Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage

Part 2

Chapter 23,462 wordsPublic domain

Il n'est pas besoin de dire ce que signifie dans ces exemples le mot _classique_. M. de Laharpe parle comme l'Académie, cela est incontestable. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est qu'il se soit servi de la même expression dans le sens restreint de _livre de classe_. On est d'autant plus porté à le croire, qu'en parlant des _Délices_ et des _Élégances de la langue latine_, il dit: «Ce sont les titres de quelques _livres de classe_.»[6] N'auroit-il pas employé cette locution _livres classiques_ si elle eût eu à ses yeux le même sens? Tout le monde connoît d'ailleurs l'aversion qu'il avoit pour les mots nouveaux, et son zèle à défendre la langue contre toute espèce de néologisme.

[Note 6: Cours de Littérature, _t. XVI, p. 160_.]

Il seroit malgré cela très-possible que M. de Laharpe eût donné à certains livres _de classe_ le nom de _classiques_; cela prouveroit qu'il regardoit comme tels quelques uns des ouvrages employés dans les colléges et dans les écoles, chose qui est vraie et dont personne ne doute; mais cela ne montreroit pas qu'il suffit, selon lui, qu'un livre _soit en usage dans les classes_ pour mériter la dénomination de _classique_, chose qui fait précisément le sujet de la question.

Je n'ignore pas que le mot _classique_ n'a pas toujours été pris dans un sens rigoureux. Plus d'une fois, lorsqu'on a complimenté un auteur, on a encensé sa vanité en donnant le nom de _classique_ à son livre; mais en cette circonstance même, l'expression dont il s'agit a conservé presque toute sa valeur. M. de Voltaire écrivant à l'abbé d'Olivet, lui disoit: «Tous ceux qui parlent en public doivent étudier votre Traité de la Prosodie; c'est un livre _classique_ qui durera autant que la langue françoise.» Qu'à cette manière de parler, _c'est un livre classique_, on substitue celle-ci, c'est _un livre de classe_; et que l'on décide quels seroient en ce cas la délicatesse et le mérite du compliment.

Au reste, je ne nie point que plusieurs écrivains estimables de ces derniers temps n'aient employé le mot _classique_ dans le sens de M. Molard. J'avoue encore que chez les libraires, tous les livres de classe sont des _classiques_. Un compilateur qui travaille pour un collége, dit qu'il fait un _classique_. Il n'y a pas jusqu'aux élémens d'arithmétique, de géographie, aux abécédaires même qu'on n'appelle _classiques_. L'usage peut finir par faire la loi, et l'Académie par obéir: mais alors il faudra une expression nouvelle pour rendre ce que les personnes qui parlent bien entendent par _classique_. Ce mot le plus beau, le plus précieux de notre langue, perdra toute sa noblesse; il sera dégradé.

XVII.

CORNE DE CERF. Dites, _bois de cerf_.

Il est des circonstances où l'on pécheroit en suivant cette décision. On ne doit pas se servir du mot _corne_ lorsqu'il est question de la tête et du bois d'un cerf; mais lorsqu'on ne fait attention qu'à la matière, le mot _corne_ est françois. On dit: un couteau emmanché de _corne_ de cerf; de la raclure de _corne_ de cerf; de la gelée de _corne_ de cerf. Si dans ces locutions, on employoit le mot _bois_, on feroit une faute grossière.

XVIII.

DÉFIER. Je _défie votre_ ami de courir aussi vîte que moi; il faut dire: Je _défie à votre_ ami, c'est-à-dire, je fais défi _à_ votre ami.

Je _défie à votre_ ami, n'est pas françois, et la phrase que M. Molard censure est exacte. On verra par la suite que ce Grammairien est souvent trompé par des raisonnemens tels que celui-ci: on dit, je fais _défi à_; donc il faut dire _défier à_.

DÉFIER, suivant l'Académie, est un verbe _actif_ qui, dans quelque sens qu'il soit employé, veut toujours un régime simple, comme on le voit par les exemples suivans qu'elle cite: Le prince qui déclaroit la guerre, envoyoit défier _l'autre_ par un héraut.--Il ne faut jamais défier _un fou_.--Je _vous_ défie de deviner.--Je _le_ défie d'être plus votre serviteur que moi.

XIX.

DÉPÊCHER. _Dépêchez vîte._ Cette expression renferme un véritable pléonasme; le dernier mot est superflu. Dites seulement, _dépêchez_. Ce mot emporte avec lui l'idée de vîtesse.

Faire remarquer qu'une phrase renferme un _véritable pléonasme_, ce n'est pas prouver qu'elle est vicieuse. «Il y a pléonasme, dit Dumarsais, lorsqu'il y a dans la phrase quelque mot superflu; en sorte que le sens n'en seroit pas moins entendu quand ce mot ne seroit pas exprimé..... Lorsque ces mots superflus quant au sens, servent à donner au discours ou plus de grâce, ou plus de netteté, ou _plus de force et d'énergie_, ils font une figure approuvée.» C'est ce qui a lieu dans la phrase critiquée par M. Molard; le mot _vîte_ ajoute une nouvelle force à la signification du verbe _dépêcher_. Aussi l'Académie n'a pas craint de faire un pléonasme absolument semblable, dans la phrase suivante: Dépêchez _promptement_ ce que vous avez à faire.

XX.

DINDE..... Pour l'ordinaire les noms d'animaux, principalement ceux d'oiseaux et de poissons, ne distinguent pas les sexes..... On ne distingue les sexes _qu'à l'égard des animaux qui nous intéressent_, tels que _cheval, jument_; _coq, poule_; _boeuf, vache_; _chien, chienne_.

Si l'on suivoit le principe de M. Molard, on risqueroit fort de s'égarer. Il n'y a sur ce point d'autre règle que l'usage. On dit _lion, lionne_; _tigre, tigresse_, etc. En quoi ces bêtes féroces nous _intéressent_-elles? _Lièvre_ n'a pas de féminin. Cet animal est-il moins _intéressant_ pour nous que ceux que j'ai d'abord nommés? L'Académie admet le mot _renarde_, féminin de renard; l'Encyclopédie et quelques Grammairiens le rejettent. La question entre ces autorités se réduit-elle à savoir si l'animal dont il s'agit est _intéressant_?

XXI.

DONNER. En jouant aux cartes..... On ne doit pas dire c'est à moi à _faire_; mais vous direz, c'est à moi à _donner_.

L'Académie ne pense pas comme M. Molard. Selon elle, «_faire_ se dit absolument en parlant des jeux de cartes, où chacun donne les cartes à son tour. À qui est-ce à _faire_? c'est à vous à _faire_?»

XXII.

DROIT. On dit à une demoiselle, tenez-vous _droit_, et non pas _droite_, parce que ce mot est employé adverbialement.

Cette décision est erronnée. Il n'est pas plus permis de dire à une demoiselle, tenez-vous _droit_, que tenez-vous _penché_, tenez-vous _courbé_. Il faut dire: tenez-vous _droite_, _penchée_, _courbée_.

DROIT, considéré comme _adverbe_, signifie _directement_, _par le plus court chemin_. Ainsi l'on dit très-bien: cette demoiselle marche _droit_. Cette personne va _droit_ au but. Cette route mène _droit_ à Paris. On peut employer cette expression dans le sens propre et dans le sens figuré.

DROIT, dans la phrase condamnée par M. Molard, est un _adjectif_ qui signifie _ce qui est perpendiculaire_, _ce qui ne penche d'aucun côté_. Cette décision n'est pas de moi; elle est de l'Académie dont j'ai pour ainsi dire emprunté tous les termes. À la définition que l'on vient de lire, elle ajoute ces deux exemples: se tenir _droit_; ce mur n'est pas _droit_.

XXIII.

ÉCHEVETTE. Dites, _petit écheveau_, ou _botte_ de fil.

FLOTTE DE FIL. Dites, _écheveau_, _botte_ de fil.

Il ne faut jamais dire _botte_ au lieu de _flotte_ ou d'_échevette_; la langue françoise n'admet que _écheveau_. Si la _botte_, de l'aveu de M. Molard, est l'assemblage de plusieurs _écheveaux_, comment se fait-il qu'il propose d'employer ce mot pour désigner un _petit écheveau_?

XXIV.

ÉDUQUER. Il est à présumer que ceux qui s'expriment ainsi ont reçu eux-mêmes une fort mauvaise éducation.

Je ne veux point m'arrêter à contester à M. Molard la vérité de cette assertion; mais il ajoute: «M. Roubaud, dans ses Synonymes, a pris la défense de ce mot.» M. Roubaud, l'un de nos Grammairiens les plus profonds, auroit-il reçu une fort mauvaise éducation, ou prendroit-il la défense de gens mal élevés?

XXV.

ENDÉVER. Ce mot signifie avoir un grand dépit de quelque chose. On l'emploie mal-à-propos dans le sens de _contrarier_: ils m'ont fait _endéver_.

Dans la phrase que cite M. Molard, _endêver_ n'a point le sens de _contrarier_. Il n'auroit cette signification que dans une phrase semblable à celle-ci: ils m'ont _endêvé_. Mais personne ne s'exprime de la sorte. Que dans la phrase critiquée on substitue au mot _endêver_ la définition donnée par M. Molard, on aura: Ils m'ont fait _avoir grand dépit_, ce qui est exact. Cette locution est populaire.

XXVI.

EXEMPLE. _Suivez_ les bons exemples qu'on vous donne, et non pas _imitez_ les bons exemples.

_Imiter l'exemple_ pour dire _suivre l'exemple_, rien de plus commun que cette erreur de langage. On _imite_ la conduite, on _suit_ l'exemple.

La prétendue erreur de langage que critique M. Molard a été commise par nos meilleurs écrivains. On la trouve dans presque tous les livres du grand siècle, selon la remarque de Bouhours lui-même, qui cependant ne croit pas cette locution _de la dernière pureté_. _Imiter_ un exemple est certainement l'expression propre. _Suivre_, construit avec _exemple_, n'est employé qu'au figuré. Si l'on dit _imiter_ les vertus, les actions de quelqu'un, c'est que l'on considère ces vertus, ces actions comme des _exemples_; de même que l'on dit copier une tête, un paysage, parce que l'on considère cette tête, ce paysage, comme des modèles. Il y a quelques différences entre _suivre_ et _imiter_ un exemple. L'abbé Roubaud les a assignées avec assez de justesse. «Il faut, dit ce Grammairien, tâcher d'_imiter_ les beaux exemples, pour en donner, du moins, de bons à _suivre_.» M. Piestre, dans sa Synonymie françoise, remarque avec raison que _suivre l'exemple_, ne se dit qu'en matière de moeurs; et qu'en fait d'arts et de littérature, on doit dire _imiter un exemple_. Mais il ne restreint point la signification de cette locution, comme il restreint celle de la première.

Aux raisons que je viens de donner, ajoutons l'autorité des Dictionnaires. Voici comment s'exprime celui de Trévoux: «On dit très-bien et très-élégamment _imiter des exemples_, quand il s'agit d'éloquence, de poésie, de peinture, etc. On le dit même à l'égard des actions et des moeurs..... Les latins ont dit aussi _imitari exemplum_.»

Quant à l'Académie, ce qui prouve que non-seulement elle admet le mot _imiter_ dans les cas dont nous parlons, mais encore qu'elle le regarde comme plus littéral, c'est qu'elle définit l'exemple, ce qui peut être _imité_. D'après M. Molard, elle auroit dû dire: ce qui peut être _suivi_.

XXVII.

GARANTE. Femme qui sert de caution. Ce mot n'est pas employé ordinairement au féminin en style de négociation, parce que rarement les femmes sont admises à servir de caution.

GARANT signifiant simplement quelqu'un qui répond du fait d'autrui ou du sien propre, fait au féminin _garante_.[7] L'Académie ajoute que quelques-uns s'en sont aussi servis dans _le style de négociation_, c'est-à-dire dans le style spécialement consacré aux traités et autres affaires publiques. L'exemple que l'Académie cite ne laisse pas le moindre doute à cet égard: La Reine s'est rendue _garante_ de ce traité.

[Note 7: Gattel ne donne pas de féminin à _garant_. Il admet cependant _garante_, en parlant de traités politiques. _La Suède est garante_, etc.]

XXVIII.

GARDE-ROBE. Construction en bois, propre à serrer des habits ou du linge. Il faut se servir du mot _armoire_, subs. fém.; soit que cette construction ait un fond ou qu'elle n'en ait pas: une belle _armoire_. La _garde-robe_ est le lieu où l'on renferme les habillemens d'_un prince_. On dit d'un simple particulier qu'il a une riche _garde-robe_ pour dire qu'il a un grand nombre de beaux habillemens, sans avoir égard au lieu où il les tient. Mais en toute autre circonstance, le mot _garde-robe_ s'entend d'une construction qui regarde le maçon, et non pas le charpentier.

La GARDE-ROBE est la _chambre_ destinée à contenir le linge, les habits, les hardes de jour et de nuit, etc. L'Académie dont j'emprunte les termes, ne fait pas de distinction à cet égard entre le _prince_ et le _particulier_. Elle ne dit pas que le mot _garde-robe_ doive s'entendre d'une construction qui regarde le maçon, parce que l'ouvrier ne change ni la nature, ni la destination de la chose. Elle se sert, il est vrai, du mot _chambre_: mais les Grammairiens n'emploient pas cette dernière expression. Ils définissent la _garde-robe_; le _lieu_ où l'on serre les habits. C'est ainsi que s'expriment l'auteur des Convenances grammaticales et M. de Wailly. S'ils ont raison, quand une _armoire_ est le _lieu_ ou l'on serre des hardes, on peut l'appeler _garde-robe_.

Les mêmes Grammairiens appellent _garde-robe_, subs. masc., un fourreau ou surtout de toile, pour conserver les vêtemens. Ménage dit la même chose dans ses Observations sur la langue françoise. L'Académie n'en parle pas.

XXIX.

GARNISSAIRE. Soldat qui loge chez le débiteur du gouvernement; dites, _garnisaire_ subs. masc., du mot _garnison_. Nous devons cette expression au régime révolutionnaire; avant cette époque on se servait du mot _séquestre_. Il est à désirer qu'on supprime ce mot qui devient inutile, puisque nous en avons un équivalent.

Il s'en faut bien que _séquestre_ soit l'équivalent de _garnisaire_. La signification de ces deux mots est absolument différente. _Séquestre_, subs. masc., est un terme de droit dont on se sert pour désigner une personne _quelconque_, à la garde de laquelle sont confiées les choses séquestrées par ordre de la justice. On s'assure de la probité et de la solvabilité d'un _séquestre_, avant de l'employer en cette qualité. Le _garnisaire_, comme le dit fort bien M. Molard, _n'est qu'un soldat qui loge chez le débiteur du Gouvernement_. Il n'a aucune fonction à remplir; rien n'est confié à sa surveillance et à sa garde. C'est un hôte forcé dont la présence incommode n'a d'autre but que de contraindre celui chez lequel il est, d'obéir à la loi, et d'acquitter sa dette.

XXX.

GENTIL, GENTILLE. Cet écolier est bien _gentil_; dites, laborieux, diligent. _Gentil_ veut dire _joli_, _délicat_. Une gentille bergère.

GENTIL signifie non-seulement _joli_, _délicat_, mais encore _qui plaît_, _qui est aimable_.

Ces phrases ironiques admises par l'Académie, «je vous trouve bien _gentil_, vous êtes un _gentil_ compagnon,» ne signifient très-certainement pas, je vous trouve bien _joli_, vous êtes un _délicat_ compagnon. Qui ne sait d'ailleurs qu'un enfant fort _laid_ peut être fort _gentil_, et un enfant fort _joli_ ne l'être pas? «On est _gentil_ par l'air et les manières, dit Roubaud; il ne faut que des traits gracieux pour être _joli_. Sans ces traits, avec l'agrément des façons, on est _gentil_.» Il est bien vrai que _gentil_ ne signifie pas _diligent_, _laborieux_; mais la _diligence_ et l'amour du travail sont des qualités qui rendent aimable; elles influent sur les _manières_, et peuvent faire dire quelquefois d'un _écolier_ qu'il est bien _gentil_.

XXXI.

GRAVÉ. Il est _gravé_ de petite vérole. Dites, _marqué_ de petite vérole.

GRAVÉ DE PETITE VÉROLE est une locution exacte qui, outre la précision, a pour elle l'autorité du bon usage. Il suffit d'ouvrir les Dictionnaires pour s'en convaincre. L'Académie dit: «Avoir le visage _gravé_ de petite vérole.--On dit qu'un homme est tout _gravé_ de petite vérole, pour dire qu'il est extrêmement _marqué_.» _Gravé_ exprime plus fortement l'idée que _marqué_ ne fait qu'indiquer.

XXXII.

GRAVIR une montagne. Ce verbe n'est pas transitif. Dites, _gravir_ sur une montagne. On croît que l'étymologie de ce verbe est _gravatè ire_, _aller péniblement_.

La décision de M. Molard, fondée d'ailleurs sur des exemples cités dans l'Académie, n'est pas admise par plusieurs écrivains. On n'est pas d'accord sur l'étymologie. Quelques Grammairiens font dériver _gravir_ de l'italien _gradire_, _monter par degrés_. D'autres vont chercher son origine dans _grapire_ et _grapare_, verbes latins du moyen âge, qui signifient _gripper_, _saisir fortement_, parce que, disent-ils, lorsqu'on _gravit_, on s'attache aux pierres, aux rochers, etc. En suivant cette étymologie, on donne à _gravir_, une signification active. Le Dictionnaire de Trévoux l'admet: _Gravir une montagne_. On en trouve des exemples dans de bons auteurs; je l'ai vu dans un de nos poètes.

Au reste, quand même le verbe _gravir_ seroit neutre, il ne faudroit pas croire que ce fût une raison pour ne pas dire _gravir une montagne_. Cette locution ne me paroît pas moins exacte que celle-ci: _monter_ une montagne, _descendre_ les degrés. Dans ces phrases, _monter des pierres_ sur un bâtiment, _descendre du vin_ à la cave, les verbes _monter_ et _descendre_ sont _actifs_, et ont pour régime les mots qui les suivent. On monte, on descend réellement les objets dont on parle, c'est-à-dire, qu'on les transporte plus haut ou plus bas qu'ils ne sont. Mais il n'en est pas de même dans les premières phrases que j'ai citées; et les mots _montagne_ et _degrés_, qui d'abord semblent être immédiatement dépendans du verbe, sont le régime d'une préposition sous-entendue.

XXXIII.

HYPOCONDRE. Cet homme est _hypocondre_, c'est-à-dire mélancolique. Dites, _hypocondriaque_. Le premier mot est le nom de _la maladie_, et le second le nom du _malade_ en tant qu'il est affecté de cette maladie. _Hypocondre_ est un substantif, _hypocondriaque_ est un adjectif.

HYPOCONDRE n'est point le nom d'une maladie; c'est un terme d'anatomie par lequel on désigne les parties latérales de la région supérieure du bas-ventre. Il est possible que je me trompe en parlant de choses que j'entends fort peu, mais du moins je me tromperai en suivant l'Académie. Elle ne donne pas de nom particulier à la maladie causée par le vice des hypocondres[8], et se contente de dire que celui qui en est atteint est _hypocondriaque_. À l'article _hypocondre_, elle ajoute cette remarque: «On dit figurément et abusivement d'un homme bizarre et extravagant qu'il est _hypocondre_, que c'est un _hypocondre_. Cet abus n'a lieu que dans la conversation.»

[Note 8: Il me semble que les médecins appellent cette maladie _hypocondrie_.]

Malgré l'_abus_, bien des gens seront incorrigibles. Quelques-uns s'autoriseront de ce passage de Boileau, dans sa Satyre de l'homme.

Jamais l'homme, dis-moi, vit-il la bête folle, Sacrifier à l'homme, adorer son idole, Lui venir, comme au Dieu des saisons et des vents, Demander à genoux la pluie ou le beau temps? Non. Mais cent fois la bête a vu l'homme _hypocondre_ Adorer le métal que lui-même il fit fondre.

D'autres se souviendront de ces vers de Lafontaine, dans la fable de la Chatte métamorphosée en femme:

Jamais la dame la plus belle Ne charma tant son favori Que fait cette épouse nouvelle Son _hypocondre_ de mari.

et ils continueront ainsi à dire de certaines gens qu'ils sont _hypocondres_.

XXXIV.

JETER. Ne dites pas: cette plaie _jette_; mais cette plaie _suppure_.

Dites, si vous voulez, cette plaie _jette_. _Jeter_, selon l'Académie, «se dit des ulcères, des apostèmes, des plaies, etc. Cette apostème _jette_ du pus; ces ulcères, ces pustules _jettent_ beaucoup. Sa plaie commence à _jeter_.»

XXXV.

LE. L'adverbe _bien_ veut l'article; _bien des gens_ s'estiment plus qu'ils ne valent..... On supprime l'article après _beaucoup_, parce que c'est l'équivalent de ces mots, _une grande quantité_.

J'ai déjà fait remarquer combien il est dangereux en grammaire d'établir le principe que M. Molard répète ici.

1.º S'il est vrai que l'on dit _beaucoup de_, et non pas _beaucoup des_, parce que _beaucoup_ est l'_équivalent_ de _grande quantité_, pourquoi ne diroit-on pas _bien de gens_ au lieu de _bien des gens_? _Bien_ n'est-il pas aussi dans ce cas l'_équivalent_ de _grande quantité_?

2.º _Beaucoup_ est-il toujours l'équivalent de _une grande quantité_? Le prétendre, ce seroit dire que cette phrase: j'ai beaucoup de plaisir à vous voir, signifie j'ai _une grande quantité_ de plaisir à vous voir, ce qui est absurde.

Je placerai ici une autre observation sur le mot _beaucoup_. M. Molard condamne d'une manière absolue cette locution, il s'en faut _de beaucoup_, et veut qu'on supprime le _de_[9]. Cette règle n'est pas exacte; voici celle que donne l'Académie: «On dit _il s'en faut beaucoup_ pour dire qu'il y a une grande différence. _Le cadet n'est pas si sage que l'aîné, il s'en faut beaucoup._ Et on dit _il s'en faut de beaucoup_ pour dire que la quantité qui devoit y être n'y est pas. _Vous croyez m'avoir tout rendu; il s'en faut de beaucoup._»

[Note 9: Mauv. lang. corr., au mot _Falloir_.]

XXXVI.

LIT DE CAMP. Dites, _lit de sangle_.

Un _lit de camp_ n'est point un _lit de sangle_. Ces deux expressions sont également françoises; mais il ne faut pas prendre l'une pour l'autre. On appelle _lit de camp_ ou _lit brisé_ un lit dont les pieds se brisent, se démontent, et que l'on peut transporter dans une malle, etc. Le _lit de sangle_ est fait de sangles attachées à deux pièces de bois soutenues par deux pieds qui se croisent.

XXXVII.

MALGRÉ que..... _Moyennant_ que. _Malgré_, _moyennant_ sont des prépositions qui, en cette qualité, demandent un complément, et qui ne peuvent pas être suivies de la conjonction que.

Je réunis ces locutions dont M. Molard a fait deux articles séparés. On les trouve dans les anciens Dictionnaires. «Je ferai cette choses _moyennant qu'il_ me dédommage, dit le Dictionnaire de Trévoux.»[10] On ne s'en sert plus aujourd'hui. Mais le principe d'après lequel M. Molard les condamne est absolument faux. Rien n'est plus commun que l'union du _que_ conjonction avec une préposition. Les mots _avant_, _dès_, _depuis_, _outre_, _pendant_, _pour_, etc. sont certainement des prépositions, et cependant l'on dit _avant que_, _dès que_, _depuis que_, _outre que_, _pendant que_, _pour que_, etc.

[Note 10: Voyez aussi l'Essai sur les Convenances grammaticales.]

XXXVIII.

MOI. Ne dites pas, menez moi-zi; mais dites, menez m'y.

L'Académie tient un tout autre langage. Voici comment elle s'exprime:

«La particule _y_, unie au pronom _me_, _ne se met jamais après le verbe_. On dira bien, vous _m'y_ attendrez, je vous prie de _m'y_ mener; mais on ne dira pas, _attendez m'y_, _menez m'y_.»

D'après cette règle, on voit que l'Académie veut qu'en ce cas on donne à la phrase un autre tour, au moyen duquel le pronom précède le verbe. Cependant quelques Grammairiens estimables proposent de dire: _menez-y-moi_, _arrêtes-y-toi_. Il faut convenir que ces manières de parler sont bien dures.

XXXIX.

MORAL signifie qui a trait aux moeurs, et non qui a des moeurs. _Immoral_ se dit des choses et non des personnes. Dites, des livres _immoraux_, une conduite _immorale_. Mais ne dites pas, un jeune homme _immoral_.

MORAL signifie non-seulement ce qui a trait aux moeurs, mais encore ce _qui renferme une bonne morale_, _une morale saine_. L'Académie dit en ce sens: cela est fort _moral_. Depuis quelques années, plusieurs écrivains emploient le mot _moral_ en parlant des personnes, cet homme est _moral_, pour dire qu'il a des moeurs; on fait aussi de _moral_ un substantif: le _moral_ influe sur le physique. Ces manières de parler ne sont pas encore consacrées.

Quant à _immoral_, il n'est point dans le Dictionnaire qui fait autorité; c'est un mot nouveau. Les Dictionnaires publiés sous le nom de l'Académie l'ont adopté, et disent qu'il s'emploie en parlant des _personnes_ et des _choses_. Voici comment ils le définissent.[11]

[Note 11: Voyez les Dictionnaires publiés sous ces titres: _Dictionnaire de l'Académie, revu par l'Académie elle-même_.--_Dictionnaire de l'Académie, avec les mots nouveaux_.]

«_Immoral_, qui est contraire à la morale, qui est sans principes de morale. Caractère _immoral_. Ouvrage _immoral_. C'est l'homme le plus _immoral_ que je connoisse.»

XL.

MOUCHE À MIEL. Dites, _abeille_.