Oberman

Part 6

Chapter 63,959 wordsPublic domain

Même ici, je n'aime que le soir. L'aurore me plaît un moment: je crois que je sentirais sa beauté, mais le jour qui va la suivre doit être si long! J'ai bien une terre libre à parcourir; mais elle n'est pas assez sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses; les roches petites et monotones; la végétation n'y a pas en général cette force, cette profusion qui m'est nécessaire; on n'y entend bruire aucun torrent dans des profondeurs inaccessibles: c'est une terre des plaines. Rien ne m'opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois même que l'ennui augmente: c'est que je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux? Point du tout: souffrir ou être malheureux, ce n'est pas la même chose; jouir ou être heureux, ce n'est pas non plus une même chose.

Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui. Mais il y a dans moi une inquiétude qui ne me quittera pas; c'est un besoin que je ne connais pas, que je ne conçois pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables..... Vous vous trompez, et je m'y étais trompé moi-même: ce n'est pas le besoin d'aimer. Il y a une distance bien grande du vide de mon coeur à l'amour qu'il a tant désiré; mais il y a l'infini entre ce que je suis, et ce que j'ai besoin d'être. L'amour est immense, il n'est pas infini. Je ne veux point jouir; je veux espérer, je voudrais savoir! Il me faut des illusions sans bornes, qui s'éloignent pour me tromper toujours. Que m'importe ce qui peut finir? L'heure qui arrivera dans soixante années est là tout auprès de moi. Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, arrive, et n'est plus. Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que tout ce qui passe. Je voudrais être toute intelligence, et que l'ordre éternel du monde..... Et, il y a trente ans, l'ordre était, et je n'étais point!

Accident éphémère et inutile, je n'existais pas, je n'existerai pas: je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être; et, si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables. Plus heureux, sans doute, celui qui coupe du bois, qui fait du charbon, et qui prend de l'eau bénite quand le tonnerre gronde! Il vit comme la brute? Non: mais il chante en travaillant. Je ne connaîtrai point sa paix, et je passerai comme lui. Le temps aura fait couler sa vie; l'agitation, l'inquiétude, les fantômes d'une puérile grandeur égarent et précipitent la mienne.

LETTRE XIX.

DATX Fontainebleau, 18 août, II.

Il est pourtant des moments où je me vois plein d'espérance et de liberté; le temps et les choses descendent devant moi avec une majestueuse harmonie; et je me sens heureux, comme si je pouvais l'être: je me suis surpris revenant à mes anciennes années; j'ai retrouvé dans la rose les beautés du plaisir et sa céleste éloquence. Heureux! moi? Cependant je le suis; et heureux avec plénitude, comme celui qui se réveille des alarmes d'un songe pour rentrer dans une vie de paix et de liberté; comme celui qui sort de la fange des cachots, et revoit, âpres dix ans, la sérénité du ciel; heureux comme l'homme qui aime ... celle qu'il a sauvée de la mort! Mais l'instant passe: un nuage devant le soleil intercepte sa lumière féconde; les oiseaux se taisent; l'ombre en s'étendant, entraîne et chasse devant elle et mon rêve et ma joie.

Alors je me mets à marcher; je vais, je me hâte pour rentrer tristement: et bientôt je retourne dans les bois parce que le soleil peut paraître encore. Il y a dans tout cela quelque chose qui tranquillise et qui console. Ce que c'est? je ne le sais pas bien: mais quand la douleur m'endort, le temps ne s'arrête point; et j'aime à voir mûrir le fruit qu'un vent d'automne fera tomber.

LETTRE XX.

DATX Fontainebleau, 27 août, II.

Combien peu il faut à l'homme qui veut seulement vivre: et combien il faut à celui qui veut vivre content et employer ses jours! Celui-là serait bien plus heureux qui aurait la force de renoncer au bonheur, et de voir qu'il est trop difficile: mais faut-il donc qu'il reste toujours seul? La paix elle-même est un triste bien si on n'espère point la partager.

Je sais que plusieurs trouvent assez de permanence dans un bien du moment; et que d'autres savent se borner à une manière d'être sans ordre et sans goût. J'en ai vu se faire la barbe devant un miroir cassé. Les langes des enfants étaient étendus à la fenêtre: une de leurs robes pendait contre le tuyau du poêle: leur mère les lavait auprès de la table sans nappe, où étaient servis sur des plats recousus, du bouilli réchauffé avec des petits oignons, et les restes du dindon du dimanche. Il y aurait eu de la soupe grasse si le chat n'eût pas renversé le bouillon. On appelle cela une vie simple: pour moi je l'appelle une vie malheureuse, si elle est momentanée; je l'appelle une vie de misère, si elle est forcée et durable; mais si elle est volontaire, si l'on ne s'y déplaît pas, si l'on compte subsister ainsi, je l'appelle une existence ridicule.

C'est une bien belle chose, dans les livres, que le mépris des richesses; mais avec un _ménage_ et point d'argent, il faut ou ne rien sentir, ou avoir un force inébranlable; or je doute qu'avec un grand caractère on se soumette à une telle vie. On supporte tout ce qui est accidentel; mais c'est adopter cette misère que d'y plier pour toujours sa volonté. Ces stoïciens là manqueraient-ils du sentiment des choses convenables qui apprend à l'homme que vivre ainsi n'est point vivre selon sa nature? Leur simplicité sans ordre, sans délicatesse, sans honte, ressemble plus, à mon avis, à la sale abnégation d'un moine mendiant, à la grossière pénitence d'un Fakir, qu'à la fermeté, qu'à l'indifférence philosophique.

Il est une propreté, un soin, un accord, un ensemble dans la simplicité elle-même. Mais ces gens dont je parle, n'ont pas un miroir de vingt sous, et ils vont au spectacle: ils ont de la faïence écornée, et des habits de fin drap: ils ont des manchettes bien plissées à des chemises d'une toile grossière: s'ils se promènent, c'est aux Champs-Elysées; ces solitaires y vont voir les passants, disent-ils: et pour voir ces passants, ils vont s'en faire mépriser et s'asseoir sur quelques restes d'herbe parmi la poussière que l'ait la foule. Dans leur flegme philosophique ils dédaignent ces convenances arbitraires, et mangent leurs brioches, à terre, entre les enfants et les chiens, entre les pieds de ceux qui vont et reviennent. Là ils étudient l'homme en jasant avec les bonnes et les nourrices: là ils méditent une brochure, où les rois seront avertis des dangers de l'ambition; où le luxe de la bonne société sera réformé; où tous les hommes apprendront qu'il faut modérer ses désirs, vivre selon la nature, manger des gâteaux de Nanterre et boire _à la fraîche_.

Je ne veux pas vous en dire plus. Si j'allais vous mener trop loin dans la disposition à plaisanter certaines choses, vous pourriez rire aussi de la manière bizarre dont je vis dans ma forêt: car il y a bien quelque puérilité à se faire un désert auprès d'une capitale. Il faut que vous conveniez pourtant qu'il reste encore de la distance entre mes bois près de Paris, et un tonneau dans Athènes: et je vous accorderai de mon côté que les Grecs, policés comme nous, pouvaient faire plus que nous des choses singulières, parce qu'ils étaient plus près des anciens teins. Le tonneau fut choisi pour y mener publiquement, et dans la maturité de l'âge, la vie d'un sage. Cela est bien extraordinaire; mais l'extraordinaire ne choquait pas excessivement les Grecs. L'usage, les choses reçues ne formaient point leur code suprême. Tout chez eux pouvait avoir son caractère particulier: et ce qu'il était rare d'y rencontrer, c'était une chose qui leur fût ordinaire et universelle. Comme un peuple qui fait, ou qui continue l'essai de la vie sociale, ils semblaient chercher l'expérience des institutions et des usages, et ignorer encore qu'elles étaient les habitudes exclusivement bonnes. Mais nous à qui il ne reste plus aucun doute là-dessus, nous qui avons, en tout, adopté le mieux possible, nous faisons bien de consacrer nos moindres manières, et de punir de mépris l'homme assez stupide pour sortir d'une trace si bien connue. Au reste, ce qui m'excuse sérieusement, moi qui n'ai nulle envie d'imiter les cyniques, c'est que je ne prétends point me faire honneur d'un caprice de jeune homme; ni, au milieu des hommes, opposer directement ma manière à la leur, dans des choses que le devoir ne me prescrit point. Je me permets une singularité indifférente par elle-même, et que je juge m'être bonne à certains égards. Elle choquerait leur manière de penser: il me semble que c'est le seul inconvénient qu'elle puisse avoir, et je la leur cache afin de l'éviter.

LETTRE XXI.

DATX Fontainebleau, 1 septembre, II.

Il fait de bien beaux jours et je suis dans une paix profonde. Autrefois j'aurais joui davantage dans cette liberté entière, dans cet abandon de toute affaire, de tout projet, dans cette indifférence sur tout ce qui peut arriver.

Je commence à sentir que j'avance dans la vie. Ces impressions délicieuses, ces émotions subites qui m'agitaient autrefois et m'entraînaient si loin d'un monde de tristesse, je ne les retrouve plus qu'altérées et affaiblies. Ce désir ineffable que réveillait dans moi chaque sentiment de quelque beauté dans les choses naturelles, cette espérance pleine d'incertitudes et de charme, ce feu céleste qui éblouit et consume un coeur jeune, cette volupté expansive dont il éclaire devant lui le fantôme immense, tout cela n'est déjà plus. Je commence à voir ce qui est utile, ce qui est commode, et non plus ce qui est beau.

Vous qui connaissez mes besoins sans bornes, dites moi ce que je ferai de la vie, quand j'aurai perdu ces moments d'illusions qui brillaient dans ses ténèbres comme les lueurs orageuses dans une nuit sinistre? Ils la rendaient plus sombre, je l'avouerai, mais ils montraient qu'elle pouvait changer, et que la lumière subsistait encore. Maintenant que deviendrai-je s'il faut que je me borne à ce qui est; et que je reste contenu dans ma manière de vivre, dans mes intérêts personnels, dans le soin de me lever, de m'occuper, de me coucher?

J'étais bien différent dans ces temps où il était possible que j'aimasse. J'avais été romanesque dans mon enfance, et alors encore j'imaginai une retraite selon mes goûts. J'avais faussement réuni dans un point du Dauphiné, l'idée des formes alpestres à celles d'un climat d'oliviers, de citronniers; mais enfin le mot de _Chartreuse_ m'avait frappé: et c'était là, près de Grenoble, que je rêvais ma demeure. Je croyais alors que des lieux heureux faisaient beaucoup pour une vie heureuse; et que là, avec une femme aimée, je posséderais cette félicité inaltérable dont le besoin remplissait mon coeur trompé.

Mais voici une chose bien étrange, dont je ne puis rien conclure, et dont je n'affirmerai rien sinon que le fait est tel. Je n'avais jamais rien vu, ni rien lu, que je sache, qui m'eût donné quelque connaissance du local de la Grande Chartreuse. Je savais uniquement que cette solitude était dans les montagnes du Dauphiné. Mon imagination composa d'après cette notion confuse et d'après ses propres penchants, le site où devait être le monastère, et, près de lui, ma demeure. Elle approcha singulièrement de la vérité; car, voyant longtemps après une gravure qui représentait ces mêmes lieux, je me dis avant d'avoir lu: voilà la Grande Chartreuse, tant elle me rappela ce que j'avais imaginé. Et quand il se trouva que c'était elle effectivement, cela me fit frémir de surprise et de regret: et il me sembla que j'avais perdu une chose qui m'était comme destinée. Depuis ce projet de ma première jeunesse, je n'entends point sans une émotion pleine d'amertume, ce mot Chartreuse.

Plus je rétrograde dans ma jeunesse, plus je trouve les impressions profondes. Si je passe l'âge où les idées ont déjà de l'étendue; si je cherche dans mon enfance, ces premières fantaisies d'un coeur mélancolique qui n'a jamais eu de véritable enfance, et qui s'attachait aux émotions fortes et aux choses extraordinaires avant qu'il fût seulement décidé s'il aimerait, ou n'aimerait pas les jeux; si, dis-je, je cherche ce que j'éprouvais à sept ans, à six ans, à cinq ans, je trouve des impressions aussi ineffaçables, plus confiantes, plus douces et formées par ces illusions entières dont aucun autre âge n'a possédé le bonheur.

Je ne me trompe point d'époque: je sais, avec certitude, quel âge j'avais lorsque j'ai pensé à telles choses, lorsque j'ai lu tel livre. J'ai lu l'histoire du Japon de Koempfer, dans ma place ordinaire, auprès d'une certaine fenêtre, dans cette maison près du Rhône, que mon père a quittée un peu avant sa mort. L'été suivant, j'ai lu Robinson-Crusoé. C'est alors que je perdis cette exactitude que l'on avait remarquée en moi: il me devint impossible de l'aire sans plume, des calculs moins compliqués que celui que j'avais fait à quatre ans et demi, sans rien écrire et sans savoir aucune règle d'arithmétique, si ce n'est l'addition; calcul qui avait tant surpris toutes les personnes rassemblées chez Mad. Belp. dans cette soirée dont vous savez l'histoire.

La faculté de percevoir les rapports indéterminés l'emporta alors sur celle de combiner des rapports mathématiques. Les relations morales devenaient sensibles: le sentiment du beau commençait à naître.........

DATX 3 septembre.

J'ai vu qu'insensiblement j'allais raisonner. Je me suis arrêté. Lorsqu'il ne s'agit que du sentiment on peut ne consulter que soi, mais dans les choses qui doivent être discutées, il y a toujours beaucoup à gagner quand on peut savoir ce qu'en ont pensé d'autres hommes. J'ai précisément ici un volume qui contient _Les pensées philosophiques_ de _Diderot_, son _Traité du beau_, etc. Je l'ai pris, et je suis sorti.

Si je suis de l'avis de Diderot, peut-être il paraîtra que c'est parce qu'il parle le dernier, et je conviens que cela fait ordinairement beaucoup: mais je modifie sa pensée à ma manière, car je parle encore après lui.

Laissant Wolf, Crouzas, et le sixième sens d'Hutcheson, je pense à-peu-près comme tous les autres: et c'est pour cela que je ne pense point que la définition du beau puisse être exprimée d'une manière si simple, et si brève, que l'a fait Diderot. Je crois, comme lui, que le sentiment de la beauté ne peut exister hors de la perception des rapports; mais de quels rapports? S'il arrive que l'on songe au beau quand on voit des rapports quel conques, ce n'est pas qu'on en ait alors la perception, l'on ne fait que l'imaginer. Parce qu'on voit des rapports, on suppose un centre, on pense à des analogies, on s'attend à une extension nouvelle de l'âme et des idées; mais ce qui est beau ne fait pas seulement penser à tout cela comme par réminiscence ou par occasion, il le contient et le montre. C'est un avantage sans doute quand une définition peut être exprimée par un seul mot: mais il ne faut pas que cette concision la rende trop générale et dès-lors fausse.

Je dirais donc: _Le beau est ce qui excite en nous l'idée de rapports disposés vers une même fin, selon des convenances analogues à notre nature._ Cette définition, renferme les notions d'ordre, de proportions, d'unité, et même d'utilité.

Ces rapports sont ordonnés vers un centre, ou un but; ce qui fait l'ordre et l'unité. Ils suivent des convenances qui ne sont autre chose que la proportion, la régularité, la symétrie, la simplicité selon que l'une ou l'autre de ces convenances se trouve plus ou moins essentielles à la nature du tout que ces rapports composent. Ce tout est l'unité sans laquelle il n'y a pas de résultat, ni d'ouvrage qui puisse être beau, parce qu'alors il n'y a pas même d'ouvrage. Tout produit doit être un: ou n'a rien fait ai on n'a pas mis d'ensemble à ce qu'on a fait. Une chose n'est pas belle sans ensemble; elle n'est pas une chose, mais un assemblage de choses qui pourront produire l'unité et la beauté, lorsque unies à ce qui leur manque encore, elles formeront un tout. Jusques-là ce sont des matériaux: leur réunion n'opère point de beauté, quoiqu'ils puissent être beaux en particulier, comme ces composés individuels, entiers et complets peut-être, mais dont l'assemblage encore informe, n'est pas un ouvrage: ainsi une compilation des plus belles pensées morales éparses et sans liaison, ne forme point un traité de morale.

Dès-lors que cet ensemble plus ou moins composé, mais pourtant un et complet, a des analogies sensibles avec la nature de l'homme, il lui est utile directement ou indirectement. Il peut servir à ses besoins, ou du moins étendre ses connaissances; il peut être pour lui un moyen nouveau, ou l'occasion d'une industrie nouvelle; il peut ajouter à son être, et plaire à son espoir inquiet, à son avidité.

La chose est plus belle, il y a vraiment unité, lorsque les rapports perçus sont exacts, lorsqu'ils concourent à un centre commun: et s'il n'y a précisément que ce qu'il faut pour coopérer à ce résultat, la beauté est plus grande, il y a simplicité. Toute qualité est altérée par le mélange d'une qualité étrangère: lorsqu'il n'y a point de mélange, la chose est plus exacte, plus symétrique, plus simple, plus une, plus belle; elle est parfaite.

La notion d'utilité entre principalement de deux manières dans celles de la beauté. D'abord l'utilité de chaque partie pour leur fin commune; puis l'utilité du tout pour nous qui avons des analogies avec ce tout.

On lit dans _Philosophie de la nature: Il me semble que le philosophe peut définir la beauté l'accord expressif d'un tout avec ses parties_.

J'ai trouvé dans une note, que vous l'aviez ainsi définie autrefois: _La convenance des diverses parties d'une chose avec leur destination commune, selon les moyens les plus féconds à-la-fois et les plus simples._ Ce qui se rapproche du sentiment de Crouzas, à l'assaisonnement près. Car il compte cinq caractères du beau; et il définit ainsi la proportion qui en est un, _l'unité_ assaisonnée _de variété, de régularité et d'ordre dans chaque partie_.

Si la chose bien ordonnée, analogue à nous et dans laquelle nous trouvons de la beauté, nous paraît supérieure ou égale à ce que nous contenons en nous, nous la disons belle. Si elle nous paraît inférieure, nous la disons jolie. Si ses analogies avec nous sont relatives à des choses de peu d'importance; mais qui servent directement à nos habitudes et à nos désirs présents, nous la disons agréable. Quand elle suit les convenances de notre âme, en animant, en étendant notre pensée, en généralisant, en exaltant nos affections, en nous montrant dans les choses extérieures des analogies grandes ou nouvelles, qui nous donnent, une extension inespérée et le sentiment d'un ordre immense, universel, d'une fin commune à beaucoup d'êtres, nous la disons sublime.

La perception des rapports ordonnés, produit l'idée de la beauté: et l'extension de l'âme, occasionnée par leur analogie avec notre nature, en est le sentiment.

Quand les rapports indiqués ont quelque chose de vague et d'immense; quand l'on sent bien mieux qu'on ne voit, leur convenances avec nous et avec une partie de la nature, il en résulte un sentiment délicieux, plein d'espoir et d'illusions, une jouissance indéfinie qui promet des jouissances sans bornes. Voilà le genre de beauté qui charme, qui entraîne. Le joli amuse la pensée, le beau soutient l'âme, le sublime l'étonne ou l'exalte; mais ce qui séduit et passionne les coeurs, ce sont des beautés plus vagues et plus étendues encore, peu connues, jamais expliquées, mystérieuses et ineffables.

Ainsi dans les coeurs faits pour aimer, l'amour embellit toutes choses, et rend délicieux le sentiment de la nature entière. Comme il établit en nous le rapport le plus grand qu'on puisse connaître hors de soi, il nous rend habiles un sentiment de tous les rapports, de toutes les harmonies; il découvre à nos affections un monde nouveau. Emportés par ce mouvement rapide, séduits par cette énergie qui promet tout, et dont rien encore n'a pu nous désabuser, nous cherchons, nous sentons, nous aimons, nous voulons tout ce que la nature contient pour l'homme.

Mais les dégoûts de la vie viennent nous comprimer et nous forcer de nous replier en nous-mêmes. Dans notre marche rétrograde, nous nous attachons à abandonner les choses extérieures, et à nous contenir dans nos besoins positifs; centre de tristesse, où l'amertume et le silence de tant de choses, n'attendent pas la mort, pour creuser à nos coeurs ce vide du tombeau où se consument et s'éteignent tout ce qu'ils pouvaient avoir de candeur, de grâces, de désirs et de bonté primitive.

LETTRE XXII.

DATX Fontainebleau, 12 octobre, II.

Il fallait bien revoir une fois tous les sites que j'aimais à fréquenter. Je parcours les plus éloignés, avant que les nuits soient froides, que les arbres se dépouillent, que les oiseaux s'éloignent.

Hier je me mis en chemin avant le jour; la lune éclairait encore, et malgré l'aurore on pouvait discerner les ombres. Le vallon de Changy restait dans la nuit; déjà j'étais sur les sommités d'Avon. Je descendis aux Basses-loges, et j'arrivais à Valvin, lorsque le soleil, s'élevant derrière Samoreau, colora les rochers de Samois.

Valvin n'est point un village, et n'a pas de terres labourées. L'auberge est isolée, au pied d'une éminence, sur une petite plage facile, entre la rivière et les bois. Il faudrait supporter l'ennui du coche, voiture très-désagréable, et arriver a Valvin ou à Thomery par eau, le soir, quand la côte est sombre et que les cerfs brament dans la forêt. Ou bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts peupliers et dans les collines de bruyère toutes fumantes sous les premiers feux du jour.

C'est beaucoup si l'on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles effets, qui du moins sont intéressants à certaines heures. Mais le moindre changement les détruit: dépeuplez de bêtes fauves les bois voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvin ne sera plus rien. Tel qu'il est même, je ne me soucierais pas de m'y arrêter: dans le jour, c'est un lieu très-ordinaire; de plus l'auberge n'est pas logeable.

En quittant Valvin je montai vers le nord; je passai près d'un amas de grès dont la situation, dans une terre unie et découverte, entourée de bois et inclinée vers le couchant d'été, donne un sentiment d'abandon mêlé de quelque tristesse. En m'éloignant, je comparais ce lieu à un autre qui m'avait fait une impression opposée près de Bouvron. Trouvant ces deux lieux fort semblables, excepté sous le rapport de l'exposition, j'entrevis enfin la raison de ces effets contraires que j'avais éprouvé, vers les Alpes, dans des lieux en apparence les mêmes. Ainsi m'ont attristé Bulle et Planfayon, quoique leurs pâturages, sur les limites de la Gruyère, en portent le caractère, et qu'on reconnaisse aussitôt dans la manière de leurs sites, les habitudes et le ton de la montagne. Ainsi j'ai regretté, jadis, de ne pouvoir rester dans une gorge perdue et stérile de la dent du Midi. Ainsi je trouvai l'ennui à Iverdun; et, sur le même lac de Neuchâtel, un bien-être remarquable: ainsi s'expliqueront la douceur de Vevay, la mélancolie de l'Underwalden; et par des raisons semblables peut-être, les divers caractères de tous les peuples. Ils sont modifiés par les différences des expositions, des climats, des vapeurs, autant et plus encore que par celles des lois et des habitudes[20]. En effet, ces dernières oppositions ont eu elles-mêmes, dans le principe, de semblables causes physiques.