui était semblable à eux. (Une génération d'hommes, dit Dieu, une promotion c'est comme une belle longue vague qui s'avance d'un bout à l'autre sur un même front et qui d'un seul coup sur un même front d'un bout à l'autre toute ensemble déferle sur le rivage de la mer. ainsi une génération, une promotion est une vague d'hommes. toute ensemble elle s'avance sur un même front, et toute ensemble sur un même front elle s'écroule comme une muraille d'eau quand elle touche au rivage éternel). Mon fils était tendre comme eux et comme eux il était nouveau. Il était assez inconnu. Comme eux. Cette grande adoration double, qui (sans cela) l'avait déjà mis hors de pair. La grande adoration double des bergers et des mages était déjà un peu oubliée. Il était redevenu assez inconnu. Et les mages s'étaient moqués d'Hérode.

Il n'avait pas deux ans, il était comme eux. C'était un bel enfant, et sa mère le disait.

Il ne soupçonnait point encore l'ingratitude de l'homme.

Il n'avait point encore aux commissures des lèvres le pli de l'amertume et de l'ingratitude.

Il n'avait point encore aux commissures des paupières sa ride, le pli des larmes et d'en avoir trop vu.

Il n'avait point encore aux commissures de la mémoire le pli de ne pouvoir point oublier.

Il ignorait encore, comme homme il ignorait les vicissitudes. Il ignorait, comme homme il ignorait ce qui laissera une éternelle trace. la couronne d'épines et le sceptre de roseau. et cette affreuse agonie du Calvaire. et cette agonie encore plus affreuse de la veille au soir au mont des Oliviers. Comme eux il était un vase d'albâtre Que n'avait encore souillé aucune trace, Aucune lie d'aucune écume. Et c'est la sixième raison, dit Dieu, et la septième, ils me rappellent mon fils. Comme il était s'il n'eût point changé depuis, quand il était si beau. Si cette énorme aventure Se fût arrêtée là. Voilà pourquoi je les aime, dit Dieu, entre tous ils sont les _témoins_ de mon fils. Ils me montrent, ils sont comme il était, si seulement Il n'eût point changé. De toutes les imitations de Jésus-Christ C'est la première et c'est la toute neuve; et c'est la seule Qui ne soit à aucun degré Qui ne soit pas même pour un atome Une imitation de quelque flétrissure et de quelque meurtrissure et de quelque blessure de l'âme de Jésus. C'est une ignorance totale de l'avanie et de l'affront. Et de l'injure et de l'offense. Ils ne connaissent que le meurtre, et d'avoir été tués, ce qui ne serait rien. Ils ne furent jamais tournés en dérision. Voilà ce que j'aime en eux, dit Dieu. Voilà en quoi, pourquoi je les aime. Ils sont pour moi des enfants qui ne sont jamais devenus des hommes. Des agneaux qui ne sont jamais devenus des boucs. Ni des brebis. (_Et ceux-ci suivent l'agneau partout où il ira_). Des enfants Jésus qui ne vieillirent jamais. Qui ne grandirent point. Or _le mien profitait en sagesse, et en âge, et en grâce auprès de Dieu et auprès des hommes_.

Je les aime innocemment, dit Dieu. Et c'est la septième raison. (C'est ainsi qu'il faut aimer ces innocents) Comme un père de famille aime les camarades de son fils Qui vont à l'école avec lui.

Mais eux ils n'ont point bougé depuis ce temps-là.

Ils sont les imitations éternelles De ce que Jésus fut pendant un temps très court Car il _profitait_, lui. Il croissait pour cette énorme aventure.

Et la septuple raison, dit Dieu, c'est qu'ils sont ainsi comme David les voulait. _Immaculati in via._ Ainsi est l'ordre, dit Dieu. Le prophète prédit. Mon fils dit. Et moi je redis.

Ou encore: Le prophète prédit. Mon fils dit. Et moi je confirme et je consacre.

Et mon Église confirme et célèbre, Et consacre et commémore.

Ainsi l'Apôtre les reprend du Prophète et Jean les reprend de David. Et comme David avait voulu qu'ils fussent _Immaculés dans la voie_ ainsi Jean les a vus _Sur la montagne de Sion Autour de l'Agneau debout._ Il n'y en a que pour eux. _Ceux-ci suivent l'Agneau partout où il ira._ (Les plus grands saints ne le suivent apparemment pas partout).

_Ceux-ci ont été enlevés des hommes: (d'entre les hommes, de parmi les hommes, d'être des hommes)_ Les plus grands saints ont été des hommes, n'ont point été enlevés d'être des hommes).

_et dans leur bouche n'a pas été trouvé le mensonge:_

_ils sont en effet sans tache devant le trône de Dieu._

Et l'Apôtre les nomme _primitiae Deo, et Agno_: _prémices à Dieu, et à l'Agneau_. C'est-à-dire premiers fruits de la terre que l'on offre à Dieu et à l'Agneau. Les autres saints sont les fruits ordinaires, les fruits de la saison. Mais eux ils sont les fruits De la promesse même de la saison.

Et suivant l'Apôtre l'Église répète: _Innocentes pro Christo infantes occisi sunt_,

_les Innocents pour le Christ enfants furent massacrés,_

(_infantes_, tout jeunes enfants, tout petit enfant ne parlant pas encore)

_ab iniquo rege lactentes interfecti sunt:_

_par un inique Roi laiteux ils furent assassinés:_

(_lactentes_, pleins de lait, laiteux, à l'âge du lait, étant encore au régime du lait, nourris de lait)

_ipsum sequuntur Agnum sine macula ils suivent l'Agneau lui-même sans tache_

(et le texte est tel, mon enfant, que c'est ensemble l'Agneau qui est sans tache et eux avec lui qui sont sans tache)

Mais l'Église va plus loin, l'Église passe outre, l'Église dépasse l'Apôtre.

L'Église ne dit plus seulement qu'ils sont des prémices à Dieu, et à l'Agneau. L'Église les invoque et les nomme

_fleurs des Martyrs._

Entendant littéralement par là que les _autres_ martyrs sont les fruits mais que ceux-ci, parmi les martyrs, sont les fleurs mêmes.

_SALVETE flores Martyrum,_

_Salut FLEURS des Martyrs._

Couchés sur le chevalet, liés au chevalet comme des fruits liés à l'espalier Les autres martyrs, vingt siècles de martyrs Les siècles des siècles de martyrs Sont littéralement les fruits de saison, De chaque saison échelonnés sur l'espalier Et notamment des fruits d'automne Et mon fils même fut cueilli Dans sa trente-troisième saison. Mais eux ces simples innocents, Ils sont avant les fruits mêmes, ils sont la promesse du fruit. _Salvete flores Martyrum_, ces enfants de moins de deux ans sont les fleurs de tous les autres Martyrs. C'est-à-dire les fleurs qui donnent les autres martyrs. Au fin commencement d'avril ils sont la rose fleur du pêcher. Au plein avril, au fin commencement de mai ils sont la blanche fleur du poirier. Au plein mai ils sont la rouge fleur du pommier. Blanche et rouge. Ils sont la fleur même et le bouton de la fleur et le coton du bouton. Ils sont le bourgeon du rameau et le bourgeon de la fleur. Ils sont l'honneur d'avril et la douce espérance. Ils sont l'honneur et des bois et des mois. Ils sont la jeune enfance. Le dimanche de _Reminiscere_ n'est que pour eux, parce qu'ils se rappellent. Le dimanche d'_Oculi_ n'est que pour eux, parce qu'ils voient. Le dimanche de _Laetare_ n'est que pour eux, parce qu'ils se réjouissent. Le dimanche de la Passion n'est que pour eux, parce qu'ils furent la première Passion. Le dimanche des Rameaux n'est que pour eux, parce qu'ils sont le rameau même qui a porté tant de fruits. Et le dimanche du jour de Pâques n'est que pour eux, parce qu'ils sont ressuscités. Ils sont la fleur de l'aubépine qui fleurit pendant la semaine sainte Et la fleur de l'avant-courrière épine noire, qui fleurit cinq semaines plus tôt Ils sont la fleur de toutes ces plantes et de tous ces arbres rosacés. Promesse de tant de martyrs, ils sont les boutons de rose De cette rosée de sang. _Salvete flores Martyrum, Salut fleurs des Martyrs,_

_quos, lucis ipso in limine, Christi insecutor sustulit,_

_ceu turbo nascentes rosas._

_que, sur le seuil même de la lumière, le persécuteur du Christ enleva, (emporta)_

_ceu turbo nascentes rosas._

_comme la tempête de naissantes roses._ (c'est-à-dire comme la tempête, comme une tempête enlève, emporte de naissantes roses).

_Vos prima Christi victima, Grex immolatorum tener, Aram sub ipsam simplices Palma et coronis luditis._

_Vous première victime du Christ, Troupeau tendre des immolés, Au pied de l'autel même simples, Simplices_, âmes simples, simples enfants, _Palma et coronis luditis. Vous jouez avec la palme et les couronnes. Avec votre palme et vos couronnes._

Tel est mon paradis, dit Dieu. Mon paradis est tout ce qu'il y a de plus simple. Rien n'est aussi dépouillé que mon paradis. _Aram sub ipsam_ au pied de l'autel même Ces simples enfants _jouent_ avec leur palme et avec leurs couronnes de martyrs. Voilà ce qui se passe dans mon paradis. A quoi peut-on bien jouer Avec une palme et des couronnes de martyrs. Je pense qu'ils jouent au cerceau, dit Dieu, et peut-être aux grâces (du moins je le pense, car ne croyez point qu'on me demande jamais la permission) Et la palme toujours verte leur sert apparemment de bâtonnet.

_la tapisserie

de sainte Geneviève

et de Jeanne d'Arc_

_cahier pour le jour de Noël

et pour la neuvaine de sainte Geneviève

de la quatorzième série;_

à madame Geneviève Favre

_communis urbis atque antiquae

patronae in fidem aeternam_

PREMIER JOUR

POUR LE VENDREDI 3 JANVIER 1913

FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE

QUATORZE CENT UNIÈME ANNIVERSAIRE

DE SA MORT

I

Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre, On la mit à garder un bien autre troupeau, La plus énorme horde où le loup et l'agneau Aient jamais confondu leur commune misère.

Et comme elle veillait tous les soirs solitaire Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l'eau, Du pied du même saule et du même bouleau Elle veille aujourd'hui sur ce monstre de pierre.

Et quand le soir viendra qui fermera le jour, C'est elle la caduque et l'antique bergère, Qui ramassant Paris et tout son alentour

Conduira d'un pas ferme et d'une main légère Pour la dernière fois dans la dernière cour Le troupeau le plus vaste à la droite du père.

DEUXIÈME JOUR

POUR LE SAMEDI 4 JANVIER 1913

II

Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre Et qu'on était content de son exactitude, On mit sous sa houlette et son inquiétude Le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire.

Et comme elle veillait devant le presbytère, Dans les soirs et les soirs d'une longue habitude, Elle veille aujourd'hui sur cette ingratitude, Sur cette auberge énorme et sur ce phalanstère.

Et quand le soir viendra de toute plénitude, C'est elle la savante et l'antique bergère, Qui ramassant Paris dans sa sollicitude

Conduira d'un pas ferme et d'une main légère Dans la cour de justice et de béatitude Le troupeau le plus sage à la droite du père.

TROISIÈME JOUR

POUR LE DIMANCHE 5 JANVIER 1913

III

Elle avait jusqu'au fond du plus secret hameau La réputation dans toute Seine et Oise Que jamais ni le loup ni le chercheur de noise N'avaient pu lui ravir le plus chétif agneau.

Tout le monde savait de Limours à Pontoise Et les vieux bateliers contaient au fil de l'eau Qu'assise au pied du saule et du même bouleau Nul n'avait pu jouer cette humble villageoise.

Sainte qui rameniez tous les soirs au bercail Le troupeau tout entier, diligente bergère, Quand le monde et Paris viendront à fin de bail

Puissiez-vous d'un pas ferme et d'une main légère Dans la dernière cour par le dernier portail Ramener par la voûte et le double vantail

Le troupeau tout entier à la droite du père.

QUATRIÈME JOUR

POUR LE LUNDI 6 JANVIER 1913

JOUR DES ROIS

CINQ CENT UNIÈME ANNIVERSAIRE

DE LA NAISSANCE DE JEANNE D'ARC

IV

Comme la vieille aïeule au plus fort de son âge Se réjouit de voir le tendre nourrisson, L'enfant à la mamelle et le dernier besson Recommencer la vie ainsi qu'un héritage;

Elle en fait par avance un très grand personnage, Le plus hardi faucheur au temps de la moisson, Le plus hardi chanteur au temps de la chanson Qu'on aura jamais vu dans cet humble village:

Telle la vieille sainte éternellement sage Connut ce qui serait l'honneur de sa maison Quand elle vit venir, habillée en garçon,

Bien prise en sa cuirasse et droite sur l'arçon, Priant sur le pommeau de son estramaçon, Après neuf cent vingt ans la fille au dur corsage;

Et qu'elle vit monter de dessus l'horizon, Souple sur le cheval et le caparaçon, La plus grande beauté de tout son parentage.

CINQUIÈME JOUR

POUR LE MARDI 7 JANVIER 1913

V

Comme la vieille aïeule au fin fond de son âge Se plaît à regarder sa plus arrière fille, Naissante à l'autre bout de la longue famille. Recommencer la vie ainsi qu'un héritage;

Elle en fait par avance un très grand personnage. Fileuse, moissonneuse à la pleine faucille, Le plus preste fuseau, la plus savante aiguille Qu'on aura jamais vu dans ce simple village:

Telle la vieille sainte éternellement sage, Du bord de la montagne et de la double berge Regardait s'avancer dans tout son équipage,

Dans un encadrement de cierge et de flamberge, Et le casque remis aux mains du petit page, La fille la plus sainte après la sainte Vierge.

SIXIÈME JOUR

POUR LE MERCREDI 8 JANVIER 1913

VI