Observations d'un sourd et muèt sur un cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans

Part 4

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Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il voit que je fais certains mouvemens de la bouche, & voilà tout. Il faut donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une idée vive & nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le sourd & muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite de mouvemens de mes organes, avec l'idée de _chapeau_: liaison dont assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, & pour l'amener à prononcer lui-même _chapeau_.

Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, & pour le Maître & pour le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout dans les comencemens, les plus simples & les plus faciles?

C'est un principe reçu dans tous les arts & dans tous les genres d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, & que les premiers élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des sourds & muèts doit comencer par la lecture, l'écriture & l'intelligence d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont vraiment pour le sourd & muèt, l'instrument primitif de toutes les conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7e ci-dessus, page 31.

Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue des signes.

Quand cette peine seroit aussi réèle que l'Auteur le supose, je doute que ceux qui auront assez de courage pour se dévouer à une fonction aussi pénible que celle de l'instruction des sourds & muèts, puissent être arètés par cet obstacle. La porte de Mr. l'Abbé De l'Épée est toujours ouverte, & il a déja enseigné la langue des signes à un assez grand nombre de persones, pour qu'il ne soit pas fort dificile de s'y perfectioner, ou par son secours, ou par celui de ceux qu'il a instruits.

D'ailleurs ce langage, come l'observe très-bien notre Auteur sourd & muèt, n'a rien de fort épineux. Un instituteur un peu intelligent en saura toujours assez naturèlement, pour comencer ses leçons. L'habitude d'user sans cèsse de ce langage, l'y rendra bientôt très-habile.

Enfin, je suis intimement persuadé que sans y avoir assez réfléchi & sans le croire, Mr. l'Abbé Deschamps fait de ce langage, la base de ses instructions. L'éloignement qu'il paroît avoir pour l'usage des signes, n'est donc réèlement qu'un mal-entendu. Je lui supose assez de droiture & de franchise pour en convenir, & pour se rendre sincèrement à la force des raisons qu'il trouvera dans les observations de son Adversaire.

[I] On voit sensiblement par cet exemple, que le langage des signes est une définition perpétuèle des idées qu'on y exprime: mais définition nécéssairement claire & sans équivoque, parce qu'elle est toute en images. Celui qui se sert de ce langage, peut sans doute se tromper: mais on voit dans chaque expression, come à travers une glace transparente, l'idée précise qu'il se fait des objèts. Ce langage, s'il s'acréditoit parmi les homes, seroit d'un grand secours dans la recherche de la vérité. On s'entendroit du moins, & il n'y auroit plus matière à ce qu'on apèle _disputes de mots_. Il seroit come impossible qu'on pût jamais y substituer des _disputes de signes_.

[J] _Vol. in-12. A Paris, chez Nyon, 1776._

[K] Il est en effet surprenant que tout ce que Mr. l'Abbé De l'Épée a démontré sur l'utilité de ce langage, destiné par la Nature elle-même à devenir une langue universèle, un lien de comunication pour tous les homes, n'ait encore engagé presque persone à l'aprendre. On pâlit sur les livres pour aquérir une conoissance imparfaite des langues mortes & étrangères; & l'on refuse de doner quelques semaines à l'intelligence d'une langue aussi simple que facile, qui pouroit devenir le suplément de toutes les autres.

[L] On a vu ci-dessus, pages 2, 3, que ces espérances s'étoient déja réalisées.