Odes d'Anacréon Traduction littérale et rythmique
Chapter 1
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Odes d'Anacréon
_ÉDITION D'AMATEUR sur papier de Hollande à deux cents exemplaires numérotés[1]._
No 6
[Note 1: _Les exemplaires de passe sont numérotés 200 a, 200 b, 200 c, etc._
_Cet ouvrage, vu son caractère classique, pourra être réimprimé ultérieurement sur papier ordinaire._]
Odes d'Anacréon
_Traduction littérale et rythmique_
PAR
ALEXANDRE MACHARD
PARIS
ISIDORE LISEUX, ÉDITEUR
Rue Bonaparte, no 25
1884
AVERTISSEMENT
Dussions-nous scandaliser les admirateurs de M. Patin (il en a, paraît-il), nous proclamerons très haut cette vérité stupéfiante, paradoxe d'aujourd'hui, qui triomphera demain:
«_Les Poètes anciens n'ont pas encore été traduits._»
De leurs poèmes on nous a tout rendu; tout, excepté ce quelque chose de fugitif et d'ailé, de difficilement saisissable: le rythme, c'est-à-dire l'âme même des vers.
C'est que les traducteurs n'ont pas voulu s'obliger, comme nous, à rendre _un vers par_ _une ligne_. Ils n'ont pas craint de noyer dans un flot de prose continue et monotone les vers les plus opposés par le sens, les plus nettement distingués par l'intention du poète. Dès lors, que deviennent, dans ce furieux débordement de prose, les repos, les suspensions? Que deviennent les enjambements si familiers aux Grecs, et que les Romantiques n'ont pas inventés; tout ce qui donne enfin au vers son coloris, son mouvement et comme une vie personnelle? Il n'y paraît plus, et la prose de nos traducteurs n'est qu'un Hébrus glacé qui roule les membres épars des Orphées déchirés.
Ainsi M. Patin, le Perrot d'Ablancourt de ce siècle, s'est évertué sur Horace: sa traduction n'est qu'une belle infidélité de plus, si jamais une infidélité put être belle.
Eh bien! nous proscrivons impitoyablement ce système. Nous lui opposons hardiment notre méthode: _rendre un vers par une ligne_, aussi concise, aussi serrée que lui, fidèle comme un miroir, exacte comme un décalque.
Et cette reproduction quasi photographique, nous ne l'obtenons pas sans peine, croyez-le bien. Il y faut apporter la plus scrupuleuse attention, et comme une religieuse dévotion à son modèle. Pour triompher du texte, il faut docilement s'assujettir à lui, en suivre les inflexions et les méandres, observer les virgules, respecter les lignes du vers, les enjamber avec un mot placé en rejet: servitude heureuse, qui assure la victoire du traducteur. Notre méthode est surtout faite de conscience.
Déjà nous l'avons éprouvée sur les _Juvenilia_ de Théodore de Bèze: nous n'avons pas eu lieu de nous en repentir. Notre éditeur, tout dévoué à la cause de la traduction littérale et rythmique des poètes, a donné, dans ce système, plusieurs chants du _Roland furieux_. Son ambition et la nôtre serait de traduire ainsi Homère, Pindare, Aristophane, Lucrèce, Virgile, Horace et tous les grands dieux de l'Olympe Grec et Latin.
Nous n'emporterons pas certainement l'approbation, encore moins les prix de l'Académie; mais il nous reste le plaisir d'être des initiateurs et d'ouvrir une voie nouvelle. Et si quelqu'un goûte notre méthode, qu'il la suive et qu'il en use, pour verser en Français un de ces vastes et grands poèmes antiques qui restent encore à traduire, après tant de traducteurs!
Pour cette fois et pour éprouver à nouveau la sûreté, la certitude de notre méthode, nous avons choisi cette parure étincelante de soixante perles fines qui s'appellent les _Odes d'Anacréon_.
Nous avons voulu donner une juste idée de ce style taillé à facettes par un bijoutier curieux et subtil, et surtout laisser au lecteur l'impression, _la sensation_ qu'il lit des vers.
Aussi avons-nous poussé l'exactitude photographique jusqu'à conserver aux mots l'ordre qu'ils ont dans l'original. Nous avons défendu au vers d'empiéter sur le suivant, et les inversions primitives ont été reproduites, à l'exemple des poètes de la Pléiade.
Nous n'avons pas voulu traduire en vers; mais ce n'est pas notre faute, si la ligne de prose Française, strictement nécessaire à rendre le minuscule vers Grec, nous a donné souvent un vers Français de six ou sept pieds.
D'ailleurs notre prose est rythmée; elle a sa cadence intime comme les vers, et cela devait être. Car l'ode d'Anacréon est une chanson de Béranger, au rythme agile, qui court et danse, comme les jeunes filles du festin Grec, «sur des pieds rapides et délicats.»
A. M.
Odes d'Anacréon
I
LA CITHARE
Je veux chanter les Atrides, Je veux chanter Cadmus: Mais ma lyre dans ses cordes N'a qu'un chant: celui de l'Amour. Naguère j'ai changé de cordes, Changé toute ma lyre: Et moi aussi, je chantais les travaux D'Hercule; mais, ma lyre Répondait par des chants d'amour. Adieu donc désormais, Héros, puisque ma lyre Ne chante que les Érôs.
II
LES FEMMES
Nature donna des cornes aux taureaux, Des sabots aux chevaux, Des pieds agiles aux lièvres, Aux lions une gueule énorme, Aux poissons des nageoires, Aux oiseaux des ailes, Aux hommes du coeur; Elle n'avait plus rien pour les femmes. Aussi que leur donna-t-elle?--La Beauté, Plus forte que tous les boucliers, Plus forte que toutes les lances; Elle triomphe et du fer Et du feu, la femme belle.
III
L'AMOUR MOUILLÉ
Naguère, au milieu de la nuit, Quand l'Ourse déjà tourne Près de la main du Bouvier, Et que les races mortelles Dorment, domptées par le travail; Érôs, survenant soudain, Frappait aux verrous de ma porte. «Qui heurte à ma porte?» criai-je; «Vous mettez en fuite mes songes.» Mais Érôs:--«Ouvre», dit-il, «Je suis un enfant: ne crains pas. Je suis mouillé, et dans la nuit Sans lune je suis égaré.»
A ces mots, j'eus pitié. Ma lampe aussitôt rallumée, J'ouvris et je vis en effet Un enfant qui portait un arc, Des ailes, avec un carquois. Près du feu je l'assieds, Dans mes mains je réchauffe Les siennes, et de sa chevelure J'exprime l'humidité. Mais, à peine réchauffé: «Çà,» dit-il; «essayons Cet arc, et voyons à quel point Est endommagée sa corde mouillée.»
Il le bande, et me frappe En plein coeur, comme un taon. Puis, avec une gambade et des éclats de rire: «Mon hôte,» dit-il, «adieu; Mon arc n'a pas souffert: C'est ton coeur qui souffrira.»
IV
SUR LUI-MÊME
Sur un lit de myrtes tendres, D'herbes fleuries de lotos Répandu, je veux boire. Qu'Érôs, avec un lien de papyrus Relevant à son cou la tunique, M'apporte du vin pur. Car, comme la roue du char, Notre vie court emportée: Nous reposerons, légère Cendre, et fantôme sans os. A quoi bon parfumer la tombe Et verser à la terre de vaines libations? Mais plutôt, pendant que je vis, Parfume-moi; couvre ma tête De roses; appelle l'hétaïre. Amour, avant de m'en aller Danser dans les Enfers, Je prétends dissiper mes soucis.
V
LA ROSE
Amis, mêlons au vin La rose des Amours: Attachant à nos tempes La rose aux belles feuilles, Buvons, avec le sourire de la volupté. Rose, ô reine des fleurs, Rose, amour du Printemps, Et charme des Dieux mêmes; Rose, dont le fils de Cythérée Fait une couronne à ses beaux cheveux, Pour danser avec les Grâces; Ceins ma tête et, lyre en main, Auprès de tes autels, Bacchus, Avec une fille au sein opulent, De couronnes de roses Enguirlandé, j'irai danser.
VI
LE CHANT DU KOMOS
Mariant à nos fronts Des couronnes de roses, Nous buvons avec le sourire de la volupté. Aux sons de la lyre une jeune fille, Portant des thyrses qui frémissent Dans leurs tresses de lierre, Agite ses pieds délicats. Ce pendant un garçon aux cheveux ondoyants, Par les trous qui doucement soupirent, Sur les flûtes s'amuse A verser des sons harmonieux. Érôs aux cheveux d'or, Avec le beau Bacchus, La belle Cythérée, Tout joyeux poursuit le festin Chéri des vieillards.
VII
L'AMOUR COUREUR
Avec une branche d'hyacinthe Érôs me frappant durement au visage, M'ordonna de courir avec lui. Et par les torrents rapides, Par les taillis, par les ravins, Je courus: la chaleur m'accablait, Mon âme à mes lèvres montait; Un peu plus, et j'étais mort, Quand Érôs, ventilant mon front De ses douces ailes, me dit: «Tu ne sais pas aimer.»
VIII
LE RÊVE
Dans la nuit reposant Sur des tapis de pourpre, Égayé par Bacchus, Je me voyais sur la pointe des pieds Courant agilement Et folâtrant avec des jeunes filles; Puis, raillé par de jeunes hommes Plus vermeils que Bacchus, Qui me lançaient des paroles mordantes A propos de ces belles. Je voulus les baiser: Tous alors me quittèrent; Et, resté seul, infortuné, Je ne songeai qu'à me rendormir.
IX
LA COLOMBE
«Aimable Colombe, D'où viens-tu en volant? Où pris-tu ces parfums Que, dans les airs où tu cours, Tu exhales et tu répands? Qui es-tu? quel soin t'occupe?»
-«Anacréon m'envoie Vers son amant Bathylle, De tous les coeurs aujourd'hui Le souverain et le prince. Cythérée m'a vendue Pour une odelette; C'est moi qu'Anacréon emploie Pour ses grands messages, Et tu vois quelles lettres Je porte pour lui. Il dit qu'aussitôt revenue, Il me rendra la liberté: «Et moi, même affranchie, Je veux rester près de lui, son esclave. Qui m'oblige à voltiger Par les monts et par les champs Et, sur les arbres perchée, Manger quelques graines rustiques? A présent je mange du pain: Je n'ai qu'à le prendre des mains D'Anacréon lui-même; Il me donne à boire Du vin qu'il s'est versé. Quand j'ai bu, je sautille Et de mes ailes j'ombrage Mon maître; Jusque sur sa lyre Posée je m'endors.
«Tu sais tout: adieu. Tu m'as rendue plus bavarde, Étranger, qu'une corneille.»
X
L'AMOUR DE CIRE
Un adolescent vendait Un Amour de cire. Je vais à lui: «Combien veux-tu,» lui dis-je, «Que je te donne de ta figurine?» Il me répond dans son patois Dorique: --«Prends-le pour ce que tu veux. Mais pour t'apprendre à le connaître, Je ne suis pas faiseur de figures de cire; Mais je ne veux plus vivre avec Un Amour capable de tout faire. --Eh bien! donne, donne-moi donc Pour une drachme ce charmant coucheur.»
Et toi, Amour, sur-le-champ Enflamme-moi; sinon, Je t'enverrai te fondre dans les flammes.
XI
LE GAI VIEILLARD
Les Femmes me disent: «Anacréon, tu vieillis. Prends ce miroir, et regarde: Tu n'as plus de cheveux, Ton front est dégarni.» Pour moi, si j'ai des cheveux Encore, ou si n'en ai plus, Je ne sais: mais je sais bien Qu'un vieillard doit d'autant plus Se donner de l'agrément, Qu'il est plus voisin de la Parque.
XII
A UN MERLE
Que veux-tu que je fasse, Dis, merle bavard? Tes légères ailes, veux-tu Que je les prenne et je les coupe? Aimes-tu mieux que de ton bec, Comme fit le fameux Térée, Je moissonne la langue? Pourquoi de mes rêves charmants Par ton chant matinal Avoir fait fuir Bathylle?
XIII
FUREUR DE L'AMANT
On dit qu'épris de la belle Cybèle Athys, ce mâle mutilé, Fut saisi d'un furieux délire Qui lui faisait pousser des cris sur les montagnes. Et ceux qui, sur les collines de Claros, De Phébus porte-lauriers Boivent l'onde inspiratrice, Hurlent, prophètes furieux. Mais moi, c'est rassasié de vin Et de parfums Et de l'amour de ma maîtresse, Que je veux, oui, je veux délirer.
XIV
L'AMOUR DOMPTEUR
Je veux, je veux aimer. Amour me conseillait d'aimer: Mais moi, esprit inconsidéré, Je n'étais pas persuadé. Soudain, prenant son arc Et son carquois d'or, Il me provoque au combat. Alors, j'endosse La cuirasse, comme Achille; Je prends des javelots avec un bouclier, Et vais lutter avec l'Amour. Il lance ses traits: je fuis, Et, dès qu'il n'a plus de flèches, Il trépigne, et c'est lui-même Qui se lance au lieu de trait. Alors mon coeur se fondit, Les forces m'abandonnèrent. En vain je porte un bouclier: Que sert de combattre au dehors, Quand l'ennemi est dans la place?
XV
VIVRE SANS ENVIE
Je n'ai cure de Gygès, Le prince de Sardes; L'ambition n'est pas mon fait, Et je n'envie pas les rois. Mon souci, c'est d'arroser Ma barbe de parfums; Mon souci, c'est d'enguirlander Ma tête de roses. Aujourd'hui fait mon souci: Qui connaît le lendemain? Aussi, par ce temps serein, Bois et joue Et fête Lyæus, Avant qu'un mal ne vienne Te dire: «Il ne faut plus boire.»
XVI
LE POÈTE VAINCU
Tu chantes la guerre de Thèbes, Les cris des combattants Troyens: Moi, je chante mes défaites. Qui m'a perdu?--Ce n'est pas le cavalier, Ni le fantassin, ni le matelot: C'est un étrange soldat, Qui fait feu par les yeux.
XVII
LA COUPE D'ARGENT
Travaille l'argent au ciseau, O Vulcain, pour me faire, Non pas une armure (Je n'aime pas les combats), Mais une coupe creuse, Aussi profonde que possible. Ne va pas graver dessus Les Astres ni le Chariot, Ni le sombre Orion: Qu'ai-je à faire des Pléiades Ou de l'étoile du Bouvier? Mais fais-moi verdir les vignes sur ses flancs, Et les raisins briller Et les Ménades vendanger. N'oublie pas d'y dresser un pressoir, Où fouleront les grappes, Avec le beau Bacchus dans l'or incrustés, Érôs et Bathylle.
XVIII
MÊME SUJET
Habile artiste, cisèle Une belle coupe où le printemps brille. Qu'elle offre d'abord à mes yeux La saison des charmantes roses. Puis, étends l'argent sous le marteau, Pour que j'aime à y boire. Ne va pas y graver quelque étrange Cérémonie des Initiations; Pas d'odieuse histoire: Mais plutôt le fils de Zeus, Bacchus Evius, Et l'initiatrice des Amours, Cypris, Applaudissant aux hyménées. Grave aussi les Amours sans armes Et le sourire des Grâces. A l'ombre d'une vigne au feuillage épais, Aux raisins superbes, aux pampres touffus, Place un groupe de beaux garçons; Et que Phébus y joue aussi.
XIX
IL FAUT BOIRE
La terre brune boit, Et les arbres la boivent, Et la mer boit les airs, Et le soleil la mer, Et la lune le soleil lui-même: Pourquoi donc, compagnons, Me défendre de boire?
XX
A UNE JEUNE FILLE
Jadis la fille de Tantale Se durcit en rocher sur les monts de Phrygie; Jadis la fille de Pandion, changée en hirondelle, Eut des ailes d'oiseau. Pour moi, que ne suis-je ton miroir! Tes yeux me fixeraient sans cesse; Ta tunique! Tu me porterais toujours; L'eau de ton bain! Je laverais ta blanche peau; Une essence! Je te parfumerais, ô femme; Et la ceinture de tes seins, Et la perle qui brille à ton cou, Et la sandale qui te chausse! Au moins tu me presserais de tes pieds!
XXI
LA SOIF
Donnez-moi, donnez, ô femmes, Du vin à boire d'un seul trait. La soif me brûle, et vous me délaissez: J'ai lieu de gémir. Et puis encore, donnez-moi de ces fleurs: Mon front brûle à la surface Les couronnes, dont je l'ai couvert. Mais, de la chaleur des Amours, O mon âme, qui te garantira?
XXII
BATHYLLE
A l'ombre de Bathylle J'irai m'asseoir: ah! le bel arbre! Il balance un feuillage superbe Sur une tige mince; A ses côtés coule, doux stimulant, La source vive de la Persuasion. A cette vue, qui voudrait négliger Un pareil endroit de déduit?
XXIII
L'AMOUR DE L'OR
Si l'abondance de l'or Donnait de la vie aux mortels, Je me résignerais à épargner, Afin que la Mort survenant A prix d'or voulût s'éloigner. Mais puisqu'il n'est pas permis aux mortels D'acheter de la vie, Pourquoi gémir en vain? Pourquoi me lamenter? Puisque ma mort est décrétée, A quoi l'or me sert-il? Ah! que j'aie le bonheur de boire! Et, tout en buvant du vin délicieux En compagnie de mes amis, Puissé-je en un lit délicat Accomplir l'oeuvre de Vénus!
XXIV
RÉSOLUTION
Puisque je suis né mortel Pour parcourir la route de la vie, Je sais le temps que j'ai passé, Sans connaître le temps qu'il me reste à courir. Laissez-moi, soucis: Je n'ai pas affaire à vous. Avant qu'arrive ma fin, Je veux jouer, rire et danser Avec le beau Bacchus.
XXV
SON AMOUR POUR LE VIN
Dès que je bois du vin, Mes soucis s'assoupissent. A quoi bon soupirs, Peines et chagrins? Je devrai mourir, même à contre-coeur: Pourquoi méconnaître la véritable vie? Buvons donc le bon vin, Le vin du beau Bacchus. Dans le temps même où nous buvons, Nos soucis s'assoupissent.
XXVI
MÊME SUJET
Quand Bacchus s'est emparé de moi, Tous mes soucis s'endorment. Croyant posséder tout l'or de Crésus, Je veux chanter superbement. Couronné de lierre je repose, Et mon mépris foule aux pieds l'univers. Armez-vous: moi je bois. Une coupe, enfant! Être étendu sur un lit, ivre, Vaut mieux qu'être étendu mort.
XXVII
DIONYSOS
C'est le fils de Zeus, Bacchus, Qui bannit les chagrins et qui délie les langues. Quand se répand dans mes esprits Ce dieu qui verse le vin, Il m'apprend à danser. Pourtant, j'ai d'autres plaisirs, Moi, poète, épris des ivresses: Avec les instruments bruyants, avec les chants Me plaît aussi Vénus; Et je veux danser encore.
XXVIII
PORTRAIT DE SA MAITRESSE
Allons, excellent peintre, O le meilleur des peintres, Roi de l'art qui fleurit à Rhodes, Fais-moi, d'après mes dires, Le portrait de ma maîtresse absente. Donne-lui d'abord des cheveux Ondoyants et noirs; Et, si la cire le permet, Qu'ils exhalent des parfums. Peins de face entièrement Sous une chevelure éclatante Son front d'ivoire. Quant à ses sourcils, ne va pas Les séparer, ni les confondre: Qu'ils se rejoignent, comme chez ma maîtresse, Imperceptiblement, Et que les cils, autour des paupières, soient noirs. Pour être vrai, mets du feu Dans ses yeux; qu'ils soient à la fois Brillants comme ceux d'Athènè, Humides comme ceux de Cythérée. Fais le nez et les joues De roses et de lait. Que sa lèvre, la lèvre de la Persuasion, Appelle le baiser. Sur son menton délicat, Autour d'un cou de marbre blanc, Fais voltiger toutes les grâces. Enfin, habille-la D'une robe purpurine; Et qu'il paraisse un peu De sa chair, pour faire juger du corps. Finis: je la vois. C'est bien elle! O portrait véridique, tu vas parler.
XXIX
PORTRAIT DE BATHYLLE
Peins-moi mon amant Bathylle, D'après mes renseignements. Fais-lui des cheveux luisants, Noirs en masse Et blonds aux extrémités. De ces cheveux indisciplinés Rassemblant les boucles en désordre, Laisse-les tomber à leur gré. Que son front vermeil, frais comme rosée, Se couronne d'un sourcil Plus foncé que la peau des serpents. Que ses yeux noirs soient terribles, Mais tempérés par la douceur, Ayant quelque chose d'Arès Et de la belle Cythérée, En sorte que l'on craigne à la fois Et qu'on se rattrape encore à quelque espoir. Sur sa joue de rose Mets le duvet du fruit mûr. Si tu peux y jeter la rougeur De la pudeur, n'y manque pas. Et sa bouche? Je ne sais Comment tu t'y prendras pour la peindre Vermeille et siège de la Persuasion? Pour tout dire en un mot, Que son silence parle. Après son visage, Que son cou d'ivoire Surpasse celui d'Adonis. Fais-lui la poitrine Et les mains d'Hermès, Les cuisses de Pollux, Le ventre de Dionysos. Au-dessus de ses cuisses brillantes, De ses cuisses brûlantes, Place sans voiles un organe Qui déjà désire Vénus. L'art jaloux que tu exerces Te défend de montrer Son dos: c'est ce qu'il a de mieux. T'apprendrai-je les contours de ses pieds? Demande le prix que tu voudras. Prends cet Apollon Et fais-en Bathylle; Et, si jamais tu vas à Samos, De Bathylle tu feras Apollon.
XXX
L'AMOUR ENCHAINÉ PAR LES MUSES
Les Muses ont lié L'Amour avec des guirlandes, Et l'ont donné en garde à la Beauté. Et maintenant la Cythérée Le cherche, portant la rançon, Pour délivrer Amour. Quand même on le délivrerait, Loin de s'en aller, il voudra rester: Il chérit trop son esclavage.
XXXI
FUREUR BACHIQUE
Laissez-moi boire à la santé des Dieux, Boire sans fermer la bouche. Je veux, je veux délirer. Ils devinrent furieux, Alcméon Et Orestès aux pieds blancs, Après avoir tué leur mère; Mais moi, qui n'ai tué personne, C'est en buvant le vin de pourpre Que je veux, je veux délirer. Jadis Hercule en fureur Agitait le carquois terrible Et l'arc d'Iphitos. Jadis Ajax en sa fureur Brandissait avec son bouclier L'épée d'Hector. Et moi, c'est la coupe en main. La couronne sur la tête, Que je veux, oui, je veux délirer.
XXXII
SES AMOURS
Si tu peux dénombrer Toutes les feuilles des arbres, Si tu sais compter Tous les flots de la mer, Du calcul de mes amours C'est toi seul que je charge. Pose d'abord Vingt amours d'Athènes, Puis quinze autres encore. Ensuite, de Corinthe, Mets-en des légions: Cette ville de l'Achaïe A les plus belles femmes. Puis, de Lesbos, D'Ionie même, De Carie et de Rhodes, Pose deux mille amours. --Que dis-tu?--Écris toujours. Je n'ai rien dit encore des amours De la Syrie, ni de Canope, Ni de la contrée souveraine, La Crète, avec ses villes Où l'Amour célèbre ses mystères. Voudrais-tu que je te dénombre, Au delà de Gadès, De la Bactriane et des Indes, Tous les amours de mon coeur?
XXXIII
A UNE HIRONDELLE
Hirondelle chérie, Qui reviens tous les ans, En été tu construis ton nid, Et l'hiver tu disparais Volant vers le Nil ou Memphis. En tout temps l'Amour construit Son nid dans mon coeur. Ce désir a des ailes, Cet autre est encore dans la coque, Ce troisième est éclos à moitié. Et toujours se fait entendre Le cri des petits perçant la coquille. Les plus jeunes enfants d'Érôs Sont nourris par les aînés Et bientôt, devenus grands, En font d'autres à leur tour. A ce mal, quel remède? Car, je n'ai pas la force de bannir Tant d'Amours de mon coeur!
XXXIV
A UNE JEUNE FILLE
Ne me fuis pas, pour avoir vu Ma chevelure blanche; Et, parce que tu possèdes La pleine fleur de la jeunesse, Ne va pas repousser mes caresses: Mais vois, dans une couronne, Comme fait bien la blancheur Des lys entrelacés aux roses.
XXXV
ZEUS TAUREAU
Ce taureau, mon enfant, Doit être Zeus lui-même. Il porte sur son dos Une jeune Sidonienne: Il traverse la vaste mer, Coupant le flot de ses sabots. Jamais autre taureau N'est sorti du troupeau, Pour nager sur la mer: Jamais autre, si ce n'est lui.
XXXVI
LA VIE LIBRE
Pourquoi m'enseigner les règles Et les arguments des rhéteurs? A quoi bon ces raisonnements, Qui ne servent de rien? Enseigne-moi plutôt à boire De Bacchus la boisson vermeille; Enseigne-moi plutôt à folâtrer Avec la blonde Vénus. Des cheveux blancs couronnent ma tête. Donne de l'eau, verse du vin: Enfant, endors ma raison. Dans peu je ne serai plus: tu m'enseveliras. Les morts n'ont plus de désirs.
XXXVII
LE PRINTEMPS
Voyez: quand le printemps paraît, Les Grâces font croître les roses. Voyez: le flot de la mer Vient mourir avec calme. Voyez comme le canard plonge, Voyez comme voyage la grue. Le soleil brille sans voiles, Les ombres des nuages sont mises en fuite, Les ouvrages des hommes resplendissent. La terre s'incline sous le poids de ses fruits, Le fruit de l'olivier saillit en dehors, La vigne de pampres se couronne. Sous la feuillée, à travers les branches, Le bouton montre sa fleur.
XXXVIII
RÉPONSE AUX REPROCHES QU'ON LUI FAISAIT DE SA VIEILLESSE
Tout vieux que je suis, Je bois plus que les jeunes, Et, s'il me faut danser, Pour sceptre j'ai mon outre: La férule ne sert à rien. Qui veut lutter avec moi, Approche et lutte. Enfant, apporte une coupe, Où tu mêleras les flots D'un vin doux comme miel. Oui, je suis vieux, je l'avoue: Mais, au milieu de vous, J'imiterai Silène en dansant.
XXXIX