Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Part 4

Chapter 42,902 wordsPublic domain

«Je crois qu’on doit chercher à mettre le plus de simplicité possible dans l’orthographe. Je sais qu’on a de la peine à abandonner la méthode qu’on a longtemps suivie et, comme le dit Horace:

....... quæ Imberbi didicere, senes perdenda fateri;

mais l’expérience me démontre que la simplicité dans l’orthographe est nécessaire. Je suis déjà avancé en âge. Après avoir fait une étude constante de la langue française, au moment de quitter la carrière typographique, je suis las de feuilleter sans cesse des dictionnaires qui se contredisent entre eux et se contredisent eux-mêmes. J’oserai le dire, bien qu’en hésitant encore: je voudrais qu’on écrivît le mot _philosophe_ non-seulement avec un _f_ à la dernière syllabe, comme le proposait de Wailly, mais je mettrais ce _f_ même à la première syllabe, comme font les Italiens et les Espagnols. Mais, dira-t-on, l’Académie française sera accusée d’ignorance. Ce ne sont point les érudits, au moins, qui l’en accuseront. Ils savent bien que ce _f_ est le DIGAMMA ÉOLIQUE dont faisaient usage non-seulement les Éoliens et les anciens Grecs, mais les inscriptions latines et les bons écrivains latins comme Catulle, Térence, etc.[32]

[32] Seulement cette lettre paraît avoir été chez les anciens le signe d’une aspiration, tandis que chez nous elle est douce et euphonique, et convient ainsi parfaitement à l’emploi qu’on lui destine.

«On a crié beaucoup la première fois qu’on a écrit le mot _phantôme_ avec un digamma éolique ou _f_. Alors les dictionnaires modernes ont commencé à insérer ce mot _fantôme_ à la lettre F, mais en renvoyant au mot _phantôme_ par un _ph_ pour la définition et les exemples; ensuite on a écrit le mot _fantôme_ avec la définition et les exemples à la lettre F, et on a seulement inscrit le mot _phantôme_ avec le _ph_ en renvoyant au mot _fantôme_ par un _f_; et maintenant on ne trouve plus le mot _phantôme_ par _ph_ dans le Dictionnaire de l’Académie.»

Voltaire dans sa correspondance écrivait _philosofe_ ou _filosofe_, _philosofie_ ou _filosophie_, et dans son _Dictionnaire philosophique_ faisait ranger à la lettre F l’article PHILOSOPHIE; on lit en tête de cet article:

«Écrivez _filosofie_ ou _philosophie_ comme il vous plaira[33].»

[33] C’est à la lettre F que Voltaire avait fait placer l’article PHILOSOPHE, sous ce titre: FILOSOFE ou PHILOSOPHE.

Les améliorations introduites dans la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie n’eurent plus un seul contradicteur, du moment qu’elles y furent admises. Il en sera de même de toutes celles que l’Académie croira devoir approuver. Sans rien violenter, elles auront l’avantage d’épargner du temps et de la fatigue d’esprit, de rapprocher du beau et du simple les formes de notre langue, d’en rendre l’étude plus facile, enfin de se conformer aux tendances marquées par l’Académie elle-même dans les éditions successives de son Dictionnaire, tendances qui sont celles de l’esprit humain et qui datent de loin, puisque, nous dit M. Villemain, «Auguste, homme de goût, écrivain précis, et de plus empereur, ce qui donne toujours une certaine influence, jugeait que l’orthographe devait être l’image fidèle de la prononciation: Orthographiam, id est formulam rationemque scribendi, a grammaticis institutam, non adeo custodiit; ac videtur eorum potius sequi opinionem, qui perinde scribendum, ac loquamur, existiment[34].»

[34] Suétone, _Vie d’Auguste_, LXXXVIII. Ce mot _Augustus_ est un exemple frappant de la tendance irrésistible à l’abréviation des mots par la prononciation, puis par l’écriture: _Auguste, aoust, août_, est prononcé _oût_, et Baïf, dans son système phonétique, recourt à la ligature grecque ȣ[‡], pour figurer notre son _ou_.

[‡] Ligature d'un omicron ο et d'un upsilon υ. On la retrouve à la p. 200.

I

ORTHOGRAPHE ÉTYMOLOGIQUE DE LA LETTRE χ.

_Mots de la langue française où la lettre_ χ _est figurée par_ C, K _ou_ QU, _et par_ CH.

| | par _ch_ Par _c, k_ ou | Par _ch_, quoique prononcé _k_: | prononcé à _qu_, l’_h_ | | la manière ayant disparu: | ╭----------------------------------╮ | française: | | acariâtre | achromatique* chrême | Achéron caméléon | anachorète* chrestomathie* | Achille caractère | anachronisme* chrétien | alchimiste Caron | antechrist Christ | anarchie carte | archaïsme* chromatique* | archée cartulaire | archange* chrôme* | archidiacre colère | archéologie chronique* | archiduc colérique | archéologue chronologie* | archimandrite colique | _archétype_** chronomètre* | archipel corde | _archiépiscopal_** chrysalide* | architecte cristal | archonte* chrysanthème | archives cristalliser | autochthone* chrysocale*[35] | archiviste cristallisation | bacchanale* cochléaria* | archivolte école | brachial* conchyliologie** | bachique estomac | catachrèse* drachme* | béchique estomaquer | catéchumène* ecchymose | bronchite exarque | chalcographie* écho* | cacochyme hérésiarque | Chaldée eucharistie* | catéchisme kilo | chaos* exarchat* | charité kilogramme | Charybde hypochondre* | charme kilomètre | _chélidoine_** ichneumon* | charte mécanique | Chersonèse ichthyologie* | chimère mélancolie | _chirographaire_** [lichen]** | chimie mélancolique | _chirographe_** lithochromie* | chimiste métempsycose | _chirologie_** malachite | chirurgie monacal | _chiromancie_** mnémotechnie* | chirurgien monarque | chlamyde* ochlocratie* | chyle monocorde | chlore* orchestre | chyme pancarte | chlorure* philotechnie* | exarchie pascal | chœur polytechnie* | machiner patriarcal | choléra-morbus* psychologie* | monarchie patriarcat | chorée* pyrotechnie* | pachyderme Plutarque | chorége* saccharin* | Psyché scolastique | choriambe* strychnine* | rachitisme scoliaste | choriste* synchronisme* | schène sépulcre | chorographe* synecdoche* | schisme sépulcral | chorus* technique* | schiste stomacal | | trochée

[35] Mot dont la formation est absurde; il eût fallu _chrysoïde_, χρύσου είδος, _ayant l’apparence de l’or_. Chrysocale qui veut dire _bel or_, est donc un mensonge; le vrai mot était _similor_, mais il indiquait trop bien la chose.

Ainsi, dans tous ces mots dérivés du grec, et qui pour la plupart sont de formation récente, on voit figurer à la première colonne: 1º ceux qui, écrits d’abord par _ch_, tels que _charactère, charte, chorde, mélancholie, méchanique_, etc., au nombre de 38, ont successivement perdu l’_h_ et s’écrivent _caractère, carte, corde, mélancolie, mécanique_, etc., avec le _c_ dur ou ses représentants alphabétiques.

2º Dans les colonnes du milieu sont rangés 72 mots écrits avec _ch_, dont le Dictionnaire indique, du moins pour la plupart, que ce _ch_ doit être prononcé _k_.

3º Dans la quatrième colonne, qui contient 36 mots, ce même signe binaire _ch_ se prononce pour tous _à la française_, CHE: _alchimie, architecte, archidiacre, charité_, etc.

J’ai donc marqué, à la seconde et troisième colonne, avec un * les mots qui devraient être écrits par un _c_, afin de les faire rentrer dans la _première_ série; ils sont au nombre de 51, et j’ai marqué de deux ** ceux qui pourraient rentrer dans la _troisième_ série en conservant le _ch_ et qui dès lors se prononceraient à la _française_: ils sont au nombre de neuf.

En effet, à côté des mots qui, à la _première_ colonne, ont perdu successivement le _ch_ pour être écrits par le simple _c_ dur: _caractère, carte, colique, colère, mécanique, mélancolie, patriarcal, scolastique, sépulcre_, et _exarque, monarque_, etc., on peut ranger sans inconvénient _acromatique, anacronisme, arcaïsme, catécumène, clore, clorure, crôme, cronologie[36], psycologie_, comme Victor Cousin voulut qu’on imprimât ce mot dans ses ouvrages, et non _psychologie_. Pourquoi écrire _exar_cat et _asiar_chat, lorsqu’on écrit _exarque_ et _patriarcat_?

[36] _Chronologie_ est souvent écrit et même imprimé sans _h_: _cronologie_, Voltaire écrit _catécumène_.

Et l’on peut ranger, sans le moindre inconvénient, à la _troisième_ colonne, _archétype, archiépiscopal, chélidoine, chirographaire, chirographe, chirologie, chiromancie, lichen_, puisqu’on écrit et prononce _alchimiste, archidiacre, archiduc, charité, catéchisme, chirurgie, chirurgien_.

Il ne resterait de difficulté que pour neuf mots, _antechrist, archéologue, archéologie, chœur, chrême, chrétien, ecchymose, malachite, orchestre_, auxquels on peut conserver le _ch_ en indiquant au Dictionnaire qu’il se prononce _k_.

Il est fâcheux que la prononciation du _c_ étant celle de l’_s_ devant _e_ et _i_, ne permette pas d’écrire _arcéologue, arcéologie, eccymose, malacite, orcestre_. Mais pourquoi ne pas prononcer ARCHÉ_ologie_ comme _mon_ARCHIE, ou bien écrire et prononcer ARQUÉ_ologue_, comme on écrit et prononce _mon_ARQUE, et ne pas s’en tenir à _synecdoque_ que l’Académie elle-même autorise? On pourrait aussi employer le _k_, d’un si grand usage chez nos anciens poëtes et si regretté par Ronsard. Théodore de Bèze l’indiquait, pour écrire _rekeil, rekeillir_, etc., au lieu de _recueil, recueillir_, et nous l’avons admis dans l’usage ordinaire pour _kilo, kilogramme, kilomètre, kyste, ankylose, enkysté, kyrielle_, mots également dérivés du grec où le χ et le κ sont représentés par _k_.

Le tableau des mots dérivés du grec où figure le χ montre combien, excepté neuf mots, la régularisation devient facile.

Quant aux noms propres, presque tous dérivés du grec, ils s’écrivent en général avec _ch_ et se prononcent _k_. Quelques-uns cependant se sont modifiés et ont perdu l’_h_, tels que _Caron, Plutarque, Andromaque, Télémaque_. On devrait donc écrire _Calkas_ on _Calcas_ et non _Calchas_. Mais, comme les noms propres ne figurent pas au Dictionnaire de l’Académie, il est inutile de s’en occuper ici.

Pour des mots scientifiques, tels que _cholédoque, cholédologie_, il importe fort peu, à qui sait le grec, qu’ils soient écrits d’une manière ou d’une autre. La science du grec ne saurait d’ailleurs être toujours un guide infaillible. Ainsi, de ce qu’on sait le grec, on croira devoir écrire _scholie_ et _scholiaste_; cependant l’Académie écrit _scolie_ et _scoliaste_, tandis que, par amour du grec, on aurait dû distinguer le «commentaire, σχολιόν», de la «chanson de table, σκόλιον», et pour se conformer à l’étymologie, écrire avec un _h_ le commentaire, _scholie_, et sans _h_ la chanson de table, _scolie_.

D’autres mots signifient même, pour qui sait le grec, précisément le contraire de ce qu’ils veulent exprimer; tels sont _oxygène, hydrogène_: c’était _oxygone, hydrogone_ qu’il fallait. On ne s’est trompé que du fils au père: au lieu de l’engendreur l’engendré.

Si le doute est permis, même à des hellénistes, quel ne doit pas être l’embarras des artisans, et du nombre immense de ceux qui ne savent ni le grec ni latin? En 1694, quand l’Académie composa son Dictionnaire, savoir lire et écrire était un privilége réservé à une classe restreinte de la société. Aujourd’hui c’est le droit et le devoir de tous[37].

[37] M. B. Jullien, dans son Traité des _Principales étymologies de la langue française_, après avoir cité un grand nombre de mots qui ne sont que des _barbarismes prétentieux_, insignifiants, et _inintelligibles pour les Grecs_, s’exprime ainsi: «C’est payer un peu cher la manie de puiser dans les langues savantes que d’en tirer des barbarismes pour aboutir à des contre-sens.» (P. 59-68.)

DE L’ESPRIT RUDE ET DE LA LETTRE _H_.

L’Académie semble vouloir renoncer à figurer dans l’orthographe l’esprit rude du ῥ grec, qui indique une aspiration étrangère à l’harmonie de notre langue, et qui ne se fait pas sentir. En effet, l’_h_, qui était censée représenter cet esprit rude, a disparu de _rapsode, rapsodie, rabdologie, rabdomancie, rétine, erpétologie, cataracte_ (qui serait selon l’étymologie, _catarrhacte_); pourquoi donc maintenir ce signe _h_ dans les mots _arrhes, myrrhe, rhagade, rhapontic, rhinocéros, rhomboïde, rhubarbe, rhume, rhumatisme, rhythme, squirrhe_? L’Académie écrit _eurythmie_ qu’elle aurait dû écrire _eurhythmie_ (avec les cinq consonnes), puisqu’elle écrit _rhythme_. Elle a supprimé la marque de l’esprit rude dans _olographe_, mais l’a conservée dans _holocauste_[38].

[38] On écrit _rose_ et _rosier_, contrairement à l’orthographe grecque, mais conformément à celle des Latins, qui cependant écrivent _Rhodos_, l’île de Rhodes. C’est donc à tort que de ῥόδον, _la rose_, nous avons formé _rhododendron, l’arbre-rose_ et _rhodium_, vu la couleur rose de ce métal; cette anomalie ferait croire cet arbuste et ce métal originaires de Rhodes.

Cette _h_, depuis longtemps abandonnée dans la seconde partie de _hémorragie, hémorroïdes_, et dans _squirre_, mais qui reparaît dans _catarrhe, diarrhée, gonorrhée_, formés comme _hémorroïdes_ sur le radical ῥέω, devrait disparaître aussi de _réteur, rétorique_, comme aussi de _rume_ et _rumatisme_, qu’on écrivait autrefois _reume_ et _reumatisme_ et plus anciennement _rume_, ainsi qu’on le voit figurer (_gallice_) en 1420, dans le Dictionnaire de Le Ver. Tous ces mots, malgré leurs significations diverses, découlent également de ῥέω[39].

[39] Dans les _Cahiers_ de l’Académie pour l’édition de 1694, on fait observer que les monts Riphées s’écrivent sans _h_ (_Riphées_ au lieu de _Rhiphées_).

L’Académie de Madrid, dans son désir de simplifier encore plus l’orthographe[*] a décidé, en 1859, que tous les mots commençant par _h_ se prononceraient sans aspiration, excepté un seul cas. Elle a cependant respecté l’emploi de cette lettre, en partie à cause de l’origine des mots et en partie pour éviter la confusion qui résulterait de la similitude des sons de mots se prononçant de même, soit ayant l’_h_, soit ne l’ayant pas. Nous ne saurions faire de même, puisque la versification se trouverait altérée si certaines lettres perdaient leur aspiration. Il est regrettable, toutefois, que, contrairement à l’étymologie, on écrive _hache, huile_ (on écrit _olive_ et _olivâtre_), _huis, huit, huître_, qui proviennent de _oscia, oleum, oliva, ostium, octo, ostreum_. On a eu raison de supprimer récemment l’_h_ dans _hermite_, puisque l’origine est _eremita_.

[*] _Prontuario de ortografía de la lengua castellana despuesto de real órden para el uso de las escuelas públicas, por la real Academia española._ Madrid, imprenta nacional, 1866.

Dans ce même Dictionnaire de Le Ver le mot _halitus_ est traduit en français par _aleine_.

Corneille écrit sans _h_ le mot _orizon_, où l’_h_ est muette, et même le mot _halte_, bien que l’Académie y indique l’_h_ comme aspirée.

Rien n’étonne: on fait _alte_, et toute la surprise N’obtient de ces grands cœurs qu’un moment de remise.

(_Poésies diverses_, 313 et 274.)

J’ai donc eu raison de dire que ces contradictions requièrent une solution, et que pour se prononcer en matière d’orthographe il ne suffit pas d’être érudit, car bien souvent les savants mêmes, par cela même qu’ils sont savants, hésitent et sont forcés de recourir au Dictionnaire pour se guider à travers ces bizarres anomalies.

DES LETTRES Θ ET Φ

REPRÉSENTÉES EN LATIN PAR _th_ ET _ph_.

Déjà Ronsard, mort en 1585, s’exprimait ainsi, dans la préface de son _Abrégé de l’art poétique_:

«Quant aux autres diphtongues (les lettres doubles _ch, ph, th_), je les ay laissées en leur vieille corruption, avecques insupportable entassement de lettres, signe de nostre ignorance et peu de jugement en ce qui est si manifeste et certain.» (_Voy._ l’Appendice B.)

Il est regrettable que l’Académie, dans la première édition de son Dictionnaire, en 1694, et plus tard, lorsque, en 1740, elle supprima en grande partie les traces de l’orthographe latine, n’ait pas complétement réalisé le vœu de Ronsard, et que par l’emploi des _th_ et des _ph_ elle ait introduit ou laissé subsister dans notre écriture «le faste pédantesque» qu’elle condamnait dans le poëte.

Malgré tout le respect que je dois aux Estienne, c’est surtout à eux qu’est due l’introduction des _ph, ch, th_ dans notre écriture, où la grande et juste autorité de leur savoir les a maintenus et longtemps perpétués. Cependant, sur certains points, Robert Estienne, dans son Dictionnaire français de 1540, s’est montré moins zélé partisan de l’étymologie que ses imitateurs: il écrit _caractere, escole_, il autorise _tesme, yver_ sans l’_h_; et sans _ph_ les mots _orfelin, flegme, fantastique, frenetique, faisan_.

Avant l’apparition du Dictionnaire de Robert Estienne, l’emploi de ces doubles lettres se rencontrait fort rarement dans les manuscrits, puisque parmi les quatre à cinq cents mots dont je donne la liste, et où figurent des _th_, des _ph_ et des _ch_, à peine une vingtaine de mots étaient ainsi écrits dans la langue française en l’an 1440. C’est ce que constate le grand Dictionnaire rédigé dans la première moitié du quinzième siècle par le prieur des Chartreux, Firmin Le Ver. Ce vaste répertoire, qui contient plus de trente-cinq mille mots, peut être comparé, en quelque sorte, au Dictionnaire de l’Académie, puisqu’il nous offre l’inventaire complet de notre langue de 1420 à 1440 (voir Appendice C). Mais, pour ne parler ici que de l’orthographe, on y voit combien l’écriture était alors celle qu’on aurait dû respecter, puisqu’on y est revenu après s’en être écarté. On y lit, ainsi écrits: _antecrist, caractere, cirographe, colere, saint crême, melencolie, sepulcre_;--_apoticaire, autentique, auteur, autorizier, pantere, diptongue_;--_blasfeme, filosophe, fisique, frenesie, frenetique, orfelin, spere_;--_cripte, cristal, himne, idropisie, iver, ivernal, martir, mistere, tiran_. Enfin, par l’écriture des mots _diptongue_ et _spere_, on voit combien est antipathique à notre langue l’emploi de trois consonnes. Ce qui n’est pas moins remarquable c’est que dans ce vaste répertoire un grand nombre de mots latins sont déjà en quelque sorte _francisés_ dans leur orthographe, et ont perdu les signes de la latinité classique. Ainsi on lit à leur ordre alphabétique:

Antitesis _et non_ antithesis Antrax _et non_ anthrax Antropofagi _et non_ anthropophagi, etc.

Enfin, quant au mot même qui fait le sujet de cet écrit, voici ce qu’on y lit: «_Ortographia_, bon _ortografiemens_; _Ortographus_, bon _ortografieur_; _Ortographo_, bien _ortografier_, bien espeler.»

Du Bellay et Ronsard ont écrit _ortographie_, le Dictionnaire de Nicot l’écrit de même, et je le vois ainsi figuré dans quelques grammaires modernes. En effet, la forme donnée au mot _orthographe_ fait dire à ce mot tout autre chose que le sens qui lui est affecté. _Géographie, uranographie, orographie, télégraphie, lithographie, typographie, orthodoxie_, sont des mots formés régulièrement du grec; _calligraphie_, c’est l’art de la belle écriture, et _calligraphe_, l’homme qui écrit bien; _orthodoxie_ est la conformité à l’opinion régulière, et _orthodoxe_, celui dont la foi est régulière; _orthogra_PHIE signifie donc l’art d’écrire correctement, et _orthographe_ désigne celui qui possède ou exerce cet art. Il est fâcheux que ce mot _orthographe_ soit à la fois un barbarisme et une difformité, d’autant que l’Académie, dès 1694, écrit _orthographier_, au lieu d’_ortographer_, comme l’écrivait Corneille, en cela plus logique que nous[40].

[40] Dans sa _Grammaire comparée_, p. 24, M. Egger regrette que l’on n’écrive pas, comme au XVIe siècle, _ortographie_, et il emploie ce mot ainsi écrit dans son _Histoire sur les théories grammaticales dans l’antiquité_. Je le vois aussi écrit de même dans plusieurs livres de grammaire où l’on s’indigne contre ce barbarisme.

Si l’anarchie orthographique qui régnait dans l’écriture et dans les imprimeries, lorsque l’Académie publia la première édition de son Dictionnaire, fut le motif qui l’engagea à se rapprocher du latin, maintenant que l’usage, invoqué par l’Académie comme sa loi suprême, lui a fait réduire à chaque édition l’emploi des _th_ et des _ph_ dans les mots le plus ordinairement employés, elle jugera peut-être opportun de mettre un terme au désordre, en donnant à des mots depuis longtemps devenus français par l’usage, la physionomie qui leur convient.

Quant aux mots forgés par les médecins, les naturalistes et les chimistes, avec leur parure obligée de _ch_, de _ph_, et de _th_, ils sont heureusement d’un emploi rare. J’ai donc cru devoir séparer en deux listes les mots qui figurent au Dictionnaire de l’Académie: ceux de la langue usuelle, et ceux de la langue technique et par conséquent peu usités.

Il résulte de ces listes que les mots de la langue usuelle ayant le _th_ et figurant au Dictionnaire sont au nombre de 77.

Ceux d’un usage exceptionnel, admis néanmoins par l’Académie et où figure le _th_, sont au nombre de 68.

_Mots d’un usage ordinaire ayant conservé le_ TH.

absinthe catholique méthode synthèse améthyste corinthien misanthrope théâtral anathème cothurne mythe théâtre anthologie dithyrambe mythologie thème[41] antipathie enthousiasme orthodoxe Thémis antithèse épithète orthopédie théocratie apathie esthétique panthéisme théologie apothéose éther panthéon théorème apothicaire homœopathie panthère théorie arithmétique hypothèque parenthèse thermal asthme athée hypothèse pathétique thermes athéisme isthme pathologie thermomètre athénée jacinthe pathos thésauriser athlète labyrinthe plinthe thèse[42] athlétique léthargie polythéisme thuriféraire authentique logarithme posthume thym bibliothèque luth pythagoricien thyrse cantharide luthier pythie cantharide mathématique rhythme cathédrale menthe sympathie

[41] On écrit _abstème_, d’après une étymologie bien incertaine. Comment se rappeler cette distinction? Le Dictionnaire écrit _Ostrogot_: pourquoi écrire _gothique_?

[42] Robert Estienne, lui-même, écrit ce mot sans _h_.

_Mots avec_ TH _d’un usage exceptionnel_.