Part 29
«Ils vous diront peut-être que les lettres sont des signes, que tout signe doit signifier quelque chose, qu’ainsi une lettre double qui ne marque ni l’étymologie ni la prononciation d’un mot est un signe qui ne signifie rien, n’importe: ajoutez-les toujours, satisfaites vos yeux, je ne veux rien qui vous blesse, et pourvu que vous vous doniez la peine d’entrer dans le sens de mes paroles, vous pouvez faire tout ce qu’il vous plaira des signes qui servent à l’exprimer.
«Vous me direz peut-être que je me suis écarté de l’usage présent: mais je vous suplie d’observer:
«1. Que je n’ai aucune manière d’écrire qui me soit particulière et qui ne soit autorisée par l’exemple de plusieurs auteurs de réputation.
«2. Le P. Bufier prétend même que le grand nombre des auteurs suit aujourd’hui la nouvèle orthographe, c’est-à-dire qu’on ne suit plus exactement l’anciène. _J’ai trouvé la nouvèle orthographe_, dit-il (Grammaire françoise, p. 388), _dans plus des deux tiers des livres qui s’impriment depuis dix ans_. Le P. Bufier nome les auteurs de ces livres. Le P. Sanadon ajoute que depuis la suputation du P. Bufier le nombre des partisans de la nouvèle orthographe _s’est beaucoup augmenté et s’augmente encore tous les jours_ [_Poësies d’Horace_, préface, p. XVII[182]]. Ainsi, mon cher lecteur, je conviens que je m’éloigne de votre usage; mais, selon le P. Bufier et le P. Sanadon, je me conforme à l’usage le plus suivi.
«3. Êtes-vous partisan de la nouvèle orthographe? vous trouverez ici à réformer.
«Le parti de l’anciène orthographe et celui de la nouvèle se subdivisent en bien des branches: de quelque côté que vous soyez, retranchez ou ajoutez toutes les lettres qu’il vous plaira, et ne me condânez qu’après que vous aurez vu mes raisons dans mon _Traité de l’ortographe_ (sic).»
[182] Le P. Sanadon a suivi une orthographe simplifiée dans l’édition qu’il a donnée de sa traduction d’Horace, et j’ai le droit de le faire figurer parmi les réformateurs.
_La Bibliotèque des enfans, ou les premiers elemens des letres, contenant le sistême du Bureau tipografique, etc., à l’usage de Mgr le Dauphin et des augustes enfans de France._ Paris, Pierre Simon, 1733, 4 vol. in-4.
Dans cet important ouvrage, la pratique est unie à la théorie, puisqu’il est entièrement imprimé dans le système d’écriture très-simplifié mis au jour par le Bureau typographique. L’alphabet n’y est en rien altéré. On voit que le succès obtenu dans l’enseignement de la jeunesse fut remarquable, car il est consigné dans les actes déposés au greffe de la juridiction de M. le chantre de l’Église de Paris, où on lit:
«Nous, après avoir entendu l’auteur et vu les enfants travailler audit bureau, aïant examiné le tout avec exactitude, avons jugé ledit système très ingénieus, fort propre à avancer la jeunesse sans la dégouter et très capable d’oter les epines qui se trouvent, surtout en aprenant aux enfans les premiers elemens. C’est pourquoi nous estimons et croyons que monsieur le chantre peut permettre la pratique de ce sistème et l’exercice du Bureau tipographique dans les écoles de sa juridiction et exhorter les maistres à le pratiquer, etc.»
On peut juger de ce système d’orthographe dès le début du livre, que je crois rédigé par Dumas, fondateur du Bureau typographique:
«Bien des gens s’imaginent que de comancer deus ou trois ans plus tot ou plus tard, cela ne sauroit guere influer ni en bien ni en mal dans le reste de la vie, et qu’enfin l’education tardive peut mener également à la perfection. C’est là un préjugé que l’ignorance ét la coutume paroissent n’avoir déjà que trop autorizé; car le dégout de la plupart des écoliers ne vient peut être pas moins d’une education tardive que d’un défaut de disposition aus lètres. Je pense donc qu’il seroit utile que l’enfant pût lire presque aussitot qu’il sait parlér: cela lui doneroit plus de facilité dans tous ses exercices. La diference d’un enfant qui lit à trois ans ét de celui qui à peine lit à sèt doit être contée pour beaucoup dans la suite des études. Il y a tant de choses à aprendre qu’on ne sauroit comancer trop tôt.» L’auteur cite à ce propos l’exemple du Tasse: il apprenait la grammaire à trois ans, et avec un tel succès que son père l’envoya au collége des jésuites à quatre ans.
L’auteur donne des exemples de la multiplicité des manières dont l’enfant est contraint de figurer un même son:
_Son_ AN.
_an_, (_annus_) | _ean_, Jean _anc_, franc | _em_, empire _and_, quand | _emp_, exempte _ang_, rang | _emps_, temps _ham_, Ham | _empt_, exempt _han_, hanter | _en_, ennui _ans_, dans | _end_, il rend _ant_, tant | _ens_, sens _ants_, enfants | _ent_, dent _aen_, Caen | _han_, Rohan _aon_, Laon | _hen_, Henri
_Son_ IN.
_en_, rien | _in_, vin _ens_, biens | _inct_, instinct _ent_, il vient | _ingt_, vingt _ein_, sein | _ingts_, quatre-vingts _eing_, seing | _inq_, cinq _eint_, feint | _ins_, tu vins _aim_, faim | _int_, il prévint _ain_, vain | _ym_, lymphe _ainc_, il vainc | _yn_, lynx _aint_, saint | _eim_, Reims _ains_, bains | _ain_, craindre _im_, guimpe |
Ce précieux ouvrage contient le germe de nombreuses améliorations des méthodes d’enseignement de la langue.
_Le Précepteur, c’est-à-dire huit traités, savoir une grammaire francèse, une ortografe francèse_, etc., 1750, in-4 (pp. 1-132).
L’auteur de ce livre destiné à l’instruction de la jeunesse se prononce pour l’orthographe conforme à la prononciation, et il conseille de s’avancer progressivement dans cette voie par des réformes partielles.
«Autrefois, dit-il (p. 33), la prononciation des mots et l’ortografe étoient conformes; la prononciation a changé, elle est devenuë plus douce et plus polie: l’ortografe est presque demeurée dans le même état; il faut donc l’ajuster à la prononciation peu à peu autant qu’il sera possible.»
Et plus loin (p. 55):
«On perfectionne tous les jours les sciences et les ars: pourquoi s’obstine-t-on à ne vouloir pas perfectionner l’ortografe francèse, qui est si nécessaire, si utile et si en usage? Tout le monde reçoit avidement toutes les modes nouvelles de s’abiller, de se meubler, de bâtir, d’agir, quoique mauvaises et embarassantes: pourquoi refuse-t-on de recevoir une nouvelle manière d’écrire plus raisonable et plus avantageuse que la vielle?»
Dans les _Règles particulières de l’ortografe francèse_, il s’attache au système proposé par Richelet, qu’il appelle _le chef des réformateurs de l’ortografe_, qui _consulte plutôt la prononciation que l’étimologie_.
A ce propos, il dit:
«Quant une coutume est mauvaise, pernicieuse, il faut la quitter, quoique cela soit difficile, parce que cette coutume est un abus; c’est là une maxime reçue de tous les omes.»
Il supprime les lettres doubles qu’on ne prononce pas; p. ex.: _acabler, épé, aler, arèt_.
Les consonnes finales muettes; p. ex.: _blan, canar_.
Il omet l’_e_ devant l’_a_; p. ex.: _bau, Jan_, et _o_ devant _eu_; p. ex.: _euf, euvre_.
Il retranche l’_r_ final de tous les noms terminés en _er_ et _ier_, sauf les verbes et les mots dont l’_r_ final se lie au mot suivant commençant par une voyelle; p. ex.: _charbonié, premier ome_.
Il supprime à tort le _s_ devant le _c_; p. ex.: _acendant_; il abandonne aussi le _h_ étymologique et le trait d’union.
DE WAILLY. _Principes généraux et particuliers de la langue française, avèc les moyéns de simplifier notre orthographe, des remarques sur les lètres, la prononciation, la prosodie, la ponctùation, l’orthographe et un abrégé de la versification française._ Paris, 1754, in-12; 7e édit., ibid., J. Barbou, 1773, in-12 de 600 pp. (Souvent réimprimé.)--_De l’Orthographe._ Paris, 1771, in-12.--_L’Orthographe des dames, ou l’orthographe fondée sur la bonne prononciation, démontrée la seule raisonnable, par une société de dames_ (sans nom d’auteur). Paris, Mérigot le jeune, 1782, in-12 de VIII et 360 pp.
Dans le petit traité anonyme de l’_Orthographe des dames_, de Wailly embrasse de la manière la plus nette toutes les parties de la réforme. Voici l’analyse de quelques-unes des critiques qu’il adresse à l’écriture de son temps.
«II. _Dans un grand nombre de mots_, dit-il, _on double les consonnes contre l’étymologie et la prononciation_.»
Ex. _Candela_, chandelle; _scala_, échelle; _tutela_, tutelle; _particula_, parcelle; _crudelis_, cruelle; _mortalis_, mortelle; _donare_, donner, donneur, s’adonner; _nominare_, nommer, surnommer, dénommer; _butyrum_, beurre; _batuere_, battre.
Au contraire, à cause de l’étymologie, on écrit: égale d’_æqualis_, capitale de _capitalis_, vile de _vilis_, subtile de _subtilis_, puérile de _puerilis_, crédule de _credulus_, érysipèle d’_erysipelas_, parallèle de _parallelus_.
«III. _Dans les dérivés de ces mots, on se conforme à l’étymologie et à la prononciation._»
«IV. _Le sentiment des grammairiens qui disent que si l’on redouble la consonne, c’est pour avertir que la voyelle précédente est brève, nous paroît faux, inutile, déraisonnable._»
«1º Cette opinion est fausse, puisque nous avons beaucoup de syllabes longues, quoique la voyelle soit suivie d’une double consonne: ex., _flamme, manne, condamne, barre, terre, squirre_ (sic), _bataille, raille, baillon_ (sic), _basse_, que je _donnasse_, que je _promisse_, que je _lusse_, il _cesse_, etc.
«2º Elle est inutile, puisque nous avons un très-grand nombre de syllabes brèves, quoique la voyelle ne soit pas suivie d’une consonne redoublée: _arabe, syllabe, robe, préface, audace, façade, carafe, rigole, ridicule, capitaine, phénomene, Rome, pape_, etc.
«3º Elle est déraisonnable. La réduplication des consonnes auroit dû plutôt servir à allonger les syllabes. C’est ainsi que la réduplication des voyelles étoit autrefois un signe de longueur. On écrivoit _aage, beeler, roole_; on employoit aussi l’_s_ pour le même usage: _asne, feste, épistre, apostre, fluste_. On écrit avec l’accent long _âge, bêler, rôle, âne, fête, épître, apôtre, flûte_. Nous espérons, Messieurs (ajoutent les dames), qu’en faveur de la prononciation et de l’uniformité, vous supprimerez de même une des deux consonnes, puisque la règle qui prescrivoit la réduplication est fausse, inutile, déraisonnable.
«Dans le latin, toute voyelle suivie d’une consonne redoublée est longue: ainsi la syllabe _fe_, qui est brève dans _fero, aufero_, devient longue dans _ferre, auferre_, etc.»
Wailly demande que l’on emploie exclusivement l’accent circonflexe à marquer la longueur des syllabes. On écrirait donc la _tête_ et il _tète_, la _pâte_ et la _pate_, _occasionel_, il _occasione_, la _prune_, il _débute_, il _plaît_, il _paît_. Toute voyelle non accentuée du circonflexe serait réputée brève. Il faut lire tout cet excellent chapitre dans l’ouvrage même.
«V. _Dans une grande quantité d’autres mots, l’étymologie_, OU VRAIE OU PRÉTENDUE, _fait employer les lettres en dépit de la prononciation_.»
«VI. _La prononciation, à son tour, fait supprimer, malgré l’étymologie, plusieurs lettres d’une autre foule de mots._
«Pour plaire à l’étymologie, on écrivoit autrefois: _saoul, saouler, saoulard, abbaisser, abboyer, abbréger; conflict, contract, sainct, défunct; adjouster, advocat, aggrandir, aggréger; eschole, méchanique, patriarchal, paschal, cognoistre, prognostiquer, aultre, aulne, faulcon, poulmon, soulphre, mammelle, convent, asnon, chastiment, espier, estre, chrestien, apostre_, etc. On écrivoit aussi _aage, beeler, roole, campaigne, gaigner, reigle, vuide, vuider_, etc. Aujourd’hui l’Académie et les meilleurs auteurs suivent pour ces mots et une infinité d’autres les lois de la prononciation; ils en ôtent les voyelles et les consonnes qui ne s’y prononcent plus... En un mot, il n’y a pas une lettre dans l’alphabet que l’on n’ait supprimée d’un très-grand nombre de mots, parce qu’on ne les y prononce plus.»
«VII. _Dans les mêmes mots, l’étymologie fait conserver une lettre malgré la prononciation, et à son tour la prononciation en fait retrancher une ou plusieurs autres, malgré l’étymologie._»
L’auteur, après avoir établi sa proposition par de nombreuses preuves, demande qu’on écrive d’une manière uniforme: _apeler_, j’_apèle_, tu _apèles_, il _apèle_, nous _apelons_, vous _apelez_, ils _apèlent_; je _jète_, etc.; nous _prenons_, vous _prenez_, ils _prènent_; nous _tenons_, ils _tiènent_; _étincèlemant, chancèlemant, renouvèlemant, démantèlemant, décèlemant, chancelier, chancèlerie, gabeleur, gabèle_, etc.
«Pourquoi, après avoir écrit avec une seule _r_ _courir, coureur, coureuse, chariage, charier, chariot_, etc., en met-on deux dans _courrier, courriere, charretée, charrette, charroi, charron_, etc.?
«VIII. _Après avoir écrit un grand nombre de mots d’une maniere conforme à l’étymologie et à la prononciation, vous en écrivez une très-grande quantité d’autres analogues à ceux-ci d’une maniere contraire à l’étymologie, à la prononciation ou à l’analogie._»
L’auteur appuie cette assertion d’un grand nombre d’exemples et il demande que, selon la raison et l’uniformité, on écrive: _èle est cruèle_, la _dentèle_, la _voyèle, come, home_ ou _ome, courone, couroner, persone, actioner_ ou _accioner, diccionêre, abandoner, personel, sérure_, il _poura, alouète, amulète, barète, sote, sotise_, etc.
«IX. _Sans que la prononciation l’exige, vous écrivez d’une maniere différente des mots dérivés les uns des autres._»
Suivent les exemples: d’un côté, _abatage, abatis, abatant_; de l’autre, _abattement, abatteur, abattre, abattures_, etc.
«X. _Vous orthographiez d’autres mots de la même façon, quoique la prononciation exige qu’ils soient écrits différemment._»
Je citerai entre autres exemples: _août, aoûté, femme_ et _femmelette, innocent_ et _innover, année_ et _annuité, solennel, solennité_.
«XIV. _Votre orthographe actuelle n’a presque point de regle qui n’ait ses exceptions, exceptions qui ont elles-mêmes les leurs._
«Une regle de votre orthographe dit que pour former du masculin le féminin dans les adjectifs qui se terminent par une consonne, on ajoûte au féminin un _e_ muet.»
EXCEPTION. Les adjectifs en _el, ol, ul, eil, an, ien, on, at, et, ot_, etc., doublent la consonne finale. Ex.: _cruel, cruelle, mortel, mortelle_ (malgré le latin _crudelis, mortalis_), _fol, folle_ (quoique l’Académie écrive _folie, folichon, folâtre_); _nul, nulle_; _paysan, paysanne_ (malgré le latin _paganus_); _parisien, parisienne_ (malgré _parisinus_); _bon, bonne_ (malgré _bonus_ et _bonifier_); _net, nette_ (malgré _nitidus_); _sujet, sujette_ (malgré _subjectus_ et _sujétion_).
EXCEPTION DE L’EXCEPTION. _Océan_ fait _océane_; _mahométan, mahométane; espagnol, espagnole; délicat, délicate; nacarat, nacarate; complet, complète; discret, discrète; bigot, bigote; dévot, dévote; brut, brute_, etc. Quel inconvénient y auroit-il, ajoutent les dames, d’écrire, sans doubler la consonne, _cruèle, mortèle, fidèle, fole, mole, nule, péisane, anciène, parisiène, bone, barone, boufone, nète, nèteté, nètemant, nétoiier, nètoîmant, cadète, sujète_, etc.[183]?
[183] Il eût été plus simple de remplacer par l’_è_ la double consonne dans les mots _cruelle, mortelle_, comme on le fait dans _fidèle_, mais c’est pour ne pas choquer trop subitement les habitudes que je n’ai pas cru devoir proposer ce changement.
Autre règle. «Les adjectifs en _aux_, en _eux_, et en _oux_, changent au féminin _x_ en _se_ ou en _sse_ ou en _ce_: _faux, fausse; généreux, généreuse; jaloux, jalouse; roux, rousse; doux, douce_. Ne seroit-il pas plus naturel, plus conforme à la prononciation et à l’analogie, de terminer ces adjectifs par un _s_: FAUS, _fausse, faussemant, faussêre, fausser, fausseté_; GÉNÉREUS, _généreuse_, etc.; JALOUS, _jalouse, jalousie, jalouser_; ROUS, _rousse, roussâtre, rousseur, roussir_; DOUS, _dousse, dousseur, doussemant, adoussi_, etc.? Ces derniers mots ainsi écrits suivroient l’analogie des autres.
«Par la même raison, la CROIS donneroit _croiser, croisète, croisillon, croisade_; la POIS, _poisser, empoisser_; la PAIS, _paisible_, etc., ou la PÊS, _pêsible_, etc.»
L’auteur étudie ensuite les substantifs terminés au singulier en _au, eau, eu, œu, ieu_ et _ou_, et conclut à ce qu’on introduise partout au pluriel l’_s_ au lieu de l’_x_. Ex.: les _maus_, les _feus_, les _caillous_, les _chevaus_ sont _égaus, aus travaus_.
Il aborde ensuite l’anomalie dont M. Léger Noel faisait de nos jours le sujet de ses recherches: les substantifs ou adjectifs masculins en _al, el, il, ol, ul_, comparés aux autres également masculins en _ale, ele, ile, ole, ule_, ou _alle, ille, olle, ulle_. «Comment se tirer, disent à ce propos les dames qu’il met en cause, d’un pareil labyrinthe? Comment pouvoir se rappeler qu’ici il ne faut point d’_e_ muet, que là il en faut un, que dans tel mot il faut deux _l_ et que dans d’autres il n’en faut qu’une? Se trouve-t-il bien des François qui puissent dire véritablement: je connois les noms masculins terminés en _al, ale, alle; el, ele, elle; il, ile, ille; ol, ole, olle; ul, ule, ulle_?»
Suit un ample travail sur l’accentuation orthographique dans lequel Wailly émet des idées et préconise des procédés semblables à ceux de Beauzée. (Voir plus loin, p. 296).
Le docte académicien se prononce (p. 113) pour la simplification orthographique des mots tirés du grec. Il propose: _anbroisie, anfigouri, ancolie, anquiloglosse, anquilose, antelmintique, antologie, arcaïsme_.
Il cite comme exemples de la difficulté de la prononciation à la lecture par suite de la bizarrerie orthographique les phrases suivantes:
«_La citrouille étoit bien_ aoûtée; _on l’a donnée aux_ aoûterons _à la fin du mois d’_août_; ils l’ont mangée dans une_ encoignure _avec des_ oisons, _des_ poissons _et des_ oignons _qu’ils ont pris dans un_ coin _de l’_oignoniere.
«_Un_ anachorete _vint avec un_ catéchumène chercher _M. l’_archevêque _ou son_ archidiacre _au palais_ archiépiscopal.»
«_La biche a_ faonné _auprès de la_ Saône_; nous avons pris son_ faon _qui avoit été mordu d’un_ taon, _pendant que nous jouïons au_ pharaon.»
«Tranquille _avec sa_ béquille, _il entra dans la_ ville _avec sa_ fille, _qui perça une_ anguille _avec son_ aiguille.»
Heureusement pour les lecteurs, de Wailly a pris la peine de figurer à l’aide de son orthographe la prononciation de tous ces mots, sans quoi plus d’un détracteur de sa réforme eût pu, je le crains, hésiter pour quelques-uns d’entre eux en les lisant à haute voix.
Dans la seconde partie de ce traité si précieux et si rare, de Wailly a placé, à l’imitation de Godard, un discours des lettres sur les difficultés et les imperfections de l’orthographe actuelle. Chacune de nos lettres y prend tour à tour la parole pour exposer, avec autant de clarté que de raison, les vices d’emploi auxquels on l’a assujettie. Les phonographes postérieurs, Domergue, Marle, Féline, M. Raoux, s’ils eussent connu cette mine si riche de matériaux, n’auraient eu qu’à copier. Wailly me semble même plus complet qu’aucun d’eux.
Je m’aperçois au discours de la lettre G que Wailly a remarqué avant moi l’utilité que l’on pourrait tirer de l’emploi du g surmonté d’un point; seulement, il veut le faire servir au remplacement du _j_ et du _g_ doux, tandis que je propose seulement de s’en servir au lieu du _ge_ ou _g_ doux. Il écrit donc _ġaloux, ġardin, gouġon, gaġure, ġôlier, ġustice_[184]. Il distingue deux formes de l’_s_, l’_s_ longue pour celle qui a le son ordinaire et l’_s_ courte dans les mots où elle peut avoir le son du _z_.
[184] La nouvelle forme du g[‡], _ɡ_, accueillie maintenant par la typographie moderne, rend l’application plus facile qu’elle ne l’était du temps de de Vailly. Cette forme se rapproche en effet beaucoup plus du _j_ que celle du g.
[‡] Nous représentons ici par g le g typographique classique utilisé partout ailleurs dans le texte original.
La troisième et dernière partie est la mise en application de la réforme ainsi préconisée au nom du sexe féminin. Je crois devoir en reproduire ici l’exposition _fac-simile_:
«_Pratique de l’Ortografe fondée ſur la bone prononciation._
«Juſqu’ici, Méſieurs, nous nous ſomes fet èder pour nous conformer à l’Ortografe actúele; mês, come nous avons, à ce qu’il nous ſanble, démontré de la maniere la plus ſanſible, qu’èle êt plène de bisâreries é de contradiccions; qu’èle chanġe continuèlemant ſans principes é ſans uniformité; que les Diccionnêres é les Auteurs ne ſont d’acord preſque ſur aucun point; qu’èle êt dépourvue de regles fixes; que, de votre propre aveu, il nous êt moralement impoſſible de la ſuivre; nous alons désormês ortografier ſuivant la réforme que nous desirons. Nous ſuivrons ſurtout les lois de la bone prononciacion, comme le ſeul guide rêsonable an cete matiere, ou, ce qui reviént au même, come le seul qui ſoit véritablemant à la portée de tout le monde. Inſi nous ſuprimerons les lètres qui ne se prononcent ġamês. Par-tout où nous antandrons le ſon de l’_a_, nous anploîrons un _a_. Par-tout où l’oreille nous indiquera le son de l’_e_, nous ferons usage de l’_e_, au lieu des _æ, œ, ai, eai, ei, oi, eoi_ qu’on anploie ſouvant pour l’_e_.
Nous subſtitûrons l’_i_ francês à l’_y_ grec; le _f_ au _ph_; le _ci_ au _ſi_ qui sone come _çi_; le _ġ_ ponctué au _j_; les _ġa, ġo, ġu_ aus _gea, geo, geu_. Nous anploîrons le _qu_ avant l’_e_ et l’_i_ seulemant; avant les autres lètres nous ferons usaġe du _c_. (Voyez au diſcours de la lètre _Q_ une excepcion pour les terminêsons des verbes an _quer_.) La longue _ſ_ aura toujours le ſon siflant, antre deux voiıelles: _paraſol, préſéance, reſantir, préſantir_, etc. On anploîra l’_s_ courte dans les mots où èle a ou peut avoir le ſon du _z_. Le _z_ ne ſ’anploîra qu’au comancemant des mots, à la fin d’_aſſez, chez, nez, rez de chauſée_, é des segondes perſones dans les verbes, _vous portez, lisez, estimez_. Nous ne ponctûrons point l’_i_ qui, précédé d’une voiıele, marque un mouıllé fort avec la lètre _l_, _le travaıl_, _le conseıl_, _le senouıl_; ou un mouıllé fèble, _párén_, _camàıeu_, _péiıons_, _voiıons_. Nous substitûrons l’_s_ à l’_x_ qui a le son de l’_s_, _aus animaus_; _le chois étet douteus_. Vous aurez, Mésieurs, la bonté de vous rapeler que dans touts ces chanġemants nous ne fesons guère que suivre vos traces, ou les exanples que vous nous avez donés, é garder par-tout une marche uniforme.
«REMARQUE. Come, dans l’usage actúel, le _c_ a toujours le ſon de _ce_ ou de l’_s_ ſiflante, avant l’_e_ ou l’_i_, on poûra continuer d’écrire _Cicéron, ceci_, etc., sans cédiller le _c_. On n’anploîra le _ç_ cédillé avant _e_ ou _i_, que dans les livres deſtinés pour aprandre à lire. On n’anploîra de même, si l’on veut, le _ġ_ ponctué que dans les mots où, avant _a, o, u_, il doit avoir le son de _j_: on écrira _gaġer, gaġa, gaġant, gaġons, gaġure_, etc. Dans l’usage actuel, l’_s_ courte a toujours le son siflant au commancemant du mot; insi on poûra, come à l’ordinêre, fêre usage indifféramant de l’_s_ courte ou de l’_ſ_ longue au comancement des mots. On voit par là que nos changemants dans quelques lètres de l’Alfabet, se réduisent presque à rien.