Oberman

Part 25

Chapter 253,893 wordsPublic domain

J'avais beaucoup de tuyaux à poser, je l'ai fait venir. Il m'a plu: c'est un homme discret et honnête: il est simple, et il a une sorte d'assurance, telle que la doivent donner quelques moyens naturels, et la conscience d'une droiture inaltérable. Sans être très robuste, il est bon travailleur, il fait bien et avec exactitude. Il n'a été avec moi ni gêné, ni empressé; ni bas, ni familier. Alors j'allai moi-même dans son village pour savoir ce qu'on y pensait de lui; j'y vis même sa femme. A mon retour je lui fis établir une fontaine dans un endroit où il ne concevait guère que j'en pusse faire quelque usage. Ensuite, pendant qu'il achevait les autres travaux, on éleva auprès de cette fontaine, une petite maison de paysan, à la manière du pays, contenant sous un même toit plusieurs chambres, la cuisine, la grange et l'étable: tout cela suffisant seulement pour un petit ménage, et pour _hiverner_ deux vaches. Vous voyez que les voilà installés, lui et sa femme: il a le terrain nécessaire, les deux vaches et quelques autres choses. A présent les tuyaux peuvent manquer, j'ai un fontainier qui ne manquera pas. En vingt jours sa maison a été prête: c'est un des avantages de ce genre de construction; quand on a les matériaux, dix hommes peuvent en élever une semblable en deux semaines, et l'on n'a pas besoin d'attendre que les plâtres soient essuyés.

Le vingtième jour tout était prêt. Le soir était beau; je le fis avertir de quitter l'ouvrage un peu plus tôt, et le menant là, je lui dis: «Cette maison, cette provision de bois que vous renouvellerez chez moi tous les ans, ces deux vaches, et le pré jusqu'à cette haie sont désormais consacrés à votre usage, et le seront toujours si vous vous conduisez bien, comme il m'est presque impossible d'en douter.»

Je vais vous dire deux choses qui vous feront voir si cet homme ne méritait pas cela, et davantage. Sentant apparemment que l'étendue d'un service devait assez répondre de celle de la reconnaissance dans un coeur juste, il insista seulement sur ce que les choses étaient singulièrement semblables à ce qu'il avait imaginé comme devant remplir tous ses désirs, à ce que depuis son mariage il envisageait, sans espérance, comme le bien suprême, à ce qu'il eût demandé uniquement au Ciel s'il eût pu former un voeu qui dût être exaucé. Cela vous plaira; mais ce qui va vous surprendre, le voici. Il est marié depuis huit ans: il n'a point eu d'enfants; la misère eût été leur seul patrimoine, car chargé d'une dette laissée par son père, il trouvait difficilement dans son travail le nécessaire pour lui et sa femme: mais maintenant elle est enceinte. Considérez le peu de facilités et même d'occasions que laisse au développement de nos facultés un état habituel d'indigence; et jugez si l'on peut avoir, dans des sentiments sans ostentation ni intérieure ni extérieure, plus de noblesse naturelle et plus de justesse.

Je me trouve bien heureux d'avoir quelque chose sans être obligé de le devoir à un état qui me forcerait de vivre en riche, et de perdre à des sottises ce qui peut tant produire. Je conviens avec les moralistes que de grands biens sont un avantage souvent trompeur, et que nous rendons très souvent funeste; mais je ne leur accorderai jamais qu'une fortune indépendante ne soit pas un des grands moyens pour le bonheur, et même pour la sagesse.

LETTRE LXXVII

DATX 6 juillet, IX.

Dans cette contrée inégale où les incidents de la nature, réunis dans un espace étroit, opposent les formes, les produits, les climats; l'espèce humaine elle-même ne peut avoir un caractère uniforme. Les différences des races y sont plus marquées qu'ailleurs; elles furent moins confondues par le mélange dans ces terres reculées, qu'on crut longtemps inaccessibles, dans ces vallées profondes, retraite antique des hordes fugitives ou épuisées. Ces tribus étrangères les unes aux autres, sont restées isolées dans leurs limites sauvages; elles ont conservé autant d'habitudes particulières dans l'administration, le langage et les moeurs, que leurs montagnes ont de vallons, ou quelquefois de pâturages et de hameaux. Il arrive qu'en passant et repassant un torrent six fois dans une route d'une heure, on trouve autant de races d'une physionomie distincte, et dont les traditions confirment la différente origine.

Les cantons subsistant maintenant[80] sont formés d'une multitude d'Etats. Les faibles ont été réunis par crainte, par alliance, par besoin ou par force, aux républiques déjà puissantes. Celles-ci, à force de négocier, de s'arrondir, de gagner les esprits, d'envahir ou de vaincre, sont parvenues, après cinq siècles de prospérités, à posséder toutes les terres qui peuvent entendre les cloches de leurs capitales.

Respectable faiblesse! Si on a su, si on a pu y trouver les moyens de ce bonheur public vraisemblable dans une enceinte marquée par la nature des choses, impossible dans une contrée immense livrée au sinistre orgueil des conquêtes, et à l'ostentation de l'empire plus funeste encore.

Vous jugez bien que je voulais parler seulement des traits du visage: je suis persuadé que vous me rendrez cette justice. Dans certaines parties de l'Oberland, dans ces pâturages dont la pente générale est à l'Ouest et au Nord-Ouest, les femmes ont une blancheur que l'on remarquerait dans les villes, et une fraîcheur de teint que l'on n'y trouverait pas. Ailleurs, au pied des montagnes assez près de Fribourg, j'ai vu des traits d'une grande beauté dont le caractère général était une majesté tranquille. Une servante de fermier n'avait de remarquable que le contour de la joue; mais il était si beau, il donnait à tout le visage une expression si auguste et si calme, qu'un artiste eût pu prendre sur cette tête l'idée d'une Sémiramis ou d'une Catherine.

Mais l'éclat du visage et certains traits étonnants ou superbes, sont très loin de la perfection générale des formes, et de cette grâce pleine d'harmonie qui fait la vraie beauté. Je ne veux pas juger une question qu'on peut trouver très délicate: mais il semble qu'il y ait ici quelque rudesse dans les formes, et qu'en général on y voie des traits frappants ou une beauté pittoresque, plutôt qu'une beauté finie. Dans les lieux dont je vous parlais d'abord, le haut de la joue est très saillant: cela est presque universel, et Porta trouverait le modèle commun dans une tête de brebis.

S'il arrive qu'une paysanne française[81] soit jolie à dix-huit ans, avant vingt-deux son visage hâlé paraît fatigué, abruti; mais dans ces montagnes, les femmes conservent en fanant leurs prés, tout l'éclat de la jeunesse. On ne traverse point leur pays sans surprise: cependant à ne prendre même que le visage, si un artiste y trouvait un modèle, ce serait une exception.

On assure que rien n'est si rare dans la plus grande partie de la Suisse qu'un beau sein. Je sais un peintre qui va jusqu'à prétendre que beaucoup de femmes du pays n'en ont pas même l'idée. Il soutient que certains défauts y sont assez universels pour que la plupart n'imaginent pas que l'on doive être autrement, et pour qu'elles regardent comme chimériques des tableaux faits d'après nature en Grèce, en Angleterre, en France. Quoique ce genre de perfection paraisse appartenir à une sorte de beauté qui n'est pas celle du pays, je ne puis croire qu'il y manque universellement: comme si les grâces les plus intéressantes étaient exclues par le nom moderne qui réunit tant de familles dont l'origine n'a rien de commun, et dont les différences très marquées subsistent encore.

Si pourtant cette observation se trouvait fondée, ainsi que celle d'une certaine irrégularité dans les formes, on l'expliquerait par cette rudesse qui semble appartenir à l'atmosphère des Alpes. Il est très vrai que la Suisse qui a de fort beaux hommes, et plus particulièrement dans le sein des montagnes, comme dans l'Hasly et le haut Valais, contient néanmoins une quantité bien remarquable de crétins, et surtout de demi-crétins goitreux, imbéciles, difformes. Beaucoup d'individus, sans avoir des goitres, paraissent attaqués de la même maladie que les goitreux. On peut attribuer ces gonflements, ces engorgements à des parties trop brutes de l'eau, et surtout de l'air, qui s'arrêtent, embarrassent les conduits, et semblent rapprocher la nutrition de l'homme de celle de la plante. La terre y serait-elle assez travaillée pour les autres animaux, mais trop sauvage encore pour l'homme?

Ne se pourrait-il point que les plaines couvertes d'un _humus_ élaboré par une trituration perpétuelle, donnassent à l'atmosphère des vapeurs plus assimilées aux besoins de l'être très organisé; et qu'il émanât des rochers, des fondrières, et des eaux toujours dans l'ombre, des particules grossières, trop incultes en quelque sorte, et funestes à des organes délicats? le nitre des neiges subsistantes au milieu de l'été, peut s'introduire trop facilement dans nos pores ouverts. La neige produit des effets secrets et incontestables sur les nerfs, et sur les hommes attaqués de la goutte ou d'un rhumatisme: un effet encore plus caché sur notre organisation entière n'est pas invraisemblable. Ainsi la nature qui mélange toutes choses, aurait compensé par des dangers inconnus les romantiques beautés des terres que l'homme n'a pas soumises.

LETTRE LXXVIII

DATX Im., 16 juillet, IX.

Je suis tout à fait de votre avis; et même j'aurais dû moins attendre pour me décider à écrire. Il y a quelque chose qui soutient l'âme dans ce commerce avec les êtres pensants des divers siècles. Imaginer que l'on pourra être à côté de Pythagore, de Plutarque, ou d'Ossian dans le cabinet d'un L** futur, c'est une illusion qui a de la grandeur, c'est un des plus nobles hochets de l'homme. Celui qui a vu comme la larme est brûlante sur la joue du malheureux, se met à rêver une idée plus séduisante encore: il croit qu'il pourra dire à l'homme d'une humeur chagrine le prix de la joie de son semblable; qu'il pourra prévenir les gémissements de la victime qu'on oublie; qu'il pourra rendre au coeur navré quelque énergie, en lui rappelant ces perceptions vastes ou consolantes, qui égarent les uns et soutiennent les autres.

On croit voir que nos maux tiennent à peu de chose, et que le bien moral est dans la main de l'homme. On suit des conséquences théoriques qui mènent à l'idée du bonheur universel; on oublie cette force qui nous maintient dans l'état de confusion où se perd le genre humain; on se dit: Je combattrai les erreurs, je suivrai les résultats des principes naturels, je dirai des choses bonnes, ou qui pourront le devenir. Alors on se croit moins inutile et moins abandonné sur la terre: on réunit le songe des grandes choses à la paix d'une vie obscure; on jouit de l'idéal, et on en jouit vraiment, parce qu'on croit le rendre utile.

L'ordre des choses idéales est comme un monde nouveau qui n'est point réalisé, mais qui est possible: le génie humain va y chercher l'idée d'une harmonie selon nos besoins, et rapporte sur la terre des modifications plus heureuses esquissées d'après ce type surnaturel.

La constante versatilité de l'homme prouve qu'il est habile à des habitudes contraires. L'on pourrait, en rassemblant des choses effectuées dans des temps et des lieux divers, former un ensemble moins difficile à son coeur que tout ce qui lui a été proposé jusqu'à présent. Voilà ma tâche.

On n'atteint sans ennui le soir de la journée, qu'en s'imposant un travail quelconque, fût-il vain du reste. Je m'avancerai vers le soir de la vie, trompé, si je puis, et soutenu par l'espoir d'ajouter à ces moyens qui furent donnés à l'homme. Il faut des illusions à mon coeur trop grand pour n'en être pas avide, et trop faible pour s'en passer.

Puisque le sentiment du bonheur est notre premier besoin, que pourra faire celui qui ne l'attend pas à présent, et qui n'ose pas l'attendre ensuite? Ne faudra-t-il point qu'il en cherche l'expression dans un oeil ami, sur le front de l'être qui est comme lui[82]? C'est une nécessité qu'il soit avide de la joie de son semblable; il n'a d'autre bonheur que celui qu'il donne. Quand il n'a point ranimé dans un autre le sentiment de la vie, quand il n'a pas fait jouir, le froid de la mort est au fond de son coeur rebuté: il semble qu'il finisse dans les ténèbres du néant.

On parle d'hommes qui se suffisent à eux-mêmes, et se nourrissent de leur propre sagesse: s'ils ont l'éternité devant eux, je les admire et les envie; s'ils ne l'ont point, je ne les comprends pas.

Pour moi, non seulement je ne suis point heureux, non seulement je ne le serai point; mais si les suppositions vraisemblables que je pourrais faire se trouvaient réalisées, je ne le serais pas encore. Les affections de l'homme sont un abîme d'avidité, de regrets et d'erreurs.

Je ne vous dis pas ce que je sens, ce que je voudrais, ce que je suis: je ne vois plus mes besoins, à peine je sais mes désirs. Si vous croyez connaître mes goûts, vous y serez trompé. Vous direz, entre vos landes solitaires et vos grandes eaux: Où est celui qui ne m'a plus? où est l'ami que je n'ai trouvé ni en Afrique, ni aux Antilles? Voici le temps nébuleux que désire sa tristesse; il se promène, il songe à mes regrets et au vide de ses années; il écoute vers le couchant, comme si les sons du piano de ma fille devaient parvenir à son oreille solitaire; il voit les jasmins rangés sur ma terrasse, il voit mon bonnet de nuit passer derrière leurs branches fleuries, il regarde sur le sable la trace de mes pantoufles, il veut respirer la brise du soir. Vains songes, vous dis-je, j'aurai déjà changé. Et d'ailleurs, avons-nous le même ciel, nous qui avons cherché dans des climats opposés une terre étrangère à celle de nos premiers jours?

Pendant vos douces soirées, un vent d'hiver peut terminer ici des jours brûlants. Le soleil consumait l'herbe autour des vacheries; le lendemain les vaches se pressent pour sortir, elles croient la trouver rafraîchie par l'humidité de la nuit: mais deux pieds de neige surchargent le toit sous lequel les voilà retenues, et elles seront réduites à boire leur propre lait. Je suis moi-même plus incertain, plus variable que ce climat bizarre. Ce que j'aime aujourd'hui, ce qui ne me déplaît pas, lorsque vous l'aurez lu me déplaira peut-être, et le changement ne sera pas grand. Le temps me convient, il est calme, tout est muet; je sors pour longtemps: un quart d'heure après on me voit rentrer. Un écureuil, en m'entendant, a grimpé jusqu'à la cime d'un sapin. Je laissais toutes ces idées: un merle chante au-dessus de moi. Je reviens, je m'enferme dans mon cabinet. Il faut à la fin chercher un livre qui ne m'ennuie pas. Si l'on vient demander quelque chose, prendre un ordre, on s'excuse de me déranger; mais ils m'ont rendu service. Cette amertume s'en va comme elle était venue; si je suis distrait, je suis content. Ne le pouvais-je pas moi-même? non. J'aime ma douleur, je m'y attache tant qu'elle dure: quand elle n'est plus, j'y trouve une insigne folie.

Je suis bien changé, vous dis-je. Je me rappelle que la vie m'impatientait, et qu'il y a eu un moment où je la supportais comme un mal qui n'avait plus que quelques mois à durer. Mais ce souvenir me paraît maintenant celui d'une chose étrangère à moi; il me surprendrait même si la mobilité dans mes sensations pouvait me surprendre. Je ne vois pas du tout pourquoi partir, comme je ne vois pas bien pourquoi rester. Je suis las; mais dans ma lassitude, je trouve qu'on n'est pas mal quand on se repose. La vie m'ennuie et m'amuse. Venir, s'élever, faire grand bruit, s'inquiéter de tout, mesurer l'orbite des comètes; et, après quelques jours, se coucher là sous l'herbe d'un cimetière: cela me semble assez burlesque pour être vu jusqu'au bout.

Mais pourquoi prétendre que c'est l'habitude des ennuis, ou le malheur d'une manière sombre, qui dérangent, qui confondent nos désirs et nos vues, qui altèrent notre vie elle-même dans ce sentiment de la chute et du néant des jours de l'homme? Il ne faut point qu'une humeur mélancolique décide des couleurs de la vie. Ne demandez point au fils des Incas enchaîné dans les mines d'où l'on tira l'or du palais de ses ancêtres et des temples du Soleil, ou au bourgeois laborieux et irréprochable dont la vieillesse mendie infirme et dédaignée; ne demandez point à d'innombrables malheureux ce que valent et les espérances et les prospérités humaines; ne demandez point à Héraclite quelle est l'importance de nos projets, ou à Hégésias quelle est celle de la vie. C'est Voltaire comblé de succès, fêté dans les cours et admiré dans l'Europe; c'est Voltaire célèbre, adroit, spirituel et fortuné; c'est Sénèque auprès du trône des Césars, et près d'y monter lui-même; c'est Sénèque soutenu par la sagesse, amusé par les honneurs, et riche de trente millions: c'est Sénèque utile aux hommes, et Voltaire se jouant de leurs fantaisies, qui vous diront les jouissances de l'âme et le repos du coeur, la valeur et la duré du mouvement de nos jours.

Mon ami! je reste encore quelques heures sur la terre. Nous sommes de pauvres insensés quand nous vivons; mais nous sommes si nuls quand nous ne vivons pas! Et puis l'on a toujours des affaires à terminer: j'en ai maintenant une grande, je veux mesurer l'eau qui tombera ici pendant dix années. Pour le thermomètre, je l'ai abandonné: il faudrait se lever dans la nuit; et quand la nuit est sombre, il faudrait conserver de la lumière, et la mettre dans un cabinet, parce que j'aime toujours la plus grande obscurité dans ma chambre. (Voilà pourtant un point essentiel où mon goût n'a pas encore changé.) D'ailleurs pour que je pusse prendre quelque intérêt à observer ici la température, il faudrait que je cessasse d'ignorer ce qui se passe ailleurs. Je voudrais avoir des observations faites au Sénégal sur les sables, et à la cime des montagnes du Labrador. Une autre chose m'intéresse davantage: je voudrais savoir si l'on pénètre de nouveau dans l'intérieur de l'Afrique. Ces contrées vastes, superbes, inconnues, où l'on pourrait, je pense ... Je suis séparé du monde. Si l'on en reçoit des notions plus précises, donnez-les-moi. Je ne sais si vous m'entendez.

LETTRE LXXIX

DATX 17 juillet, IX.

Si je vous disais que le pressentiment de quelque célébrité ne saurait me flatter un peu; pour la première fois vous ne me croiriez pas; vous penseriez qu'au moins je m'abuse, et vous auriez raison. Il est bien difficile que le besoin de s'estimer soi-même se trouve entièrement détaché de ce plaisir non moins naturel, d'être estimé par certains hommes, et de savoir qu'ils disent, c'est l'un des nôtres. Mais le goût de la paix, une certaine indolence de l'âme dont les ennuis ont augmenté chez moi l'habitude, pourrait bien me faire oublier cette séduction, comme j'en ai oublié d'autres. J'ai besoin d'être retenu et excité par la crainte du reproche que j'aurais à me faire, si n'améliorant rien, ne faisant rien que d'user pesamment des choses comme elles sont, j'allais encore négliger le seul moyen d'énergie qui s'accorde avec l'obscurité de ma vie.

Ne faut-il point que l'homme soit quelque chose, et qu'il remplisse dans un sens ou dans un autre, un rôle _expressif_? Autrement il tombera dans l'abattement, et perdra la dignité de son être: il méconnaîtra ses facultés; ou s'il les sent, ce sera pour le supplice de son âme combattue. Il ne sera point écouté, suivi, considéré. Ce peu de bien même que la vie la plus nulle doit encore produire, ne sera plus en son pouvoir. C'est un précepte très beau et très utile, que celui de la simplicité: mais il a été bien mal entendu. L'esprit qui ne voit pas les diverses faces des choses, pervertit les meilleurs maximes; il avilit la sagesse elle-même en lui étant ses moyens, en la plongeant dans la pénurie, en la déshonorant par le désordre qui en résulte.

Assurément un homme de lettres[83] en linge sale, logé dans le grenier, recousant ses hardes, et copiant je ne sais quoi pour vivre, sera difficilement un être utile au monde, et jouissant de l'autorité nécessaire pour faire quelque bien. A cinquante ans, il s'allie avec la blanchisseuse qui a sa chambre sur le même palier; ou s'il a gagné quelque chose, c'est sa servante qu'il épouse. A-t-il donc voulu ridiculiser la morale, et la livrer aux sarcasmes des hommes légers? Il fait plus de tort à l'opinion que le prêtre _marié_ qu'on paie pour en appeler journellement à ce culte qu'il a trahi, que le moine factieux qui vante la paix et l'abnégation, que ces charlatans de la probité, dont un certain monde est plein, qui répètent à chaque phrase, moeurs! vertus! honnête homme! et à qui dès lors on ne prêterait pas un louis sans billet.

Tout homme qui a l'esprit juste et qui veut être utile, ne fût-ce que dans sa vie privée, tout homme enfin qui est digne de quelque considération, la cherche. Il se conduit de manière à l'obtenir jusque dans les choses où l'opinion des hommes est vaine par elle-même, pourvu que ce soin n'exige de lui rien de contraire à ses devoirs ou aux résultats essentiels de son caractère. S'il est une règle sans exception, je pense que ce doit être celle-ci: et j'affirmerais volontiers que c'est toujours par quelque vice du coeur ou du jugement, que l'on dédaigne et que l'on affecte de dédaigner l'estime publique, partout où la justice n'en commande pas le sacrifice.

On peut être considéré dans la vie la plus obscure, si on s'environne de quelque aisance, si on a de l'ordre chez soi et une sorte de dignité dans l'habitude de sa vie. On peut l'être dans la pauvreté même, quand on a un nom, quand on a fait des choses connues, quand on a une manière plus grande que son sort, quand on sait faire distinguer de ce qui serait misère dans le vulgaire, jusqu'au dénuement d'une extrême médiocrité. L'homme qui a un caractère élevé n'est point confondu parmi la foule; et si pour l'éviter il fallait descendre à des soins minutieux, je crois qu'il se résoudrait à le faire. Je crois encore qu'il n'y aurait point en cela de vanité: le sentiment des convenances naturelles porte chaque homme à se mettre à sa place, à tendre à ce que les autres l'y mettent. Si c'était un vain désir de primer, l'homme supérieur craindrait l'obscurité du désert et ses privations, comme il craint la bassesse et la misère du cinquième étage; mais il craint de s'avilir, et ne craint point de n'être pas élevé: il ne répugne pas à son être de n'avoir point un grand rôle, mais d'en avoir un qui soit contraire à sa nature.

Si une sorte d'autorité est nécessaire dans tous les actes de la vie, elle est indispensable à l'écrivain. La considération publique est un de ses plus puissants moyens: sans elle il ne fait qu'un état; et cet état devient bas, parce qu'il remplace une grande fonction.

Il est absurde et révoltant qu'un auteur ose parler à l'homme de ses devoirs, sans être lui-même homme de bien[84]. Mais si le moraliste pervers n'obtient que du mépris, le moraliste inconnu reste tellement inutile que quand il n'en devient pas lui-même ridicule, ses écrits du moins le deviennent. Tout ce qui devrait être saint parmi les hommes a perdu sa force, lorsque les livres de philosophie, de religion, de morale furent étalés, à trois sous la pièce, au milieu de la boue des quais; lorsque leurs pages solennelles furent livrées aux charcutiers pour envelopper des cervelas.