Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage

Part 4

Chapter 41,560 wordsPublic domain

L'Académie, au mot _rêver_, dit: «Il est quelquefois actif, _j'ai rêvé_ telle chose; _voilà ce que j'ai rêvé_; vous _avez rêvé_ cela.»

LVII.

RIEN. Le mot _rien_ n'admet jamais les mots _pas_ et _point_, qui sont le complément de la négation. Ainsi Racine _a eu tort_ de dire dans les Plaideurs:

On ne veut _pas rien_ faire ici qui vous déplaise.

La décision que l'on vient de lire est juste. Mais d'après les termes dont M. Molard se sert en condamnant une phrase vicieuse en elle-même, on pourroit croire que Racine ignoroit qu'il ne faut pas construire le mot _rien_ avec la négation _pas_, et l'on _auroit tort_.

Autrefois, rien n'étoit plus commun dans certaines classes de la société, que la locution vicieuse dont il s'agit ici. Racine l'a placée à dessein dans la bouche du fils de Dandin, Léandre, qui, dans la scène dont il est question, joue le rôle de commissaire. C'est ce que fait observer Louis Racine, dans ses Remarques sur les tragédies de son père; il déclare que cette faute a été commise _exprès_. M. Luneau-de-Boisjermain trouve, il est vrai, cette apologie _puérile_; cela n'étonne pas dans un homme qui s'imaginoit savoir mieux le françois que celui dont il commentoit les oeuvres. L'abbé d'Olivet, critique beaucoup plus éclairé, dit positivement: «Racine n'a usé de ce barbarisme que pour faire rire.» Je n'ignore pas que ce Grammairien ajoute: «Pourquoi chercher dans un langage corrompu le germe de la bonne plaisanterie?» Mais cette question peut aussi bien s'appliquer à ces vers:

Quand je vois les états des Babyboniens, Transférés des Serpens aux Nacédoniens, etc.

qu'au vers qui fait le sujet de cet article. Comme ce _tort_, si c'en est un, n'est pas celui que reproche M. Molard, et n'a aucun rapport à la Grammaire, je ne m'y arrêterai pas.

LVIII.

SEILLE. Vaisseau de bois pour laver ou pour d'autres usages, et dont les bords sont fort bas. Dites, _baquet_ ou petit cuvier. La première de ces dénominations est générale; mais elle n'en est pas moins vicieuse. On ne parviendra jamais à la proscrire à Lyon. Peut-être exprime-t-elle un vaisseau d'une forme particulière, et alors il n'est pas étonnant qu'on lui ait donné un nom particulier. Quoiqu'il en soit, _il est bon de savoir qu'on ne le trouve dans aucun Dictionnaire_. Je crois qu'il tire son origine de [Greek: Sêgia], vase qui a la forme d'un seau.

SEILLE est un mot extrêmement ancien et qui se rencontre dans les écrivains du 15.e et du 16.e siècle. Cette expression, employée dans plusieurs provinces, n'a point été conservée par l'Académie. Je ne vois pas _à quoi il pourroit être bon de savoir qu'on ne la trouve dans aucun Dictionnaire_, en cas que cela fût vrai. Mais M. Molard a avancé un fait bien hasardé, et n'a pas poussé très-loin ses recherches, soit sur le mot, soit sur l'étymologie. _Seille_ se trouve dans la plupart des Dictionnaires qui ont paru depuis 1600 jusqu'en 1771. Je me contente de rappeler celui du médecin Borel, connu sous le nom de _Dictionnaire des termes du vieux françois_, celui de Ménage et celui de Trévoux. Tous s'accordent à le faire dériver de _situla_ comme _seau_ de _situlum_. Le Dictionnaire de Trévoux entre dans de plus grands détails, et dit: «_Seille_, vieux mot qui signifie un _seau_, s'emploie encore en beaucoup d'endroits..... Il signifie plus particulièrement en quelques provinces, un vaisseau de bois sans fond par le haut, et qui a la grosseur d'une feuillette.»

On trouve même _seillet_, diminutif de _seille_, mot que nos aïeux employoient comme synonyme de _benoitier_ ou _bénitier_, parce que le bénitier a la forme d'une _petite seille_.

Le Glossaire de Ducange fait dériver _seille_ de _sellus_, mot latin du moyen âge, qui désignoit une mesure de choses liquides.

Quant au mot [Greek: Sêgia], dont M. Molard veut que _seille_ tire son origine, les auteurs que j'ai cités n'en parlent pas: d'ailleurs [Greek: Sêgia] n'est pas grec. L'imprimeur s'est sûrement trompé; il falloit dire, [Greek: Têlia], ou [Greek: Sêlia], mot qui désigne un vase en forme de tonneau ouvert d'un côté, ou de grand _seau_ dans lequel on faisoit le pain.

LIX.

SUEL. Place où l'on bat le blé. Dites, _aire_, s. m. _Cet aire_ est fort _grand_.

C'est probablement par distraction que M. Molard donne une décision pareille. Il est impossible qu'il ne sache pas que le substantif _aire_ est féminin, et que conformément à l'Académie, il faut dire _cette_ aire est fort _grande_.[21]

[Note 21: Je ne connois qu'un Vocabulaire dans lequel le mot _aire_ soit indiqué comme masculin; mais c'est une faute d'impression d'autant plus évidente qu'on a fait _aire_ féminin dans les exemples cités à la suite.]

LX.

TAILLEUSE. Celle qui fait des robes de femme; dites, _couturière_. La _tailleuse_ est la _femme_ du tailleur.

TAILLEUSE n'est françois dans aucun sens; on s'en servoit autrefois pour désigner une _couturière_: on le trouve avec cette signification dans les anciens Dictionnaires. L'Académie l'a rejeté. Mais _tailleuse_ ne se trouve nulle part pour désigner la femme d'un _tailleur_. Cette manière d'entendre les substantifs ou les adjectifs terminés en _eur_ qui ont le féminin en _euse_, n'est point dans l'analogie de la langue françoise.

L'Académie appelle _blanchisseuse_, _revendeuse_, _brodeuse_, etc. non pas la _femme_ du _blanchisseur_, du _revendeur_, du _brodeur_, etc.; mais bien la femme qui blanchit, qui revend, qui brode, etc. Si _tailleuse_ eût été rangé parmi les noms françois, il auroit suivi la même loi. Au reste, «_tailleuse_, pour signifier _couturière_, ne vaut pas mieux, selon un ancien Dictionnaire, que _couturier_ pour dire _tailleur_.»

LXI.

TAPER. Donner des coups à quelqu'un pour le battre; dites, _frapper_.

TAPER, dans le sens de frapper, est une expression françoise, mais populaire. L'Académie l'admet, et cite ces phrases: il l'a bien _tapé_, je vous _taperai_ bien, etc.

LXII.

TAQUIER. Celui qui construit des bateaux. Ce mot n'est pas françois. Je ne connois point de mot qui désigne ce genre d'ouvrier. On peut dire _constructeur de bateaux_.

L'ouvrier qui construit un bateau, doit être désigné sous le nom de _charpentier de bateau_, comme celui qui fait la charpente d'un vaisseau s'appelle _charpentier de vaisseau_.

LXIII.

TERRE. Tomber _à terre_, et tomber _par terre_, ne signifient pas tout-à-fait la même chose. Ce qui tombe _à terre_ tient à la terre; ce qui tombe _par terre_ n'y tient pas. C'est la distinction que met Roubaud entre ces deux locutions.

La distinction qu'établit ici M. Molard, entre _tomber à terre_ et _tomber par terre_, est exprimée en termes si obscurs, que j'ai déjà vu bien des personnes qu'elle a embarrassées. Mais son principal défaut n'est pas d'être en quelque sorte inintelligible pour ceux qui n'y apportent qu'une attention ordinaire; elle est absolument fausse. Pour être exact, M. Molard devoit dire tout le contraire de ce qu'il a dit. _Tomber par terre_ se dit d'une personne ou d'une chose qui étant déjà _à terre_, tombe de sa hauteur; et _tomber à terre_ ne doit s'employer qu'en parlant d'une personne ou d'un objet qui étant élevé au-dessus de terre, tombe de haut. Cette distinction est de l'abbé Girard. «Un homme, dit-il, qui passe dans une rue et qui vient à tomber, _tombe par terre_, et non _à terre_, car il y est déjà. Mais un couvreur à qui le pied manque sur un toit, _tombe à terre_, et non _par terre_.»

M. Molard cite à l'appui de son opinion, l'abbé Roubaud. M. Molard se trompe; l'abbé Roubaud, dans ses Synonymes, n'a rien écrit sur le verbe _tomber_.

LXIV.

VALTER. Il me fait valter sans cesse, pour dire, il me fait aller et venir sans but et sans utilité. Ce mot n'est pas françois; il faut exprimer l'idée qu'on lui attache par une périphrase.

Le mot que M. Molard condamne est françois. L'erreur de ceux qui l'emploient ne consiste que dans la manière de le prononcer ou de l'écrire. Il faut écrire _valeter_.

«On dit d'un homme qui a été obligé de faire plusieurs démarches pénibles et désagréables auprès de quelqu'un pour obtenir ce qu'il demandoit, qu'il a été obligé de _valeter_; qu'on l'a fait _valeter_ long-temps.» (_Dict. de l'Acad._)

LXV.

ZÉPHYR. Quand ce mot est écrit de cette manière, il signifie l'_haleine des zéphyrs_. Alors il peut prendre le nombre pluriel. _Zephyre_ signifiant l'amant de Flore, ne prend ni article, ni pluriel, et se termine par un e muet.

ZÉPHYR ne signifie pas plus l'_haleine des zéphyrs_, que _aquilon_ ne signifie le _souffle des aquilons_. On donne le nom de _zéphyr_ à toute espèce de vent doux et agréable. On emploie ce mot au singulier comme au pluriel. Les _doux zéphyrs_, _un zéphyr rafraîchissant_.

Lorsque le _zéphyr_ est considéré comme une divinité mythologique, on écrit et on prononce _Zéphyre_, sans article.

Les anciens donnoient le nom de _zéphyrus_ à un vent violent venant du couchant.

_Eurum ad se Zephyrumque vocat._ VIRG.

Quelques traducteurs rendent _Zephyrum_ par _Zéphyre_, et placent l'e muet pour éviter la confusion qui pourroit sans cela avoir lieu avec _zéphyr_.[22] L'Académie ne fait pas cette distinction.

[Note 22: Voyez entr'autres Virgile, traduit par Binet.]

Au reste, l'ortographe de _zéphyr_ a long-temps varié; nos premiers poètes écrivoient _zéphyr_ ou _zéphyre_, selon que la mesure l'exigeoit. Mais en prose, il falloit, selon Ménage, toujours dire le _zéphyre_ au singulier, et les _zéphyrs_ au pluriel.[23]

[Note 23: Observations sur la langue françoise.]

_ERRATA._

Pag. vj de la Préface, lig. 14, _quelque soit_, lisez, _quel que soit_, _etc._

Pag. 11, lig. 3 et 19, _M. de la Harpe_, lisez, _M. de Laharpe_.

Pag. 40, lig. 15, _il y a quelque différence_, lisez, _il y a quelques différences_.

_Ibid._, lig. 16, _l'a assignée_, lisez, _les a assignées_.

Pag. 48, _grappire_, _grappare_, lisez, _grapire_, _grapare_.

Pag. 49, lig. 3, dans ces phrases _monter_, lisez, dans ces phrases, _monter_, etc.

Pag. 67, lig. 15, et pag. 68, lig. 7 et 11, _myrthe_, lisez, _myrte_.

* * * * *

Notes de transcription

Les mots indiqués _ainsi_ sont en italique dans le texte d'origine. Les corrections de la liste ERRATA ont été apportées dans le texte. Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées. La graphie ancienne a été conservée. Nous croyons aussi que:

à la page 95, «ortographe» dans la phrase «Au reste, l'ortographe de _zéphyr_ a long-temps varié;» devrait se lire «orthographe».