Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage
Part 3
Le mot _mouche à miel_ n'est pas moins exact que celui d'_abeille_. Il se trouve dans tous les Dictionnaires, et l'Académie le cite deux fois, l'une à l'article _Mouche_, et l'autre à l'article _Miel_. D'ailleurs qui ne connoît la fable que Lafontaine lui-même a intitulée, _Les Frêlons_ et les _Mouches à miel_?
XLI.
OFFICIER DE GÉNIE. Il ne faut pas confondre un _officier du génie_ avec un _officier de génie_. La première expression désigne le corps où sert l'officier, et la seconde indique la qualité de son esprit.
Je ne sais où M. Molard a pris cette distinction subtile; elle n'est pas fondée. On dit un _officier de génie_, comme on dit un officier _de guerre_, un officier _de marine_, un officier _de justice_. Lorsqu'on parle en général, on supprime l'article, et l'on emploie la préposition _de_. L'équivoque n'est à craindre que pour ceux qui ne savent pas bien le françois. C'est à _l'homme_ et non pas à la _profession_ qu'il faut associer les qualités bonnes ou mauvaises qui appartiennent plus à l'un qu'à l'autre. Ainsi on ne dira pas un général _de génie_, un officier _de génie_, un magistrat _de génie_, pour dire qu'un général, un officier, un magistrat, ont _du génie_. Ce seroit la même chose que si l'on disoit un général _d'esprit_, un officier _d'esprit_, un magistrat _d'esprit_, pour dire qu'un général, un officier, un magistrat, ont _de l'esprit_. Mais on dira très-bien, ce général, cet officier, ce magistrat sont des _hommes d'esprit_, des _hommes de génie_.
XLII.
PAIRE. Une chose unique composée de deux pièces. Dites, une _paire_. _Une paire de bas, une paire de ciseaux_, etc.
Rien n'est plus important qu'une bonne définition. Celle-ci, empruntée de l'Académie, n'est pas exacte, parce que, considérée séparément, elle ne détermine qu'une des nombreuses significations du mot. L'auteur ne songeoit sans doute qu'à l'un des exemples qu'il a donnés, une _paire de ciseaux_, et oublioit le premier. On ne dira jamais qu'une paire de bas, ou une paire de boeufs, soit une _chose unique composée de deux pièces_. _Paire_ se dit aussi de deux animaux de même espèce, ou de deux choses qui vont ensemble. _Une paire_ de pigeons, _une paire_ de gants.
XLIII.
PARDONNER. _Pardonnez ceux_ qui vous ont offensé. Cette phrase renferme un solécisme. Le mot pardonner signifie _donner_ pardon; or, on donne pardon à quelqu'un. Dites, _pardonnez à ceux_, etc. et non _pardonnez ceux_, etc.
Cette décision est juste; mais la raison qu'on en donne est fausse. M. Molard part toujours de ce principe erronné, que des locutions _équivalentes_ pour le sens doivent avoir une construction semblable. On ne sauroit admettre cette règle, sans dénaturer la langue et la rendre barbare. On s'en convaincra par l'application que je vais en faire aux deux exemples suivans.
_Absoudre_, _congédier_, signifient _donner l'absolution_, _donner congé_; or, on donne l'absolution, on donne congé _à_ quelqu'un. Dites donc, absoudre _à_ quelqu'un; congédier _à_ quelqu'un. En Grammaire, comme en toute autre matière, il est aisé de reconnoître la fausseté d'un principe, par l'absurdité des conséquences.
XLIV.
PARESOL. Dites, _parasol_. Ce nom est composé de _para_ et de _sol_. Le premier est une préposition grecque, qui signifie _contre_, c'est-à-dire contre le soleil; il signifie aussi à côté. J'en dis autant des mots _parepluie_, _parevent_: on doit dire, parapluie, paravent, en vertu de la même observation.
C'est probablement la première fois qu'on a donné à _parasol_ une pareille étymologie. _Parasol_ vient de l'italien _para sole_. _Parare_, en italien, signifie entr'autres choses garantir, défendre contre les incommodités, en éloignant l'objet incommode; le verbe françois _parer_ a aussi quelquefois le même sens. C'est ce que disent les étymologistes, et entr'autres Ménage, qui ajoute que la parasol a été ainsi nommé, _quia solem arcet_. Cette remarque s'applique également aux mots _paravent_ et _parapluie_.
XLV.
PARFAITEMENT. Je suis _très-parfaitement_, ou bien _parfaitement_ convaincu. Les mots _parfaitement_ et _parfait_ ne peuvent pas être modifiés en _plus_ ou en _moins_. Car on ne peut rien ajouter à ce qui est _parfait_....... On ne dira donc pas: _un des modèles les plus parfaits_. La _perfection_ est une qualité absolue: elle rejette toute modification en plus et en moins. La _perfection_ est au plus haut degré; il n'y a que les qualités relatives qui admettent le plus ou le moins.
La _perfection_, considérée comme qualité _absolue_, ne convient qu'à Dieu. Toute _perfection_ dans les hommes et dans leurs ouvrages n'est que _relative_, et admet par conséquent le _plus_ ou le _moins_. On ne sauroit indiquer un ouvrage si _parfait_ qu'on ne pût en concevoir un _plus parfait_ encore. Aussi le mot _parfait_ a-t-il un positif, un comparatif et un superlatif dans toutes les langues. Les écrivains du siècle de Louis XIV l'emploient très-souvent dans ces divers degrés de signification. Il me seroit aisé d'en citer de nombreux exemples; je me contenterai de rapporter les phrases suivantes, prises dans les écrits de trois hommes qui certainement savoient le françois.
«Démosthène et Cicéron, dit Rollin, sont des modèles d'éloquence _les plus parfaits_.»[12]
[Note 12: Traité des études.]
«Ce quelque chose qui est en moi et qui pense, dit La Bruyère, s'il doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnoisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature universelle, ou qui pense, ou qui soit plus noble et _plus parfaite_ que ce qui pense.»[13]
[Note 13: Caract. de La Bruyère, chap. des esprits forts.]
«Le _plus parfait_ de tous les anges, dit Bossuet, qui avoit été aussi le plus superbe, se trouva le plus mal-faisant comme le plus malheureux.»[14]
[Note 14: Discours sur l'histoire universelle.]
M. de Laharpe a également employé l'adjectif _parfait_ au comparatif. _Voy._ la phrase citée, pag. 29 de ces Observations.
XLVI.
PATTE. On dit proverbialement _faire sa patte_, pour dire faire son profit dans une place. Cet intendant a bien fait _sa patte_. Cette expression n'est pas françoise; dites, il a fait son _magot_, expression populaire.
MAGOT signifie _amas d'argent caché_; _faire son magot_ veut donc dire, faire un amas d'argent caché. Un homme qui veut passer _incognito_ d'un pays dans un autre, _fait son magot_, et s'en va. La locution que propose M. Molard n'emporte pas avec elle l'idée de _profit_ que le peuple attache à celle-ci, _faire sa patte_. Pour exprimer cette idée, il faut dire, _faire ses orges_.
«On dit proverbialement et figurément qu'un homme a _bien fait ses orges_ dans une affaire, dans un emploi, pour dire qu'il y a _fait un grand profit_.»[15]
[Note 15: Voyez l'Académie, au mot _orge_.]
XLVII.
PHYSIQUE. Cet homme a un beau _physique_. Ce mot n'avoit pas autrefois la signification de _taille_, de _stature_. L'Académie ne lui donne pas cette acception. Mais depuis quelque temps on en fait un nom masculin qui signifie _tournure_.
PHYSIQUE ne signifie point encore aujourd'hui _taille_, _stature_. Un homme d'une belle taille, d'une haute stature, n'a pas toujours un beau _physique_. Il n'est pas moins inexact d'en faire le synonyme de _tournure_. Voici comment s'expriment sur ce mot les derniers Dictionnaires publiés sous le nom de l'Académie:
«On dit substantivement au masculin, le _physique_ d'un homme, pour désigner sa _constitution naturelle_, et aussi son _apparence_. _Un bon physique; il a un beau physique.»_
XLVIII.
PLEIN. Il a _tout plein de bontés_ pour moi; dites, il a _beaucoup_ de bontés pour moi.
La locution que critique ici M. Molard, est du style familier. Il m'étoit souvent arrivé de la condamner, lorsqu'enfin je trouvai quelqu'un qui me dit: Quelle différence de construction voyez-vous, Monsieur, entre cette locution, _tout plein de bontés_, et celle-ci, _tout plein de gens_?--Aucune, répliquai-je.--Eh bien! si l'Académie admet la seconde, puisque, de votre aveu, la première lui est semblable, pourquoi la rejetteriez-vous?--Il s'agit de vérifier ce que dit l'Académie.
Nous vérifiâmes, et je vis, ou du moins je crus voir que j'avois tort.
XLIX.
PRÉPOSITION. Il faut répéter la préposition devant les mots qui n'ont pas une signification à-peu-près semblable. Vous ne direz pas: ce bouquet est composé _de_ roses, oeillets et myrte; il faut répéter la préposition _de_.
L'abbé Girard, dans ses Discours sur les vrais principes de la langue françoise, et M. de Wailly, dans sa Grammaire, prescrivent la même règle. Mais il est aisé, ce me semble, de faire voir que ces grammairiens estimables se trompent en cette occasion. Pour ne pas sortir de l'exemple cité par M. Molard, s'il est vrai qu'il faille répéter la préposition devant les mots _qui n'ont pas une signification à-peu-près semblable_, on sera obligé de dire:
_Avec_ des oeillets, _avec_ des roses et _avec_ du myrte, on feroit un beau bouquet.
On péchera, au contraire, en disant:
_Avec_ des oeillets, des roses et du myrte, on feroit, etc.
Or, je le demande, quel est le Grammairien qui osera approuver la première de ces phrases, et blâmer la seconde?
En admettant le principe que je combats, il y aura encore une faute dans ces exemples: _parmi_ les frères et les soeurs; _entre_ la France et la Suède; _contre_ la raison et la foi; _malgré_ son or et son crédit; _après_ mes objections et vos réponses; _excepté_ François I.er et Charles-Quint, etc.
Et pour être exact, il faudra dire: _Parmi_ les frères et _parmi_ les soeurs; _entre_ la France et _entre_ la Suède; _après_ mes objections et _après_ vos réponses, etc. En vérité, y eut-il jamais erreur plus palpable? Je serois trop long, si je voulois rappeler ici ce qu'on écrit les Grammairiens pour réduire à des principes fixes ce qui regarde cette matière. Sans prétendre donner une règle absolue et invariable sur un point qui dépend principalement de l'usage, je me contente de dire d'après quelques autorités, qu'en général les prépositions composées de plusieurs syllabes ne se répètent pas, et qu'au contraire les monosyllabes se répètent, et c'est ce qui a pu tromper MM. Girard et de Wailly. Car il est à remarquer que ces écrivains, ainsi que M. Molard, n'ont justifié leur décision que par des exemples dans lesquels les prépositions sont monosyllabes.
L.
PRÈS ne doit pas s'employer pour le mot _auprès_; _près de_ est opposé à _loin de_; _auprès de_ exprime une idée d'_entour_. Il est demeuré _près_ de l'église; j'ai mes enfans _auprès_ de moi.
AUPRÈS DE n'emporte pas l'idée _d'entour_. On dit très-bien avec l'Académie: Sa maison est _auprès_ de la mienne, il loge _auprès_ de l'église, la rivière passe _auprès_ de la ville; comme on dit, sa maison est _près_ de la mienne, il loge _près_ de l'église, la rivière passe _près_ de la ville.
Vaugelas donne aux deux locutions dont nous parlons une signification semblable. Il ajoute qu'_auprès_ se construit également avec un nom de _personne_ et un nom de _chose_, il est _auprès_ de moi; il loge _auprès_ de l'église: et _près_, avec un nom de _chose_ seulement, il est _près_ du palais. Cette opinion est confirmée par Patru et Thomas Corneille. Selon d'autres Grammairiens, _auprès_, d'ailleurs synonyme de _près_, exprimeroit en outre une plus grande proximité. Cette distinction est peut-être trop subtile.
LI.
PRÊT, PRÈS. Ces prépositions ne peuvent pas être employées indifféremment. Ne dites pas le sang est _prêt_ à couler; mais dites, _près_ de couler. Car l'adjectif _prêt_ signifie _préparé_, _disposé_..... Le mot _près_ marque l'approche..... On trouve quelquefois cette faute dans Racine et dans les ouvrages de J.-J. Rousseau.
La plupart des Grammairiens décident comme M. Molard, et j'ai partagé long-temps leur opinion. Il me semble aujourd'hui que la règle qu'ils donnent est trop absolue, et que dans sa généralité elle est contraire, non-seulement à l'usage suivi par nos bons écrivains, mais à l'Académie elle-même.
Il y a cent ans, que l'on écrivoit également _prest à_ et _prest de_. Dans les deux cas, on donnoit à _prest_ un féminin, et l'on disoit _preste à_, _preste de_. Il semble même qu'on évitât d'employer _près_ dans les constructions dont il s'agit ici. Bouhours, l'un des plus illustres Grammairiens du temps, autorise les deux locutions que j'ai citées. Elles étoient encore usitées vers le milieu du 18.e siècle: les Dictionnaires le constatent. On trouve dans celui de TRÉVOUX, édition de 1771, des phrases telles que celles-ci: Ville _prête_ de se rendre. Fille _prête_ de se marier, etc.
Aujourd'hui on ne dit plus _prêt de_; en ce cas on emploie la préposition _près_, et _près de_ signifie toujours _sur le point de_.[16] Mais _prêt à_ n'a-t-il jamais le même sens, et sa signification est-elle toujours restreinte à celle-ci, _disposé à_, _préparé à_? c'est ce qu'il s'agit de décider. M. Molard prononce affirmativement, et ajoute que Racine et J.-J. Rousseau ont péché contre cette règle. Si ces écrivains étoient seuls, peut-être hésiterois-je moins; mais le nombre et le caractère de ceux qui ont parlé comme eux, m'effraie et me retient. Je n'ose condamner des _coupables_ tels que Bossuet, Rollin, Boileau, Pascal, Racine le fils, Lefranc de Pompignan, la plupart de leurs contemporains, et même plusieurs de nos auteurs modernes les plus célèbres.
[Note 16: Il est à remarquer qu'autrefois _prêt de_, _prête de_ signifioient également _disposé à_ et sur _le point de_. Nous venons de voir que les Lexicographes de Trévoux ont dit _ville prête de se rendre_; ce qui certainement veut dire: ville _sur le point de_ se rendre. Vaugelas, dans sa traduction de Quinte-Curce, fait dire aux soldats d'Alexandre: «Nous sommes tout _prests_ d'aller où vous voudrez.» Ce qui ne signifie pas moins incontestablement: Nous sommes _disposés_ à aller où vous voudrez.]
Dans l'Oraison funèbre du chancelier Le Tellier, Bossuet s'exprime ainsi: «Enfin _prêt_ à rendre l'ame, je rends grâces à Dieu, dit le chancelier, de voir défaillir mon corps avant mon esprit.»
«Rome _prête_ à succomber, dit Rollin, se soutint principalement durant ses malheurs par la confiance et la sagesse du sénat.»
«Voyez-vous, dit Boileau, la terre ouverte jusqu'en son centre, l'enfer _prêt_ à paroître?»
«Il est injuste qu'on s'attache à nous, dit Pascal, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en ferons naître le désir. Car nous ne sommes la fin de personne, et nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pas _prêts_ à mourir? et ainsi l'objet de leur attachement mourroit.»
M. Lefranc, en parlant des impies, dit:
Le faux calme dont ils jouissent Est toujours _prêt à_ se troubler. Un éclair seul les fait trembler; Ils blasphèment, mais ils frémissent.
Racine le fils termine le dernier chant de son Poëme sur la Religion, par ces vers:
À la fin de mes chants, je me hâte d'atteindre, Et si je ne sentois ma voix _prête à s'éteindre_, Vous me verriez, etc.
M. de Fontanes, dans le Discours qu'il prononça sur la tombe de M. de Laharpe, dit en parlant de cet illustre écrivain:
«Les injustices se réparoient; nous étions _prêts_ à le revoir dans ce sanctuaire des lettres et du goût dont il étoit le plus ferme soutien.»
Il me seroit aisé de pousser beaucoup plus loin mes citations; celles que j'ai produites me paroissent devoir suffire.
Le passage que j'ai cité de Pascal, est vicieux, je le sais. Les anciens Grammairiens ont enseigné qu'il ne faut pas employer indifféremment ces deux locutions, _prêt de mourir_[17], et _prêt à mourir_. Bouhours fonde cette exception sur la nécessité d'éviter l'équivoque qui peut avoir lieu, et il me paroît que c'est en général la seule attention qu'aient eue nos bons auteurs. Il est, du reste, certain que _Pascal_ a écrit _prêt à mourir_; et cette faute ne prouve que davantage à mes yeux l'usage dans lequel on étoit d'employer _prêt à_, pour signifier également _sur le point de_, et _disposé_, _préparé à_, en laissant aux phrases antécédentes le soin de déterminer celui des deux sens dans lequel il falloit l'entendre. Nos éditions actuelles des _Pensées_, portent: «Ne sommes-nous pas _près de_ mourir?» Cette correction est récente: elle fut faite pour la première fois dans l'édition de 1783.
[Note 17: J'écris ici _prêt_ de mourir, parce que c'est ainsi qu'on écrivoit dans le 17.e siècle.]
Je sais encore que M. de Wailly critique le passage de Rollin. Mais a-t-il raison? Et ne devoit-il tenir aucun compte des autres écrivains qui ont parlé comme _Rollin_, entr'autres de Bossuet et de Boileau? «Rome, dit M. de Wailly, étoit sur le point de succomber; mais elle n'y étoit pas _disposée_. Donc, il falloit dire _près de succomber_, et non pas _prête à succomber_.» Cette remarque suppose toujours ce qui est en question, savoir que _prêt_ n'a pas d'autre signification que celle de _disposé_, et ce point me ramène à l'Académie, dont j'ai parlé d'abord.
D'après l'Académie, _prêt_ signifie non-seulement _préparé_, _disposé_, comme le prétend M. Molard, mais encore _qui est en état de faire_, ou _de souffrir quelque chose_. La dernière partie de cette définition auroit pu, ce me semble, être exprimée avec plus de netteté et de justesse. Cependant, malgré son obscurité, on voit d'abord qu'elle donne plus de latitude à la signification du mot _prêt_; et certainement dans ce premier exemple, qui vient à la suite, le dîner est _prêt à_ servir, _prêt_ signifie non pas _disposé_, mais en état d'_être servi_.[18] En second lieu, ne suffit-il pas quelquefois qu'une personne ou une chose soit _sur le point de_, pour être _en état de_, dans la _situation de_? Ce qui me fait croire que c'est la pensée de l'Académie, c'est qu'elle fournit encore cet exemple: Une maison qui est _prête_ à tomber. Or, je le demande, cela veut-il dire une maison qui est _préparée_, _disposée à tomber_, ou bien une maison qui est _sur le point de tomber_? Que l'on rapproche maintenant ces deux phrases, l'une de Rollin, critiquée par M. de Wailly, et l'autre, citée comme régulière par l'Académie:
Rome _prête à_ succomber, Une maison _prête à_ tomber.
et que l'on prononce. S'il y a quelque différence entre ces deux exemples, à coup sûr elle est bien subtile.
[Note 18: Ce seroit une chose fort intéressante que l'examen des locutions dans lesquelles le verbe actif est employé dans un sens passif, comme dans ces phrases: _Prêt_ à servir, bon à manger, qui signifient bon à _être mangé_, prêt à _être servi_. Mais ce n'est pas ici le lieu.]
Je finirai cette discussion par une observation importante. Tout le monde connoît les Remarques de l'abbé d'Olivet. Cet illustre Grammairien a pris soin de relever dans Racine, non-seulement les mots _qui ont vieilli_, mais encore les _phrases où il a cru entrevoir quelque sorte d'irrégularité_. Du nombre des pièces qu'il a examinées, sont Phèdre et Bérénice, et dans ces pièces, on lit les vers suivans:
Et que les vains secours cessent de rappeler Un reste de chaleur _tout prêt_ à s'exhaler.
PHÈDRE, act. I, scèn. 3.
Je sens bien que sans vous, je ne saurois plus vivre, Que mon coeur de moi-même est _prêt_ à s'éloigner.
BÉRÉNICE, act. IV, scèn. 5.
Comment l'abbé d'Olivet n'a-t-il pas _entrevu_ dans ces vers et autres semblables _quelque sorte d'irrégularité_? Comment dans un examen où il _suppose_ que les fautes, _les vraies fautes se réduisent à si peu_, ce sont encore ses termes, comment, dis-je, n'a-t-il pas censuré ce que M. Molard appelle une _faute_? Ne seroit-ce pas parce qu'il a jugé que Racine avoit parlé d'une manière _régulière_ en cette rencontre?[19]
[Note 19: M. Luneau de Boisjermain garde également le silence sur cette prétendue faute de Racine.]
LII.
QUADRUPLER. Prononcez ce mot comme s'il étoit écrit ainsi: _couadrupler_..... Il faut prononcer de même la première syllabe du mot _quaterne_, _in-quarto_; mais non dans _quatre_, _quatrain_, _équestre_, et beaucoup d'autres.
ÉQUESTRE ne se prononce pas _ékestre_. Ménage, persuadé que chez les Latins les mots _qui_, _quoe_, _quod_ se prononçoient _ki_, _koe_, _kod_, fait une règle générale de cette sorte de prononciation, et veut, par exemple, que l'on dise _acatique_ pour _aquatique_, en quoi il se trompe. Cependant il excepte cinq à six mots parmi lesquels se trouve _équestre_, que quelques personnes prononçoient dès-lors comme le veut M. Molard. Prononcez, dit Dumarsais, _ue_ dans _équestre_, comme dans _écuelle_, _casuel_, _annuel_. L'Académie donne la même règle.
LIII.
RAVE. Petite _rave_; dites, _raifort_.
RAVE, en ce sens, n'est pas moins françois que _raifort_. Voici ce que dit l'Académie: «On appelle aussi et plus communément _rave_, cette plante potagère dont la racine est d'un rouge foncé, tendre, succulente, cassante, et bonne à manger.»
LIV.
RAFROIDIR. Ne dites pas, le dîner _rafroidit_; mais dites, _se refroidit_, en prononçant l'e muet.
REFROIDIR est un verbe que l'on peut employer comme actif, comme neutre et comme réciproque. Ainsi il n'est pas moins exact de dire le _dîner refroidit_, que le _dîner se refroidit_.
LV.
REMPAILLER, pour exprimer l'action de remettre la paille à des chaises. Ce mot ne se trouve pas dans l'Académie. Dites, _empailler_ une chaise. Cependant ce réduplicatif me paroît nécessaire pour exprimer l'action par laquelle on remet de la paille à une chaise. On pourroit dire _rempailler_, comme on dit _refaire_.
S'il n'est pas permis d'employer _rempailler_, il ne faudra pas se servir non plus de _repeindre_, _retailler_, _rouvrir_, _repolir_, pour dire, peindre, tailler, ouvrir, polir une seconde fois; car toutes ces expressions, comme celle que condamne M. Molard, ne se trouvent point dans l'Académie. Rien n'est plus ordinaire que de voir des personnes d'ailleurs très-instruites, rejeter un très-grand nombre de _réduplicatifs_ que l'on trouve dans nos meilleurs auteurs, anciens et modernes, et s'autoriser sur ce point du silence de l'Académie. Il me semble que plus on veut être sévère en matière de langage, plus on doit se tenir sur ses gardes, afin de ne condamner que ce qui doit l'être. C'est sur-tout alors qu'il importe de connoître le plan d'après lequel a été fait un Dictionnaire, et d'en bien saisir l'esprit. M. Molard se seroit dispensé de faire l'article qui donne lieu à ces remarques, s'il eût eu l'attention de lire, ou plutôt s'il se fût rappelé la Préface du Dictionnaire de l'Académie. Les rédacteurs s'expriment ainsi:
«Il a paru qu'il _n'étoit pas nécessaire_ de rapporter le _réduplicatif_ de chaque verbe, lorsque ce _réduplicatif_ ne signifie que la réitération de la même action, comme _reparler_ qui ne veut dire que _parler une seconde fois_. Mais lorsqu'un verbe, qui dans un sens est _réduplicatif_, a un autre sens dans lequel il ne l'est point, comme _redire_, qui signifie souvent autre chose que _dire une seconde fois_, on lui donne une place dans son rang alphabétique.»[20]
[Note 20: Préface du Diction. de l'Acad., p. IV.--L'Académie n'a pas été toujours fidelle à son plan. Malgré l'article qu'on vient de lire, elle a placé dans son Dictionnaire quelques réduplicatifs qui n'expriment que la _réitération de la même action_, tels que _rebâtir_, _remoudre_, etc. C'est une des raisons qui ont pu tromper ceux qui n'ont pas lu la Préface.]
LVI.
RÊVER, dans le sens de faire un songe en dormant, veut être suivi de la préposition _de_, et non de la préposition _à_. On dit, j'ai rêvé de vous, et non j'ai rêvé à vous, etc.
Le verbe _rêver_, dans le sens que lui donne M. Molard, rejette quelquefois également la préposition _à_ et la préposition _de_. «Si nous _rêvions_ toutes les nuits _la même chose_, dit Pascal, elle nous affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les jours.»