Part 10
On a été trois fois en Égypte et c'est une terre singulière.
Et une fois c'était Joseph conduisant Jacob c'est-à-dire Israël. Et une fois ce fut le Joseph conduisant Jésus. Et une fois ce fut saint Louis conduisant Joinville Et le menu peuple de France et les autres barons français.
Singulière Égypte, dit Dieu, singulière destinée de cette Égypte temporelle. Haute et triple destinée. On y fit trois voyages. Une fuite. Une fuite. Une croisade. Une entrée. Une retraite. Une croisade. Un enfant vendu. Un enfant en fuite. Un roi en croisade. Un ministre du roi. Un roi sur son âne. Un roi en prison. O théâtre d'Égypte, on y a joué trois fois.
Une fois avant. Une fois pendant. Une fois après.
Longue destinée temporelle, dit Dieu, patience temporelle, en vérité cette terre a été fort honorée. Les pas ont marché dans les pas, dit Dieu, le talon juste dans le talon et les pieds ont retrouvé leur propre trace. C'est un pays de désert, dit Dieu, du moins on le dit. Ou plutôt c'est une grasse vallée longue toute bordée, toute entourée de déserts et l'on n'y accède point autrement que par le désert et le sable. Mais sur ce sable les traces ne se sont point effacées et les pieds ont retrouvé la trace des pieds. Les pieds nouveaux sont retombés juste dans les pieds antiques. O terre antique, de loin en loin par le désert, par la mer le voyageur est venu. Des siècles passaient, ô terre antique, des siècles d'intervalle, et tout paraissait oublié. Mais après des siècles d'intervalle par le désert, par la mer ton roi revenait, ô terre antique, ton roi voyageur. Et les pieds n'hésitaient point pour se poser dans la trace des pieds. Ton roi est venu trois fois, ô terre antique, ô terre destinée.
La première fois c'était un petit garçon vendu esclave A des marchands Et tu en fis le ministre de ton roi.
La deuxième fois c'était un petit garçon qu'on faisait fuir à dos d'âne. Et un jour tu le renvoyas pour devenir le Roi des rois.
_Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait._ Et la troisième fois c'était le roi de France, Récemment débarqué de ses royales Galères.
Des siècles et des siècles passaient, ô terre d'Égypte, des siècles d'intervalle, Et tout paraissait oublié. Mais toujours ton roi est revenu Au rendez-vous.
Terre antique, au coeur fertile, au front couronné de sables, Nul sable jamais n'a effacé, Terre antique nul sable n'effacera La trace de ces pas.
Terre antique entourée, terre antique cernée d'un infranchissable Sable, désert aux plis infranchissables tu as été franchi trois fois. Terre antique trois fois ton roi A trouvé le chemin de ton coeur.
Terre antique entre toutes, antique sur toutes tu t'endors dans un long sommeil mais tu as été réveillée trois fois.
Et une fois c'était un petit juif. Et une fois c'était un petit juif. Et une fois c'était un baron français.
Et la première fois c'était le Prophète. Et la troisième fois c'était le Saint. Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Prophète et le Saint.
O terre antique, terre d'Égypte tu parais dormir, mais tu as été honorée trois fois.
Et la première fois c'était sous l'ancienne loi, Presque au commencement de l'ancienne loi.
Et la deuxième fois; et la troisième fois c'était sous la loi nouvelle, Dans la floraison de la loi nouvelle.
Mais la deuxième fois qu'est-ce que c'était, Sinon sous cet achèvement, sous ce couronnement de l'ancienne loi Que fut cette naissance et cette enfance et ce commencement de la loi nouvelle.
O terre antique, terre d'Égypte tu parais dormir, mais tu as été visitée trois fois.
Et la première fois c'était le Juste. Et la troisième fois c'était le Saint. Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Juste et le Saint.
O terre antique, terre d'Égypte, terre à la longue mémoire tu parais dormir mais tu as été foulée trois fois.
Et la première fois c'était le roi des Juifs. Et la troisième fois c'était le roi de Chrétienté. Mais la deuxième fois, qui était-ce, _rex Judaeorum_, sinon à la fois le roi des Juifs Et le roi de Chrétienté.
Terre antique, terre d'Égypte tu parais endormie, mais ton sommeil a été troublé trois fois Par les pas qui venaient.
Terre tu as été bénie trois fois et toi désert stérile tu as été arrosé trois fois. _Rorate, coeli, desuper. Et nubes pluant justum. Cieux, faites votre rosée, d'en haut. Et que les nuages pleuvent le Juste._
_Cieux, faites descendre votre rosée._ O terre d'Égypte, dit Dieu, singulière terre, Tu as fourni une singulière histoire, Tu as fourni une singulière destinée. Tu as été grandement honorée temporellement, Terre endormie trois fois réveillée, Terre ignorée trois fois visitée, Terre oubliée trois fois remémorée
Ainsi, dit Dieu, tout se joue trois fois. Le prophète parle avant. Mon fils parle pendant. Le saint parle après.
Et moi je parle toujours.
Et c'est là que l'on voit que mon fils est le centre et le coeur et la voûte et la clef Et la nef et le croisement de l'axe, Et le point de l'articulation. Et le gond qui fait tourner la porte. Le prince des prophètes et le prince des saints.
Le prophète, le juste vient devant. Mon fils vient pendant. Le saint vient après.
Et moi je viens toujours.
Et l'Église, qui est la communion des saints et la communion des fidèles vient aussi après, vient aussi toujours.
Or je ne laisserai pas manquer mon Église, dit Dieu, je ne la laisserai pas errer, je ne la laisserai pas faillir. Terre antique d'Égypte qui dors faussement, dit Dieu, qui réellement veilles, Je m'engage autant dans les commandements de l'Église que dans mes propres Commandements. Je m'engage autant dans les enseignements de l'Église que dans mes propres Enseignements. Je m'engage autant dans une liturgie que je me suis engagé avec Moïse Et que mon fils avec eux s'est engagé sur la montagne. Or cela, ce que mon fils a dit une fois, _sinite parvulos venire ad me,--laissez les petits venir à moi,_--je le redis, on me le fait redire toutes les fois (quel engagement). Et mon fils l'avait dit de quelques enfants qui jouaient, et qui, aussitôt bénis, le quittèrent pour retourner jouer. Mais moi je le dis, on me le fait dire à chaque enfant qui ne retournera plus jouer, Sinon dans mon paradis.
Or cela (quel engagement) je le redis à cet office des morts, à qui tout vient aboutir. Auquel tout s'achemine. _Office des morts pour l'enterrement d'un enfant._ Le Célébrant se revêt d'un surplis et d'une étole blanche. Et comme le jour du baptême il est allé chercher l'enfant jusqu'au seuil de l'église, Qui est le seuil de ma maison, Et ainsi le seuil de la Maison de son Père, Ainsi le jour de cet enterrement il va chercher l'enfant dans la paroisse jusqu'à la Maison de son père. Jusqu'au seuil de la maison de son père. Et la Croix même marche portée au-devant de cet enfant qui est mort dans la paroisse. Et quand le cortège revient vers l'église La croix marche portée devant. La croix et le prêtre et le répondant et les enfants de choeur marchent en avant. Et par la grande rue du village tout le village. Toute la paroisse suit derrière. Les hommes et les femmes et les enfants. Et les femmes pleurent. Et tout est blanc. Et le célébrant chante le vieux psaume du roi David, _Beati immaculati in via. Heureux les sans tache dans la voie._
_Heureux les immaculés dans la voie. Beati immaculati in via._ Sera-t-il dit, dit Dieu, que de tant de saints et de tant de martyrs. Les seuls qui seront réellement blancs. Réellement purs. Les seuls qui seront réellement sans tache ce seront Ces malheureux enfants que les soldats d'Hérode Massacrèrent au bras de leur mère. O saints Innocents serez-vous donc les seuls. Saints Innocents serez-vous donc les purs. Saints Innocents serez-vous donc les blancs et les sans tache. _Beati immaculati in via. Bienheureux les innocents, les sans tache dans la voie. Ego sum via, veritas et vita. Je suis la voie, la vérité et la vie._ O saints innocents sera-t-il dit que vous serez et que vous êtes Les seuls innocents. Et que François même mon serviteur auprès de vous n'est point pauvre. Et que mon serviteur saint Louis des Français Auprès de vous n'est point innocent. Sera-t-il dit qu'il y a dans la vie, et dans l'existence de cette terre, une telle amertume, une telle lassitude. Une telle ingratitude. Une telle flétrissure. Un tel voilement. Un tel irrévocable vieillissement de l'âme et du corps. Une telle marque, de telles rides ineffaçables. Un tel hébétement qui ne sera plus aiguisé. Une telle fièvre qui ne sera plus rafraîchie. Une telle pente qui ne sera point remontée. Un tel pli de mémoire, d'impuissance d'oublier. Un tel principe, un tel pli de blessure au coin des lèvres Que les plus grandes saintetés du monde n'effaceront jamais ce pli. Et que les plus grandes saintetés du monde ne vaudront jamais Les lèvres sans pli, les âmes sans mémoire, les corps sans blessure De ces grands saints et de ces grands martyrs qui ne quittèrent le sein de leur mère Que pour entrer dans le royaume des cieux. Et qui ne connurent rien de la vie et qui ne reçurent de la vie aucune blessure Que cette blessure qui les fit entrer dans le royaume des cieux. Les seuls des chrétiens assurément qui sur terre n'aient jamais entendu parler d'Hérode. Et à qui le nom d'Hérode sur terre n'ait jamais rien dit. Sera-t-il dit que les plus grandes saintetés du monde Des vies entières de sainteté N'auront pas déplié, n'auront pas déridé les âmes. Et que le chevalet même n'aura point acquis aux martyrs Une certaine blancheur, une certaine premièreté, Une certaine entièreté De la toute première Innocente enfance. Et que ce qui est regagné, défendu pied à pied, repris, gagné, N'est point le même que ce qui n'a jamais été perdu. Et qu'un papier blanchi n'est point un papier blanc. Et qu'un tissu blanchi n'est point une blanche toile. Et qu'une âme blanchie n'est point une âme blanche. Et que les plus près de moi ce seront ces blancs enfants laiteux Qui n'ont jamais rien su de la vie et rien fait de l'existence Que de recevoir un bon coup de sabre, Je veux dire placé au bon moment.
_En ce temps-là, l'Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, disant: Lève-toi, et prends ton enfant, et sa mère, et fuis en Égypte, et restes-y jusqu'à ce que je te le dise. Car il arrivera qu'Hérode cherchera l'enfant pour le perdre. Lequel se levant, prit l'enfant, et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte: et il y resta jusqu'à la mort d'Hérode: afin que fût accompli ce qui fut dit par le Seigneur parlant par son Prophète: D'Égypte j'ai appelé mon fils. Alors Hérode, voyant qu'il avait été trompé par les Mages entra dans une grande colère, et envoya tuer tous les enfants, qui étaient à Béthlehem, et dans toute sa contrée, depuis deux ans et au-dessous, selon, le temps qu'il s'était informé des Mages. Alors fut accompli ce qui fut dit par le Prophète Jérémie disant: Vox in Rama audita est, ploratus et ululatus multus: Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt._
_Une voix fut entendue dans Rama, un pleurement et un grand hululement: Rachel pleurant ses fils, et elle ne voulut pas être consolée,--quia non sunt,--parce qu'ils ne sont pas._
_J'ai vu_, dit Jean,
_En ces jours-là: J'ai vu sur la montagne de Sion l'Agneau debout, et avec lui cent quarante-quatre mille qui avaient son nom, et le nom de son Père écrit sur le front. Et j'entendis une voix du ciel, comme une voix de beaucoup d'eaux, et comme la voix d'un grand tonnerre: et une voix, que j'entendis, comme de citharaèdes citharizant sur leurs cithares._
_Et ils chantaient_
_quasi canticum novum,_
_comme un cantique nouveau devant le siège,_
_et devant les quatre animaux, et les vieillards:_
_et nemo poterat dicere canticum,_
_et personne ne pouvait dire ce cantique,_
_nisi illa centum quadraginta quatuor millia,_
_sinon ces cent quarante-quatre mille,_
_qui empti sunt de terra._
_qui furent enlevés,_
_qui ont été enlevés de la terre._
Tu entends bien, mon enfant, _qui empti sunt de terra, qui ont été enlevés de la terre_. Tout le monde est enlevé de la terre, à son jour, à son heure. Mais tout le monde est enlevé de la terre trop tard, quand déjà la terre a pris sur lui. Tout le monde est enlevé de la terre quand il est déjà terreux. Quand sa mémoire est terreuse et quand son âme est terreuse. Quand la terre s'est collée à lui et quand elle a laissé sur lui Une ineffaçable marque. Mais eux, eux seuls, _empti sunt de terra_, littéralement _ils furent enlevés de la terre_ Avant qu'ils fussent aucunement entrés en terre. Avant que cette terre leur eût donné, leur ait laissé La moindre marque terreuse. _Empti sunt de terra_. La terre ne les prit point, ne les eut point. La terre n'eut point commandement sur eux. Ne les nourrit point. N'imprima point sur eux cette empreinte. Cette marque indélébile. _Ils furent enlevés de la terre_, c'est-à-dire de cette ingratitude terreuse, Et de cette amertume terrienne et de ce vieillissement terrien. _Ils furent enlevés de la terre_, non pas y ayant été, comme nous, comme tout le monde. Mais _ils furent enlevés de la terre_, c'est-à-dire d'y être même. D'y être et éternellement d'y avoir été. Sera-t-il dit, dit Dieu, que toutes les grandeurs de la terre et le sang même des martyrs Ne vaudront pas de n'avoir pas été de la terre. De n'avoir pas ce goût terreux. D'avoir été _enlevé_ au commencement, A l'origine, au point d'origine de cette vie terrestre. De n'avoir pas ce pli et ce goût d'une ingratitude. D'une amertume. Terreuse.
_Beati ac sancti._ Heureux et saints ces saints Innocents. _Ceux-ci_, dit Jean,
_Ceux-ci suivent l'Agneau partout où il ira._
_Hi sequuntur Agnum quocumque ierit._
_Hi empti sunt._ Encore. _Empti sunt. Furent enlevés_
_Hi empti sunt ex hominibus._
_Ceux-ci furent enlevés des hommes, (D'entre les hommes, de parmi les hommes),_
_primitiae Deo, et Agno:_
_prémices à Dieu, et à l'Agneau:_
_et in ore eorum non est inventum mendacium:_
_et dans leur bouche, et sur leur lèvre ne fut point trouvé le mensonge:_
(Le mensonge d'homme, le mensonge adulte, le mensonge terrestre. Le mensonge terrien. Le mensonge terreux).
_sine macula enim sunt ante thronum Dei._
_sans tache ils sont en effet devant le trône de Dieu._
Tel est, dit Dieu, ce secret de tendresse et de grâce Qui est dans l'enfance même, au point d'origine de l'enfant. Telle est cette innocence, cette blancheur, cet incommencement. Tel est ce secret, cette faveur de ma grâce, (Cette justice injustifiable), Qu'il y a ceux qui ont trempé dans la terre et ceux qui n'ont pas trempé dans la terre. Ceux qui sont marqués, tachés, éclaboussés de la terre et ceux qui ne sont pas éclaboussés de la terre. Et qu'il n'y en a que pour ceux qui n'ont pas trempé dans la terre et qui ne sont pas éclaboussés de la terre. Ce sont eux, dit l'Apôtre, qui sur le mont de Sion entourent l'Agneau debout. Ils sont cent quarante-quatre mille et ce sont eux qui ont Mon nom et le nom de mon Fils écrit sur le front. Et l'apôtre entendit une voix du ciel Comme une voix de beaucoup d'eaux. Et comme la voix d'un grand tonnerre. Et comme la voix de joueurs de cithare jouant de la cithare sur leur cithare. Et attention ils ne chantaient pas seulement un cantique. Mais ils chantaient comme un cantique _nouveau_ devant le siège. Et devant les quatre animaux, et les vieillards: C'est un cantique _nouveau_ pour marquer Cette éternelle nouveauté qu'il y a dans l'enfance. Et qui est le grand secret de ma grâce. Cette renaissante, cette perpétuellement renaissante, cette éternellement renaissante nouveauté. Et ce cantique nouveau vient de cette nouveauté même. Il en sort. Il en naît. Or tel est leur privilège. Et il n'y en a point de plus grand: _Personne_, (c'est-à-dire les plus grands saints et les martyrs mêmes, Des siècles et des vies d'épreuves et de sainteté, D'exercices, de prières, De travail, De sang, de larmes;
_Nemo, personne_, c'est-à-dire pas même François mon serviteur et pas même saint Louis mon serviteur;
_Nemo, personne_, c'est-à-dire pas même les quatre témoins, les quatre rapporteurs; Matthieu, et Marc, et Luc, et Jean; et le jeune homme, et le lion, et le taureau, et l'aigle;
_Nemo, personne_, c'est-à-dire pas même Pierre le Fondateur;
Et pas même ceux qui trouvèrent la mort combattant pour la délivrance du Saint-Sépulcre;
_Nemo poterat dicere canticum_, personne ne pouvait dire ce cantique. (Tel est leur exorbitant privilège et la grande faveur injuste De ma grâce éternellement juste).
_nisi illa centum quadraginta quatuor millia, qui empti sunt de terra._
_si ce n'est ces cent quarante-quatre mille, qui furent enlevés de la terre._
_Christianus sum, je suis chrétien_, ce cri du témoignage, Proféré dans les supplices les plus affreux, Crié à la face du ciel, Crié doucement à la face des bourreaux, Ce cri du témoignage, de ce témoignage que nous nommons le martyre, Proféré sur un tel théâtre et dans une telle, dans une si dure condition, Aux plus grands martyrs n'a point ouvert ce singulier, cet éminent privilège. Ce privilège exorbitant, cet unique privilège. Injuste. Juste. Purement gracieux. Proprement gracieux. Et voici. Voici que ces cent quarante-quatre mille innocents. Voici que ces cent quarante-quatre mille enfants N'ont eu qu'à naître, et rien de plus. Tels sont les mystères, tels sont les secrets. Tels sont les jeux, telles sont les inégalités de ma grâce. Et le secret apparentement, la secrète accointance De ma grâce avec la tendresse et le lait. Tant d'autres. Tant d'autres ont témoigné sous la serre et le bec Et sous l'onglet Sous la dent des lions et sous la lanière et sous la tenaille ardente (Car il y en a eu de toutes sortes) Et sous les huées des nations et sous la ruée du peuple et sous la clameur du peuple. Et sous l'interrogatoire du préteur.
Et à tous ces témoins et à tous ces martyrs. Tant d'autres.
Tant d'autres sont morts sur des routes perdues dans des plaines perdues marchant à la délivrance du Saint-Sépulcre. Les reins brisés, gisant par terre, crevant de fatigue. Crevant de faim, crevant de soif, crevant de sable. Les côtes rompues, couchés par terre, à dix-huit cents lieues de leur château. Mourant de leurs blessures. Vidés de leur sang comme des outres percées. (De leur sang qui coulait sur le sable, et que le sable buvait, et qui se perdait dans le sable, Pour jusqu'à la résurrection des corps). Tant d'autres. Tant d'autres sont partis, tant d'autres sont morts. Crevés de bataille, crevés de misère, crevés de lèpre. Et à tant d'autres.
(Et ils étaient partis pour la délivrance du Saint-Sépulcre. Et ils ne trouvèrent Que le royaume de Dieu et la vie éternelle).
A tant d'autres. A tous ces autres témoins, à tous ces autres martyrs il ne fut pas donné. Éternellement il n'est pas donné de chanter ce cantique _nouveau_. Tel est mon ordre, tel est le secret de ma hiérarchie. Une vie entière d'exercice et de prière. Une vie d'épreuve, une vie d'humilité n'y suffit pas. Une vie de mérite, une vie de vertu n'y sert de rien. Une vie de sang, une vie de larmes, une vie même de grâce n'y est pour rien. Car ce qu'il y faut précisément c'est une vie qui ne soit pas entière. Qui soit même exactement tout le contraire d'être entière. Qui soit le moins vécue, qui soit à peine commencée. Qui soit le moins commencée possible. _Et nemo poterat dicere canticum._ Or ces cent quarante-quatre mille Qui seuls pouvaient chanter ce cantique nouveau, qu'est-ce qu'ils avaient fait? Admirez ici l'ordre de ma grâce. Ils avaient fait ceci Qu'ils étaient venus au monde. Un point, c'est tout. Ou si vous préférez, Ils avaient fait ceci qu'ils étaient des petits nouveau-nés. C'étaient des espèces de petits nourrissons juifs. Des garçons et des filles. Leurs mères disaient comme dans tous les pays du monde: _C'est le mien qui est le plus beau._ Eux, ça leur était bien égal, d'être beaux. Pourvu qu'ils dorment et qu'ils tettent. Quand ils avaient sommeil, Quand ils avaient envie de dormir ils dormaient; Quand ils avaient faim et soif (ensemble) Quand ils avaient envie de téter, ils tétaient; Quand ils avaient envie de crier ils criaient: C'étaient leurs plus grandes occupations. C'est ainsi qu'ils trouvèrent Non seulement le royaume de Dieu et la vie éternelle. Mais seuls d'y porter écrit sur le front mon nom et le nom de mon Fils. Et seuls d'y chanter ce cantique nouveau.