Part 9
Mais si la faculté de jouir ou celle de souffrir ne peut être exercée, ni l'une ni l'autre, à l'exclusion totale de celle que notre nature destine à la contre-balancer, chacune du moins peut l'être accidentellement beaucoup plus que l'autre: ainsi les circonstances, sans être tout pour nous, auront pourtant une grande influence sur notre habitude intérieure. Si les hommes que le sort favorise n'ont pas de grands sujets de douleur, les plus petites choses suffiront pour en exciter en eux; au défaut de causes, tout deviendra occasion. Ceux que l'adversité poursuit, ayant de grandes occasion de souffrir, souffriront fortement; mais ayant assez souffert à-la-fois, ils ne souffriront pas habituellement: aussitôt que les circonstances les laisseront à eux-mêmes, ils ne souffriront plus, car le besoin de souffrir est satisfait en eux; et même ils jouiront, parce que le besoin opposé réagit d'autant plus constamment que l'autre besoin rempli, nous a emporté plus loin dans la direction contraire[24].
Ces deux forces contraires tendent à l'équilibre; mais elles n'y arrivent point, à moins que ce ne soit pour l'espèce entière. S'il n'y avait pas de tendance à l'équilibre, il n'y aurait pas d'ordre: si l'équilibre s'établissait dans les détails, tout serait fixe, il n'y aurait pas de mouvement. Dans chacune de ces suppositions, il n'y aurait point un ensemble unique et varié, le monde ne serait pas.
Il me semble que l'homme très-malheureux, mais inégalement et par reprises isolées, doit avoir une propension habituelle à la joie, au calme, aux jouissances affectueuses, à la confiance, à l'amitié, à la droiture.
L'homme très-malheureux, mais également, lentement, uniformément, sera dans une lutte perpétuelle des deux principes moteurs; il sera d'une humeur incertaine, difficile, irritable. Toujours imaginant le bien, et toujours par cette raison même, s'irritant du mal, minutieux dans le sentiment de cette alternative, il sera plus fatigué que séduit par les moindres illusions; il est aussitôt détrompé; tout le décourage, comme tout l'intéresse.
Celui qui est continuellement moitié heureux, en quelque sorte, et moitié malheureux, approchera de l'équilibre: assez égal, il sera bon, plutôt que d'un grand caractère; sa vie sera plus douce qu'heureuse; il aura du jugement, et peu de génie.
Celui qui jouit habituellement, et sans avoir jamais de malheur visible, ne sera séduit par rien: car il n'a plus besoin de jouir; et dans son bien être extérieur, il éprouve secrètement un perpétuel besoin de souffrir. Il ne sera pas expansif, indulgent, aimant; mais il sera indifférent dans la jouissance des plus grands biens, et susceptible de trouver un malheur dans le plus petit inconvénient. Habitué à ne point éprouver de revers, il sera confiant, mais confiant en lui-même ou dans son sort, et non point envers les autres hommes: il ne sent pas le besoin de leur appui; et comme sa fortune est meilleure que celle du plus grand nombre, il est bien près de se sentir plus sage que tous. Il veut toujours jouir, et surtout il veut paraître jouir beaucoup, et cependant il éprouve un besoin interne de souffrir; ainsi dans le moindre prétexte, il trouvera facilement un motif de se fâcher contre les choses, d'être indisposé contre les hommes. N'étant pas vraiment bien, mais n'ayant pas à espérer d'être mieux, il ne désirera rien d'une manière positive; mais il aimera le changement en général, et il l'aimera dans les détails plus que dans l'ensemble. Ayant trop, il sera prompt à tout quitter. Il trouvera quelque plaisir, il mettra une sorte de vanité à être irrité, aliéné, souffrant, mécontent. Il sera difficile, il sera exigeant: sans cela que lui resterait-il de cette supériorité qu'il prétend avoir sur les autres hommes, et qu'il affecterait encore si même il n'y prétendait plus. Il sera dur, il cherchera à s'entourer d'esclaves, pour que d'autres avouent cette supériorité; pour qu'ils en souffrent du moins, quand lui-même n'en jouit pas.
Je doute qu'il soit bon à l'homme actuel d'être habituellement fortuné, sans avoir jamais eu le sort contre lui. Peut-être l'homme heureux, parmi nous, est celui qui a beaucoup souffert; mais non pas habituellement et de cette manière lentement comprimante qui abat les facultés sans être assez extrême pour exciter l'énergie secrète de l'âme, pour la réduire heureusement à chercher en elle des ressources qu'elle ne se connaissait pas[25].
C'est un avantage pour la vie entière d'avoir été malheureux dans l'âge où la tête et le coeur commencent à vivre. C'est la leçon du sort: elle forme les hommes bons[26]; elle étend les idées, et mûrit les coeurs avant que la vieillesse les ait affaiblis; elle fait l'homme assez tôt pour qu'il soit entièrement homme. Si elle ôte la joie et les plaisirs, elle inspire le sentiment de l'ordre et le goût des biens domestiques: elle donne le plus grand bonheur que nous devions attendre, celui de n'en attendre d'autre que de végéter utiles et paisibles. On est bien moins malheureux quand on ne veut plus que vivre: on est plus près d'être utile, lorsqu'étant encore dans la force de l'âge, on ne cherche plus rien pour soi. Je ne vois que le malheur qui puisse, avant la vieillesse, mûrir ainsi les hommes ordinaires.
La vraie bonté exige des conceptions étendues, une âme grande et des passions réprimées. Si la bonté est le premier mérite de l'homme, si les perfections morales sont essentielles au bonheur; c'est parmi ceux qui ont beaucoup souffert dans les premières années de la vie du coeur, que l'on trouvera les hommes les mieux organisés pour eux-mêmes et pour l'intérêt de tous; les hommes les plus justes, les plus sensés, les moins éloignés du bonheur et le plus invariablement attachés à la vertu.
Qu'importe à l'ordre social qu'un vieillard ait renoncé aux objets des passions, et qu'un homme faible n'ait pas le projet de nuire? De bonnes gens ne sont pas des hommes bons; ceux qui ne font bien que par faiblesse, pourront faire beaucoup de mal dans des circonstances différentes. Susceptible de défiance, d'animosité, de superstitions, et surtout d'entêtement, l'instrument aveugle de plusieurs choses louables où le portait son penchant, sera le vil jouet d'une idée folle qui dérangera sa tête, d'une manie qui gâtera son coeur, ou de quelque projet funeste auquel un fourbe saura l'employer.
Mais l'homme de bien est invariable: il n'a les passions d'aucune coterie, ni les habitudes d'aucun état; on ne l'emploie pas: il ne peut avoir ni animosité, ni ostentation, ni manies: il n'est étonné ni du bien, parce qu'il l'eût fait également, ni du mal, parce qu'il est dans la nature: il s'indigne contre le crime, et ne hait pas le coupable; il méprise la bassesse de l'âme, mais il ne s'irrite pas contre un vers à cause que le malheureux n'a point d'ailes.
Il n'est pas l'ennemi du superstitieux, car il n'a pas de superstitions contraires: il cherche l'origine souvent, très-sage[27] de tant d'opinions devenues insensées, et il rit de ce qu'on a ainsi pris le change. Il a des vertus, non par fanatisme, mais parce qu'il cherche l'ordre: il fait le bien pour diminuer l'inutilité de sa vie: il préfère les jouissances des autres aux siennes, car les autres peuvent jouir, et lui ne le peut guère: il aime seulement à se réserver ce qui procure les moyens d'être bon à quelque chose, et aussi de vivre sans trouble, car il faut du calme à qui n'attend pas de plaisirs. Il n'est point défiant; mais comme il n'est pas séduit, il pense quelquefois à contenir la facilité de son coeur: il sait s'amuser à être un peu victime, mais il n'entend pas qu'on le prenne pour dupe. Il peut avoir à souffrir de quelques fripons: il n'est pas leur jouet. Il laissera parfois à certains hommes à qui il est utile, le petit plaisir de se donner en cachette les airs de le protéger. Il n'est pas content de ce qu'il fait, parce qu'il sent qu'on pourrait faire beaucoup plus: il l'est seulement un peu de ses intentions, sans être plus fier de cette organisation intérieure qu'il ne le serait d'avoir reçu un nez d'une belle forme. Il consumera ainsi ses heures en se traînant vers le mieux; quelquefois d'un pas énergique quoiqu'embarrassé; plus souvent avec incertitude, avec un peu de faiblesse, avec le sourire du découragement.
Quand il est nécessaire d'opposer le mérite de l'homme à quelques autres mérites feints ou inutiles, par lesquels on prétend tout confondre et tout avilir; il dit que le premier mérite est l'imperturbable droiture de l'homme de bien, puisque c'est le plus certainement utile; on lui répond qu'il est orgueilleux, et il rit. Il souffre les peines, il pardonne les torts domestiques: on lui dit, que ne faites-vous de plus grandes choses? il rit. Ces grandes choses lui sont confiées; il est accusé par les amis d'un traître, et condamné par celui qu'on trahit: il sourit, et s'en va. Les siens lui disent que c'est une injustice inouïe; et il rit davantage.
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SECOND FRAGMENT.
DATX Sixième année.
Je ne suis pas surpris que la justesse des idées soit assez rare en morale. Les anciens qui n'avaient pas l'expérience des siècles, ont plusieurs fois songé à mettre la destinée du coeur de l'homme entre les mains des sages. La politique moderne est plus profonde; elle a livré l'unique science aux prédicateurs, et à cette foule que les imprimeurs appellent hommes de lettres: mais elle protège solennellement l'art de faire des fleurs en sucre, et l'invention des perruques d'une nouvelle forme.
Dès que l'on observe les peines d'une certaine classe d'hommes, et qu'on commence à découvrir leurs causes, on reconnaît qu'une des choses les plus nouvelles et les plus utiles que l'on pût faire, serait de les prémunir contre des vérités qui les trompent, contre des vertus qui les perdent.............
Le mépris de l'or est une chose absurde. Sans doute préférer l'or à son devoir est un crime: mais ne sait-on pas que la raison prescrit de préférer le devoir à la vie comme aux richesses. Si la vie n'en est pas moins un bien en général, pourquoi l'or n'en serait-il pas aussi un. Quelques hommes indépendants et isolés font très-bien de s'en passer: mais tous ne sont pas dans ce cas; et ces déclamations si vaines, qui ont un coté faux, nuisent beaucoup à la vertu. Vous avez rendu contradictoires les principes de conduite: si la vertu n'est que l'effort vers l'ordre, est-ce par tant de désordre et de confusion que vous prétendez y amener les hommes? Pour moi qui estime encore plus dans l'homme les qualités du coeur que celles de l'esprit, je pense néanmoins que l'instituteur d'un peuple trouverait plus de ressources pour contenir de mauvais coeurs, que pour concilier des esprits faux.
Les chrétiens, et d'autres, ont soutenu que la continence perpétuelle était une vertu; ils ne l'ont pas exigée des hommes, ils ne l'ont même conseillée qu'à ceux qui prétendraient à la perfection. Quelque absolue et quelque indiscrète que doive être une loi qui vient du ciel, elle n'a pas osé davantage. Quand on demande aux hommes de ne pas aimer l'argent, on ne saurait y mettre trop de modération et de justesse. L'abnégation religieuse ou philosophique a pu conduire plusieurs individus à une indifférence sincère pour les richesses et même pour toute propriété; mais dans la vie ordinaire le désir de l'or est inévitable. Avec l'or, dans quelque lieu habité que je paraisse, je fais un signe; ce signe dit: Que l'on me prévienne, que l'on me nourrisse, que l'on m'habille, que l'on me désennuie, que l'on me considère, que l'on serve moi et les miens, que tout jouisse auprès de moi; si quelqu'un souffre qu'il le déclare, ses peines sont finies! Et comme il a été dit, il est fait.
Ceux qui méprisent l'or sont comme ceux qui méprisent la gloire, qui méprisent les femmes, qui méprisent les talents, la valeur, le mérite. Quand l'imbécillité de l'esprit, l'impuissance des organes, ou la grossièreté de l'âme rendent incapable d'user d'un bien sans le pervertir, on calomnie ce bien, ne voyant pas que c'est sa propre bassesse que l'on accuse. Un homme crapuleux méprise les femmes, un raisonneur épais blâme l'esprit, un sophiste moralise contre l'argent. Sans doute les faibles esclaves de leurs passions, des sots ingénieux, les bourgeois étonnés seront plus malheureux ou plus méchants quand ils seront riches. Ces gens-là doivent avoir peu, parce que, posséder ou abuser, c'est pour eux la même chose. Sans doute encore, celui qui devient riche, et qui se met à vivre le plus qu'il peut en riche, ne gagne pas, et quelquefois perd à changer de situation. Mais pourquoi n'est-il pas mieux qu'auparavant, c'est qu'il n'est pas plus riche: plus opulent, il est plus gêné et plus inquiet. Il a de grands revenus, et il s'arrange si bien que le moindre incident les dérange, et qu'il accumule des dettes jusqu'à sa ruine. Il est clair que cet homme est pauvre. Centupler ses besoins; faire tout pour l'ostentation; avoir vingt chevaux parce qu'un tel en a quinze, et si demain il en a vingt, en avoir bien vite trente; c'est s'embarrasser dans les chaînes d'une pénurie plus pénible et plus soucieuse que la première. Mais avoir une maison commode et saine, un intérieur bien ordonné, de la propreté, une certaine abondance, une élégance simple, s'arrêter là quant même la fortune deviendrait quatre fois plus grande, employer le reste à tirer un ami d'embarras, à parer d'avance aux événements funestes, à donner à l'homme bon devenu malheureux ce qu'il a donné dans sa jeunesse à de plus heureux que lui, à remplacer la vache de cette mère de famille qui n'en avait qu'une, à envoyer du grain chez ce cultivateur dont le champ vient d'être grêlé, à réparer le chemin où des chars[28] sont versés, où les chevaux se blessent; s'occuper selon ses facultés et ses goûts; donner à ses enfants des connaissances, l'esprit d'ordre et des talents: tout cela vaut bien la misère gauchement prônée par la fausse sagesse.
Le mépris de l'or, inconsidérément recommandé dans l'âge qui ignore sa valeur, a souvent ôté à des hommes supérieurs, l'un des plus grands moyens, et peut-être le plus sûr de ne point vivre inutiles comme la foule.
Combien de jeunes personnes, dans le choix d'un maître, se piquent de compter les biens pour rien; et se précipitent ainsi dans tous les dégoûts d'un sort gêné et précaire, et dans l'ennui habituel qui seul contient tant de maux........
Un homme sensé, tranquille, et qui méprise un caractère folâtre, se laisse séduire par quelque conformité dans les goûts; il abandonne au vulgaire la gaieté, l'humeur riante, et même la vivacité, l'activité: il prend une femme sérieuse, triste, que la première contrariété rend mélancolique, que les chagrins aigrissent, qui avec l'âge devient taciturne, impérieuse, austère et brusque; et qui s'attachant avec humeur à se passer de tout, et se passant bientôt de tout par humeur et pour en donner aux autres la leçon, rendra toute sa maison malheureuse.
Ce n'était, pas dans un sens trivial qu'Epicure disait: Le sage choisit pour ami un caractère gai et complaisant. Un philosophe de vingt ans passe légèrement sur ce conseil; et c'est beaucoup s'il n'en est pas révolté, car il a rejeté les préjugés communs; mais il en sentira l'importance quand il aura quitté ceux de la sagesse.
C'est peu de chose de n'être point comme le vulgaire des hommes; mais c'est avoir fait un pas vers la sagesse, que de n'être plus comme le vulgaire des sages.
LETTRE XXXVI.
DATX Lyon, 7 avril, VI.
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Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du vallon dans la forêt, feuilles jaunies qu'emporte le ruisseau silencieux! que seriez-vous à l'homme si vous ne lui parliez point des autres hommes. La nature serait muette, s'ils n'étaient plus. Si je restais seul sur la terre, que me feraient, et les sons de la nuit austère, et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes. La nature sentie n'est que dans les rapports humains; et l'éloquence des choses n'est rien que l'éloquence de l'homme. La terre féconde, les cieux immenses, les eaux passagères ne sont qu'une expression des rapports que nos coeurs produisent et contiennent.
Convenance entière: amitié des anciens! Quand celui qui possédait l'affection sans bornes, recevait des tablettes où il voyait les traits de la main d'un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les beautés d'un site, ou les dimensions d'un glacier. Mais les relations de la vie humaine sont multipliées; la perception de ces rapports est incertaine, inquiète, pleine de froideurs et de dégoûts; l'amitié antique est toujours loin de nos coeurs, ou de notre destinée. Les liaisons restent incomplètes entre l'espoir et les précautions, entre les délices que l'on attend et l'amertume qu'on éprouve. L'intimité elle-même est entravée par les ennuis, ou affaiblie par le partage, ou arrêtée par les circonstances. L'homme vieillit, et son coeur rebuté vieillit avant lui. Si tout ce qu'il peut aimer est dans l'homme, tout ce qu'il évite est aussi dans lui. Là où sont tant de convenances sociales, là et par des conséquences d'une nécessité invincible, se trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus qu'il n'espère, reste un peu éloigné de l'homme. Les choses mortes sont moins puissantes, mais elles sont plus à nous, elles sont ce que nous les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons; mais nous sommes plus assurés d'y trouver, à notre choix, les choses qu'elles contiennent. Ce sont les biens de la médiocrité, bornés mais certains. La passion cherche l'homme; quelquefois la raison se trouve réduite à le quitter pour des choses moins bonnes et moins funestes. Ainsi s'est formé un lieu puissant de l'homme à cet ami de l'homme pris hors de son espèce, et qui lui convient tant, parce qu'il est moins que nous et qu'il est plus que les choses insensibles. S'il fallait que l'homme prît au hasard un ami, il lui vaudrait mieux le prendre dans l'espèce des chiens que dans celle des hommes. Le dernier de ses semblables lui donnerait moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces animaux.
Et quand une famille est dans la solitude, non pas dans celle du désert, mais dans celle de l'isolément ou de la misère: quand ces êtres faibles, souffrants, qui ont tant de moyens d'être malheureux, et si peu d'être satisfaits, qui n'ont que des instants pour jouir et qu'un jour pour vivre; quand le père et sa femme, quand la mère et ses filles n'ont point de condescendance, n'ont point d'union, qu'ils ne veulent pas aimer les mêmes choses, qu'ils ne savent pas se soumettre aux mêmes misères, et soutenir ensemble, à distances égales, la chaîne des douleurs; quand par égoïsme ou par humeur, chacun refusant ses forces, la laisse traîner pesamment sur le sol inégal, et creuser le long sillon où germent avec une fécondité sinistre, les ronces qui les déchirent tous: O hommes! qu'êtes-vous donc pour l'homme?
Quand une attention, une parole de paix, de bienveillance, de pardon généreux, sont reçues avec dédain, avec humeur, avec une indifférence qui glace.... Nature universelle! tu l'as fait ainsi pour que la vertu fût sublime, et que le coeur de l'homme devînt meilleur encore et plus résigné sous le poids qui l'écrase.
LETTRE XXXVII.
DATX Lyon, 2 mai, VI.
J'ai des moments où je désespérerais de contenir l'inquiétude qui m'agite: tout m'entraîne alors et m'enlève avec une force immodérée; et de cette hauteur, je retombe avec épouvante, et je me perds dans l'abîme qu'elle a creusé.
Si j'étais absolument seul, ces moments-là seraient intolérables; mais j'écris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j'éprouve soit une distraction qui en adoucisse le sentiment. A qui m'ouvrirais-je ainsi? quel autre supporterait le fatigant bavardage d'une manie sombre, d'une sensibilité si vaine? C'est mon seul plaisir de vous conter ce que je ne puis dire qu'à vous, ce que je ne voudrais dire à nul autre, ce que d'autres ne voudraient pas entendre. Que m'importe le contenu de mes lettres? plus elles sont longues et plus j'y mets de temps, plus elles valent pour moi: et si je ne me trompe, l'épaisseur du paquet ne vous a jamais rebuté. On parlerait ensemble pendant dix heures, pourquoi ne s'écrirait-on pas pendant deux?
Je ne veux point vous faire un reproche. Vous êtes moins long, moins diffus que moi. Vos affaires vous fatiguent, vous écrivez avec moins de plaisir même à ceux gué vous aimez. Vous me dites ce que vous avez à me dire dans l'intimité: mais moi solitaire, moi rêveur au moins bizarre, je n'ai rien à dire, et j'en suis d'autant plus long. Tout ce qui me passe par la tête, tout ce que je dirais en jasant, je l'écris si l'occasion se présente: mais tout ce que je pense, tout ce que je sens, je vous l'écris nécessairement; c'est un besoin pour moi. Quand je cesserai, dites que je ne sens plus rien, que mon âme s'éteint, que je suis devenu tranquille et raisonnable, que je passe enfin mes jours à manger, dormir, jouer aux cartes. Je serais plus heureux!
Je voudrais avoir un métier; il animerait mes bras, et endormirait ma tête. Un talent ne vaudrait pas cela: cependant si je savais peindre, je crois que je serais moins inquiet. J'ai été longtemps dans la stupeur; je regrette de m'être éveillé. J'étais dans un abattement plus tranquille que l'abattement actuel.
De tous les moments rapides et incertains où j'ai cru dans ma simplicité qu'on était sur la terre pour y vivre, aucun ne s'est embelli d'une erreur aussi durable, aucun ne m'a laissé de si profonds souvenirs que ces vingt jours d'oubli et d'espérance, où vers l'équinoxe de Mars, devant les rochers, près du torrent, entre la jacinthe heureuse et la simple violette, j'allai m'imaginer qu'il me serait donné d'aimer.
Je touchai ce que je ne devais jamais saisir. Sans goûts, sans espérance, j'aurais pu végéter ennuyé mais tranquille: je pressentais l'énergie humaine, mais dans ma vie ténébreuse, je supportais mon sommeil. Quelle force sinistre m'a ouvert le monde pour m'ôter les consolations du néant?
Entraîné dans une activité expansive; avide de tout aimer, de tout soutenir, de tout consoler; toujours combattu entre le besoin de voir changer tant de choses funestes, et cette conviction qu'elles ne seront point changées; je reste fatigué des maux de la vie, et plus indigné de la perfide séduction de ses plaisirs, l'oeil toujours arrêté sur l'immense amas des haines, des iniquités, des opprobres et des misères de la terre égarée.
Et moi! voici ma vingt-septième année: les beaux jours sont passés, je ne les ai pas même vus. Malheureux, dans l'âge du bonheur, qu'attendrai-je des autres âges? J'ai passé dans le vide et les ennuis la saison heureuse de la confiance et de l'espoir. Partout comprimé, souffrant, le coeur vide et navré, j'ai atteint, jeune encore, les regrets de la vieillesse. Dans l'habitude de voir toutes les fleurs de la vie se flétrir sous mes pas stériles, je suis comme ces vieillards que tout a fui: mais plus malheureux qu'eux, j'ai tout perdu longtemps avant de finir moi-même. Avec une âme avide, je ne puis reposer dans ce silence de mort.
Souvenir des ans dès longtemps passés, des choses à jamais effacées, des lieux qu'on, ne reverra pas, des hommes qui ont changé! Sentiment de la vie perdue!