Oberman

Part 3

Chapter 33,951 wordsPublic domain

L'amour du pouvoir ou des richesses est presqu'aussi étranger à ma nature que l'envie, la vengeance ou les haines. Rien ne doit aliéner de moi les autres hommes, je ne suis le rival d'aucun d'eux: je ne puis pas plus les envier que les haïr; je refuserais ce qui les passionne, je refuserais de triompher d'eux: je ne veux pas même les surpasser en vertu. Je me repose dans ma bonté naturelle. Heureux qu'il ne me faille point d'efforts pour ne pas faire le mal, je ne me tourmenterai point sans nécessité; et pourvu que je sois homme de bien, je ne prétendrai pas être vertueux. Ce mérite est très-grand, mais j'ai le bonheur qu'il ne me soit pas indispensable, et je le leur abandonne: c'est détruire la seule rivalité qui pût subsister entre nous. Leurs vertus sont ambitieuses comme leurs passions: ils les étalent fastueusement; et ce qu'ils y cherchent surtout, c'est la primauté. Je ne suis point leur concurrent; je ne le serai pas même en cela. Que perdrai-je à leur abandonner cette supériorité? Dans ce qu'ils appellent vertus, les unes, seules utiles, sont naturellement dans l'homme constitué comme je me trouve l'être, et comme je penserais volontiers que tout homme l'est primitivement; les autres compliquées, difficiles, imposantes et superbes, ne dérivent point immédiatement de la nature de l'homme: c'est pour cela que je les trouve ou fausses ou vaines, et que je suis peu curieux d'en obtenir le mérite, au moins incertain. Je n'ai pas besoin d'effort pour atteindre ce qui est dans ma nature, et je n'en veux point faire pour parvenir à ce qui lui est contraire. Ma raison le repousse, et me dit que, dans moi du moins, ces vertus fastueuses seraient des altérations étrangères et un commencement de déviation. Le seul effort que l'amour du bien exige de moi, c'est une vigilance soutenue, qui ne permette jamais aux maximes de notre fausse morale de s'introduire dans une âme trop droite pour les parer de beaux dehors, et trop simple pour les contenir. Telle est la vertu que je me dois à moi-même, et le devoir que je m'impose. Je sens irrésistiblement que mes penchants sont naturels: il ne me reste qu'à m'observer bien moi-même pour écarter de cette direction générale toute impulsion particulière qui pourrait s'y mêler; pour me conserver toujours simple et toujours droit, au milieu des perpétuelles altérations et des bouleversements que peuvent me préparer l'oppression, d'un sort précaire, et les subversions de tant de choses mobiles. Je dois rester, quoiqu'il arrive, toujours le même et toujours moi; non pas précisément tel que je suis dans des habitudes contraires à mes besoins; mais tel que je me sens, tel que je veux être, tel que je suis dans cette vie intérieure, seul asile de mes tristes affections.

Je m'interrogerai, je m'observerai, je sonderai ce coeur naturellement vrai et aimant, mais que tant de dégoûts peuvent avoir déjà rebuté. Je déterminerai ce que je suis; je veux dire ce que je dois être: et cet état une fois bien connu, je m'efforcerai de le conserver toute ma vie, convaincu que rien de ce qui m'est naturel n'est dangereux ou condamnable, persuadé que l'on n'est jamais bien que quand on est selon sa nature, et décidé à ne jamais réprimer en moi que ce qui tendrait à altérer ma forme originelle.

J'ai connu l'enthousiasme des vertus difficiles; dans ma superbe erreur, je pensais remplacer tous les mobiles de la vie sociale par ce mobile aussi illusoire[13]. Ma fermeté stoïque bravait le malheur comme les passions; et je me tenais assuré d'être le plus heureux des hommes, si j'en étais le plus vertueux. L'illusion a duré près d'un mois dans sa force; un seul incident la dissipée. C'est alors, que toute l'amertume d'une vie décolorée et fugitive vint remplir mon âme dans l'abandon du dernier prestige qui l'abusât. Depuis ce moment, je ne prétends plus employer ma vie, je cherche seulement à la remplir: je ne veux plus en jouir, mais seulement la tolérer: je n'exige point qu'elle soit vertueuse, mais qu'elle ne soit jamais coupable.

Et cela même, où l'espérer, où l'obtenir? Où trouver des jours commodes, simples, occupés, uniformes? Où fuir le malheur? Je ne veux que cela. Mais quelle destinée que celle où les douleurs restent, où les plaisirs ne sont plus! Peut-être quelques jours paisibles me seront-ils donnés: mais plus de charme, plus d'ivresse, jamais un moment de pure joie; jamais! et je n'ai pas vingt-un ans! et je suis né sensible; ardent! et je n'ai jamais joui! et après la mort...... Rien non plus dans la vie: rien dans la nature...... Je ne pleurai point; car je n'ai plus de larmes. Je sentis que je me refroidissais; je me levai, je marchai sur la grève; et le mouvement me fut utile.

Insensiblement je revins à ma première recherche. Comment me fixer? le puis-je? et quel lieu choisirai-je? Comment, parmi les hommes, vivre autrement qu'eux; ou comment vivre loin d'eux sur cette terre dont ils fatiguent les derniers recoins? Ce n'est qu'avec de l'argent que l'on peut obtenir même ce que l'argent ne paye pas; et que l'on peut éviter ce qu'il procure. La fortune que je pouvais attendre se détruit. Le peu que je possède maintenant devient incertain. Mon absence achèvera peut-être de tout perdre; et je ne suis point d'un caractère à me faire un sort nouveau. Je crois qu'il faut en cela laisser aller les choses. Ma situation tient à des circonstances dont les résultats sont encore éloignés. Il n'est pas certain que, même en sacrifiant les années présentes, je trouvasse les moyens de disposer à mon gré l'avenir. J'attendrai; je ne veux pas écouter une prudence inutile qui me livrerait de nouveau à des ennuis devenus intolérables. Mais il m'est impossible maintenant de m'arranger pour toujours, de prendre une position fixe, et une manière de vivre qui ne change plus. Il faut bien différer, et longtemps peut-être: ainsi se passe la vie! Il faut livrer des années encore aux caprices du sort, à l'enchaînement des circonstances, à de prétendues convenances. Je vais vivre comme au hasard, et sans plan déterminé, en attendant le moment où je pourrai suivre le seul qui me convienne. Heureux encore si dans le temps que j'abandonne, je parviens à préparer un temps meilleur: si je puis choisir, pour ma vie future, les lieux, la manière, les habitudes, régler mes affections, me réprimer; et retenir dans l'isolement et dans les bornes d'une nécessité accidentelle, ce coeur avide et simple, à qui rien ne sera donné: si je puis lui apprendre à s'alimenter lui-même dans son dénuement, à reposer dans le vide, à rester calme dans ce silence odieux, à subsister dans une nature muette.

Vous qui me connaissez, qui m'entendez; mais qui, plus heureux peut-être et plus sage, cédez sans impatience aux habitudes de la vie; vous savez quels sont en moi, dans l'éloignement où nous sommes destinés à vivre, les besoins qui ne peuvent être satisfaits. Il est une chose qui me console, c'est de vous avoir: ce sentiment ne cessera point. Mais, nous nous le sommes toujours dit; il faut que mon ami sente comme moi; il faut que notre destinée soit la même; il faut qu'on puisse passer ensemble sa vie. Combien de fois j'ai regretté que nous ne soyons pas ainsi l'un à l'autre! Avec qui l'intimité sans réserve pourra-t-elle m'être aussi douce, m'être aussi naturelle? N'avez-vous pas été jusqu'à présent ma seule habitude? Vous connaissez ce mot admirable: _Est aliquid sacri in antiquis necessitudinibus._ Je suis fâché qu'il n'ait pas été dit par Épicure, ou même par Léontium, plutôt que par un orateur[14]. Vous êtes le point où j'aime à me reposer dans l'inquiétude qui m'égare, où j'aime à revenir lorsque j'ai parcouru toutes choses; et que je me suis trouvé seul dans le monde. Si nous vivions ensemble, si nous nous suffisions, je m'arrêterais là, je connaîtrais le repos, je ferais quelque chose sur la terre, et ma vie commencerait. Mais il faut que j'attende, que je cherche, que je me hâte vers l'inconnu, et que sans savoir où je vais, je fuie le présent comme si j'avais quelque espoir dans l'avenir.

Vous excusez mon départ; vous le justifiez même: et cependant, indulgent avec des étrangers, vous n'oubliez pas que l'amitié demande une justice plus austère. Vous avez raison, il le fallait; c'est la force des choses. Je ne vois qu'avec une sorte d'indignation cette vie ridicule que j'ai quittée: mais je ne m'en impose pas sur celle que j'attends. Je ne commence qu'avec effroi des années pleines d'incertitudes, et je trouve quelque chose de sinistre à ce nuage épais qui reste devant moi.

LETTRE V.

DATX St.-Maurice, 18 Août, I.

J'attendais pour vous écrire que j'eusse un séjour fixe. Enfin je suis décidé: je passerai l'hiver ici. Je ferai auparavant des courses peu considérables; mais dès que l'automne sera avancée, je ne me déplacerai plus.

Je devais traverser le canton de Fribourg, et entrer dans le Valais par les montagnes; mais les pluies m'ont forcé de me rendre à Vevay par Payerne et Lausanne. Le temps était remis lorsque j'entrai à Vevay, mais quelque temps qu'il eût fait, je n'eusse pu me résoudre à continuer ma route en voiture. Entre Lausanne et Vevay le chemin s'élève et s'abaisse continuellement, presque toujours à mi-côte, entre des vignobles assez ennuyeux à mon avis dans une telle contrée. Mais Vevay, Clarens, Chillon, les trois lieues depuis St.-Saphorin jusqu'à Villeneuve surpassent ce que j'ai vu jusqu'ici. C'est du côté de Rolle qu'on admire le lac de Genève; pour moi je ne veux pas en décider, mais c'est à Vevay, à Chillon surtout, que je le trouve dans toute sa beauté. Que n'y a-t-il dans cet admirable bassin, à la vue de la dent de Jamant, de l'aiguille du Midi et des neiges du Velan, là devant les rochers de Meillerie, un sommet sortant des eaux, une île escarpée, bien ombragée, de difficile accès; et, dans cette île, deux maisons, trois au plus! je n'irais pas plus loin. Pourquoi la nature ne contient-elle presque jamais ce que notre imagination compose pour nos besoins? Ne serait-ce point que les hommes nous réduisent à imaginer, à vouloir ce que la nature ne forme pas ordinairement; et que, si elle se trouve l'avoir préparé quelque part, ils le détruisent bientôt?

J'ai couché à Villeneuve, lieu triste dans un si beau pays. J'ai parcouru, avant la chaleur du jour, les collines boisées de St.-Tryphon, et les vergers continuels qui remplissent la vallée jusqu'à Bex. Je marchais entre deux chaînes d'Alpes d'une grande hauteur: au milieu de leurs neiges, je suivais une route unie le long d'un pays abondant, qui semble avoir été dans des temps reculés presqu'entièrement couvert par les eaux.

La vallée où coule le Rhône depuis Martigny jusqu'au lac, est coupée à-peu-près au milieu par des rochers couverts de pâturages et de forêts, qui forment les premiers gradins des dents de Morcle et du Midi, et qui ne sont séparés que par le lit du fleuve. Vers le nord, ces rocs sont en grande partie couverts de bois de châtaigniers surmontés par des sapins. C'est dans ces lieux un peu sauvages, qu'est ma demeure sur la base de l'aiguille du Midi. Cette cime est l'une des plus belles des Alpes: elle en est aussi l'une des plus élevées, si l'on ne considère pas uniquement sa hauteur absolue, mais aussi son élévation, visible, et l'amphithéâtre si bien ménagé qui développe toute la majesté de ses formes. De tous les sommets dont des calculs trigonométriques, ou les estimations du baromètre ont déterminé la hauteur, je n'en vois aucun, d'après le simple aperçu des cartes et l'écoulement des eaux, dont la base soit assise dans des vallées aussi profondes; je me crois fondé à lui donner une élévation apparente à-peu-près aussi grande qu'à aucun autre sommet de l'Europe.

A la vue de ces gorges habitées, fertiles, et pourtant sauvages, je quittai la route d'Italie qui se détourne en cet endroit pour passer à Bex, et me dirigeant vers le pont du Rhône, je pris des sentiers à travers des prés tels que nos peintres n'en font guère. Le pont, le château et le cours du Rhône en cet endroit, forment un coup-d'oeil très-pittoresque: quant à la ville, je n'y vis de remarquable qu'une sorte de simplicité. Son site est un peu triste, mais de la tristesse que j'aime. Les montagnes sont belles, la vallée est unie; les rochers touchent la ville et semblent la couvrir; le sourd roulement du Rhône remplit de mélancolie cette terre comme séparée du globe, et qui paraît creusée et fermée de toutes parts. Peuplée, cultivée, chargée de fruits et de vignes, elle semble pourtant affligée et embellie de toute l'austérité des déserts, lorsque des nuages noirs l'obscurcissent, roulent sur les flancs de ses montagnes, en brunissent les sombres sapins, se rapprochent, s'entassent, s'arrêtent immobiles, et semblent la recouvrir toute entière comme un toit ténébreux: ou lorsque dans un jour sans nuages, l'ardeur du soleil s'y concentre, en fait fermenter les vapeurs invisibles, agite d'une ardeur importune ce qui respire sous le ciel aride, et fait de sa solitude trop belle, un amer abandon.

Les pluies froides que je venais d'éprouver en passant le Jorat, qui n'est qu'une butte auprès des Alpes, et les neiges dont j'ai vu se blanchir alors les monts de la Savoye, au milieu de l'été, m'ont fait projetez plus sérieusement à la rigueur, et plus encore à la durée des hivers dans la partie élevée de la Suisse. Je désirais réunir les beautés des montagnes et la température des plaines. J'espérais trouver dans les hautes vallées quelques pentes exposées au midi, précaution bonne pour les beaux froids, mais très-peu suffisante contre les mois nébuleux, et surtout contre la lenteur du printemps. Décidé pourtant à ne point vivre ici dans les villes, je me croyais bien dédommagé de ces inconvénients si je pouvais avoir pour hôtes de bons montagnards, dans une simple vacherie, à l'abri des vents froids, près d'un torrent, dans les pâturages et les sapins toujours verts.

L'événement en a décidé autrement. J'ai trouvé ici un climat doux; non pas dans les montagnes, à la vérité, mais entre les montagnes. Je me suis laissé entraîner à rester près de St.-Maurice. Je ne vous dirai point comment cela s'est fait; et je serais très-embarrassé s'il fallait que je m'en rendisse compte.

Ce que vous pourrez d'abord trouver bizarre, c'est que l'ennui profond que j'ai éprouvé ici pendant quatre jours pluvieux, a beaucoup contribué à m'y arrêter. Le découragement m'a pris: j'ai craint pour l'hiver, non pas l'ennui de la solitude, mais l'ennui de la neige. Du reste j'ai été décidé involontairement, sans choix, et par une sorte d'instinct qui semblait me dire que tel était ce qui arriverait.

Quand on vit que je songeais à m'arrêter dans le pays, plusieurs personnes me témoignèrent de l'empressement d'une manière obligeante et simple. Le propriétaire d'une maison fort jolie et voisine de la ville fut le seul avec qui je me liai. Il me pressa d'habiter sa campagne, ou de choisir entre d'autres, dont il me parla, et qui appartenaient à ses amis. Mais je voulais une situation pittoresque, et une maison où je fusse seul. Heureusement je sentis à temps, que si j'allais voir ces diverses demeures, je me laisserais engager par complaisance, ou par faiblesse, à en prendre une, quand même elles seraient toutes fort éloignées de ce que je désirais. Alors le regret d'un mauvais choix ne m'aurait laissé d'autre parti honnête à prendre que de quitter tout-à-fait l'endroit. Je lui dis franchement mes motifs, et il me parut les goûter assez. Je me mis à parcourir, les environs, à visiter les sites qui me plaisaient davantage, et à chercher une demeure au hasard, sans m'informer même s'il y en avait dans ces endroits-là.

Je cherchais depuis deux jours: et c'était dans un pays où près de la ville on trouve des lieux reculés comme au fond des déserts, et où par conséquent je n'avais destiné que trois jours à des recherches que je ne voulais pas étendre au loin. J'avais vu beaucoup d'habitations dans des lieux qui ne me convenaient point, et plusieurs sites heureux sans bâtiments, où dont les maisons de pierre et de construction misérable, commençaient à me faire renoncer à mon projet, lorsque j'aperçus un peu de fumée derrière de nombreux châtaigniers.

Les eaux, l'épaisseur des ombrages, la solitude des prés de toute cette pente me plaisaient beaucoup: mais elle est inclinée vers le nord, et comme je voulais une exposition plus favorable, je ne m'y serais pas arrêté sans cette fumée. Après avoir fait bien des détours, après avoir passé des ruisseaux rapides, je parvins à une maison isolée à l'entrée des bois et dans les prés les plus solitaires. Un logement passable, une grange en bois, un potager fermé d'un large ruisseau, deux fontaines d'une bonne eau, quelques rocs, le bruit des torrents, la terre partout inclinée, des haies vives, une végétation abondante, un pré universel prolongé sous les hêtres épars et sous les châtaigniers jusqu'aux sapins de la montagne: tel est Charrières. Dès le même soir je pris des arrangements avec le fermier; puis j'allai voir le propriétaire qui demeure à Montey, une demi-lieue plus loin. Il me fit les offres les plus obligeantes. Nous convînmes aussitôt, mais d'une manière moins favorable pour moi que sa première proposition. Ce qu'il voulait d'abord, n'eût pu être accepté que par un ami; et ce qu'il me força d'accepter, eût paru généreux de la part d'une ancienne connaissance. Il faut que cette manière d'agir soit comme naturelle dans quelques lieux, surtout dans certaines familles. Lorsque j'en parlai dans la sienne à St.-Maurice, je ne vis point que cela surprît personne.

Je veux jouir de Charrières avant l'hiver. Je veux y être pour la récolte des châtaignes, et j'ai bien résolu de ne pas perdre la tranquille automne.

Dans vingt jours je prends possession de la maison, de la châtaigneraie, d'une partie des prés et des vergers. Je laisse aux fermiers l'autre partie des pâturages et des fruits, le jardin potager, l'endroit destiné au chanvre, et surtout le terrain labouré.

Le ruisseau traverse circulairement la partie que je me suis réservée. Ce sont les plus mauvaises terres, mais les plus beaux ombrages et les recoins les plus solitaires. La mousse y nuit à la récolte des foins; les châtaigniers, trop pressés, y donnent peu de fruit; l'on n'y a ménagé aucune vue sur la longue vallée du Rhône; tout y est sauvage et abandonné: on n'a pas même débarrassé un endroit resserré entre les rocs, où les arbres renversés par le vent et consumés de vétusté, arrêtent la vase et forment une sorte de digue: des aunes et des coudriers y prirent racine, et rendent ce passage comme impénétrable. Cependant le ruisseau filtre à travers ces débris; il en sort tout rempli d'écume pour former un bassin naturel d'une grande pureté. De-là il s'échappe entre les rocs; il roule sur la mousse ses flots précipités; et, beaucoup plus bas, il ralentit son cours, quitte les ombrages, et passe devant la maison sous un pont de trois planches de sapin.

On dit que les loups chassés par l'abondance des neiges, descendent, en hiver, chercher jusques-là les os et les restes des viandes qu'il faut à l'homme même dans les vallées pastorales. La crainte de ces animaux a longtemps laissé cette demeure inhabitée. Pour moi ce n'est pas les loups que j'y craindrai. Que les hommes me laissent libres, du moins près de leurs antres!

LETTRE VI.

DATX St.-Maurice, 26 Août, I.

Un instant peut changer nos affections, mais ces instants sont rares.

C'était hier: j'ai remis au lendemain pour vous écrire; je ne voulais pas que ce trouble passât si vite. J'ai senti que je touchais quelque chose dans le vide. J'avais comme de la joie, je me suis laissé aller; il est toujours bon de savoir ce que c'est.

N'allez pas rire de moi, parce que j'ai fait tout un jour comme si je perdais la raison. Il s'en est peu fallu, je vous assure, que je n'aie été assez simple pour ne pas soutenir ma folie un quart-d'heure.

J'entrais à St.-Maurice. Une voiture de voyage allait au pas, et plusieurs personnes descendaient aussi le pont. Vous savez déjà que de ce nombre était une femme. Mon habillement français me fit apparemment remarquer; je fus salué. Sa bouche est ronde; son regard......... pour sa taille, pour tout le reste, je ne le sais pas plus que je ne sais son âge: je ne m'inquiète pas de tout cela: il se peut même qu'elle ne soit pas très-jolie.

Je n'ai point examiné dans quelle auberge ils allaient, mais je suis resté à St.-Maurice. Je crois que l'aubergiste, (c'est chez lui que je vais toujours) m'aura mis à la même table parce qu'ils sont Français: il me semble qu'il me l'a proposé. Vous pensez bien que je n'ai pas fait chercher quelque chose de délicat pour le dessert afin de lui en offrir.

J'ai passé le reste de la journée près du Rhône. Ils doivent être partis ce matin; ils vont jusqu'à Sion: c'est le chemin de Leuck, où l'un des voyageurs va prendre les bains. On dit que la route est belle.

C'est une chose étonnante que l'accablement où un homme qui a quelque force laisse consumer sa vie, pendant qu'il faut si peu pour le tirer de sa léthargie.

Croyez-vous qu'un homme qui achève son âge sans avoir aimé, soit vraiment entré dans les mystères de la vie, que son coeur lui soit bien connu, et que l'étendue de son existence lui soit dévoilée! Il me semble qu'il est resté comme en suspens; et qu'il n'a vu que de loin ce que le monde aurait été pour lui.

Je ne me tais pas avec vous, parce que vous ne direz point: le voilà amoureux. Jamais ce sot mot, qui rend ridicule celui qui le dit ou celui de qui on le dit, ne sera dit de moi, je l'espère, par d'autres que par des sots.

Quand deux verres de punch ont écarté nos défiances, ont pressé nos idées, dans cette impulsion qui nous soutient, nous croyons que désormais nous allons avoir plus de force dans le caractère et vivre plus libres; mais le lendemain matin nous nous ennuyons un peu plus.

Si le temps n'était pas à l'orage, je ne sais comment je passerais la journée: mais le tonnerre retentit déjà dans les rochers, le vent devient très-violent; j'aime beaucoup tout ce mouvement des airs. S'il pleut l'après-midi, il y aura de la fraîcheur, et du moins je pourrai lire auprès du feu.

Le courrier qui va arriver dans une heure, doit m'apporter des livres depuis Lausanne où je suis abonné; mais s'il m'oublie, je ferai mieux, et le temps se trouvera passé de même; je vous écrirai, pourvu que j'aie seulement le courage de commencer.

LETTRE VII.

DATX St.-Maurice, 3 Septembre, I.

Je suis monté hier jusqu'à la région des glaces perpétuelles, sur la dent du Midi. Avant que le soleil parût dans la vallée, j'étais déjà parvenu sur le massif de roc qui domine la ville, et je traversais le replain[15] en partie cultivé, qui le couvre. Je continuai par une pente rapide, à travers d'épaisses forêts de sapins dont plusieurs parties furent couchées par d'anciens hivers: ruines fécondes, vaste et confus amas d'une végétation morte et reproduite de ses vieux débris. A huit heures j'atteignis le sommet découvert qui surmonte cette pente, et qui forme le premier degré remarquable de la musse étonnante dont la cime restait encore si loin de moi. Alors je renvoyai mon guide, je m'essayai avec mes propres forces; je voulais que rien de mercenaire n'altérât cette liberté alpestre, et que nul homme de la plaine n'affaiblît l'austérité d'une région sauvage. Je sentis s'agrandir mon être ainsi livré seul aux obstacles et aux dangers d'une nature difficile, loin des entraves factices et de l'industrieuse oppression des hommes.