Oberman

Part 33

Chapter 332,436 wordsPublic domain

[66] J'ai mal usé du droit d'éditeur; j'ai retranché des passages de plusieurs lettres, et cependant j'ai laissé trop de choses au moins inutiles. Mais cette négligence ne serait pas aussi excusable dans une lettre comme celle-ci: c'est à dessein que j'ai laissé ce mot sur le mariage. Je ne l'ai pas supprimé, parce que je n'ai pas en vue la foule de ceux qui lisent: elle seule pourrait ne pas trouver évident que cela n'attaque ni l'utilité, ni la beauté de l'institution du mariage, ni même tout ce qu'il y a d'heureux dans un mariage heureux.

[67] Il y avait ici dans le texte: Je ne la presserai point d'être fourbe en ma faveur, je m'y refuserais même; et je ne ferais rien en cela que de très simple, rien qui ne soit, pour quiconque y a su penser, un devoir rigoureux dont l'infraction l'avilirait. Nulle force du désir, nulle passion mutuelle même ne peut servir d'excuse.

[68] On l'est aussi par la timidité du sentiment. L'on a distingué dans toute affection de notre être deux choses analogues, mais non semblables, le sentiment et l'appétit. L'amour du coeur donne aux hommes sensibles beaucoup de réserve et d'embarras: le sentiment est plus fort alors que le besoin direct. Mais comme il n'y a point de sensibilité profonde dans une organisation intérieurement faible, celui qui est ainsi dans une véritable passion, n'est plus le même dans l'amour sans passion; s'il est retenu alors, c'est par ses devoirs, et nullement par sa timidité.

[69] Je n'ai pas encore découvert la différence entre le misérable qui rend une femme enceinte, puis l'abandonne, et le soldat qui, dans le saccage d'une ville, en jouit et l'égorge. Celui-ci serait-il moins infâme, et parce que du moins il ne la trompe pas, et parce que ordinairement il est ivre.

[70] Vraisemblablement on objectera que le vulgaire est incapable de chercher ainsi la raison de ses devoirs, et surtout de le faire sans partialité. Mais la difficulté d'estimer ainsi ses devoirs n'est pas très grande en elle-même, et n'existe guère que dans la confusion présente de la morale. D'ailleurs, dans des institutions différentes des nôtres, il n'y aurait peut-être point des esprits aussi instruits que parmi nous, mais il n'y aurait certainement pas une foule aussi stupide et surtout aussi trompée.

[71] Voici une partie de ce que j'ai retranché du texte. L'on trouvera peut-être que j'eusse dû le supprimer entièrement. Mais je réponds pour cette circonstance-ci et pour d'autres, que l'on peut se permettre de parler aux hommes quand on n'a rien dans sa pensée qu'on doive leur taire. Je suis responsable de ce que je publie. J'ose juger les devoirs: si jamais on peut me dire qu'il me soit arrivé de manquer à un seul devoir réel, non seulement je ne les jugerai plus, mais je renoncerai pour toujours au droit d'écrire.

«J'aurais peu de confiance dans une femme qui ne sentirait pas la raison de ses devoirs, qui les suivrait strictement, aveuglément et par l'instinct de la prévention. Il peut arriver qu'une telle conduite soit sûre, mais ce genre de conduite ne me satisfera pas. J'estime davantage une femme que rien absolument ne pourrait engager à trahir celui qui reposerait sur sa foi, mais qui, dans sa liberté naturelle, n'étant liée ni par une promesse quelconque, ni par un attachement sérieux, et se trouvant dans des circonstances assez particulières pour l'y déterminer, jouirait de plusieurs hommes, et en jouirait même dans l'ivresse, dans la nudité, dans la délicate folie du plaisir.»

[72] Les stimulants de la Torride pourraient avoir contribué à nous vieillir. Leurs feux agissent moins dans l'Inde parce qu'on y est moins actif; mais l'inquiétude européenne, excitée par leur fermentation, produit ces hommes remuants et agités, dont le reste du globe voit la manie avec un étonnement toujours nouveau. _Rév_.

Je ne dis pas que dans l'état présent des choses, ce ne soit pas un allégement pour des individus, et même pour un corps de peuple, que cette activité valeureuse et spirituelle qui voit dans le mal le plaisir de le souffrir gaiement, et dans le désordre le côté burlesque que présentent toutes les choses de la vie. L'homme qui tient aux objets de ses désirs dit bien souvent: «Que le monde est triste!» Celui qui ne prétend plus autre chose que de ne pas souffrir, se dit: «Que la vie est bizarre!» C'est déjà trouver les choses moins malheureuses que de les trouver comiques: c'est plus encore quand on s'amuse de toutes les contrariétés qu'on éprouve; et quand, afin de mieux rire, on cherche les dangers. Pour les Français, s'ils ont jamais Naples, ils bâtiront une salle de bal dans le cratère du Vésuve.

[73] L'homme de bien est inébranlable dans sa vertu sévère; l'homme à systèmes cherche souvent des vertus austères.

[74] Ceci ne peut s'entendre que du thermomètre de Fahrenheit. 145 degrés au-dessus de zéro, ou 113 au-dessus de la congélation naturelle de l'eau répond à 50 degrés et quelque chose du thermomètre dit de Réaumur: et 130 degrés au-dessous de zéro répond à 72 au-dessous de glace. On prétend qu'un froid de 70 degrés n'est pas sans exemple à la New-Zemble. Mais je ne sais si l'on a vu sur les rives mêmes de la Gambie 50 degrés. La chaleur extrême de la Thébaïde est, dit-on, de 38: et celle de la Guinée paraît tellement au-dessous de 50, que je doute qu'elle aille à ce point en aucun lieu, si ce n'est tout à fait accidentellement, comme pendant le passage du Samiel. Peut-être faut-il aussi douter des 70 degrés de glace dans les contrées habitées quelconques; malgré qu'on ait prétendu les avoir vus à Jeniseick.

Voici le résultat d'observations faites en 1786. A Ostroug-Viliki, au 61e degré, le mercure gela le 4 novembre. Le thermomètre de Réaumur indiquait 31 degrés et demi. Le matin du 1er décembre il descendit à 40; le même jour à 51; et le 7 décembre à 60. Ceci rendrait vraisemblable un froid de 70 degrés soit dans la New-Zemble, soit dans les parties les plus septentrionales de la Russie qui sont beaucoup plus près du pôle, et qui pourtant ont des habitations.

[75] Allusion à Démocrite apparemment.

[76] Thermomètre dit de Réaumur.

[77] C'est une grande facilité pour un poète: celui qui veut dire tout ce qu'il imagine a un grand avantage sur celui qui ne doit dire que des choses positives, qui ne dit que ce qu'il croit.

[78] Encore un aperçu vague et peut-être hasardé. Cette observation serait même inutile ici; mais elle ne l'est pas en général, et pour les autres passages auxquels elle ne peut se trouver applicable.

[79] Il est bien probable que les autres parties de la nature seraient aussi obscures à nos yeux. Si nous trouvons dans l'homme plus de sujets de surprise, c'est que nous y voyons plus de choses. C'est surtout dans l'intérieur des êtres que nous rencontrons partout les bornes de nos conceptions. Dans un objet qui nous est beaucoup connu, nous sentons que l'inconnu est lié au connu; nous voyons que nous sommes près de concevoir le reste, et que pourtant nous ne le concevrons point: ces bornes nous remplissent d'étonnement.

[80] Avant la révolution de la Suisse.

[81] Le mot _française_ est trop général.

[82] «O Eternel! Tu es admirable dans l'ordre des mondes; mais tu es adorable dans le regard expressif de l'homme bon qui rompt le pain qui lui reste dans la main de son frère.» Ce sont, je crois, les propres mots de M** dans le beau chapitre _Dieu_, an 2440.

[83] Expression qui ne convient qu'ici. Je n'aime pas qu'on désigne ainsi des savants, ou de grands écrivains; mais des folliculaires, des gens qui _font le métier_, ou, tout au plus ceux qui sont exactement ou seulement hommes de lettres. Un magistrat n'est pas un homme de loi. Montesquieu, Boulanger, Helvétius n'étaient pas des hommes de lettres: je sais plusieurs auteurs Vivants qui n'en sont pas.

[84] Il est absurde et révoltant qu'il se charge de chercher les principes, et d'examiner la vérité des vertus, s'il prend pour règle de sa propre conduite les faciles maximes de la société, la fausse morale convenue. Aucun homme ne doit se mêler de dire aux hommes leurs devoirs et la raison morale de leurs actions, s'il n'est rempli du sentiment de l'ordre, s'il ne veut avant tout, non pas précisément la prospérité, mais la félicité publique; si l'unique fin de sa pensée n'est pas d'ajouter à ce bonheur obscur, à ce bien-être du coeur, source de tout bien, que la déviation des êtres altère sans cesse, et que l'intelligence doit ramener et maintenir sans cesse. Quiconque a d'autres passions, et ne soumet pas à cette idée toute affection humaine; quiconque peut chercher sérieusement les femmes, les honneurs, les biens, l'amour même ou la gloire, n'est pas né pour la magistrature auguste d'instituteur des hommes.

Celui qui prêche une religion sans la suivre intérieurement, sans y vénérer la loi suprême de son coeur, est un méprisable charlatan. Ne vous irritez pas contre lui, n'allez pas haïr sa personne: mais que sa duplicité vous indigne; et, s'il le faut pour qu'il ne puisse plus corrompre le coeur humain, plongez-le dans l'opprobre; qu'il y reste.

Celui qui sans soumettre personnellement ses goûts, ses désirs, toutes ses vues à l'ordre et à l'équité morale, ose parler de morale à l'homme, à l'homme qui a comme lui l'égoïsme naturel de l'individu et la faiblesse d'un mortel! celui-là est un charlatan plus détestable: il avilit les choses sublimes; il perd tout ce qui nous restait. S'il a la fureur d'écrire, qu'il fasse des contes, qu'il travaille des petits vers: s'il a le talent d'écrire, qu'il traduise, qu'il fasse un honnête métier, qu'il soit _homme de lettres_, qu'il explique les arts, qu'il soit utile à sa manière: qu'il travaille pour de l'argent, pour la réputation; que plus désintéressé, il travaille pour l'honneur d'un corps, pour l'avancement des sciences, pour la renommée de son pays; mais qu'il laisse à l'homme de bien ce qu'on appelait la fonction des sages, et au prédicateur le métier des moeurs.

L'imprimerie a fait dans le monde social un grand changement. Il était impossible que sa vaste influence ne fît aucun mal, mais elle pouvait en faire beaucoup moins. Les inconvénients qui devaient en résulter ont été sentis, mais les moyens employés pour les arrêter n'en ont pas produit de moins graves. Il me semblerait pourtant que dans l'état actuel des choses en Europe, on pourrait concilier et la liberté d'écrire, et les moyens de séparer de l'utilité des livres les excès qui tendent à compenser cette utilité reconnue. Le mal résulte principalement des démences de l'esprit de parti, et du nombre étonnant des livres qui ne contiennent rien. Le temps, dira-t-on, fait oublier ce qui est injuste ou mauvais. Il s'en faut de beaucoup que cela suffise, soit aux particuliers, soit au public même. L'auteur est mort quand l'opinion se forme ou se rectifie; et le public prend un esprit funeste d'indifférence pour le vrai et l'honnête, au milieu de cette incertitude dont il sort presque toujours sur les choses passées, mais où il rentre toujours sur les choses présentes. Dans ma supposition, il serait permis d'écrire tout ce qui est permis maintenant: l'opinion même serait aussi libre. Mais ceux qui ne veulent pas l'attendre pendant un demi-siècle, ceux qui ne peuvent pas s'en rapporter à eux-mêmes, ou qui n'aiment pas à lire vingt volumes pour rencontrer un livre, trouveraient aussi commode qu'utile ce garant indirect, cette voie tracée, que rien absolument ne les obligerait de suivre. Cette institution exigerait la plus intègre impartialité: mais rien n'empêcherait d'écrire contre ce qu'elle aurait approuvé; ainsi son intérêt le plus direct serait de mériter la considération publique qu'elle n'aurait aucun moyen d'asservir. On objecte toujours que les hommes justes sont trop rares; j'ignore s'ils le sont autant qu'on affecte de le dire; mais ce qui n'est pas vrai du moins, c'est qu'il n'y en ait point.

[85] Ainsi _L'Esprit des lois_ le fut par les _Lettres persanes_.

[86] On trouve le passage suivant, qui m'a paru curieux, dans des lettres publiées par un nommé Matthews: «C'est une suite nécessaire et du degré de dépravation où en est arrivée l'espèce humaine, et de l'état actuel de la société en général qu'il y ait beaucoup d'institutions également incompatibles avec le christianisme et la morale.» Lettre VIII de _Voyage à la rivière de Sierra Leone_, Paris, an V.

[87] J'ai supprimé quelques pages où il s'agissait de circonstances particulières et d'une personne dont je ne vois pas qu'il soit parlé dans aucun autre endroit de ces lettres. J'y ai, en quelque sorte, substitué ce qui suit: c'est un morceau tiré d'ailleurs, qui dit à peu près les mêmes choses d'une manière générale, et que son analogie avec ce que j'ai retranché m'a engagé à placer ici.

[88] Ces suppressions interrompent la suite des idées; je suis fâché qu'elles aient dû me paraître convenables. Il en est de même dans plusieurs autres lettres.

[89] On voit que le mot _magie_ doit être pris ici dans son premier sens, et non pas dans l'acception nouvelle: en sorte que par fausse magie, il faut entendre à peu près la magie des modernes.

[90] B ... mourut à 37 ans, et il avait fait l'_Antiq. dev._'.

[91] C'est le sens du mot de Solon, et du passage de _De Officiis_ qui ont apparemment donné lieu de citer Cicéron et Solon.

[92] Des jours pleins de tristesse, l'habitude rêveuse d'une âme comprimée, les longs ennuis qui perpétuent le sentiment du néant de la vie, peuvent exciter ou entretenir le besoin de dire sa pensée; ils furent souvent favorables à des écrits dont la poésie exprime les profondeurs du sentiment, et les conceptions vastes de l'âme humaine que ses douleurs ont rendue impénétrable et comme infinie. Mais un ouvrage important par son objet, par son ensemble et son étendue, un ouvrage que l'on consacre aux hommes, et qu'on destine à rester, ne s'entreprend que lorsqu'on a une manière de vivre à peu près fixée, et qu'on est sans inquiétude sur le sort des siens. Pour O. il vivait seul, et je ne vois pas que la situation favorable où il se trouve maintenant lui fût indispensable.

[93] Ce qui est impossible en France est encore faisable dans presque toute la Suisse. Il y est reçu de s'y rencontrer vers le soir dans des maisons qui ne sont autre chose que des cabarets choisis. Ni l'âge, ni la noblesse, ni les premières magistratures ne font une loi du contraire.

[94] A l'époque de la première édition, la lettre et le fragment suivants n'avaient pas encore été recueillis.

[95] Cette lettre d'Oberman, recueillie depuis l'édition précédente, a déjà été imprimée dans _Les Navigateurs._

[96] Nous ajoutons au numéro de la lettre le renvoi à la page et à la ligne de notre édition.