Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Part 19

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«Dans la préparation de ce premier Dictionnaire, et dans les cahiers qui en ont été conservés, on a les idées de Bossuet qui sont fort sages et fort saines. Il est pour une réforme modérée. Il est d’avis de ne pas s’arrêter sans doute à l’orthographe _impertinente_ de Ramus, mais aussi de ne pas s’asservir à l’ancienne orthographe «qui s’attache superstitieusement à toutes les lettres tirées des langues dont la nôtre a pris ses mots»; il propose un juste milieu: ne pas revenir à cette ancienne orthographe surchargée de lettres qui ne se prononcent pas, mais suivre l’usage constant et retenir les restes de l’origine et les vestiges de l’antiquité autant que l’usage le permettra.

«Le premier Dictionnaire de l’Académie, qui parut en 1694, ne se contint point tout à fait, à ce qu’il semble, dans les termes où l’aurait voulu Bossuet, et l’autorité de Regnier des Marais, qui accordait beaucoup à l’archaïsme, l’emporta.

«Ce ne fut qu’à la troisième édition de son Dictionnaire, celle qui parut en 1740, que l’Académie se fit décidément moderne et accomplit des réformes décisives dans l’orthographe. Il y avait eu Fontenelle et La Motte, avec leur influence, dans l’intervalle. Si l’on compare cette troisième édition à la première, elle offre, nous dit M. Didot, qui y a regardé de près, des modifications orthographiques dans cinq mille mots, c’est-à-dire dans le quart au moins du vocabulaire entier. Il se fit un grand abatis de superfluités de tout genre: «des milliers de lettres parasites disparurent.» C’est à cette troisième édition, où pénétra l’esprit du dix-huitième siècle, qu’on dut de ne plus écrire _accroistre, advocat, albastre, apostre, bienfaicteur, abysme_, etc.; toutes ces formes surannées et gothiques firent place à une orthographe plus svelte et dégagée. L’abbé d’Olivet eut la principale part dans ce travail; il fut en réalité le secrétaire et la plume de l’Académie; elle avait fini, de guerre lasse, par lui donner pleins pouvoirs.»

«..... Le seizième siècle avait été hardi; le dix-septième était redevenu timide et soumis en bien des choses; le dix-huitième reprit de la hardiesse, et l’orthographe, comme tout le reste, s’en ressentit: elle perdit ou rabattit quelque peu, dès l’abord, de l’ample perruque dont on l’avait affublée. L’abbé de Saint-Pierre, qui fut le premier à réagir contre la mémoire de Louis XIV, faisait imprimer ses écrits dans une orthographe simplifiée qui lui était propre; mais le bon abbé tenait trop peu de compte, en tout, de la tradition, et on ne le suivit pas. D’autres esprits plus précis et plus fermes étaient écoutés: Du Marsais, Duclos,--n’oublions pas un de leurs prédécesseurs, le père Buffier, un jésuite doué de l’esprit philosophique,--l’abbé Girard,--mais Voltaire surtout, Voltaire le grand simplificateur, qui allait en tout au plus pressé, et qui, en matière d’orthographe, sut se borner à ne demander qu’une réforme sur un point essentiel, une seule: en la réclamant sans cesse et en prêchant d’exemple, il finit par l’obtenir et par l’imposer.

«Cette réforme, toutefois, qui consistait à substituer l’_a_ à l’_o_ dans tous les mots où l’_o_ se prononçait _a_, ne passa point tout d’une voix de son vivant: elle n’était point admise encore dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie qui parut en 1762. Ce ne fut que dans la sixième édition, publiée de nos jours, en 1835, que l’innovation importante, déjà admise par la généralité des auteurs modernes, trouva grâce aux yeux de l’Académie, et que la réforme prêchée par Voltaire fut consacrée.

«Il y eut des protestations individuelles remarquables. Charles Nodier, par inimitié contre Voltaire d’abord, par l’effet d’un retour ultraromantique vers le passé, par plusieurs raisons ou fantaisies rétrospectives, continua de maintenir et de pratiquer l’_o_. Lamennais aussi, radical sur tant de points, était rétrograde et réactionnaire sur l’_o_: il affectait de le maintenir. Chateaubriand de même; c’était un coin de cocarde, un lien de plus avec le passé. Au reste, notre dix-neuvième siècle a présenté sur cette question de l’orthographe, et comme dans un miroir abrégé, le spectacle des dispositions diverses qui l’ont animé en d’autres matières plus sérieuses: il a eu des exemples d’audace et de radicalisme absolu, témoin M. Marle; une opposition ou résistance soi-disant traditionnelle, témoin Nodier et son école; un éclectisme progressif, éclairé et assez large, témoin le Dictionnaire de l’Académie de 1835; mais, depuis lors, il faut le dire, le siècle ne paraît point s’être enhardi: il y aura de l’effort à faire pour introduire dans l’édition qui se prépare toutes les modifications réclamées par la raison, et qui fassent de cette publication nouvelle une date et une étape de la langue. C’est à quoi cependant il faut viser.

«Ne nous le dissimulons pas: il s’est fait depuis quelques années, et pour bien des causes, une sorte d’intimidation générale de l’esprit humain sur toute la ligne. La réforme de l’orthographe elle-même y est comprise et s’en ressent; on est tenté de s’en effrayer, de reculer à cette seule idée comme devant une périlleuse audace. Tout le terrain gagné en théorie depuis Port-Royal jusqu’à Daunou semble perdu. Nous avons à prendre sur nous pour redevenir aussi osés en matière de mots et de syllabes que l’était l’abbé d’Olivet.

«On objecte toujours l’usage; mais il y a une distinction à faire et que Du Marsais dès le principe a établie: c’est la prononciation qui est un _usage_, mais l’écriture est un _art_, et tout art est de nature à se perfectionner. «L’écriture, a dit Voltaire, est la peinture de la voix: plus elle est ressemblante, meilleure elle est.» Il importe sans doute, parmi tous les changements et les retouches que réclamerait la raison, de savoir se borner et choisir, afin de ne point introduire d’un seul coup trop de différences entre les textes déjà imprimés et ceux qu’on réimprimerait à nouveau; il faut les réformer, non les travestir. J’ai sous les yeux les deux premiers livres du _Télémaque_, un texte classique imprimé selon les modifications que M. Didot propose à l’Académie. On peut différer d’avis sur tel ou tel point; mais mon œil n’est nullement choqué de l’ensemble. Il y a, d’ailleurs, quantité de corrections à introduire dans le nouveau Dictionnaire et qui ne sauraient faire doute un moment. Pourquoi, dans le verbe _asseoir_, l’Académie ne met-elle l’_e_ qu’à l’infinitif, et pourquoi, dans le verbe _surseoir_, met-elle l’_e_ à l’infinitif et de plus au futur et au conditionnel?--Pourquoi écrit-elle _abattement, abattoir_, avec deux _t_, et _abatis_ avec un seul?--Pourquoi _charrette, charretier_, avec deux _r_, et _chariot_ avec une seule?--Pourquoi _courrier_ encore avec deux _r_, et _coureur_ avec une seule?--Pourquoi _banderole_ avec une seule _l_ et _barcarolle_ avec deux?--Pourquoi _douceâtre_ et non _douçâtre_, comme si l’on n’avait pas le _c_ avec cédille, etc., etc.[125]? Le Dictionnaire écrit _ostrogot_: pourquoi alors écrire _gothique_? Ce sont là des inconséquences ou des distractions qu’il suffit de signaler et qui sont à réparer sans aucun doute.

[125] «Il y a un fort bon écrit d’un grammairien estimable, feu M. Pautex, _Errata du Dictionnaire de l’Académie_ (1862). Ce travail, fait sans aucune malveillance, est un des instruments les plus utiles à avoir sous la main pour l’édition nouvelle.»

«L’introduction de l’_f_ au lieu de _ph_ dans quelques mots compliqués est plus capable de faire question. Il est bien vrai qu’autrefois, dans sa première édition, l’Académie avait écrit _phantosme, phantastique, phrenesie_, et que depuis elle a osé écrire _fantôme, fantastique, frénésie_, etc. Osera-t-elle bien maintenant appliquer la même réforme à d’autres mots et faire une économie de tous ces _h_ peu commodes et peu élégants, écrire _nimfes, ftisie, diftongue_.....? Je vois d’ici l’étonnement sur les visages. Et l’étymologie? va-t-on s’écrier. Mais, cette étymologie, on s’en est bien écarté dans les exemples cités tout à l’heure. Et puis cette raison qu’il faut garder aux mots tout leur appareil afin de maintenir leur étymologie est parfaitement vaine; car, pour une lettre de plus ou de moins, les ignorants ne sauront pas mieux reconnaître l’origine du mot, et les hommes instruits la reconnaîtront toujours. Ce sont là toutefois des questions de tact et de convenance où il importe d’avoir raison avec sobriété.

«Je ne puis tout dire et je ne prétends en ce moment que signaler l’estimable et utile travail, depuis longtemps réclamé, que l’Académie vient d’entreprendre, en l’exhortant (sous la réserve du goût) à oser le plus possible; car ses décisions, qui seront suivies et feront loi, peuvent abréger bien des difficultés, et, notre génération récalcitrante une fois disparue, les jeunes générations nouvelles n’auront qu’à en profiter couramment.

«Une innovation toute typographique que M. Didot propose et qui est aussi ingénieuse que simple, c’est que de même qu’on met une cédille sous le _c_ pour avertir quand il doit se prononcer avec douceur, on en mette une aussi sous le _t_ dans les cas où il est doux et où il doit se prononcer comme le _c_: _nation, patience, plénipotentiaire_, etc. Je ne crois pas qu’il puisse y avoir d’objection contre cette heureuse idée toute pratique et qui parle aux yeux.»

M. Sainte-Beuve émet ensuite une opinion aussi judicieuse qu’éloquemment exposée sur l’admission d’un certain nombre de néologismes dans l’édition du Dictionnaire que l’Académie prépare. Je regrette de ne pouvoir reproduire ici ce passage qui sort de mon sujet et qu’il faudra lire en entier dans le _Moniteur_. L’éminent critique conclut ainsi:

«Je ne fais que poser des questions sans prétendre le moins du monde les résoudre. Il y aura de quoi occuper, on le voit, et passionner innocemment bien des séances de l’Académie. Car, selon la remarque de l’abbé de Choisy, ces disputes sur la langue et l’orthographe ne finissent point; et il ajoute «qu’elles n’ont jamais converti personne». Ici pourtant il convient qu’elles aboutissent et que l’on conclue: la moindre partie des réformes proposées sera déjà un progrès, si on l’accepte.

«M. Didot, pour revenir à lui, le sait bien: il demande le plus pour obtenir le moins. Sans doute il a raison et mille fois raison. Mais depuis quand a-t-il suffi dans les choses humaines, et même dans les choses littéraires, d’avoir cent mille fois raison? C’est déjà beaucoup si l’on ne vous donne pas tout à fait tort. Il en est de l’orthographe comme de la société: on ne la réformera jamais entièrement; on peut du moins la rendre moins vicieuse. Parmi les regrets de M. Didot et dont il faut qu’il fasse son deuil, l’un des plus vifs est sur ce mot même d’_orthographe_: en effet, il n’y eut jamais de mot plus mal formé. Il fallait dire _orthographie_, comme on dit _philosophie, biographie, télégraphie, photographie_, etc. Que dirait-on si le nomenclateur de ces derniers arts avait imaginé de les intituler la _photographe_, la _télégraphe_? Mais commettre cette ânerie pour le mot même qui répond juste à bien écrire, convenez que c’est jouer de malheur. L’ironie est piquante. Qu’y faire? Tous les décrets académiques ou autres n’y peuvent rien. Tirons-en une leçon. Cette espèce d’accident et d’affront qui a défiguré tout d’abord d’une manière irréparable le mot même exprimant l’art d’écrire avec rectitude nous est un avertissement qu’en telle matière il ne faut pas ambitionner une réforme trop complète, que la perfection est interdite, qu’il faut savoir se contenter, à chaque reprise, du possible et de l’à-peu-près.»

APPENDICE _D_.

HISTORIQUE DES RÉFORMES ORTHOGRAPHIQUES PROPOSÉES OU ACCOMPLIES.

Après avoir fait connaître, dans un rapide exposé, l’opinion des membres de L’_Académie française_ et de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, je vais essayer, dans l’historique qui va suivre, de donner une juste idée des changements et des progrès tentés et parfois réalisés, dans la voie du perfectionnement de notre orthographe, sous l’influence des hommes les plus instruits depuis la renaissance des lettres. En constatant l’étendue des services déjà rendus à la langue par les novateurs, on ne saurait, sous prétexte que plusieurs auraient, dans leur amour de la perfection, dépassé les bornes du possible et encouru la qualification d’utopistes, dédaigner complétement les opinions et les vœux émis pendant quatre cents ans par des hommes zélés pour le bien public, et des esprits éminents.

Frappés, au premier abord, de l’aspect inusité d’une page écrite dans le système des néographes absolus (système qui depuis longtemps toutefois sert de base à la sténographie), nous repoussons avec un répugnance instinctive un résultat qui nous semble donner aux productions de l’intelligence moderne le vêtement d’un idiome enfantin et barbare. Dans l’état actuel de notre civilisation, on ne saurait concevoir la pensée de remplacer ou même de métamorphoser notre antique alphabet, quels que soient d’ailleurs, dans bien des cas, son insuffisance et ses vices. L’étude de la néographie, néanmoins, n’est point à dédaigner de la part des esprits sérieux. Nous ne sommes point parvenus, sous le rapport des méthodes d’enseignement, et spécialement de la lecture et de la grammaire, à l’idéal de la perfection: il y a peu de nations du continent qui ne soient en avance sur nous de ce côté. Il est donc utile de se rendre compte des critiques dont notre langage, et surtout notre orthographe, sont passibles, afin de reconnaître la voie dans laquelle on doit s’avancer pour distinguer, mieux qu’on ne l’a fait jusqu’ici, le bon du mauvais usage, et découvrir quelquefois la raison même de l’usage.

A n’envisager maintenant que les critiques de détail, que les réformes partielles, que les compromis entre l’étymologie et la prononciation, que la mise en ordre de l’accentuation, qui composent en majorité les travaux entrepris sur l’orthographe, il y a beaucoup à profiter dans l’étude des contradictions et des irrégularités de notre écriture, ainsi que dans celle des moyens proposés pour en diminuer le nombre. Cet examen nous force à réfléchir sur la constitution de notre idiome, sur son histoire, sur la validité de certains préceptes de la grammaire et sur les solutions qui doivent prévaloir. La persistance des réclamations depuis le seizième siècle, malgré le peu de succès du plus grand nombre d’entre elles, semblerait montrer qu’en matière d’écriture, comme en tout autre art ou toute autre science, l’ordre et la logique sont un besoin fondamental de l’esprit. En tout état de cause, notre langue ne saurait que gagner à s’individualiser davantage, en se dégageant de plus en plus de ses langes originaires, d’additions de lettres inutilement scientifiques et de date récente, enfin en se préservant de la funeste influence du néologisme chimique ou médical[126], non moins que de l’invasion des locutions étrangères.

[126] Il suffira d’un simple coup d’œil sur les dernières éditions du nouveau _Dictionnaire de médecine_ de Nysten, si savamment complété par MM. Littré et Ch. Robin, pour se rendre compte de la destruction imminente dont notre langue est menacée de ce côté. Le lexicographe enregistre, bien malgré lui, des mots inutiles ou mal formés. Les savants, en effet, forgent sur le type grec des mots français qu’ils croient appropriés à l’énoncé de leurs systèmes, sans trop s’inquiéter si dans notre langue n’existent pas déjà des expressions capables de rendre leur idée. D’autres, pour faire parade d’une érudition qui leur manque, nous apportent des barbarismes ou des solécismes, comme _œnophile, bibliophile, lithontriptiques, orthopnée, apyre, hydroscope_, etc. Voyez B. Jullien: _Les principales étymologies de la langue française_, Paris, Hachette, 1862, in-12.

Je crois donc rendre un véritable service à l’étude de notre idiome par l’esquisse de la réforme depuis son origine, esquisse qui pourra plus tard être étendue et transformée en une véritable histoire.

J’ai marqué d’un astérisque, au commencement des titres, les ouvrages que je n’ai pu voir et que j’ai seulement trouvés cités dans les auteurs.

AU SEIZIÈME SIÈCLE.

GEOFROY TORY. _Champ fleury_, etc. Acheue dimprimer le xxviij Iour du mois Dapuril Lan mil cincq cens XXIX pour maistre Geofroy Tory de Bourges, autheur dudict liure. Paris, in-4.

Dans cet ouvrage, dont le privilége est du 5 septembre 1526, Tory réclame (fol. 52 recto, 56 verso) l’emploi des accents et de l’apostrophe. Dès qu’il fut imprimeur, il ne tarda pas à introduire dans ses éditions plusieurs de nos signes orthographiques. Dans l’_Adolescence clementine_ de Clément Marot, imprimée le 7 juin 1533, Tory annonce ainsi cette réforme: «Auec certains accens notez, cest assauoir sur le _é_ masculin different du feminin, sur les dictions ioinctes ensemble par sinalephes, et soubz le _ç_ quand il tient de la prononciation de le _s_, ce qui par cy deuant par faulte daduis n’a este faict au langaige françoys, combien qu’il y fust et soyt tres necessaire.»

* JEAN SALOMON s’est, dans le cours de la même année 1533, servi du _ç_ dans une dissertation intitulée: _Briefue doctrine pour deuement escripre selon la propriete du langage francoys_, reliée dans l’exemplaire de la Bibl. imp. du _Miroir de l’ame pecheresse_ de Marguerite de Navarre, édition sans lieu, sans date et sans nom d’imprimeur. Voir _Geofroy Tory_, par M. Auguste Bernard, 2e édition, Paris, Tross, 1865, in-8º, p. 374.

* _Tresvtile. Et. cõ | pendieulx Traicte de lart et science dorto | graphie Gallicane | dedans lequel sont com | prinses plusieurs choses necessaires | curieuses | nouvelles | et dignes de scauoir | non veues au | parauant. Auec une petite introdouction pour | congnoistre a lire le chiffre._ (A la fin:) _Imprime a Paris pour Jehã Saĩt denis | libraire demourãt a Paris_, etc. (s. d.), pet. in-8, goth. de 18 ff. (Cet opuscule commence par une épître à _Jacques Daoust, bailly d’Abbeuille_, pièce datée de cette ville, _le XXII de septembre. Mil cinq centz vingt neuf._)

Il m’a été impossible de me procurer ce livre introuvable, qui est le premier traité de l’orthographe, ou plutôt, comme dit logiquement l’auteur lui-même, de l’_Ortographie_ française, écrit en français. Le seul exemplaire connu a figuré à la vente Veinant.

GILLES DU WÈS (ou DEWES, ou DU GUEZ). _An Introductorie for to lerne, to rede, to pronounce and to speke french trewly, compyled for the right high, exellent and most vertuous lady the lady Mary of Englande, doughter to our most gracious soverayn lorde kyng Henry the eight._ (A la fin:) Printed at London by Thomas Godfray (vers 1527), in-4, goth.

Les deux premiers ouvrages de quelque importance sur notre orthographe sont sortis de la cour des rois d’Angleterre, qui déjà, trois siècles et demi auparavant, avaient été les mécènes des auteurs des premiers poëmes de la Table ronde rédigés en français.

L’auteur de cette grammaire, qui s’est nommé dans un acrostiche, rédigea son ouvrage vers 1527, et il l’a dédié à la princesse Marie, fille de Henri VIII, alors âgée de douze ans et devenue plus tard Marie la Sanglante. Il emploie quelques accents pour faciliter la prononciation, et il les marque sous les voyelles et non au-dessus. Voici un spécimen de son orthographe, tiré d’une pièce de vers adressée à sa royale élève pour s’excuser de ne pouvoir continuer ses leçons à cause de la goutte qui le tourmente:

«A uous, tressouueraine maistresse, jenvoy ces uerse, uoullant sinifiér ma grand doulleur et que plus mopresse ne uous pouoir seruir et enseygnér que de souffrir maladie et dangiér; pourquoy, sil plaist tant faire a uostre grace les uoulloir lire quelque petitte espace mon espoir est que mieulz uous en vauldrés et par ce point aussi mescuserés.

«Entre les mois qui accomplissent lan deux en y a espéciallement qui mont fait deul, grant ennuy et ahan, estre ne peult que je die aultrement; souvent ay ueu leur maniere et comment ilz mont traicte, sans lauoir deseruy pour ce quilz sont de courage asseruy, naimant jamais les œuures de printemps ains sans cessér leur font mal en tous temps.

«Le principal duquel plus je me plains en son blason se fait nommér Décembre; par luy ay fait pleurs et soupirs mains ja ne sera que ne men remembre; luy et Januiér mont tollu ung membre qui me fera que tant que je uiuray en grant doulleur doresnauant iray pourquoy je crains quen grant merencolie en fin fauldra que jen perde la uie.»

On voit que l’orthographe de du Guez, venu trop tôt pour s’inspirer de l’exubérance de lettres qui, à partir de la Renaissance jusqu’à la fin du XVIIe siècle, s’est montrée dans l’écriture, est demeurée presque aussi sobre que l’est devenue aujourd’hui la nôtre.

Fr. Génin croit que le livre de du Guez n’a été publié qu’après l’ouvrage de Palsgrave qui suit.

JEHAN PALSGRAVE. _Lesclarcissement de la langue francoyse, compose par maistre Iehan Palsgrave Angloys, natyf de Londres et gradue de Paris._ Neque luna per noctem. Anno uerbi incarnati M.D.xxx (avec privilége de 1531). (A la fin:) _The imprintyng fynysshed by Iohann Haukyns the_ XVIII _daye of Iuly_. _The yere of our lorde God._ MCCCCC _and_ XXX. In-fol. goth.

Ce second ouvrage, bien plus important, est dédié à Henri VIII. Dans sa préface l’auteur dit s’être conformé pour le plan de son livre à celui de la Grammaire grecque de Théodore de Gaza. Par les exemples qu’il donne et par l’accent tonique qu’il place sur les voyelles, on voit que sa prononciation différait notablement de la nôtre et qu’elle était parfois beaucoup moins douce. Voici comment il marque pour un lecteur anglais la prononciation des vers qui commencent le _Roman de la Rose_:

Maintes gentes dient que en songes _Máinto jan díet kan sóungos_ Ne sont que fábles et mensonges _Ne soun ko fábles e mansongos_ Mais on peult telz songes songier _Mays oun peut tez sóungo soungiér_ Que ne sont mye mensongier. _Ke ne soun myo mansoungiér_.

Il place l’accent tonique de la façon la plus correcte. Il formule ainsi son précepte: «Règle unique. Les mots dans la langue française ont leur accent sur la dernière syllabe (masculine).» Ex.: _honorablemént, paróy, cordelíer_, ils _áyment_, ils _aymérent_, vous _parlástez_ (_parlâtes_), _cest ung terríble cás_. Les enclitiques n’ont jamais l’accent. Il écrit sans division et ainsi accentués: _souventesfóys, aulcunefóys, plusieursfóys, dixfóys, troysfóys, quattrefóys, entredeúx, paradventúre, à lencóntre, jusquadíx, jusquaumourír_.

On voit par ces exemples combien l’ouvrage de Palsgrave est précieux pour nous faire connaître les véritables traditions de la prononciation du français, mieux conservées au commencement du seizième siècle qu’après le mouvement littéraire de la Renaissance.

Fr. Génin a donné, dans les _Documents inédits pour servir à l’histoire de France_, une bonne réimpression des ouvrages de Palsgrave et de du Guez.

JACQUES SYLVIUS (Dubois). _In linguam gallicam Isagωge._ Parisiis, ex officina Roberti Stephani_, 1531, in-4 de VIII ff. et 159 pp.