Part 2
M. L'ABBÉ DESCHAMPS semble désirer (pag. 33) qu'il existât un Dictionaire des signes pour en faciliter la langue. Un pareil Ouvrage seroit en effet très-propre à aider l'imagination: il pouroit devenir le germe d'un langage universèl pour tous les peuples du Monde; puisque tous les objèts se peignent en tous Pays par les mêmes traits. Il est étonant que les savans qui s'exercent sur tant d'objèts divers & souvent sur des futilités, ne se soient pas encore avisés de ce travail. Mais en atendant que nous jouïssions de ce Dictionaire, convenons qu'il subsiste de lui-même; puisqu'il n'y a rien dans la nature, absolument rien qui ne porte son signe avec soi. On trouve dans ce langage les verbes, les noms, les pronoms de toute espèce, les articles, les genres, les cas, les tems, les modes, les adverbes, les prépositions, les conjonctions, les interjections, &c. Enfin, il n'y a rien dans toutes les parties du discours par la parole, qui ne puisse s'exprimer par le langage des signes[F].
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M. L'ABBÉ DESCHAMPS restraignant toujours le langage des signes aux seules choses physiques & matérièles, aparament pour l'assortir à ses idées; prétend (p. 18.) que si l'on admèt ce langage pour exprimer le moral, le passé & l'avenir, il faudra, pour l'expression d'une seule parole, recourir à des périphrases, à des circonlocutions perpétuèles de signes.
Il ne pouvoit plus mal choisir son éxemple, pour établir cette assertion. Si nous voulons, dit-il (p. 19.), exprimer l'idée de _Dieu_ dans le langage des signes, nous montrerons le Ciel, lieu que le Tout-puissant habite. Nous décrirons que tout ce que nous voyons sort de ses mains. Qui peut assurer que le Sourd & Muèt ne prendra pas le Firmament pour Dieu même, _&c._
Ce sera moi qui l'assurerai; parce que, quand je voudrai désigner l'Être Suprème, en montrant les Cieux, qui sont sa demeure, ou plutôt son marchepied; j'acompagnerai mon geste d'un air d'adoration & de respect, qui rendra mon intention très-sensible. Mr. l'Abbé Deschamps lui-même ne pouroit s'y méprendre. Mais au contraire si je veux parler des _cieux_, du _firmament_, je ferai le même geste sans l'acompagner d'aucun des accessoires que je viens d'expliquer. Il est donc facile de voir que dans ces deux expressions, _Dieu_, le _Firmament_, il n'y aura ni équivoque, ni circonlocution.
Il n'y en aura pas davantage dans l'expression des idées du _passé_ & de l'_avenir_: souvent même notre expression sera plus courte que celle de la parole: par exemple, il ne nous faut que deux signes pour rendre ce que vous dites en trois mots: _la semaine prochaine_, _le mois passé_, _l'année dernière_. Cette expression, _le mois qui vient_, contient quatre mots; cependant je n'y emploie que deux signes, un pour le _mois_ & un pour le _futur_; parce que le signe de l'article _le_ & celui du pronom relatif _qui_, y seroient surabondans: mais ils sont quelquefois nécéssaires en d'autres occasions. Au reste tous ces signes sont exécutés avec autant de promptitude au moins que la parole.
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ON peut assurer avec vérité que tout est inconséquence & contradiction, dans ce que notre Auteur dit du langage des signes. Après toutes les déclamations qu'il a faites en vingt endroits de son livre contre ce langage; après avoir dit & répété sans cèsse qu'il étoit extrèmement borné dans son usage, & que hors de la sphère étroite des besoins naturèls & des idées sensibles, ce langage n'avoit plus rien que d'équivoque, d'arbitraire, de dificile & de compliqué, &c. Voici le juste éloge qu'il fait de ce même langage (p. 38), à l'ocasion de M. l'Abbé De l'Épée; «par cette langue des signes, il a trouvé l'art de peindre toutes les idées, toutes les pensées, toutes les sensations. Il les a rendu susceptibles d'autant de combinaisons & de variations que les langues, dont nous nous servons habituellement pour peindre toutes les choses, soit dans le moral, soit dans le physique. Les idées abstraites, come celles que nous formons par le secours des sens, tout est du ressort du langage des signes.... Ce langage des signes peut suppléer à l'usage de la parole. Il est prompt dans son exécution, clair dans ses principes, sans trop de dificulté dans son exécution».
Qui ne croiroit après une aussi belle tirade, que M. l'Abbé Deschamps a abjuré toutes ses erreurs sur le langage des signes? Détrompez-vous, Lecteur, voici la conclusion qui suit immédiatement l'éloge que vous venez de lire.
«Quelque belle que soit cette méthode, nous ne la suivons cependant pas».
On ne s'atend pas à une pareille chute: elle est digne de celui qui a pu avancer, «que le penchant naturel que les sourds & muets ont à s'exprimer par signes, ne prouve pas que cette voie soit la meilleure pour leur éducation» p. 11: «que pour les Sourds & Muets, le sens des choses n'est pas plus dificile à acquérir par la parole que par les signes: (p. 21.) _&c. &c. &c._»
Ce seroit perdre le tems que de réfuter de semblables assertions: il sufit de les exposer, pour en faire sentir toute la fausseté. Au reste il y a quelque chose de comode avec M. l'Abbé Deschamps: c'est que pour le réfuter, il sufit, come on l'a déjà vu bien des fois, de l'oposer à lui-même.
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UNE des plus fortes objections de cet Auteur contre l'usage des signes, c'est que dans l'obscurité ils deviènent inutiles pour comuniquer ses pensées. (p. 163.).
Cette dificulté paroît spécieuse au premier coup-d'oeil: elle est cependant tout aussi frivole que les autres. Qu'on me mète avec un de mes camarades sourd & muèt, dans une chambre obscure; je lui dirai par signes d'aller faire telle ou telle comission, soit à Paris, soit dans les environs: je l'informerai de tel événement qu'on voudra, &c., sans qu'il soit besoin pour cela d'un plus grand nombre de signes qu'au grand jour. L'opération sera seulement un peu plus longue; mais elle sera cent fois plus prompte & plus facile que les deux moyens que notre Auteur a imaginés (p. 163.); lesquels consistent à toucher les lèvres de celui qui parle, ou à écrire avec le doigt dans la paume de la main du sourd & muèt, ce qu'on veut lui faire comprendre.
Pour démontrer la longueur de ces opérations, prenons quelques mots des plus ordinaires dans la conversation, tels que _aplaudissement_, _aplatissement_, _assoupissement_, _&c._ Ces trois seuls mots contiènent au moins 41 lètres de l'alphabet, qu'il faudra lire une à une sur les lèvres par le moyen du toucher, ou se sentir écrire dans la paume de la main par le second moyen; pour en avoir l'intelligence. Quelle sagacité, quelle mémoire, quelle finesse de tact, combien de temps ne faudra-t-il pas, pour exprimer & pour retenir sans confusion un aussi grand nombre de signes?
Dans la plus profonde obscurité, par le langage des signes, quatre ou cinq me sufiront pour rendre ces mêmes mots: & ces signes seront aussi expressifs que la parole, aussi prompts que le vent. Voici tout le secrèt de cette opération. Lorsque je suis dans l'obscurité, & que je veux parler à un sourd & muèt, je prends ses mains & fais avec elles les signes que je ferais avec les miènes, si j'étois au grand jour. Quand il veut me répondre, il prend à son tour mes mains & fait avec elles les signes qu'il feroit avec les siènes, si nous voyons clair.
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MALGRÉ l'éloignement peu réfléchi que l'Auteur paroît avoir pour les signes, il en fait cependant lui-même un fréquent usage dans son système d'éducation par la parole.
En expliquant dans sa Préface ou Lètre préliminaire, la manière dont il aprend à ses Sourds & Muèts le nom des choses, il dit (p. XXX.): «Je ne manque jamais à leur faire joindre _le signe de la chose_, à l'expression pour la leur faire comprendre, lors qu'elle n'est pas de sa nature assez palpable». Il continue ainsi: «La conjugaison des verbes nous présente une foule de choses à expliquer; les personnes, les nombres, les tems, _&c._... il est vrai que pour cela _j'ai recours aux signes_, pour me faire entendre».
Il expose, p. 67, coment il explique & dévelope à ses Élèves l'idée de _Dieu_, & ajoute: «On sent à merveille que _les signes aident beaucoup_ dans cet éxercice». Il dit encore, p. 69, «après leur avoir fait lire ces détails plusieurs fois, les leur avoir expliqués _par des signes naturels_, _&c_». Voyez aussi page 125, un long détail où l'Auteur raconte coment il explique les pronoms à ses Élèves, toujours par le moyen des signes naturèls, _&c. &c._
La pratique de l'Auteur dépose donc encore ici contre ses principes: & en effet quel autre moyen pouroit-il employer que l'usage des signes, pour doner à ses Élèves l'intelligence des mots, & pour s'assurer qu'ils les comprènent? Je le dis hautement; si l'on suprime les signes de l'éducation des sourds & muèts, il est impossible d'en faire autre chose que des machines parlantes.
Ces petits bouts de fil que l'Auteur emploie (Préf. p. XXV.) pour faire comprendre à ses Élèves qu'il faut joindre ensemble les syllabes des mots, sont encore des signes; mais des signes de son invention: il étoit facile d'en trouver de plus simples & de moins embarassans. L'Auteur paroît avoir une grande stérilité de signes: il se sert peut-être aussi de petits bouts de fil, pour expliquer dans sa classe, le mystère de la très-sainte Trinité.
D'après la pratique même de M. l'Abbé Deschamps, il faut donc conclure que le langage des signes doit entrer come moyen principal dans l'institution des Sourds & Muèts; & que, bon gré malgré, on en revient toujours à cette méthode: par la grande raison que ce langage leur est naturèl, & que c'est le seul qu'ils puissent comprendre, jusqu'à ce que par son secours, on leur en ait apris un autre. C'étoit donc bien la peine de faire tant de bruit contre ce pauvre langage des signes!
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M. L'ABBÉ DESCHAMPS oublie trop souvent que le but de M. l'Abbé De l'Épée n'est pas précisément d'aprendre à ses Élèves le langage des signes. Ce langage est le moyen, & non la fin de ses instructions. Ce sage Instituteur ne néglige aucune des parties de la sorte d'éducation dont ils sont susceptibles. Ainsi outre la Religion, la première des siences, qu'il leur aprend à fond, outre la lecture, l'écriture & les élémens du calcul, outre trois ou quatre langues dont il done une teinture à ceux de ses Élèves qui montrent le plus d'intelligence; il s'atache aussi à les faire parler; il les acoutume, tout aussi bien que M. l'Abbé Deschamps, à deviner ou à lire[G] au mouvement des lèvres, les paroles qu'on leur adrèsse. Mais il les prépare à ces deux derniers éxercices, par la lecture, l'écriture & l'intelligence des mots. Or qui ne conçoit que les sourds & muèts comprenant parfaitement la signification des mots, auront beaucoup de facilité pour passer de la lecture à la prononciation; ou que, pour mieux dire; ils aprendront sans peine l'une & l'autre en même temps?
L'Auteur fait un grand mystère de cet art, qu'il prétend si merveilleux, d'entendre par les yeux, c'est-à-dire, de comprendre au mouvement des lèvres, de la langue & des joues, les paroles qu'on prononce. Tous ceux qui me conoissent, n'ignorent pas que les persones avec lesquelles je vis habituèlement, ne me parlent guères autrement, sans qu'il soit besoin de rendre aucun son; pourvu que l'articulation soit nète & distincte. Je n'ai cependant reçu à cet égard aucune instruction: la Nature seule a été mon guide. Ce moyen est si simple, qu'il n'y aura pas de sourd & muèt qui n'aprène cet art de lui-même, lorsqu'une fois il saura la signification des mots du langage ordinaire. Il faudra seulement que les persones qui voudront lui parler ainsi, prononcent leurs paroles posément & bien distinctement; qu'elles ouvrent assez la bouche pour que le sourd & muèt puisse observer le mécanisme du langage; enfin qu'elles apuient un peu fort sur chaque syllabe qui compose les mots, & qu'elles fassent une petite pause à la fin de chaque mot.
Je croisen avoir dit assez jusqu'ici pour réconcilier M. l'Abbé Deschamps avec le langage des signes. Cependant pour jeter encore plus de lumières sur ce langage, je vais, selon que je m'y suis engagé (Préf. p. 3.), expliquer en peu de mots, l'usage que mes camarades en font, sans avoir reçu à ce sujèt d'autres leçons que celles de la Nature.
Au reste je déclare bien sincèrement, avant d'aler plus loin, que je n'ai nulle intention de déprimer l'Auteur que je prends la liberté de critiquer: je loue & respecte son zèle pour un genre de travail qui ne sauroit être trop encouragé. Il pense trop bien pour être ofensé de mes remarques; & s'il les considère sans prévention, il reconoîtra facilement que je n'ai pas eu dessein de lui nuire. D'ailleurs il avoue (p. iv) qu'il n'a fait que quelques pas dans cette pénible carière, il est donc tems encore de le redrèsser[H] & de lui faire prendre une idée plus juste d'un langage qu'il ne paroît pas avoir assez aprofondi: c'est le principal objèt des nouvèles observations qu'on va lire & qui termineront cet Ouvrage.
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M. L'ABBÉ DESCHAMPS n'est pas le seul qui s'imagine (p. 37) que M. l'Abbé De l'Épée a créé & inventé le langage des signes: mais cette opinion ne peut se soutenir; puis que j'ai déjà prouvé (p. 14.) que mes camarades qui ne savent ni lire ni écrire, & qui ne fréquentent point l'école de cet habile Instituteur, font un usage très-étendu de ce langage; qu'ils ont l'art, par son moyen, de peindre aux yeux toutes leurs pensées, & leurs idées même les plus indépendantes des sens.
Voici quelques détails qui feront comprendre plus particulièrement le mécanisme admirable, mais simple & naturèl de ce langage, tel qu'il se pratique parmi nous.
I. Lors que nous voulons parler de quelqu'un de notre conoissance & que nous voyons fréquament, il ne nous faut que deux ou trois signes pour le désigner. Le premier, qui est un signe général, se fait en mètant la main au chapeau ou sur le sein, pour anoncer le sèxe de la persone: nous faisons ensuite un signe particulier, le plus propre à caractériser cette même persone. Mais il en faut un plus grand nombre pour nomer & désigner ceux que nous voyons peu, & dont nous n'avons qu'une idée imparfaite, ou enfin que nous ne conoissons que de réputation. Premièrement nous désignons le sexe de la persone, ce signe doit toujours marcher le premier: ensuite nous faisons le signe relatif à la classe générale dans laquelle la naissance & la fortune ont placé cette persone: puis nous la distinguons individuèlement par des signes pris de son emploi, de sa profession, de sa demeure, &c. Cette opération ne demande pas plus de temps qu'il n'en faudroit pour prononcer, je supose, _M. de Lorme Marchand de drap, rue Saint-Denis_.
On pense bien que dans la suite de la conversation, nous ne répérons plus un aussi grand nombre de signes, pour désigner la même personne. En effet cela seroit aussi ridicule que si, en parlant de quelqu'un, on répétoit à toute ocasion son nom, son surnom & toutes ses qualités.
II. Nous avons deux signes diférens pour désigner la noblesse; c'est-à-dire que nous la distinguons en deux classes, la haute & la petite. Pour anoncer la haute noblesse, nous mètons le plat de la main gauche à l'épaule droite & nous la tirons jusqu'à la hanche gauche: puis sur le champ nous écartons les doigts de la main & la posons sur le coeur. Nous désignons la noblesse inférieure, en traçant avec le bout du doigt une petite bande & une croix sur la boutonière de l'habit. Pour faire conoître ensuite la persone de l'une de ces classes, dont il s'agit, nous employons des signes tirés de son emploi, de ses armoiries, de sa livrée, &c., ou enfin le signe le plus naturèl qui la caractérise.
III. Si je voulois désigner quelque persone de notre conoissance qui portât le nom d'un objèt conu, tel que _L'enfant Du bois_, _La rivière_, _&c._, je me garderois bien de faire le signe qui dénote un _enfant_, le _bois_, une _rivière_, _&c._, je serois bien sûr de n'être pas entendu de mes camarades, qui ne vèroient aucun raport d'un home avec une _rivière_, _&c._ & qui me riroient au nez. Mais sachant que notre langage peint la propre idée des choses & nulement les noms arbitraires qu'on leur done dans la langue parlée, je désignerois ces persones par leurs qualités propres, come je viens de l'expliquer tout-à-l'heure.
De même si je voulois exprimer un _Prince du Sang_, après avoir fait le signe relatif à un grand Seigneur, je ne m'aviserois pas de faire le signe qui exprime _le sang qui coule dans nos veines_: ce ne seroit-là qu'un signe de mot. Je prendrais mes signes, dans le degré de parenté qui aproche le Prince du Monarque.
IV. Le signe relatif à la classe générale des Marchands, n'est pas le même que celui qui désigne les Fabriquans qui vendent leurs propres ouvrages; parce que les sourds & muèts ont le bon sens de ne pas confondre ces deux états. Ils ne regardent come vrais Marchands que ceux qui achètent une matière quelconque pour la revendre telle qu'ils l'ont achetée, sans y rien changer. Le signe général que nous employons pour les désigner, en done l'idée au naturèl. Nous prenons avec le pouce & l'index, un bout de nos vêtemens ou de tout autre objet que nous présentons, come un marchand qui ofre sa marchandise: nous faisons ensuite l'action de compter de l'argent dans notre main; & sur le champ nous croisons les bras come quelqu'un qui se repose. Ces trois signes réunis dénotent la classe générale des Marchands proprement dits.
L'action de _travailler_ est le signe comun de la classe des Fabriquans, Artisans & Ouvriers. On doit penser qu'il faut un signe de plus pour faire conoître s'il s'agit d'un Maître. Alors nous levons l'index & le baissons d'un ton de comandement: c'est le signe comun à tous les Maîtres. Nous l'employons également quand nous parlons d'un Marchand qui tient boutique, pour le distinguer des petits Marchands qui vendent aux coins des rues. Voulons-nous faire conoître directement la persone de l'une de ces classes; il ne faut plus que désigner l'espèce de trafic que fait le Marchand, ou l'ouvrage du Fabriquant, ensuite leur demeure, ou le signe le plus convenable pour les caractériser.
Ainsi, lors que la nécessité le requièrt ou que la clarté de l'expression le demande, nous anonçons toujours par des signes généraux la classe de la persone, dont nous parlons, ou que nous voulons faire conoître.
On conçoit que ce moyen aussi simple que naturèl, épargne beaucoup d'embarras & de travail à l'imagination: on la conduit ainsi come par degrés, vers l'objèt qu'on veut lui représenter. Cette marche mèt de l'ordre dans nos idées, & nous procure la facilité de comprendre de quelle persone on parle, avec moins de signes qu'il ne faudroit de paroles, pour nomer cette persone par ses nom, surnom & qualités.
C'est par de semblables procédés que dans une famille où il y aura une dixaine d'enfans, nous n'aurons besoin que de deux ou trois signes, pour désigner l'un de ces enfans.
V. Mais voici quelque chose de plus fort que je m'engage à prouver. Paris est une ville si étendue, qu'on est obligé d'avoir par écrit l'adrèsse des persones chez lesquelles on va pour la première fois: & malgré cette précaution, on a souvent bien de la peine à trouver la demeure des gens à qui l'on a afaire. Il n'y a cependant aucun logement dans Paris, soit boutique, soit hôtel, soit chambre à un premier ou à un cinquième étage, où je n'envoie, sans qu'il s'y trompe, un de mes camarades sourd & muèt ne sachant ni lire ni écrire; pourvu que j'aie vu une seule fois le local. Je lui donerois l'adrèsse de la persone avec beaucoup moins de signes, que je n'emploierois de mots en l'écrivant.
VI. Ce que j'ai dit des signes généraux relatifs à chaque classe de la société, s'étend également à tous les objets que nous voulons faire conoître individuèlement, lorsque l'idée en est éloignée, ou que le signe naturèl ne s'ofre pas sur le champ, ou enfin lorsqu'il n'est pas par lui-même assez expressif. En ce cas là, nous faisons le signe général relatif à cet objèt. Par exemple, si je parle de quelque piéce de pâtisserie dont le signe pouroit également convenir à un autre objèt, je le ferai précéder par le signe général relatif à cette classe. Alors il sera impossible que le Muèt se trompe sur le signe qui exprime l'espèce de pâtisserie dont je parle; puis que son imagination se trouvera apliquée à la seule classe particulière qui m'ocupe.
Je me rapèle à cette ocasion que me trouvant avec une persone jouïssant de la faculté de parler & d'entendre, laquelle avoit une petite cane noire à la main, je lui demandai par signes, de quelle matière étoit cette cane. La persone me répondit de vive voix, _de baleine_. Mais ne la comprenant pas, je la priai de m'expliquer la chose par signes. Elle fit plusieurs gestes ridicules qui pouvoient convenir à un grand nombre d'animaux. Come cette persone s'aperçut que je ne l'entendois point; elle me demanda un crayon, pour écrire le mot. Un de mes compagnons sourd & muèt, qui étoit présent & qui conoissoit cette matière; ayant compris ce que je voulois savoir, fit sur le champ avec la main l'action d'un poisson qui nage, & ensuite le geste d'un animal monstrueux. Ces deux signes ont été sufisans pour me faire entendre que cette cane étoit _de baleine_; parce que le premier geste avoit désigné la classe générale des poissons.
Tels sont les signes généraux & particuliers que nous employons dans notre langage.
ON peut réduire à trois classes générales, tous les signes de ce langage: c'est en les unissant & en les combinant les uns avec les autres, qu'on parvient à exprimer toutes les idées possibles.
I. Les signes que j'apèle _ordinaires_ ou _primitifs_: ce sont les signes naturèls que toutes les Nations du monde emploient fréquament dans la conversation, pour une multitude d'idées dont le signe est plus prompt & plus expressif que la parole. On les trouve généralement dans toutes les parties du discours ordinaire; & plus particulièrement dans les pronoms & les interjections. Ces signes, come je l'ai dit, sont naturèls à tous les homes: mais ceux qui entendent & qui parlent, les font sans réfléxion & sans y penser; au lieu que les sourds & muèts les emploient toujours en conoissance de cause, c'est-à-dire, pour manifester leurs idées & les rendre sensibles.
Je ne prétends pas dire par-là que mes compagnons sachent précisément ce que c'est qu'un pronom, un article, un verbe &c.; ils ignorent aussi parfaitement tout cela, que les trois quarts de ceux qui parlent. Mais cependant si on leur demandoit raison des trois signes qu'ils font pour exprimer cette phrase, _je le veux_, ils ne seroient point embarassés de répondre que, 1º. ils posent leur index sur leur poitrine, pour désigner que c'est _d'eux_ & _d'eux seuls_ dont il s'agit: 2º. qu'ils lèvent & baissent le même index avec un air de comandement, pour marquer leur _vouloir_: 3º. qu'ils dirigent ce même index vers la chose qu'ils ont en vue, pour anoncer _l'objèt_ ou _le terme_ de leur vouloir.
II. Les signes que j'apèle _réfléchis_: ces signes représentent des objèts qui, bien qu'ils aient, absolument parlant, leur signe naturèl, exigent cependant un peu de réfléxion pour être combinés & entendus. J'ai doné plusieurs exemples de ces signes, en parlant des signes généraux & particuliers.
III. Les signes _analytiques_: c'est-à-dire, ceux qui sont rendus naturèls par l'analyse. Ces signes sont destinés à représenter des idées qui n'ayant point, à proprement parler, de signe naturèl, sont ramenées à l'expression du langage des signes par le moyen de l'analyse. Ce sont ces signes sur-tout, & ceux de la classe précédante que M. l'Abbé De l'Épée a assujetis à des règles méthodiques, pour faciliter l'instruction de ses Élèves.