Part 27
Je voudrais ne rien ôter de la tête de ceux qui l'ont déjà assez vide pour dire: s'il n'y avait pas d'enfer, ce ne serait pas la peine d'être honnête homme. Peut-être arrivera-t-il cependant que je sois lu par un de ces hommes-là, je ne me flatte pas qu'il ne puisse résulter aucun mal quelconque de ce que je ferai dans l'intention de produire un bien: mais peut-être aussi diminuerai-je le nombre de ces bonnes âmes qui ne croient au devoir qu'en croyant à l'enfer. Peut-être parviendrai-je à ce que le devoir reste, quand les reliques et les démons cornus auront achevé de passer de mode. On ne peut pas éviter que la foule elle-même en vienne plus ou moins vite, et certainement dans peu de temps, à mépriser l'une des deux idées qu'on l'a très imprudemment habituée à ne recevoir qu'ensemble: il faut donc lui prouver qu'elles peuvent très bien être séparées sans que l'oubli de l'une entraîne la subversion de l'autre.
Je crois que ce moment s'approche beaucoup: l'on reconnaîtra plus universellement la nécessité de ne plus fonder sur ce qui s'écroule, cet asile moral hors duquel on vivrait dans un état de guerre secrète, et au milieu d'une perfidie plus odieuse que les vengeances et les longues haines des hordes sauvages.
LETTRE LXXXII
DATX Im., 6 août, IX.
Je ne sais si je sortirai de mes montagnes neigeuses; si j'irai voir cette jolie campagne dont vous me faites une description si intéressante, où l'hiver est si facile, et le printemps si doux, où les eaux vertes brisent leurs vagues nées en Amérique. Celles que je vois ne viennent pas de si loin: dans les fentes de mes rochers où je cherche la nuit comme le triste chat-huant, l'étendue conviendrait mal à mon oeil et à ma pensée. Le regret de n'être pas avec vous s'accroît tous les jours. Je ne me le reproche pas, j'en suis plutôt surpris; je cherche pourquoi, je ne trouve rien, mais je vous dis que je n'ai pu faire autrement. J'irai un jour; cela est résolu. Je veux vous voir chez vous: je veux rapporter de là le secret d'être heureux, quand rien ne manque que nous-mêmes.
Je verrai en même temps le pont du Gard et le canal de Languedoc. Je verrai la Grande-Chartreuse, en allant, et non en rentrant ici: et vous savez pourquoi! J'aime mon asile; je l'aimerai tous les jours davantage, mais je ne me sens plus assez fort pour vivre seul. Nous allons parler d'autre chose.
Tout sera achevé dans très peu de jours. En voici déjà quatre que je couche dans mon appartement.
Quand je laisse mes fenêtres ouvertes pendant la nuit, j'entends très distinctement l'eau de la fontaine tomber dans le bassin: lorsqu'un peu de vent l'agite, elle se brise sur les barres de fer destinées à soutenir les vases que l'on veut remplir. Il n'est guère d'accidents naturels aussi romantiques que le bruit d'un peu d'eau tombant sur l'eau tranquille, quand tout est nocturne, et qu'on distingue seulement dans le fond de la vallée, un torrent qui roule sourdement derrière les arbres épais, au milieu du silence.
La fontaine est sous un grand toit, comme je pense vous l'avoir dit: le bruit de sa chute est moins agreste que si elle était en plein air: mais il est plus extraordinaire, et plus heureux. Abrité sans être enfermé, reposant dans un bon lit au milieu du désert, possédant chez soi les biens sauvages, on réunit les commodités de la mollesse et la force de la nature. Il semble que notre industrie ait disposé des choses primitives sans changer leurs lois; et qu'un empire si facile ne connaisse point de bornes. Voilà tout l'homme.
Ce grand toit, ce couvert dont vous voyez que je suis très content, a sept toises de large, et plus de vingt en longueur sur la même ligne que les autres bâtiments. C'est en effet la chose la plus commode: il joint la grange à la maison; il ne touche point à celle-ci, il ne communique avec elle que par une galerie d'une construction légère, et qu'on pourrait couper facilement en cas d'incendie. Voiture, char à banc, chars de travail, outils, bois à brûler, atelier de menuiserie, fontaine, lavoir, tout s'y trouve sans confusion: et l'on peut y travailler, y laver, y faire toutes les choses nécessaires sans être gêné par le soleil, la neige ou la boue.
Puisque je n'espère plus vous voir ici que dans un temps reculé, je vous dirai toute ma manière d'être: je vous décrirai toute mon habitation, et peut-être il y aura des instants où je me figurerai que vous la partagez, que nous examinons, que nous délibérons, que nous réformons.
LETTRE LXXXIII
DATX 24 septembre, IX.
J'attendais avec quelque impatience que vous eussiez fini vos courses: j'ai des choses nouvelles à vous dire.
M. de Fonsalbe est ici. Il y est depuis cinq semaines, il y restera: sa femme y a été. Quoiqu'il ait passé des années sur les mers, c'est un homme égal et tranquille. Il ne joue pas, ne chasse pas, ne fume pas; il ne boit point; il n'a jamais dansé, il ne chante jamais; il n'est point triste, mais je crois qu'il l'a été beaucoup. Son front réunit les traits heureux du calme de l'âme, et les traits profonds du malheur. Son oeil, qui n'exprime ordinairement qu'une sorte de repos et de découragement, est fait pour tout exprimer; sa tête a quelque chose d'extraordinaire; et au milieu de son calme habituel, si une idée grande, si un sentiment énergique vient l'éveiller, il prend, sans y penser, l'attitude muette du commandement. J'ai vu admirer un acteur qui disait fort bien le «Je le veux, je l'ordonne» de Néron; mais Fonsalbe le dit mieux.
Je vous parle sans partialité: il n'est pas aussi égal intérieurement qu'au-dehors; mais s'il a le malheur, ou le défaut de ne pouvoir être heureux, il a trop de sens pour être mécontent. C'est lui qui achèvera de guérir mon impatience; car il a pris son parti, et de plus il m'a prouvé, sans réplique, que je devais prendre le mien. Il prétend que lorsque avec la santé on a une vie indépendante, et que l'on n'a que cela, il faut être un sot pour être heureux, et un fou pour être malheureux. D'après quoi vous sentez que je ne pouvais dire autre chose sinon que je n'étais ni heureux ni malheureux: je l'ai dit, et maintenant il faut que je m'arrange de manière à avoir dit vrai.
Je commence pourtant à trouver quelque chose de plus que la vie indépendante et la santé. Fonsalbe sera un ami, et un ami dans ma solitude. Je ne dis pas un ami tel que nous l'entendions autrefois. Nous ne sommes plus dans un âge d'héroïsme. Il s'agit de passer doucement ses jours: les grandes choses ne me regardent pas. Je m'attache à trouver bon, vous dis-je, ce que ma destinée me donne: le beau moyen pour cela que de rêver l'amitié à la manière des Anciens! Laissons les amis selon l'antiquité, et les amis selon les villes. Imaginez un terme moyen. Que cela! direz-vous: et moi je vous dis que c'est beaucoup.
J'ai encore une autre pensée: Fonsalbe a un fils et une fille. Mais j'attends, pour vous en dire davantage, que mon projet soit définitivement arrêté: d'ailleurs ceci tient à plusieurs détails qui vous sont encore inconnus, et dont je dois vous instruire. Fonsalbe m'a déjà dit que je pouvais vous parler de tout ce qui le concerne, et qu'il ne vous regardait point comme un tiers; seulement vous brûlerez les lettres.
LETTRE LXXXIV
DATX Saint-Maurice, 7 octobre, IX.
Un Américain ami de Fonsalbe, vient de passer ici pour se rendre en Italie. Ils sont allés ensemble jusqu'à Saint-Branchier, au pied des montagnes. Je les accompagnai: je comptais m'arrêter à Saint-Maurice, mais j'ai continué jusqu'à la cascade de Pissevache, qui est entre cette ville et Martigni, et que j'avais vue autrefois seulement depuis la route.
Là, j'ai attendu le retour de la voiture. Il faisait un temps agréable, l'air était calme et très doux: j'ai pris, tout habillé, un bain de vapeurs froides. Le volume d'eau est considérable, et sa chute a près de trois cents pieds. Je m'en approchai autant qu'il me parut possible; et en un moment, je fus mouillé comme si j'eusse été plongé dans l'eau.
Je retrouvai pourtant quelque chose des anciennes impressions lorsque je fus assis dans la vapeur qui rejaillit vers les nues, au bruit si imposant de cette eau qui sort d'une glace muette et coule sans cesse d'une source immobile, qui se perd avec fracas sans jamais finir, qui se précipite pour creuser des abîmes, et qui semble tomber éternellement. Nos années et les siècles de l'homme descendent ainsi: nos jours s'échappent du silence, la nécessité les montre, ils glissent dans l'oubli. Le cours de leurs fantômes pressés s'écroule avec un bruit uniforme, et se dissipe en se répétant toujours. Il en reste une fumée qui monte, qui rétrograde, et dont les ombres déjà passées enveloppent cette chaîne inexplicable et inutile, monument perpétuel d'une force inconnue, expression bizarre et mystérieuse de l'énergie du monde.
Je vous avoue qu'Imenstròm, et mes souvenirs, et mes habitudes, et mes projets d'enfant, mes arbres, mon cabinet, que tout ce qui a pu distraire mes affections, fut bien petit, bien misérable à mes yeux. Cette eau glaciale, active, pénétrante, et comme remplie de mouvement, ce fracas solennel d'un torrent qui tombe, ce nuage qui s'élance perpétuellement dans les airs, cette situation du corps et de la pensée, dissipa l'oubli où des années d'efforts parvenaient peut-être à me plonger.
Séparé de tous les lieux par cette atmosphère d'eau et par ce bruit immense, je voyais tous les lieux devant moi, je ne me voyais plus dans aucun. Immobile, j'étais ému pourtant d'un mouvement extraordinaire. En sécurité au milieu des ruines menaçantes, j'étais comme englouti par les eaux et vivant dans l'abîme: j'avais quitté la terre, et je jugeais ma vie ridicule; elle me faisait pitié: un songe de la pensée remplaça ces jours puérils par des jours employés. Je vis plus distinctement que je ne les avais jamais vues, ces pages heureuses et éloignées du rouleau des temps. Les Moïse, les Lycurgue prouvèrent indirectement au monde leur possibilité: leur existence future m'a été prouvée dans les Alpes.......................
* * * * *
* * * * *
Quand les hommes des temps où il n'était pas ridicule d'être un homme extraordinaire, se retiraient dans une solitude profonde et dans les antres des montagnes, ce n'était pas seulement pour méditer les institutions qu'ils préparaient, on peut aussi penser chez soi, et s'il faut du silence, on peut le trouver dans une ville: ce n'était pas seulement pour en imposer aux peuples, un simple miracle de la _magie_ eût été plutôt fait et n'eût pas eu moins de pouvoir sur les imaginations. Mais l'âme la moins assujettie n'échappe pas entièrement à l'empire de l'habitude, à cette conclusion si persuasive pour la foule et spécieuse pour le génie lui-même, à cet argument de la routine qui tire de l'état le plus ordinaire de l'homme, un témoignage naturel et une preuve de sa destination. Il faut se séparer des choses humaines non pas pour voir comment elles pourraient être autrement, mais pour oser le croire. On n'a pas besoin de cet isolement pour imaginer les moyens qu'on veut employer, mais pour en espérer le succès. On va dans la retraite, on y vit; l'habitude des choses anciennes s'affaiblit, l'extraordinaire est jugé sans partialité, il n'est plus romanesque: on y croit, on revient, on réussit.
* * * * *
* * * * *[88]
Je me rapprochai de la route avant le retour de Fonsalbe: j'étais très mouillé; il prétendit qu'on eût pu arriver jusqu'à l'endroit même de la chute sans cet inconvénient-là. C'est où je l'attendais; il réussit d'abord: mais la colonne d'eau qui s'élève était très mobile, quoiqu'il n'y eût aucun vent sensible dans la vallée. Nous allions nous retirer lorsque en une seconde il fut inondé; alors il se laissa entraîner, et je le menai à la place même où je m'étais assis: mais je craignais que les variations inopinées de la pression de l'air n'affectassent sa poitrine, bien moins forte que la mienne, nous nous retirâmes presque aussitôt. J'avais essayé en vain de m'en faire entendre autrement que par signes; mais lorsque nous fûmes éloignés de plusieurs toises, je lui demandai avant que son étonnement cessât, ce que devenaient dans une semblable situation les petites habitudes de l'homme, et même ses affections les plus puissantes et les passions qu'il croit indomptables.
Nous nous promenions, allant et revenant de la cascade à la route. Nous convînmes que l'homme le plus fortement organisé peut n'avoir aucune passion positive, malgré son aptitude à toutes; et qu'il y eut plusieurs fois de tels hommes, soit parmi les maîtres des peuples, soit parmi les mages, les gymnosophistes ou les sages, soit parmi les fidèles vrais et persuadés de certaines religions, comme l'islamisme ou le christianisme.
L'homme supérieur a toutes les facultés de l'homme; il peut éprouver toutes les affections humaines; il s'arrête aux plus grandes de celles que sa destinée lui donne. Celui qui fait céder de grandes pensées à des idées petites ou personnelles; celui qui ayant à faire ou à décider des choses importantes, est ému par de petites affections et des intérêts misérables, n'est pas un homme supérieur.
L'homme supérieur voit toujours au-delà de ce qu'il est et de ce qu'il fait; loin de rester derrière sa destinée, il devance toujours ce qu'elle peut lui permettre: et ce mouvement naturel de son âme, n'est point la passion du pouvoir et des grandeurs. Il est au-dessus des grandeurs et du pouvoir: il aime ce qui est utile, noble et juste; il aime ce qui est beau. Il reçoit la puissance parce qu'il en faut pour établir ce qui est utile et beau: mais il aimerait une vie simple, parce qu'une vie simple peut être pure et belle. Il fait quelquefois ce que les passions humaines peuvent faire; mais il y a dans lui une chose impossible, c'est qu'il le fasse par passion. Non seulement l'homme supérieur, le véritable homme d'Etat n'est point passionné pour les femmes, n'aime point le jeu, n'aime point le vin: mais je prétends qu'il n'est pas même ambitieux. Quand il fait comme ces êtres nés pour le regarder avec surprise, il ne le fait point par les mobiles qu'ils connaissent. Il n'est ni défiant, ni confiant; ni dissimulé, ni ouvert; ni reconnaissant, ni ingrat; il n'est rien de tout cela: son coeur attend, son intelligence conduit. Pendant qu'il est à sa place, il marche à sa fin qui est l'ordre en grand, et une amélioration du sort des hommes. Il voit, il veut, il fait. Il est juste et absolu. Celui dont on peut dire, il a tel faible ou tel penchant, est un homme comme les autres. Mais l'homme né pour gouverner, gouverne: il est le maître, et n'est rien autre chose.
LETTRE LXXXV
DATX Im., 12 octobre, IX.
Je le craignais aussi, il était naturel de penser que cette sorte de mollesse où mon ennui m'a jeté, deviendrait bientôt une habitude presque insurmontable: mais quand j'y ai songé davantage, j'ai cru voir que je n'avais rien à en craindre, que le mal était déjà dans moi, et qu'il me serait toujours trop naturel d'être ainsi dans des circonstances semblables aux circonstances présentes. J'ai cru voir de même que dans une autre situation j'aurais toujours un autre caractère. La manière dont je végète dans l'ordre de choses où je me trouve n'aura aucune influence sur celle que je prendrais si les temps venaient à me prescrire autant d'activité que maintenant ils en demandent peu de moi. Que me servirait de vouloir rester debout à l'heure du repos, ou vivant dans ma tombe? Un homme laborieux et qui ne veut point perdre le jour, doit-il pour cela se refuser au sommeil de la nuit? Ma nuit est trop longue à la vérité: mais est-ce ma faute si les jours sont courts, si les nuits sont ténébreuses dans la saison où je suis né? Je veux, comme un autre, me montrer au-dehors quand l'été viendra; en attendant je dors auprès du feu pendant les frimas. Je crois que Fonsalbe devient dormeur comme moi. C'est une bizarrerie bien digne de la misère de l'homme, que notre manière triste et tranquille dans la plus belle retraite d'un si beau pays, et dans l'aisance au milieu de quelques infortunés plus contents que nous ne le serons jamais.
Il faut que je vous apprenne quelque chose de nos manies, vous trouverez qu'habituellement notre langueur n'a rien d'amer. Il est inutile de vous dire que je n'ai point une nombreuse livrée: à la campagne et dans notre manière de vivre, les domestiques ont leurs occupations; les cordons pourraient aller dix fois avant que personne vînt. J'ai cherché la commodité et non l'appareil: j'ai d'ailleurs évité les dépenses sans but; et j'aime autant me fatiguer moi-même à verser de l'eau d'une carafe dans un verre, que de sonner pour qu'un laquais vigoureux accoure le faire depuis l'extrémité de la maison. Comme Fonsalbe et moi nous ne faisons guère un mouvement l'un sans l'autre, un cordon communique de sa chambre à coucher à la mienne, et à mon cabinet. La manière de le tirer varie: nous nous avertissons ainsi, non pas selon le besoin, mais selon nos fantaisies; en sorte que le cordon va très souvent.
Plus ces fantaisies sont burlesques, plus elles nous amusent. Ce sont les jouets de notre oisiveté: nous sommes princes en ceci; et, sans avoir d'Etats à gouverner, nous suivons des caprices un peu bouffons. Nous croyons, comme eux, que c'est toujours quelque chose que d'avoir ri; avec cette différence néanmoins que notre rire ne mortifiera personne. Quelquefois une puérilité nous arrête pendant que nous comptons les mondes avec Lambert: quelquefois, encore remplis de l'enthousiasme de Pindare, nous nous amusons de la démarche imposante d'un poulet d'Inde, ou des manières athlétiques de deux matous épris d'amour qui se disputent leur héroïne.
Depuis quelque temps nous nous sommes avisés de convenir que celui qui serait une demi-heure sans pouvoir se rendormir, éveillerait l'autre afin qu'il eût aussi son heure de patience; et que celui qui ferait un songe bien comique, ou de nature à produire une émotion forte, en avertirait aussitôt, afin que le lendemain en prenant le thé on l'expliquât selon l'antique science secrète.
Je puis maintenant me jouer un peu avec le sommeil: je commence à le retrouver depuis que j'ai renoncé au café, depuis que je ne prends de thé que fort modérément et que je le remplace quelquefois par de la groseille, du petit-lait, ou simplement par un verre d'eau. Je dormais sans m'en apercevoir pour ainsi dire, et sans repos comme sans jouissance. En m'endormant et en m'éveillant, j'étais absolument le même qu'au milieu du jour; mais à présent j'obtiens, pendant quelques minutes, ce sentiment des progrès du sommeil, cet affaiblissement voluptueux qui annonce l'oubli de la vie, et dont le retour journalier la rend supportable aux malheureux en la suspendant, en la divisant sans cesse. Alors on est bien au lit, même Lorsqu'on n'y dort point. Vers le matin je me mets sur l'estomac. Je ne dors pas, je ne suis pas éveillé; je suis bien. C'est alors que je rêve en paix. Dans ces moments de calme, j'aime à voir la vie; il me semble alors qu'elle m'est étrangère; je n'y ai point de rôle. Ce qui m'arrête surtout maintenant, c'est le fracas des moyens et le néant des résultats; cet immense travail des êtres, et cette fin incertaine, stérile et peut-être contradictoire, ou ces fins opposées et vaines. La mousse mûrit sur la roche battue des flots; mais son fruit périra. La violette fleurit inutile sous le buisson du désert. Ainsi l'homme désire, et mourra. Il naît au hasard, il s'essaie sans but, il lutte sans objet, il sent et pense en vain, il passe sans avoir vécu; et celui qui obtient de vivre, passera aussi. César a gagné cinquante batailles, il a vaincu la terre; il a passé. Mahomet, Pythagore ont passé. Le cèdre qui ombrageait les troupeaux a passé comme le gramen que les troupeaux foulaient.
Plus on cherche à voir, plus on se plonge dans la nuit. Tous agissent pour se conserver et se reproduire: la fin de leurs actions est visible; comment celle de leur être ne l'est-elle point? L'animal a les organes, les forces, l'industrie pour subsister et se perpétuer: il agit pour vivre et il vit: il agit pour se reproduire, et il se reproduit. Mais pourquoi vivre; pourquoi se perpétuer? Je n'entends rien à cela. La bête broute et meurt: l'homme mange, et meurt. Un matin je songeais à tout ce qu'il fait avant de mourir; j'eus tellement besoin de rire que je tirai deux fois le cordon; mais en déjeunant nous ne pûmes jamais rire: ce jour-là Fonsalbe s'imagina de trouver du sérieux dans les arts, dans la gloire, dans les hautes sciences, dans la métaphysique des trinités, je ne sais quoi encore dans quoi. Depuis ce déjeuner, j'ai remis sur ma table _De l'esprit des choses_, et j'en ai lu un volume presque entier.
Je vous avoue que ce système de la réparation du monde ne me choque point du tout. Il n'est pas moderne, mais cela ne peut lui donner que plus d'autorité. Il est grand, il est spécieux: l'auteur est entré dans ses profondeurs; et j'ai pris le parti de lui savoir gré de l'extrême obscurité des termes, on en sera d'autant moins frappé de celle des choses. Je croirais volontiers que cette hypothèse d'une dégradation fortuite, et d'une lente régénération; d'une force qui vivifie, qui élève, qui subtilise, et d'une autre qui corrompt et qui dégrade, n'est pas le moins plausible de nos rêves sur la nature des choses. Je voudrais seulement qu'on nous dît comment s'est faite, ou du moins comment s'est dû faire cette grande révolution; pourquoi le monde échappa ainsi à l'Eternel; comment il s'est pu qu'il le permît, ou qu'il ne pût pas l'empêcher; et quelle force étrangère à sa puissance universelle, a produit l'universel cataclysme? Ce système expliquera tout, excepté la principale difficulté; mais le dogme oriental des Deux Principes était plus clair.
Quoi qu'il en puisse être sur une question si peu faite pour l'habitant de la terre, je ne connais rien qui rende mieux raison du phénomène perpétuel dont tous les accidents accablent notre intelligence, et déconcertent notre curieuse avidité. Nous voyons tous les individus s'agglomérer et se propager en espèces, pour marcher avec une force multipliée et continue vers je ne sais quel but dont ils sont repoussés sans cesse. Une industrie céleste produit sans relâche, et par des moyens infinis. Un principe d'inertie, une force morte résiste froidement; elle éteint, elle détruit en masse. Tous les agents particuliers sont passifs: ils tendent néanmoins avec ardeur vers ce qu'ils ne sauraient soupçonner; et le but de cette tendance générale, inconnu d'eux, paraît l'être nécessairement de tout ce qui existe. Non seulement le système des êtres semble plein de contrastes dans les moyens, et d'oppositions dans les produits; mais la force qui le meut paraît vague, inquiète, énervée ou balancée par une force indéfinissable; la nature paraît empêchée dans sa marche, et comme embarrassée et incertaine.
Nous croirons discerner une lueur dans l'abîme, si nous entrevoyons les mondes comme des sphères d'activité, comme des ateliers de régénération où la matière travaillée graduellement et subtilisée par un principe de vie, doit passer de l'état passif et brut, à ce point d'élaboration, de ténuité, qui la rendra enfin susceptible d'être imprégnée de feu, et pénétrée de lumière. Elle sera employée par l'intelligence, non plus comme des matériaux informes, mais comme un instrument perfectionné, puis comme un agent direct, et enfin comme une partie essentielle de l'être unique, qui alors deviendra vraiment universel et vraiment un.