Part 24
Peut-être les aspects différents de la terre et des cieux, et la permanence ou la mobilité des accidents de la nature ne peuvent-ils faire d'impression que sur les hommes bien organisés, et non sur cette multitude qui paraît condamnée, soit par incapacité, soit par misère à n'avoir que l'instinct animal. Mais ces hommes dont les facultés sont plus étendues, sont ceux qui mènent leur pays; ceux qui par les institutions, par l'exemple, par les forces publiques ou secrètes, entraînent le vulgaire; et le vulgaire lui-même obéit en bien des manières à ces mobiles, quoiqu'il ne les observe pas.
Parmi ces causes, l'une des principales sans doute est dans l'atmosphère dont nous sommes pénétrés. Les émanations, les exhalaisons végétales et terrestres changent avec la culture et avec d'autres circonstances, lors même que la température ne change pas sensiblement. Ainsi quand on observe que le peuple de telle contrée a changé, quoique son climat soit resté le même, il me semble que l'on ne fait pas une objection solide; on ne parle que de la température, et cependant l'air d'un lieu ne saurait convenir souvent aux habitants d'un autre lieu, dont les étés et les hivers paraissent semblables.
Les causes morales et politiques agissent d'abord avec plus de force que l'influence du climat: elles ont un effet présent et rapide qui surmonte les causes physiques, quoique celles-ci plus durables, soient plus puissantes à la longue. Personne n'est surpris que les Parisiens aient changé depuis le temps où Julien écrivit son _Misopogon_. La force des choses a mis à la place de l'ancien caractère parisien, un caractère composé de celui des habitants d'une très grande ville non maritime, et de celui des Picards, des Normands, des Champenois, des Tourangeaux, des Gascons, des Français en général, des Européens même, et enfin des sujets d'une monarchie tempérée dans ses formes extérieures.
LETTRE LXXI
DATX Im., 3 août, VIII.
S'il est une chose dans le spectacle du monde, qui m'arrête quelquefois, et quelquefois m'étonne: c'est cet être qui nous paraît la fin de tant de moyens, et qui semble n'être le moyen d'aucune fin: qui est tout sur la terre, et qui n'est rien pour elle, rien pour lui-même[79]: qui cherche, qui combine, qui s'inquiète, qui réforme, et qui pourtant fait toujours de la même manière des choses nouvelles, et avec un espoir toujours nouveau des choses toujours les mêmes: dont la nature est l'activité, ou plutôt l'inquiétude de l'activité: qui s'agite pour trouver ce qu'il cherche, et s'agite bien plus lorsqu'il n'a rien à chercher: qui, dans ce qu'il a atteint, ne voit qu'un moyen pour atteindre une autre chose; et lorsqu'il jouit, ne trouve dans ce qu'il avait désiré, qu'une force nouvelle pour s'avancer vers ce qu'il ne désirait pas: qui aime mieux aspirer à ce qu'il craignait, que de ne plus rien attendre: dont le plus grand malheur serait de n'avoir à souffrir de rien: que les obstacles enivrent, que les plaisirs accablent; qui ne s'attache au repos que quand il l'a perdu: et qui, toujours emporté d'illusions en illusions, n'a pas, ne peut pas avoir autre chose, et ne fait jamais que rêver la vie.
LETTRE LXXII
DATX Im., 6 août, VIII.
Je ne saurais être surpris que vos amis me blâment de m'être confiné dans un endroit solitaire et ignoré. Je devais m'y attendre; et je dois aussi convenir avec eux que mes goûts paraissent quelquefois en contradiction. Je pense cependant que cette opposition n'est qu'apparente, et n'existera qu'aux yeux de celui qui me croira un penchant décidé pour la campagne. Mais je n'aime pas exclusivement ce qu'on appelle vivre à la campagne; je n'ai point non plus d'éloignement pour la ville. Je sais bien lequel des deux genres de vie je préfère naturellement, mais je serais embarrassé de dire lequel me convient tout à fait maintenant.
A ne considérer que les lieux seulement, il existe peu de villes où il ne me fût désagréable de me fixer; mais il n'y en a point peut-être que je ne préférasse à la campagne, telle que je l'ai vue dans plusieurs provinces. Si je voulais imaginer la meilleure situation possible pour moi, ce ne serait pas dans une ville. Cependant je ne donne pas une préférence décidée à la campagne; car si, dans une situation gênée, il y est plus facile qu'à la ville de mener une vie supportable; je crois qu'avec de l'aisance il est plus facile dans les grandes villes qu'ailleurs, de vivre tout à fait bien selon le lieu. Tout cela est donc sujet à tant d'exceptions, que je ne saurais décider en général. Ce que j'aime, ce n'est pas précisément une chose de telle nature, mais celle que je vois le plus près de la perfection dans son genre, celle que je reconnais être le plus selon sa nature.
Je préférerais la vie du plus misérable Norvégien dans ses roches glacées, à celle que mènent d'innombrables petits bourgeois de certaines villes dans lesquelles, tout enveloppés de leurs habitudes, pâles de chagrins, et vivant de bêtises, ils se croient supérieurs à l'être insouciant et robuste qui végète dans la campagne, et qui rit tous les dimanches.
J'aime assez une ville petite, propre, bien située, bien bâtie, qui a pour promenade publique un parc bien planté et non d'insipides boulevards: où l'on voit un marché commode, et de belles fontaines: où l'on peut réunir, quoique en petit nombre, des gens non pas extraordinaires, célèbres, ni même savants; mais pensant bien, se voyant avec plaisir, et ne manquant pas d'esprit: une petite ville enfin où il y a aussi peu qu'il se puisse de misère, de boue, de division, de propos de commère, de dévotion bourgeoise, et de calomnie.
J'aime mieux encore une très grande ville qui réunisse tous les avantages et toutes les séductions de l'industrie humaine: où l'on trouve les manières les plus heureuses, et l'esprit le plus éclairé: où l'on puisse, dans son immense population, espérer un ami, et faire des connaissances telles qu'on les désire: où l'on puisse se perdre quand on veut dans la foule, être à la fois connu, respecté, libre et ignoré; prendre le train de vie que l'on aime, et en changer même sans faire parler de soi: où l'on puisse en tout choisir, s'arranger, s'habituer, sans avoir d'autres juges que les personnes dont on est vraiment connu. Paris est la ville qui réunit à un plus haut degré les avantages des villes; ainsi, quoique je l'aie vraisemblablement quittée pour toujours, je ne saurais être surpris que tant de gens de goût, et tant de gens à passions, en préfèrent le séjour à tout autre.
Quand on n'est point propre aux occupations de la campagne, on s'y trouve étranger; on sent qu'on n'a pas les facultés convenables à la vie que l'on a choisie, et qu'on ferait mieux un autre rôle que peut-être pourtant on aime, ou on approuve moins. Pour vivre dans une terre, il faut avoir les habitudes rurales; il n'est guère temps de les prendre lorsqu'on n'est plus dans la jeunesse. Il faut avoir les bras travailleurs, et s'amuser à planter, à greffer, à faner soi-même: il faudrait aussi aimer la chasse ou la pêche. Autrement on voit que l'on n'est pas là ce qu'on y devrait être, et l'on se dit: à Paris, je ne sentirais pas cette disconvenance; ma manière serait d'accord avec les choses, quoique ma manière et les choses ne puissent y être d'accord avec mes véritables goûts. Ainsi l'on ne retrouve plus sa place dans l'ordre du monde, quand on en est sorti trop longtemps. Des habitudes constantes dans la jeunesse dénaturent notre tempérament et nos affections: et s'il arrive ensuite que l'on soit tout à fait libre, l'on ne saurait plus choisir qu'à peu près ce qu'il faut, il n'y a plus rien qui convienne tout à fait.
A Paris on est bien pour quelque temps; mais il me semble qu'on n'y est pas bien pour la vie entière, et que la nature de l'homme n'est pas de rester toujours dans les pierres, entre les tuiles et la boue, à jamais séparé des grandes scènes de la nature! Les grâces de la société ne sont point sans prix; c'est une distraction qui entraîne nos fantaisies; mais elle ne remplit pas notre âme, elle ne dédommage pas de tout ce qu'on a perdu, elle ne saurait suffire à celui qui n'a qu'elle dans la ville, qui n'est pas dupe des promesses d'un vain bruit, et qui sait le malheur des plaisirs.
Sans doute, s'il est un sort satisfaisant, c'est celui du propriétaire qui, sans autres soins, et sans état comme sans passions, tranquille dans un domaine agréable, dirige avec sagesse ses terres, sa maison, sa famille et lui-même: et, ne cherchant point les succès et les amertumes du monde, veut seulement jouir chaque jour de ses plaisirs faibles et répétés, de cette joie douce, mais durable, que chaque jour peut reproduire.
Avec une femme, comme il en est; avec un ou deux enfants, et un ami comme vous savez; avec de la santé, un terrain suffisant dans un site heureux, et l'esprit d'ordre, on a toute la félicité que l'homme sage puisse maintenir dans son coeur. Je possède une partie de ces biens: mais celui qui a dix besoins, n'est pas heureux quand neuf sont remplis: l'homme est, et doit être ainsi fait. La plainte me conviendrait mal; et pourtant le bonheur reste loin de moi.
Je ne regrette point Paris; mais je me rappelle une conversation que j'eus un jour avec un officier de distinction qui venait de quitter le service, et de se fixer à Paris. J'étais chez M. T*** vers le soir: il y avait du monde, mais on descendit au jardin, et nous restâmes nous trois seulement; il fit apporter du porter: un peu après il sortit, et je me trouvai seul avec cet officier. Je n'ai pu oublier certaines parties de notre entretien. Je ne vous dirai point comment il vint à rouler sur ce sujet, et si le porter après dîner n'entra pas pour beaucoup dans cette sorte d'épanchement: quoi qu'il en soit, voici à peu de chose près ses propres termes. Vous verrez un homme qui compte n'être jamais las de s'amuser: et il pourrait ne se pas tromper en cela, parce qu'il prétend assujettir ses amusements mêmes à un ordre qui lui soit personnel, et les rendre ainsi les instruments d'une sorte de passion qui ne finisse qu'avec lui-même. Je trouvai remarquable ce qu'il me disait: le lendemain matin, voyant que je m'en rappelais assez bien, je me mis à l'écrire pour le garder parmi mes notes. Le voici: par paresse, je ne veux pas le transcrire, mais vous me le renverrez.
«...J'ai voulu avoir un état, je l'ai eu; et j'ai vu que cela ne menait à rien de bon, du moins pour moi. J'ai encore vu qu'il n'y avait qu'une chose _extérieure_ qui pût valoir la peine qu'on s'en inquiétât: c'est l'or. Il en faut; et il est aussi bon d'en avoir assez, qu'il est nécessaire de n'en pas chercher immodérément. L'or est une force: il représente toutes les facultés de l'homme, puisqu'il lui ouvre toutes les voies, puisqu'il lui donne droit à toutes les jouissances; et je ne vois pas qu'il soit moins utile à l'homme de bien qu'au voluptueux, pour remplir ses vues. J'ai aussi été dupe de l'envie d'observer et de savoir, je l'ai poussée trop loin: j'ai appris avec beaucoup de peine des choses inutiles à la raison de l'homme, et que j'oublie dès à présent. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque volupté dans cet oubli, mais je l'ai payée trop cher. J'ai un peu voyagé, j'ai vécu en Italie, j'ai traversé la Russie, j'ai aperçu la Chine. Ces voyages-là m'ayant beaucoup ennuyé, quand je n'ai plus eu d'affaires j'ai voulu voyager pour mon plaisir. Les étrangers ne parlaient que de vos Alpes; j'y ai couru comme un autre.
--Vous avez été dédommagé de l'ennui des plaines russes.
--Je suis allé voir de quelle couleur est la neige dans l'été, si le granit des Alpes est dur, si l'eau descend vite en tombant de haut, et diverses autres choses semblables.
--Sérieusement, vous n'en avez pas été satisfait, vous n'en avez rapporté aucun souvenir agréable, aucune observation?...
--Je sais la forme des chaudières où l'on fait le fromage; et je suis en état de juger si les planches des _Tableaux topographiques de la Suisse_ sont exactes, ou si les artistes se sont amusés, ce qui leur est arrivé souvent. Que m'importe que des rochers roulés par quelques hommes en aient écrasé un plus grand nombre qui se trouvait dessous. Si la neige et la bise règnent neuf mois dans les prés où une chose aussi étonnante arriva jadis, je ne les choisirai point pour y vivre maintenant. Je suis charmé qu'à Amsterdam, un peuple assez nombreux gagne du pain et de la bière en déchargeant des tonneaux de café; pour moi, je trouve du café ailleurs sans respirer le mauvais air de la Hollande, et sans me morfondre à Hambourg. Tout pays a du bon: l'on prétend que Paris a moins de mauvais qu'un autre endroit; je ne décide point cela, mais j'ai mes habitudes à Paris, et j'y reste. Quand on a du sens, et de quoi vivre, on peut s'arranger partout où il y a des êtres sociables. Notre coeur, notre tête et notre bourse font plus à notre bonheur que les lieux. J'ai trouvé le plus hideux libertinage dans les déserts du Wolga, j'ai vu les plus risibles prétentions dans les humbles vallées des Alpes. A Astracan, à Lausanne, à Naples, l'homme gémit comme à Paris: il rit à Paris comme à Lausanne ou à Naples. Partout les pauvres souffrent, et les autres se tourmentent. Il est vrai que la manière dont le peuple se divertit à Paris, n'est guère la manière dont j'aime à voir rire le peuple: mais convenez aussi que je ne saurais trouver ailleurs une société plus agréable, et une vie plus commode. Je suis revenu de ces fantaisies qui absorbent trop de temps et de moyens. Je n'ai plus qu'un goût dominant, ou si vous voulez, une manie; celle-là ne me quittera pas, car elle n'a rien de chimérique et ne se donne pas de grands embarras pour un vain but. J'aime à tirer le meilleur parti de mon temps, de mon argent, de tout mon être. La passion de l'ordre occupe mieux, et produit bien plus que les autres passions; elle ne sacrifie rien en pure perte. Le bonheur est moins coûteux que les plaisirs.
--Soit! mais de quel bonheur parlons-nous? Passer ses jours à faire sa partie, à dîner, et à parler d'une actrice nouvelle; cela peut être assez commode, comme vous le dites fort bien, mais cette vie ne fera point le bonheur de celui qui a de grands besoins.
--Vous voulez des sensations fortes, des émotions extrêmes: c'est la soif d'une âme généreuse, et votre âge peut encore y être trompé. Quant à moi, je me soucie peu d'admirer une heure, et de m'ennuyer un mois; j'aime mieux m'amuser souvent et ne m'ennuyer jamais. Ma manière d'être ne me lassera pas, parce que j'y joins l'ordre et que je m'attache à cet ordre.»
Voilà tout ce que j'ai conservé de notre entretien qui a duré une grande heure sur le même ton. J'avoue que s'il ne me réduisit pas au silence, il me fit du moins beaucoup rêver.
LETTRE LXXIII
DATX Im., septembre, VIII.
Vous me laissez dans une grande solitude. Avec qui vivrai-je lorsque vous serez errant par-delà les mers? C'est maintenant que je vais être seul. Votre voyage ne sera pas long; cela se peut: mais gagnerai-je beaucoup à votre retour? Ces fonctions nouvelles qui vous assujettiront sans relâche, vous ont donc fait oublier mes montagnes et la promesse que vous m'aviez faite? Avez-vous cru Bordeaux si près des Alpes?
Je n'écrirais pas jusqu'à votre retour; je n'aime point ces lettres aventurées qui ne sauraient rencontrer que par hasard celui qui les attend; et dont la réponse, qui ne peut venir qu'au bout de trois mois, peut ne venir qu'au bout d'un an. Pour moi, qui ne remuerai pas d'ici, j'espère en recevoir avant votre retour.
Je suis fâché que M. de F*** ait des affaires à terminer à Hambourg, avant celle de Zurich; mais puisqu'il prévoit qu'elles seront longues, peut-être la mauvaise saison sera passée avant qu'il vienne en Suisse. Ainsi vous pourrez arranger les choses pour ce temps-là, comme elles étaient projetées pour cet automne. Ne partez point sans qu'il ait promis formellement de s'arrêter ici plusieurs jours.
Vous voyez si cela m'importe. Je n'ai nul espoir de vous avoir: qu'au moins j'aie quelqu'un que vous aimiez. Ce que vous me dites de lui, me satisferait beaucoup, si les projets d'une exécution éloignée me séduisaient. Je ne veux plus croire au succès des choses incertaines.
LETTRE LXXIV
DATX Im., 15 juin, neuvième année.
J'ai reçu votre billet avec une joie ridicule. Bordeaux m'a semblé un moment plus près de mon lac, que Port-au-Prince, ou l'île de Gorée. Vos affaires ont donc réussi: c'est beaucoup. L'âme s'arrange pour se nourrir de cela, quand elle n'a pas d'autres aliments.
Pour moi je suis dans un ennui profond. Vous comprenez que je ne m'ennuie pas; au contraire, je m'occupe; mais je péris d'inanition.
Il convient d'être concis comme vous. Je suis à Imenstròm. Je n'ai aucune nouvelle de M. de Fonsalbe. D'ailleurs je n'espère plus rien: cependant ... Adieu. _Si vales bene est; ego quidem valeo._
DATX 16 juin.
Quand je songe que vous vivez occupé et tranquille, tantôt travaillant avec intérêt, tantôt prenant plaisir à ces distractions qui reposent, j'en viens presque au point de blâmer l'indépendance que j'aime beaucoup pourtant. Il est incontestable que l'homme a besoin d'un but qui le séduise, d'un assujettissement qui l'entraîne et lui commande. Cependant il est beau d'être libre, de choisir ce qui convient à ses moyens, et de n'être point comme l'esclave qui fait toujours le travail d'un autre. Mais j'ai trop le temps de sentir toute l'inutilité, toute la vanité de ce que je fais. Cette froide estimation de la valeur réelle des choses tient de bien près au dégoût de toutes.
Vous faites vendre Chessel: vous allez acquérir près de Bordeaux. Ne nous reverrions-nous jamais? Vous étiez si bien! mais il faut que la destinée de chacun soit remplie. Il ne suffit pas que l'on paraisse content: moi aussi je parais devoir l'être; et je ne suis pas heureux. Quand vous le serez, envoyez-moi du sauternes; je n'en veux pas auparavant. Mais vous le serez, vous dont le coeur obéit à la raison. Vous le serez homme bon, homme sage que j'admire, et ne puis imiter: vous savez employer la vie; moi, je l'attends. Je cherche toujours au-delà, comme si les heures n'étaient pas perdues; comme si l'éternelle mort n'était pas plus près que mes songes.
LETTRE LXXV
DATX Im., 28 juin, IX.
Je n'attendrai plus des jours meilleurs. Les mois changent, les années se succèdent; tout se renouvelle en vain; je reste le même. Au milieu de ce que j'ai désiré, tout me manque; je n'ai rien obtenu, je ne possède rien: l'ennui consume ma durée dans un long silence. Soit que les vaines sollicitudes de la vie me fassent oublier les choses naturelles, soit que l'inutile besoin de jouir me ramène à leur ombre, le vide m'environne tous les jours, et chaque saison semble l'étendre davantage autour de moi. Nulle intimité n'a consolé mes ennuis dans les longues brumes de l'hiver. Le printemps vint pour la nature, il ne vint point pour moi. Les jours de vie réveillèrent tous les êtres: leur feu indomptable me fatigua sans me ranimer; je devins étranger dans le monde heureux. Et maintenant les fleurs sont tombées, le lis a passé lui-même: la chaleur augmente, les jours sont plus longs, les nuits sont plus belles! Saison heureuse! Les beaux jours me sont inutiles, les douces nuits me sont amères. Paix des ombrages! brisement des vagues! silence! lune! oiseaux qui chantiez dans la nuit! sentiments des jeunes années, qu'êtes-vous devenus?
Les fantômes sont restés: ils paraissent devant moi; ils passent, repassent, s'éloignent, reparaissent comme une nuée mobile sous cent formes pâles et gigantesques. Vainement je cherche à commencer avec tranquillité la nuit du tombeau; mes yeux ne se ferment point. Ces fantômes de la vie se montrent sans relâche, en se jouant silencieusement; ils approchent et fuient, s'abîment et reparaissent: je les vois tous, et je n'entends rien; je les fixe, c'est une fumée; je les cherche, ils ne sont plus. J'écoute, j'appelle, je n'entends pas ma voix elle-même, et je reste dans un vide intolérable, seul, perdu, incertain, pressé d'inquiétude et d'étonnement, au milieu des ombres errantes, dans l'espace impalpable et muet. Nature impénétrable! ta splendeur m'accable, et tes bienfaits me consument. Que sont pour moi ces longs jours? Leur lumière commence trop tôt; leur brûlant midi m'épuise et la navrante harmonie de leurs soirées célestes fatigue les cendres de mon coeur: le génie qui s'endormait sous ses ruines, a frémi du mouvement de la vie.
Les neiges fondent sur les sommets; les nuées orageuses roulent dans la vallée: malheureux que je suis! les cieux s'embrasent, la terre mûrit, le stérile hiver est resté dans moi. Douces lueurs du couchant qui s'éteint! grandes ombres des neiges perdurables!... Et l'homme n'aurait que d'amères voluptés quand le torrent roule au loin dans le silence universel, quand les chalets se ferment pour la paix de la nuit, quand la lune monte sur le Velan!
Dès que je sortis de cette enfance que l'on regrette, j'imaginai, je sentis une vie réelle; mais je n'ai trouvé que des sensations fantastiques: je voyais des êtres, il n'y a que des ombres: je voulais de l'harmonie, je ne trouvai que des contraires. Alors je devins sombre et profond; le vide creusa mon coeur; des besoins sans bornes me consumèrent dans le silence, et l'ennui de la vie fut mon seul sentiment dans l'âge où l'on commence à vivre. Tout me montrait cette félicité pleine, universelle, dont l'image idéale est pourtant dans le coeur de l'homme, et dont les moyens si naturels semblent effacés de la nature. Je n'essayais encore que des douleurs inconnues: mais quand je vis les Alpes, les rives de leurs lacs, le silence de leurs chalets, la permanence, l'égalité des temps et des choses, je reconnus des traits isolés de cette nature pressentie: je vis les reflets de la lune sur le schiste des roches et sur les toits de bois; je vis des hommes sans désirs; je marchai sur l'herbe courte des montagnes; j'entendis des sons d'un autre monde.
Je redescendis sur la terre; là s'évanouit cette foi aveugle à l'existence absolue des êtres, cette chimère de rapports réguliers, de perfections, de jouissances positives; brillante supposition dont s'amuse un coeur neuf, et dont sourit douloureusement celui que plus de profondeur a refroidi, ou qu'un plus long temps a mûri.
Mutations sans terme, action sans but, impénétrabilité universelle; voilà ce qui nous est connu de ce monde où nous régnons.
Une destinée indomptable efface nos songes: et que met-elle dans cet espace qu'encore il faut remplir? Le pouvoir fatigue: le plaisir échappe: la gloire est pour nos cendres: la religion est un système du malheureux: l'amour avait les couleurs de la vie, l'ombre vient, la rose pâlit, elle tombe, et voici l'éternelle nuit.
Cependant notre âme était grande: elle voulait, elle devait: qu'a-t-elle fait? J'ai vu sans peine étendue sur la terre et frappée de mort, la tige antique fécondée par deux cents printemps. Elle a nourri l'être animé, elle l'a reçu dans ses asiles; elle a bu les eaux de l'air, elle subsistait malgré les vents orageux; elle meurt au milieu des arbres nés de son fruit. Sa destinée est accomplie; elle a reçu ce qui lui fut promis: elle n'est plus, elle a été.
Mais ce sapin placé par les hasards sur le bord du marais! Il s'élevait sauvage, fort et superbe, comme au milieu des rochers déserts, comme l'arbre des forêts profondes: énergie trop vaine! les racines s'abreuvent dans une eau fétide, elles plongent dans la vase impure: la tige s'affaiblit et se fatigue; la cime penchée par les vents humides, se courbe avec découragement; les fruits, rares et faibles, tombent dans la bourbe et s'y perdent inutiles. Languissant, informe, jauni, vieilli avant le temps et déjà incliné sur le marais, il semble demander l'orage qui doit l'y renverser; car sa vie a cessé longtemps avant sa chute.
LETTRE LXXVI
DATX 2 juillet, IX.
Hantz avait raison, il restera avec moi. Il a un frère qui était fontainier à six lieues d'ici.