Part 26
L'opinion, la célébrité, fussent-elles vaines en elles-mêmes, ne doivent être ni méprisées, ni même négligées, puisqu'elles sont un des grands moyens qui puissent conduire aux fins les plus louables comme les plus importantes. C'est également un excès de ne rien faire pour elles, ou de ne faire que pour elles. Les grandes choses que l'on exécute sont belles de leur seule grandeur, et sans qu'il soit besoin de songer à les produire, à les faire valoir: il n'en saurait être de même de celles que l'on pense. La fermeté de celui qui périt au fond des eaux est un exemple perdu: la pensée la plus juste, la conception la plus sage le sont également, si on ne les communique pas; leur utilité dépend de leur expression, c'est leur célébrité qui les rend fécondes.
Il faudrait peut-être que des écrits philosophiques fussent toujours précédés par un bon livre d'un genre agréable, qui fût bien répandu, bien lu, bien goûté[85]. Celui qui a un nom, parle avec plus de confiance: il fait plus et il fait mieux, parce qu'il espère ne pas faire en vain. Malheureusement on n'a pas toujours le courage ou les moyens de prendre des précautions semblables: les écrits, comme tant d'autres choses, sont soumis à l'occasion même inaperçue; ils sont déterminés par une impulsion souvent étrangère à nos plans et à nos projets.
Faire un livre pour avoir un nom, c'est une tâche: elle a quelque chose de rebutant et de servile; et quoique je convienne des raisons qui semblent me l'imposer, je n'ose l'entreprendre, et je l'abandonnerais.
Je ne veux cependant pas commencer par l'ouvrage que je projette. Il est trop important et trop vaste pour que je l'achève jamais: c'est beaucoup si je le vois approcher un jour de l'idée que j'ai conçue. Cette perspective trop éloignée ne me soutiendrait pas. Je crois qu'il est bon que je me fasse auteur, afin d'avoir le courage de continuer à l'être. Ce sera un parti pris et déclaré; en sorte que je le suivrai comme pour remplir ma destination.
LETTRE LXXX
DATX 2 août, IX.
Je pense comme vous qu'il faudrait un roman, un véritable roman tel qu'il en est quelques-uns: mais c'est un grand ouvrage qui m'arrêterait longtemps. A plusieurs égards j'y serais assez peu propre, et il faudrait que le plan m'en vînt comme par inspiration.
Je crois que j'écrirai un voyage. Je veux que ceux qui le liront parcourent avec moi tout le monde soumis à l'homme. Quand nous aurons regardé ensemble, quand nous aurons pris l'habitude d'une manière commune à eux et à moi, nous rentrerons et nous raisonnerons. Ainsi deux amis d'un certain âge sortent ensemble dans la campagne, examinent, rêvent, ne se parlent pas, et s'indiquent seulement les objets avec leur canne; mais le soir auprès de la cheminée, ils jasent sur ce qu'ils ont vu dans leur promenade.
La scène de la vie a de grandes beautés. Il faut se considérer comme étant là seulement pour voir: il faut s'y intéresser sans illusion, sans passion, mais sans indifférence; comme on s'intéresse aux vicissitudes, aux passions, aux dangers d'un récit imaginaire: celui-là est écrit avec bien de l'éloquence.
Le cours du monde est un drame assez suivi pour être attachant; assez varié pour exciter l'intérêt; assez fixe, assez réglé pour plaire à la raison, pour amuser par des systèmes; assez incertain pour éveiller les désirs, pour alimenter les passions. Si nous étions impassibles dans la vie, l'idée de la mort serait intolérable: mais les douleurs nous aliènent, les dégoûts nous rebutent, l'impuissance et les sollicitudes font oublier de voir; et l'on s'en va froidement, comme on quitte les loges quand un voisin exigeant, quand la sueur du front, quand l'air vicié par la foule, ont remplacé le désir par la gêne, et la curiosité par l'impatience.
Quel style j'adopterai? Aucun. J'écrirai, comme on parle, sans y songer: s'il faut faire autrement, je n'écrirai point. Il y a cette différence néanmoins que la parole ne peut être corrigée, au lieu que l'on peut ôter des choses écrites, ce qui choque à la lecture.
Dans des temps moins avancés, les poètes et les sophistes lisaient leurs livres aux assemblées des peuples. Il faut que les choses soient lues selon la manière dont elles ont été faites, et qu'elles soient faites selon qu'elles doivent être lues. L'art de lire est comme celui d'écrire. Les grâces et la vérité de l'expression dans la lecture sont infinies comme les modifications de la pensée: je conçois à peine qu'un homme qui lit mal, puisse avoir une plume heureuse, un esprit juste et vaste. Sentir avec génie, et être incapable d'exprimer, paraît aussi incompatible que d'exprimer avec force ce qu'on ne sent pas.
Quelque parti que l'on prenne sur la question si tout a été ou n'a pas été dit en morale, on ne saurait conclure qu'il n'y ait plus rien à faire pour cette science, la seule de l'homme. Il ne suffit pas qu'une chose soit dite: il faut qu'elle soit publiée, prouvée, persuadée à tous, universellement reconnue. Il n'y a rien de fait tant que la loi expresse n'est pas soumise aux lois de l'Ethique[86], tant que l'opinion ne voit pas les choses sous leurs véritables rapports.
Il faudra s'élever contre le désordre, tant que le désordre subsistera. Ne voyons-nous pas tous les jours de ces choses qui sont plutôt la faute de l'esprit que la suite des passions, où il y a plus d'erreur que de perversité, et qui sont moins le crime d'un particulier qu'un effet presque inévitable de l'insouciance ou de l'ineptie publique?
N'est-il plus besoin de dire aux riches dont la fortune est indépendante: Par quelle fatalité vivez-vous plus pauvres que ceux qui travaillent à la journée dans vos terres?
De dire aux enfants qui n'ont pas ouvert les yeux sur la bassesse de leur infidélité: Vous êtes de véritables voleurs, et des voleurs que la loi devrait punir plus sévèrement que celui qui vole un étranger. Au vol manifeste, vous ajoutez la plus odieuse perfidie. Le domestique qui prend est puni avec plus de rigueur qu'un étranger, parce qu'il abuse de la confiance, et parce qu'il est nécessaire que l'on jouisse de la sécurité, du moins chez soi. Ces raisons, justes pour un homme à gages, ne sont-elles pas bien plus fortes pour le fils de la maison? Qui peut tromper plus impunément? Qui manque à des devoirs plus sacrés? A qui est-il plus triste de ne pouvoir donner sa confiance? Si l'on objecte des considérations qui peuvent arrêter la loi, c'est prouver davantage la nécessité d'éclairer l'opinion, de ne la pas abandonner comme on l'a trop fait, de surmonter son indolence, de fixer ses variations, et surtout de la faire assez respecter pour qu'elle puisse ce que n'osent pas nos lois irrésolues.
N'est-il plus besoin de dire à ces femmes pleines de sensibilité, d'intentions pures, de jeunesse et de candeur? Pourquoi livrer au premier fourbe tant d'avantages inestimables? Ne voyez-vous pas dans ses lettres mêmes, au milieu du jargon romanesque de ses gauches sentiments, des expressions dont une seule suffirait pour déceler la mince estime qu'il a pour vous, et la bassesse dans laquelle il se sent lui-même? Il vous amuse, il vous entraîne, il vous joue; il vous prépare la honte et l'abandon. Vous le sentiriez, vous le sauriez; mais par faiblesse, par indolence peut-être, vous hasardez l'honneur de vos jours. Peut-être c'est pour l'amusement d'une nuit que vous corrompez votre vie entière. La loi ne l'atteindra pas; il aura l'infâme liberté de rire de vous. Comment avez-vous pris ce misérable pour un homme? Ne valait-il pas mieux attendre et attendre encore? Quelle distance d'un homme à un homme! Femmes aimables, ne sentirez-vous pas ce que vous valez?--Le besoin d'aimer!--Il ne vous excuse pas. Le premier des besoins est celui de ne pas s'avilir: et les besoins du coeur doivent eux-mêmes vous rendre indifférent quiconque n'a de l'homme autre chose que de n'être pas femme.--Ceux de l'âge!--Si nos institutions morales sont dans l'enfance, si nous avons tout confondu, si notre raison va à tâtons; votre imprudence, moins impardonnable alors, n'est pas pour cela justifiée.
Le nom de femme est grand pour nous, quand notre âme est pure. Apparemment le nom d'homme peut aussi en imposer un peu à des coeurs jeunes: mais de quelque douceur que ces illusions s'environnent, ne vous y laissez pas trop surprendre. Si l'homme est l'ami naturel de la femme, les femmes n'ont souvent pas de plus funeste ennemi. Tous les hommes ont les sens de leur sexe; mais attendez celui qui en a l'âme. Que peut avoir de commun avec vous cet être qui n'a que des sens? Les verrats sont aussi des mâles....................
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«N'est-il pas arrivé plusieurs fois que le sentiment du bonheur nous ait entraîné dans un abîme de maux, que nos désirs les plus naturels aient altéré notre nature, et que nous nous soyons avidement enivrés d'amertumes. On a toute la candeur de la jeunesse, tous les désirs de l'inexpérience, les besoins d'une vie nouvelle, l'espérance d'un coeur droit. On a toutes les facultés de l'amour; il faut aimer. On a tous les moyens du plaisir; il faut être aimée. On entre dans la vie; qu'y faire sans amour? On a beauté, fraîcheur, grâce, légèreté, noblesse, expression heureuse. Pourquoi l'harmonie de ces mouvements, cette décence voluptueuse, cette voix faite pour tout dire, ce sourire fait pour tout entraîner, ce regard fait pour changer le coeur de l'homme? pourquoi cette délicatesse du coeur, et cette sensibilité profonde? L'âge, le désir, les convenances, l'âme, les sens, tout le veut; c'est une nécessité. Tout exprime et demande l'amour; cette peau si douce, et d'un blanc si heureusement nuancé: cette main formée par les plus tendres caresses: cet oeil dont les ressources sont inconnues s'il ne dit pas, je consens à être aimée: ce sein qui sans amour, est immobile, muet, inutile, et qui se flétrirait un jour sans avoir été divinisé: ces formes, ces contours qui changeraient sans avoir été connus, admirés, possédés: ces sentiments si tendres, si vastes, si voluptueux et si grands, l'ambition du coeur, l'héroïsme de la passion! Cette loi délicieuse que la loi du monde a dictée; il la faut suivre. Ce rôle enivrant, que l'on sait si bien, que tout rappelle, que le jour inspire, et que la nuit commande; quelle femme jeune, sensible, aimante, imaginera de ne le point remplir?
«Aussi ne l'imagine-t-on pas. Les coeurs justes, nobles, purs sont les premiers perdus. Plus susceptibles d'élévation, ils doivent être séduits par celle que l'amour donne. Ils se nourrissent d'erreur en croyant se nourrir d'estime; ils se trouvent aimer un amant, parce qu'ils ont aimé la vertu; ils sont trompés par des misérables, parce que ne pouvant vraiment aimer qu'un homme de bien, ils croient sentir que celui qui se présente pour réaliser leur chimère est nécessairement tel.
«L'énergie de l'âme, l'estime, la confiance, le besoin d'en montrer, celui d'en avoir; des sacrifices à récompenser, une fidélité à couronner, un espoir à entretenir, une progression à suivre, l'agitation, l'intolérable inquiétude du coeur et des sens; le désir si louable de commencer à payer tant d'amour; le désir non moins juste de resserrer, de consacrer, de perpétuer, d'_éterniser_ des liens si chers; d'autres désirs encore; certaine crainte, certaine curiosité; des hasards qui l'indiquent, le destin qui le veut; tout livre une femme aimante dans les bras du Lovelace. Elle aime, il s'amuse: elle se donne, il s'amuse: elle jouit, il s'amuse: elle rêve la durée, le bonheur, le long charme d'un amour mutuel; elle est dans les songes célestes; elle voit cet oeil que le plaisir embrase, elle voudrait donner une félicité plus grande; mais le monstre s'amuse: les bras du plaisir la plongent dans l'abîme, elle dévore une volupté terrible.
«Le lendemain elle est surprise, inquiète, rêveuse: de sombres pressentiments commencent des peines affreuses et une vie d'amertumes. Estime des hommes, tendresse paternelle, douce conscience, fierté d'une âme pure; paix, fortune, honneur, espérance, amour: tout a passé. Il ne s'agit plus d'aimer et de vivre; il faut dévorer ses larmes, et traîner des jours précaires, flétris, misérables. Il ne s'agit plus de s'avancer dans les illusions, dans l'amour et dans la vie; il faut repousser les songes, chercher l'amertume et attendre la mort. Femmes sincères et aimantes, belles de toutes les grâces extérieures et des charmes de l'âme, si faites pour être purement, tendrement, constamment aimées!... N'aimez pas.»
LETTRE LXXXI
DATX 5 août, IX.
Vous convenez que la morale doit seule occuper sérieusement l'écrivain qui veut se proposer un objet utile et grand: mais vous trouvez que certaines opinions sur la nature des êtres pour lesquelles, dites-vous, j'ai paru pencher jusqu'ici, ne s'accordent pas avec la recherche des lois morales et de la base des devoirs.
Je n'aimerais pas à me contredire, et je tâcherai de l'éviter: mais je ne puis reprocher à ma faiblesse les variations de l'incertitude. J'ai beau examiner et mettre à cet examen de l'impartialité, et même quelque sévérité, je ne puis trouver là de véritables contradictions.
Il pourrait y en avoir entre diverses choses que j'ai dites, si on voulait les regarder comme des affirmations positives, comme les diverses parties d'un même système, d'un même corps de principes donnés pour certains, liés entre eux et déduits les uns des autres. Mais les pensées isolées, les doutes sur des choses impénétrables peuvent varier sans être contradictoires. J'avoue même qu'il y a telle conjecture sur la marche de la nature que je trouve quelquefois très probable, et d'autrefois beaucoup moins, selon la manière dont mon imagination s'arrête à la considérer.
Il m'arrive de dire: Tout est nécessaire; si le monde est inexplicable dans ce principe, dans les autres il semble impossible. Et après avoir vu ainsi, il m'arrivera le lendemain de me dire au contraire: Tant de choses sont conduites selon l'intelligence qu'il paraît évident que beaucoup de choses sont conduites par elle. Peut-être elle choisit dans les possibles qui résultent de l'essence nécessaire des choses; et la nature de ces possibles contenus dans une sphère limitée, est telle que le monde ne pouvant exister que selon certains modes, chaque chose néanmoins est susceptible de plusieurs modifications différentes. L'intelligence n'est pas souveraine de la matière, mais elle l'emploie: elle ne peut ni la faire, ni la détruire, ni la dénaturer ou changer ses lois; mais elle peut l'agiter, la travailler, la composer. Ce n'est pas une toute-puissance, c'est une industrie immense, mais pourtant bornée par les lois nécessaires de l'essence des êtres; c'est une alchimie sublime que l'homme appelle surnaturelle, parce qu'il ne peut la concevoir.
Vous me dites que voilà deux systèmes opposés, et qu'on ne saurait admettre en même temps. J'en conviens: mais il n'y a point là de contradiction, je ne vous les donne que pour des hypothèses; non seulement je ne les admets pas tous deux, mais je n'admets positivement ni l'un ni l'autre, et je ne prétends pas connaître ce que l'homme ne connaît point.
Tout système général sur la nature des êtres et les lois du monde n'est jamais qu'une idée hasardée. Il se peut que quelques hommes aient cru à leurs songes, ou aient voulu que les autres y crussent; mais c'est un charlatanisme ridicule, ou un prodige d'entêtement. Pour moi, je ne sais que douter: et si je dis positivement, tout est nécessaire; ou bien, il est une force secrète qui se propose un but que quelquefois nous pouvons pressentir; je n'emploie ces expressions affirmatives que pour éviter de répéter sans cesse, il me semble, je suppose, j'imagine. Cette manière de parler ne saurait annoncer que je m'en prétende certain; et je ne dois pas craindre que l'on s'y trompe, car quel homme, s'il n'est en démence, s'avisera d'affirmer ce qu'il est impossible que l'on sache.
Il en est tout autrement lorsque abandonnant ces recherches obscures, nous nous attachons à la seule science humaine, à la morale. L'oeil de l'homme qui ne peut rien discerner dans l'essence des êtres, peut tout voir dans les relations de l'homme. Là nous trouvons une lumière disposée pour nos organes; là nous pouvons découvrir, raisonner, affirmer. C'est là que nous sommes responsables de nos idées, de leur enchaînement, de leur accord, de leur vérité: c'est là qu'il faut chercher des principes certains, et que les conséquences contradictoires seraient inexcusables.
On peut faire une seule objection contre l'étude de la morale: c'est une difficulté très forte, il est vrai, mais qui pourtant ne doit pas nous arrêter. Si tout est nécessaire, que produiront nos recherches, nos préceptes, nos vertus? Mais la nécessité de toutes choses n'est pas prouvée: le sentiment contraire conduit l'homme, et c'est assez pour que dans tous les actes de la vie il se regarde comme livré à lui-même. Le stoïcien croyait à la vertu malgré le destin: et ces Orientaux qui conservent le dogme de la fatalité, agissent, craignent, désirent comme les autres hommes. Si même je regardais comme probable la loi universelle de la nécessité, je pourrais encore chercher les principes des meilleures institutions humaines. En traversant un lac dans un jour d'orage, je me dirai: si les événements sont invinciblement déterminés, il m'importe peu que les bateliers soient ivres ou non. Cependant, comme il en peut être autrement, je leur recommanderai de ne boire qu'après leur arrivée. Si tout est nécessaire, il l'est que j'aie ce soin, il l'est encore que je l'appelle faussement de la prudence.
Je n'entends rien aux subtilités par lesquelles ont prétend accorder le libre arbitre avec la prescience: le choix de l'homme, avec l'absolue puissance de son Dieu: l'horreur infinie que l'auteur de toute justice a nécessairement pour le péché, les moyens inconcevables qu'il a employés pour le prévenir ou le réparer, avec l'empire continuel de l'injustice et notre pouvoir de faire des crimes tant que bon nous semble. Je trouve quelques difficultés à concilier la bonté infinie qui créa volontairement l'homme et la science indubitable de ce qui en résulterait, avec l'éternité de supplices affreux pour les quarante-neuf cinquantièmes des hommes tant aimés. Je pourrais comme un autre parler longuement, adroitement ou savamment sur ces questions impénétrables: mais si jamais j'écris, je m'attacherai plutôt à ce qui concerne l'homme réuni en société dans sa vie temporelle; parce qu'il me semble qu'en observant seulement les conséquences pour lesquelles on a des données certaines, je pourrai penser des choses vraies et en dire d'utiles.
Je parviendrai jusqu'à un certain point à connaître l'homme, mais je ne puis deviner la nature. Je n'entends pas bien deux principes opposés, coéternellement faisant et défaisant. Je n'entends pas bien l'univers formé si tard, là où il n'y avait rien, subsistant pour un temps seulement, et coupant ainsi en trois parties l'indivisible éternité. Je n'aime point à parler sérieusement de ce que j'ignore; _animalis homo non percipit ea quae sunt spiritus Dei,_ «Paulus ad Corinth.», I, c. 2.
Je n'entendrai jamais comment l'homme qui reconnaît en lui de l'intelligence, peut prétendre que le monde ne contient pas d'intelligence. Malheureusement je ne vois pas mieux comment une faculté se trouve être une substance. On me dit: La pensée n'est pas un corps, un être physiquement divisible, ainsi la mort ne la détruira pas; elle a commencé pourtant, mais vous voyez qu'elle ne saurait finir, et que puisqu'elle n'est pas un corps, elle est nécessairement un esprit. Je l'avoue, j'ai le malheur de ne pas trouver que cet argument victorieux ait le sens commun.
Celui-ci est plus spécieux. Puisqu'il existe des religions anciennement établies, puisqu'elles font partie des institutions humaines, puisqu'elles paraissent naturelles à notre faiblesse, et qu'elles sont le frein ou la consolation de plusieurs, il est bon de suivre et de soutenir la religion du pays où l'on vit: si l'on se permet de n'y point croire, il faut du moins n'en rien dire, et quand on écrit pour les hommes, il ne faut pas les dissuader d'une croyance qu'ils aiment. C'est votre avis; mais voici pourquoi je ne saurais le suivre.
Je n'irai pas maintenant affaiblir une croyance religieuse dans les vallées des Cévennes ou de l'Apennin, ni même auprès de moi dans la Maurienne ou le Schweitzerland: mais en parlant de morale, comment ne rien dire des religions? Ce serait une affectation déplacée: elle ne tromperait personne; elle ne ferait qu'embarrasser ce que j'aurais à dire, et en ôter l'ensemble qui peut seul le rendre utile. On prétend qu'il faut respecter des opinions sur lesquelles reposent l'espérance de beaucoup, et malheureusement toute la morale de plusieurs. Je crois cette réserve convenable et sage chez celui qui ne traite qu'accidentellement des questions morales, ou qui écrit dans des vues différentes de celles qui seront nécessairement les miennes. Mais si en écrivant sur les institutions humaines je parvenais à ne point parler des systèmes religieux, on n'y verrait autre chose que des ménagements pour quelque parti puissant. Ce serait une faiblesse condamnable: en osant me charger d'une telle fonction, je dois surtout m'en imposer les devoirs. Je ne puis répondre de mes moyens, et ils seront plus ou moins insuffisants: mais les intentions dépendent de moi, si elles ne sont point invariablement pures et fermes, je suis indigne d'un aussi beau ministère. Je n'aurai pas un ennemi personnel dans la littérature, comme je n'en aurai jamais dans ma vie privée; mais quand il s'agit de dire aux hommes ce que je regarde comme vrai, je ne dois pas craindre de mécontenter une secte ou un parti. Je n'en veux à aucun, mais je n'ai de lois à recevoir d'aucun. J'attaquerai les choses et non les hommes: si les hommes s'en fâchent, si je deviens un objet d'horreur pour la charité de quelques-uns, je n'en serai point surpris, mais je ne veux pas même le prévoir. Si l'on peut se dispenser de parler des religions dans bien des écrits, je n'ai pas cette liberté que je regrette à plusieurs égards: tout homme impartial avouera que ce silence est impossible dans un _ouvrage_ tel que doit être celui que je projette, le seul auquel je puisse mettre de l'importance.
En écrivant sur les affections de l'homme et sur le système général de l'Ethique, je parlerai donc des religions; et certes en en parlant, je ne puis en dire d'autres choses que celles que j'en pense. C'est parce que je ne saurais éviter d'en parler alors que je ne m'attache point à écarter de nos lettres ce qui par hasard s'y présente sur ce sujet: autrement, malgré une certaine contrainte qui en résulterait, j'aimerais mieux taire ce que je sens devoir vous déplaire, ou plutôt vous affliger.
Je vous le demande à vous-même, si dans quelques chapitres il m'arrive d'examiner les religions comme des institutions accidentelles, et de parler de celle qu'on dit être venue de Jérusalem, comme on trouverait bon que j'en parlasse si j'étais né à Jérusalem; je vous le demande, quel inconvénient véritable en résultera-t-il dans les lieux où s'agite l'esprit européen, où les idées sont nettes et les conceptions désenchantées, où l'on vit dans l'oubli des prestiges, dans l'étude sans voile dès sciences positives et démontrées?