Part 3
Voici come je m'explique à moi-même les fondemens de cette analyse. Je n'ai aucune conoissance de la Métaphysique, ni de la Gramaire, ni des siences qui s'aquièrent par une étude suivie: mais le bon-sens & la raison me dictent que si je considère seule & isolée l'idée d'un objèt absolument indépendant des sens, il me paroîtra d'abord impossible de soumètre cette idée à la représentation oculaire: si au contraire j'envisage les idées accessoires qui acompagnent cette première idée, je trouve une foule de signes naturèls que je combine les uns avec les autres en un clin-d'oeil, & qui rendent très-nètement cette idée. J'en ai doné précédament un exemple (p. 21.) à l'ocasion du mot _Dieu_.
Il en est de même pour des idées moins abstraites, mais dont l'expression ne peut néamoins se trouver que par le secours de l'analyse. Par exemple, si je veux parler d'un _Ambassadeur_, je ne peux découvrir sur le champ un signe naturèl pour cette idée; mais en remontant aux accessoires de cette idée, je fais les signes relatifs à _un Roi qui envoie un Seigneur vers un autre Roi, pour traiter d'afaires importantes_[I]. Alors un sourd & muèt de Pékin comprendra aussi facilement qu'un sourd & muèt François, l'objèt que je veux exprimer.
M. l'Abbé De l'Épée explique très-bien (_INSTITUTION des Sourds & Muèts_[J] p. 144.) les signes nécéssaires pour rendre l'idée _dégénérer_: ce sont les mêmes que ceux que mes camarades emploient. C'est donc toujours en analysant les idées accessoires à l'idée principale, qu'on trouvera des signes pour exprimer cette dernière idée.
Je ne puis comprendre qu'une langue come celle des signes, la plus riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si fort négligée, & qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds & muèts qui la parlent. Voilà, je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit humain, dont je ne saurois me rendre raison.
Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce langage & de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si heureusement M. l'Abbé De l'Épée[K]?
Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, & en faveur d'une langue que mon infirmité me rend nécéssaire, & à l'avantage de la méthode de M. l'Abbé De l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone l'origine & les principes des langues, ont pensé tout aussi favorablement que moi sur ces deux objèts.
L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une _Gramaire universèle_, imprimée chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un _Éssai Synthétique sur l'origine & la formation des langues_, imprimé la même année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac, Auteur d'un _Cours d'Éducation_, imprimé en 1776, & qui se trouve chez Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois Écrivains.
LE PREMIER s'exprime ainsi au ch. IX: _Des diverses manières de peindre les idées._ p. 16. «Les sourds & muèts auxquels on aprend actuèlement, d'une manière aussi belle que simple, à entendre & à composer en quelque langue que ce soit, & dont on ne peut voir les exercices sans atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes & par l'écriture en diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui constituent la Gramaire universelle, & qui pris dans la nature & dans l'ordre des choses, sont invariables, & donent la raison de toutes les formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple & dans chaque méthode diférente».
Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. XXII «On peut former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens & les mêmes passions».
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LE SECOND se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante question de savoir _coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se former une langue_. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce langage indépendant, en grande partie, de toute convention, représente ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais _naturèls_.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des mouvemens & actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées & toutes les nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament, sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid & compassé que nous préscrivent nos _Institutions_, pour nous raprocher de celui de la Nature».
»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les Muèts puissent faire usage entr'eux, & c'est un fait constant que par son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées».
Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé De l'Épée les jours qu'il tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est un langage _mimique_ ou _par signes_, qu'il a porté à un si grand degré de perfection, que toute idée a son signe distinct & toujours pris dans la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées analogues sont représentées par des signes analogues & propres à faire sentir d'une manière palpable les liaisons & les raports qu'elles ont entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent & rendent avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique des langues, & en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte de langage hiéroglyphique simplifié & perfectioné qui embrasse tout, & qui peint par le _geste_, ce que celui des Chinois peint par des _traits_».
M. L'ABBÉ DE CONDILLAC à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la conformation des organes; & l'autre artificièl, dont les signes sont donés par analogie; fait cette remarque au bas de la _page 11, Tom. 1_: «M. l'Abbé De l'Épée, qui instruit les sourds & muèts avec une sagacité singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; & j'ose dire des idées plus exactes & plus précises que celles qu'on acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance nous somes réduits à juger de la signification des mots par les circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de ne la saisir qu'à peu-près, & nous nous contentons de cet _à peu-près_ toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds & muèts qu'instruit M. l'Abbé De l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne tombent pas sous les sens; c'est de les analyser & de les faire analyser avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites, par des analyses simples & méthodiques; & on peut juger combien son langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos gouvernantes & de nos précepteurs.»
»M. l'Abbé De l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin, l'Italien & l'Espagnol, & il leur dicte dans ces quatre langues, avec le même langage d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, & il se flate que peut-être[L] il se trouvera une Puissance qui formera un établissement pour l'instruction des sourds & muèts. Il en a formé un lui-même, auquel il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves & qu'il m'ait mis au fait de sa méthode».
N. B. Le _Cours Élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts_, de M. l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les FRÈRES DE BURE, quai des Augustins.
_FIN._
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NOTES:
[A] L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son métier, & coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris.
[B] A la description que l'Auteur done ici de son état, relativement au langage qui lui est resté (description étonante par son exactitude & sa précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans l'impossibilité de conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible: ce n'est qu'un petit murmure assez confus, où les articulations dentales sont prodigieusement multipliées, & tiènent lieu de la plupart de celles qu'exigeroit une prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner plus de son & d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la chose lui étoit impossible: si cela est, il faut que les organes propres de la voix, ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle maladie qu'il a essuyée dans son enfance.
Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude & d'aplication, je serois parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode, est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de lecture & d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu & fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion & ses talens naturèls ont fait le reste.
[C] Ces expériences démontrent ce que c'est qu'_entendre_ pour notre Auteur & pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler; c'est avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice & l'effet du tact proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que nous atachons au mot _entendre_. Ses explications, qui d'ailleurs paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent de reste.
[D] Selon l'estimation de Mr. Peyreire & de Mr. l'Abbé de l'Épée, plus de la moitié des sourds & muèts qui leur ont passé par les mains, n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à-dire, que leurs oreilles pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable _audition_, par des bruits très-forts & très-éclatans. Mais ces sortes de muèts n'en sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant soit obstruée au point de ne pas entendre distinctement les sons de notre langage, pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité complète. Ignorant les sons conventionèls de nos langues & les idées que nous y atachons, il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il paroît totalement sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression sur ses oreilles.
[E] C'est sans contredit le grand avantage de la langue des signes ou du langage mimique, que la clarté & la justèsse: c'est par-là qu'il l'emporte en quelque façon sur les langues parlées. Celles-ci ne peuvent peindre les idées que par l'intermède des sons; l'autre les peint immédiatement. Nos langues sont donc, si l'on peut parler ainsi, plus loin des objèts que la langue des signes: elles ne peuvent nous représenter les choses qu'à travers un voile qu'il faut toujours percer, pour ariver à l'intelligence de la chose exprimée par le mot.
On me parle dans une langue quelconque de l'Europe: il faut que j'aie nécéssairement deux perceptions consécutives & très-indépendantes l'une de l'autre; 1º. la perception des sons ou des mots de cette langue; 2º. la perception des idées qu'il convient d'atacher à ces mots. Et parce que ces deux perceptions sont, come je viens de le dire, très-indépendantes à cause du raport purement arbitraire des mots aux idées; de ce qu'une persone me parle dans une langue quelconque, je vois bien qu'elle sait, comme moi, les mots de cette langue: mais je ne suis pas positivement certain qu'elle y atache les mêmes idées que moi. Cela est sur-tout vrai pour les enfans: ils se servent long-tems du langage, sans atacher une idée bien nète aux mots qui le composent. Eh! combien d'homes sont enfans sur ce point!
Au contraire, dans la langue des signes ou langage mimique, je vais immédiatement & nécéssairement de la perception du signe à la perception de l'idée, de même qu'en voyant la figure d'un arbre; d'une maison, &c. je ne puis m'empêcher d'avoir l'idée de cet arbre, de cette maison, &c. Quand donc on me peint par le geste un objèt quelconque, il en résulte deux grands avantages qui démontrent l'excélence de la langue des signes: 1º, la certitude où je suis que la persone qui fait le geste, conçoit très-nètement l'objèt qu'elle me représente, parce qu'il est impossible de peindre, soit avec le crayon, soit par le geste, ce qu'on ne conçoit pas de cette manière: 2º. la certitude que j'ai qu'en lui peignant ainsi mes idées, je les lui transmètrai précisément telles que je les conçois; parce qu'elle ne peut les voir que come je les lui représente, & que je ne puis les lui représenter que come je les conçois.
Je suis si persuadé des grands avantages de la langue des signes, que si j'avois à instruire un enfant doué de tous ses sens, j'en ferois un fréquent usage avec lui. Je l'acoutumerois à traduire dans cette langue, les phrases de la siène; afin de m'assurer qu'il y atache un sens nèt & précis. Cet exercice, amusant pour l'enfance, seroit extrèmement utile à mon Élève; & j'aurois par ce moyen la preuve que je ne formerois pas un pèroquèt.
[F] On ne peut certainement qu'aplaudir aux voeux de Mr. l'Abbé Deschamps & à ceux de notre Auteur sourd & muèt, sur la rédaction d'un Dictionaire des signes: j'ai même pressé plusieurs fois Mr. l'Abbé De l'Épée de s'en ocuper; mais il m'a toujours paru persuadé que ces signes _lus_ feroient beaucoup moins d'impression que s'ils étoient _vus_.
Je suis entiérement de son avis. L'étude des signes dans un Dictionaire, seroit aussi longue que rebutante; au lieu que c'est exactement un jeu de les aprendre en les voyant exécuter. D'ailleurs, on les sauroit fort mal, en ne les étudiant que dans un livre. L'éxercice & la pratique seroient toujours d'une nécessité indispensable. Deviendroit-on jamais Peintre, en se contentant d'étudier des livres sur la théorie du dessein & de la peinture? Ne faut-il pas tenir sans cèsse les crayons & les pinceaux? Le langage des signes n'étant autre chose que la peinture naturèle des idées; on doit, pour s'y perfectioner, se conduire absolument de la même manière que pour aquérir le talent du dessein & de la peinture, avec la diférence que pour excéler dans ces arts; il faut plusieurs années d'étude assidue; au lieu que quelques semaines sufisent pour entendre & pour parler très-passablement la langue des signes.
Mr. l'Abbé De l'Épée dirige actuèlement l'éxécution d'un Dictionaire des signes.
[G] Disons le vrai: ces deux exercices sont plus spécieux, plus faits pour atirer l'admiration par la surprise qu'ils causent, qu'ils ne sont réèlement utiles aux sourds & muèts. On sait que Mr. Peyreire s'atache sur-tout à faire parler ses Élèves. Il a certainement toute la patience & tous les talens qu'il faut pour réussir; mais je ne peux dissimuler que les sourds & muèts de son école, qui parlent le mieux, parlent encore très-mal. C'est une articulation forte, lente, désunie, & qui fait peine à entendre par les éforts qu'on sent qu'elle doit coûter à l'infortuné qui l'exécute. Mr. l'Abbé De l'Épée, à cet égard, ne fait pas mieux. Ce n'est nulement la faute de ces Maîtres habiles. Ils font tout ce qu'il est humainement possible de faire. Mais il n'y a que l'ouïe qui puisse guider convenablement la voix: rien n'y peut supléer que très-imparfaitement. Aussi les muèts les plus instruits ne font-ils pas grand usage de la parole. Je conois & j'ai vu plusieurs fois l'Élève qui fait le plus d'honeur à Mr. Peyreire. Ce jeune home est très-savant: il réunit un grand nombre de conoissances, & est sur-tout fort versé dans les langues. Lui-même est convenu avec moi de tout ce que je viens de dire ici. Il ne veut converser que la plume à la main. Tous les autres muèts témoignent en général la même répugnance à parler: plus ils sont éclairés, mieux ils devinent aparament l'imperfection de leur prononciation.
Quant à l'art d'entendre au mouvement des lèvres, il peut sans doute être aussi de quelque utilité; ainsi on ne doit pas le négliger dans l'éducation des Muèts: mais il seroit imprudent de trop compter sur cette ressource. Il faut avoir une très-grande habitude avec un sourd & muèt, pour pouvoir se faire entendre de lui par ce moyen: encore la chose n'est-elle praticable que pour des phrases courtes & usuèles; car pour des discours un peu longs & prononcés rapidement, je n'ai encore rencontré aucun sourd & muèt qui pût les suivre & les entendre.
Nous avons dans la Chaire & dans le Bareau, des Orateurs dont la prononciation est très-distincte & très-articulée: je doute fort qu'on mète jamais un sourd & muèt en état de les comprendre, à l'inspection du mouvement des lèvres. L'art, si je ne me trompe, n'ira jamais jusques-là. La moitié des articulations de la parole s'exécutent dans l'intérieur de la bouche: il est donc impossible au sourd & muèt de les voir, quand on prononce d'une manière ordinaire. Et même en articulant avec beaucoup de force & de lenteur, en rendant visible, autant qu'il est possible, le mécanisme de la parole; la chose n'est pas encore aisée, & demande de la part du muèt le plus intelligent, une longue fréquentation des persones qui veulent lui parler ainsi. Je l'ai sensiblement éprouvé avec l'Auteur du présent Ouvrage. Quelque peine que je me sois donée pour articuler de mon mieux, il n'a jamais pu comprendre que quelques mots de mon langage, & nous avons été obligés de nous en tenir à la plume & au crayon.
La partie solide de l'instruction des sourds & muèts, est donc la lecture & l'écriture, jointes à l'intelligence de la langue dans laquelle on les instruit. Avec ces conoissances, ils peuvent aler à-peu-près aussi loin que les autres homes dans la carière des siences, quand ils ont des talens & du génie.
La manière la plus sûre de comuniquer avec eux, est sans contredit l'écriture & le langage des signes. On ne peut guères vivre avec un muèt & s'intéresser à lui, qu'on ne prène très-promptement l'habitude de lui parler & de l'entendre dans ce dernier langage. Tout le monde en porte, pour ainsi dire, le germe avec soi: les circonstances le dévelopent avec une très-grande facilité, & l'on va fort loin dans cette langue sans Maître & sans méthode.
[H] C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile & aussi intéressant que celui de l'instruction des sourds & muèts, qu'il est dangereux de se méprendre & de poser des principes qui peuvent écarter de la bone route: les sages observations de notre sourd & muèt me paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, & à fixer les idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que de naître, & qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez aprofondi.
Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps & son Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de l'instruction des sourds & muèts, ou l'_inspection des mouvemens qu'éxige l'articulation de la parole_, ou l'_usage des signes naturèls & méthodiques_.
Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, & mètre tout le monde à portée de la juger.
1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses leçons.
2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement des organes de la parole, est un éxercice utile & qui doit entrer dans l'éducation des sourds & muèts.
Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le paroissent, & qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent come bons, sera la base de l'institution des sourds & muèts. Il n'y a donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté entre ces deux moyens qu'ils adoptent.
Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute la dificulté.
Il est tèlement certain que les signes sont le seul & unique moyen de comuniquer avec les sourds & muèts, qu'il est même impossible d'en imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes, ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr. l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la parole, & c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.»
Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont incontestables, le sourd & muèt, quand nous lui parlons, quand il nous parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes au pied de la lètre.
Mais quelle diférence entre ces sortes de signes & ceux du langage mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd & muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir & à exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce qu'ils ne sont qu'une image & une peinture par le geste, de la chose signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent nécéssairement & par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image & la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd & muèt, l'idée que nous exprimons en françois par le mot _chapeau_. Mr. l'Abbé Deschamps peut-il douter que je n'y arive, & plus promptement & plus facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de _chapeau_, qu'en faisant remarquer au sourd & muèt le jeu des organes de la parole, quand je prononce _chapeau_?
Par le premier moyen, je lui donne subitement & sans aucune explication, l'idée de _chapeau_.