Part 23
Si je pouvais faire faire annuellement cent pièces de toile, je verrais peut-être à me donner chez moi cet embarras: mais irai-je, pour quelques aunes, semer du chanvre et du lin, avoir le soin de le faire tirer, de le faire rouir, de le faire tiller, avoir des fileuses, envoyer je ne sais où faire la toile, et encore ailleurs la blanchir? Quand tout serait bien calculé; quand j'aurais évalué les pertes, les infidélités, l'ouvrage mal fait, les frais indirects, je suis persuadé que je trouverais ma toile très chère. Au lieu que sans tout ce soin, je la choisis comme je veux. Je ne la paie que ce qu'elle vaut réellement, parce que j'en achète une quantité à la fois, et que je la prends dans un magasin. D'ailleurs, je ne change de marchands, comme d'ouvriers ou de domestiques, que quand il m'est impossible de faire autrement: cela, quoi que l'on dise, arrive rarement, quand on choisit avec l'intention de ne pas changer, et que l'on fait de son côté ce qui est juste pour les satisfaire soi-même ...
LETTRE LXVIII
DATX Im., 23 juillet, VIII.
J'ai fait à peu près les mêmes réflexions que vous sur mon nouveau séjour. Je trouve, il est vrai, qu'un froid médiocre est naturellement plus incommode qu'une chaleur très grande; je hais les vents du nord et les neiges; de tous temps mes idées se sont portées vers ces beaux climats qui n'ont point d'hivers; et autrefois il me semblait pour ainsi dire chimérique que l'on vécût à Archangel, à Jeniseick. J'ai peine à sentir que les travaux du commerce et des arts puissent se faire sur une terre perdue vers le pôle, où pendant une si longue saison les liquides sont solides, la terre pétrifiée, et l'air extérieur mortel. C'est le Nord qui me paraît inhabitable; quant à la Torride, je ne vois pas de même pourquoi les Anciens l'ont crue telle. Ses sables sont arides sans doute, mais on sent d'abord que les contrées bien arrosées doivent y convenir beaucoup à l'homme, en lui donnant peu de besoins, et en subvenant, par les produits d'une végétation forte et perpétuelle, au seul besoin absolu qu'il y éprouve. La neige a, dit-on, ses avantages; cela est certain; elle fertilise des terres peu fécondes, mais j'aimerais mieux les terres naturellement fertiles, ou fertilisées par d'autres moyens. Elle a ses beautés; cela doit être, car l'on en découvre toujours dans les choses, en les considérant sous tous leurs aspects; mais les beautés de la neige sont les dernières que je découvrirai.
Mais maintenant que la vie indépendante n'est qu'un songe oublié, maintenant que je ne chercherais autre chose que de rester immobile, si la faim, le froid, ou l'ennui ne me forçaient de me remuer, je commence à juger des climats par réflexion plus que par sentiment. Pour passer le temps comme je puis dans ma chambre, autant vaut le ciel glacé des Samoïèdes que le doux ciel de l'Ionie. Ce que je craindrais le plus, ce serait peut-être le beau temps perpétuel de ces contrées ardentes, où le vieillard n'a pas vu pleuvoir dix fois. Je trouve les beaux jours bien commodes; mais malgré le froid, les brumes, la tristesse, je supporte bien mieux l'ennui des mauvais temps que celui des beaux jours.
Je ne dors plus comme autrefois. L'inquiétude des nuits, le désir du repos me font songer à tant d'insectes qui tourmentent l'homme dans les pays chauds et dans les étés de plusieurs pays du Nord. Les déserts ne sont plus à moi: les besoins de convention me deviennent naturels. Que m'importe l'indépendance de l'homme? Il me faut de l'argent, et avec de l'argent, je puis être bien à Pétersbourg comme à Naples. Dans le Nord l'homme est assujetti par les besoins et les obstacles: dans le Midi il est asservi par l'indolence et la volupté. Dans le Nord le malheureux n'a pas d'asile; il est nu, il a froid, il a faim, et la nature serait pour lui aussi terrible que l'aumône et les cachots. Sous l'Equateur, il a les forêts; et la nature lui suffit quand l'homme n'y est pas. Là il trouve des asiles contre la misère et l'oppression; mais moi, lié par mes habitudes et ma destinée, je ne dois pas aller si loin. Je cherche une cellule commode où je puisse respirer, dormir, me chauffer, me promener en long et en large, et compter ma dépense. C'est donc beaucoup si je la puis bâtir près d'un rocher suspendu et menaçant, près d'une eau bruyante, qui me rappellent de temps à autre que j'eusse pu faire autre chose.
Cependant j'ai pensé à Lugano. Je voulais l'aller voir; j'y ai renoncé. C'est un climat facile: on n'y a pas à souffrir l'ardeur des plaines d'Italie, ni les brusques alternatives et la froide intempérie des Alpes: la neige y tombe rarement, et n'y reste pas. On y a, dit-on, des oliviers; et les sites y sont beaux; mais c'est un coin bien reculé. Je craignais encore plus la manière italienne; et quand après cela, j'ai songé aux maisons de pierres, je n'ai pas pris la peine d'y aller. Ce n'est plus être en Suisse. J'aimerais bien mieux Chessel, et j'y devrais être, mais il paraît que je ne le puis. J'ai été conduit ici par une force qui n'est peut-être que l'effet de mes premières idées sur la Suisse, mais qui me semble être autre chose. Lugano a un lac, mais un lac n'eût pas suffi pour que je vous quittasse.
Cette partie de la Suisse où je me fixe est devenue comme ma patrie, ou comme un pays où j'aurais passé des années heureuses dans les premiers temps de la vie. J'y suis avec indifférence, et c'est une grande preuve de mon malheur; mais je crois que je serais mal partout ailleurs. Ce beau bassin de la partie occidentale du Léman si vaste, si romantique, si bien environné; ces maisons de bois, ces chalets, ces vaches qui vont et reviennent avec leurs cloches des montagnes; les facilités des plaines et la proximité des hautes Alpes; une sorte d'habitude anglaise, française et suisse à la fois; un langage que j'entends, un autre qui est le mien, un autre plus rare que je ne comprends pas; une variété tranquille que tout cela donne; une certaine union peu connue des catholiques; la douce mélodie d'une terre qui voit le couchant, mais un couchant éloigné du Nord; cette longue plaine d'eau courbée, prolongée, indéfinie, dont les vapeurs lointaines s'élèvent sous le soleil de midi, s'allument et s'embrasent aux feux du soir, et dont la nuit laisse entendre les vagues qui se forment, qui viennent, qui grossissent et s'étendent pour se perdre sur la rive où l'on repose: cet ensemble entretient l'homme dans une situation qu'il ne trouve pas ailleurs. Je n'en jouis pas, et j'aurais peine à m'en passer. Dans d'autres lieux, je serais étranger; je pourrais attendre un site plus heureux, et quand je veux reprocher aux choses l'impuissance et le néant où je vis, je saurais de quelle chose me plaindre: mais ici je ne puis l'attribuer qu'à des désirs vagues, à des besoins trompeurs. Il faut donc que je cherche en moi les ressources qui y sont peut-être sans que je les connaisse; et si mon impatience est sans remède, mon incertitude sera du moins finie.
Je dois avouer que j'aime à posséder, même sans jouir: soit que la vanité des choses, ne me laissant plus d'espoir, m'inspire une tristesse convenable à l'habitude de ma pensée; soit que, n'ayant pas d'autres jouissances à attendre, je trouve de la douceur à une amertume qui ne fait pas précisément souffrir, et qui laisse l'âme découragée dans le repos d'une mollesse douloureuse. Tant d'indifférence pour des choses séduisantes par elles-mêmes, et autrefois désirées, triste témoignage de l'insatiable avidité de nos coeurs, flatte encore leur inquiétude: elle paraît à leur ambition ingénieuse une marque de notre supériorité sur ce que les hommes cherchent, et sur toutes les choses que la nature nous avait données, comme assez grandes pour l'homme.
Je voudrais connaître la terre entière. Je voudrais, non pas la voir, mais l'avoir vue: car la vie est trop courte pour que je surmonte ma paresse naturelle. Moi qui crains le moindre voyage, et même quelquefois un simple déplacement, irais-je me mettre à courir le monde afin d'obtenir, si par hasard j'en revenais, le rare avantage de savoir, deux ou trois ans avant ma fin, des choses qui ne me serviraient pas.
Que celui-là voyage, qui compte sur ses moyens, qui préfère des sensations nouvelles, qui attend de ce qu'il ne connaît pas des succès ou des plaisirs, et pour qui voyager c'est vivre. Je ne suis ni homme de guerre, ni commerçant, ni curieux, ni savant, ni homme à système; je suis mauvais observateur des choses usuelles; et je ne rapporterais du bout du monde rien d'utile à mon pays. Je voudrais avoir vu, et être rentré dans ma chartreuse avec la certitude de n'en jamais sortir: je ne suis plus propre qu'à finir en paix. Vous vous rappellerez sans doute, qu'un jour, tandis que nous parlions de la manière dont on passe le temps sur les vaisseaux avec la pipe, le punch et les cartes; vous vous rappelez que moi, qui hais les cartes, qui ne fume point, et qui bois peu, je ne vous fis d'autre réponse que de mettre mes pantoufles, de vous entraîner dans la pièce du déjeuner, de fermer vite la fenêtre, et de me mettre à me promener avec vous à petits pas, sur le tapis, auprès du guéridon où fumait la bouilloire. Et vous me parlez encore de voyages! Je vous le répète, je ne suis plus propre qu'à finir en paix, en conduisant ma maison dans la médiocrité, la simplicité, l'aisance, afin d'y voir des amis contents. De quelle autre chose irais-je m'inquiéter; et pourquoi passer ma vie à la préparer? Encore quelques étés et quelques hivers, et votre ami, le grand voyageur, sera un peu de cendre humaine. Vous lui rappelez qu'il doit être utile; c'est bien son espoir: il fournira à la terre quelques onces d'humus, autant vaut-il que ce soit en Europe.
Si je pouvais d'autres choses, je m'y livrerais; je les regarderais comme un devoir, et cela me ranimerait un peu: mais pour moi, je ne veux rien faire. Si je parviens à n'être pas seul dans ma maison de bois; si je parviens à ce que tous y soient à peu près heureux, on dira que je suis un homme utile; je n'en croirai rien. Ce n'est pas être utile que de faire, avec de l'argent, ce que l'argent peut faire partout, et d'améliorer le sort de deux ou trois personnes, quand il y a des hommes qui perdent ou qui sauvent des milliers d'hommes. Mais enfin je serais content en voyant que l'on est content. Dans ma chambre bien close, j'oublierai tout le reste: je deviendrai étroit comme ma destinée, et peut-être je parviendrai à croire que ma vallée est une partie essentielle du monde.
A quoi me servirait donc d'avoir vu le globe, et pourquoi le désirerais-je? Il faut que je cherche à vous le dire, afin de le savoir moi-même. D'abord vous pensez bien que le regret de ne l'avoir pas vu m'affecte assez peu. Si j'avais mille ans à vivre, je partirais demain. Comme il en est autrement, les relations des Cook, des Norden, des Pallas, m'ont dit sur les autres contrées ce que j'ai besoin d'en savoir. Mais si je les avais vues, je comparerais une sensation avec une autre sensation du même ordre sous un autre ciel; je verrais peut-être un peu plus clair dans les rapports entre l'homme et les choses; et comme il faudra que j'écrive parce que je n'ai rien à faire, je dirais peut-être des choses moins inutiles.
En rêvant seul, sans lumière, dans une nuit pluvieuse, auprès d'un beau feu qui tombe en débris, j'aimerais à me dire: J'ai vu les sables et les mers et les monts, les capitales et les déserts, les nuits du tropique et les nuits boréales; j'ai vu la Croix du Sud et la Petite Ourse; j'ai souffert une chaleur de 145 degrés, un froid de 130[74]. J'ai marché dans les neiges de l'Equateur, et j'ai vu l'ardeur du jour allumer les pins sous le cercle polaire: j'ai comparé les formes simples du Caucase avec les anfractuosités des Alpes, et les hautes forêts des monts Félices avec le granit nu de la Thébaïde: j'ai vu l'Irlande toujours humide, et la Libye toujours aride: j'ai passé le long hiver d'Edimbourg sans souffrir du froid, et j'ai vu des chameaux gelés dans l'Abyssinie: j'ai mâché le bétel, j'ai pris l'opium, j'ai bu l'ava: j'ai séjourné dans une bourgade où l'on m'aurait cuit si l'on ne m'eût pas cru empoisonné, puis chez un peuple qui m'a adoré parce que j'y suis venu dans un de ces globes dont le peuple d'Europe s'amuse: j'ai vu l'Esquimau satisfait avec ses poissons gâtés et sort huile de baleine; j'ai vu le faiseur d'affaires mécontent de ses vins de Chypre et de Constance: j'ai vu l'homme libre faire deux cents lieues à la poursuite d'un ours, et le bourgeois manger, grossir, peser sa marchandise et attendre l'extrême-onction dans la boutique sombre que sa mère achalanda. La fille d'un mandarin mourut de honte parce qu'une heure trop tôt son mari avait aperçu son pied découvert: dans le Pacifique, deux jeunes filles montèrent sur le pont, prirent à la main l'unique vêtement qui les couvrait, s'avancèrent ainsi nues parmi les matelots étrangers, en emmenèrent à terre, et jouirent à la vue du navire. Un sauvage se tua de désespoir devant le meurtrier de son ami: le vrai fidèle vendit la femme qui l'avait aimé, qui l'avait sauvé, qui l'avait nourri, et la vendit davantage en apprenant qu'il l'avait rendue enceinte.
Mais quand j'aurais vu ces choses et beaucoup d'autres; quand je vous dirais, je les ai vues; hommes trompés et construits pour l'être! ne les savez-vous pas? en êtes-vous moins fanatiques de vos idées étroites? en avez-vous moins besoin de l'être pour qu'il vous reste quelque décence morale?
Non: ce n'est que songes! il vaut mieux acheter de l'huile en gros, la revendre en détail, et gagner deux sous par livre[75].
Ce que je dirais à l'homme qui pense n'en aurait pas une autorité beaucoup plus grande. Nos livres peuvent suffire à l'homme impartial, toute l'expérience du globe est dans nos cabinets. Celui qui n'a rien vu par lui-même, et qui est sans préventions, sait mieux que beaucoup de voyageurs. Sans doute si cet homme d'un esprit droit, si cet observateur avait parcouru le monde, il saurait mieux encore; mais la différence ne serait pas assez grande pour être essentielle: ils pressent dans les rapports des autres les choses qu'ils n'ont pas senties, mais qu'à leur place il eût vues.
Si les Anacharsis, les Pythagore, les Démocrite vivaient maintenant, il est probable qu'ils ne voyageraient pas; car tout est divulgué. La science secrète n'est plus dans un lieu particulier; il n'y a plus de moeurs inconnues, il n'y a plus d'institutions extraordinaires: il n'est plus indispensable d'aller au loin. S'il fallait tout voir par soi-même, maintenant que la terre est si grande et la science si compliquée, la vie entière ne suffirait ni à la multiplicité des choses qu'il faudrait étudier, ni à l'étendue des lieux qu'il faudrait parcourir. On n'a plus ces grands desseins, parce que leur objet devenu trop vaste, a passé les facultés et l'espoir même de l'homme; comment conviendraient-ils à mes facultés solitaires, à mon espoir éteint?
Que vous dirai-je encore? La servante qui trait ses vaches, qui met son lait reposer, qui en lève la crème et la bat, sait bien qu'elle fait du beurre. Quand elle le sert, et qu'elle voit qu'on l'étend avec plaisir sur le pain, et qu'on met des feuilles nouvelles dans la théière, parce que le beurre est bon, voilà sa peine payée; son travail est beau, car elle a fait ce qu'elle a voulu faire. Mais quand un homme cherche ce qui est juste et utile, sait-il ce qu'il produira, et s'il produira quelque chose?
En vérité c'est un lieu bien tranquille que cette gorge d'Imenstròm, où je ne vois au-dessus de moi que le sapin noir, le roc nu, le ciel infini: plus bas s'étendent au loin les terres que l'homme travaille.
Dans d'autres âges, on estimait la durée de la vie par le nombre des printemps: et moi dont il faut que le toit de bois devienne semblable à celui des hommes antiques, je compterai ainsi ce qui me reste par le nombre de fois que vous y viendrez passer, selon votre promesse, un mois de chaque année.
LETTRE LXIX
DATX Im., 27 juill., VIII.
J'apprends avec plaisir que M. de Fonsalbe est revenu de Saint-Domingue; mais on dit qu'il est ruiné, et de plus marié; on me dit encore qu'il a quelque affaire à Zurich, et qu'il doit y aller bientôt.
Recommandez-lui de passer ici: il sera bien reçu. Cependant il faut le prévenir qu'il le sera fort mal sous d'autres rapports. Je crois que ceux-là lui importent peu; car s'il n'a bien changé, c'est un excellent coeur. Un bon coeur change-t-il?
Je le plaindrais peu d'avoir eu son habitation dévastée par les ouragans et ses espérances détruites, s'il n'était pas marié; mais puisqu'il l'est je le plains beaucoup. S'il a vraiment une femme, il lui sera pénible de ne la pas voir heureuse; s'il n'a avec lui qu'une personne qui porte son nom; il sera plongé dans bien des dégoûts auxquels l'aisance seule permet d'échapper. On ne m'a pas marqué qu'il eût, ou qu'il n'eût pas d'enfants.
Faites-lui promettre de passer par Vevey, et de s'arrêter ici plusieurs jours. Le frère de Mme Dellemar m'est peut-être destiné.--Il me vient une espérance. Dites-moi quelque chose à son sujet, vous qui le connaissez davantage. Félicitez sa soeur de ce qu'il a échappé à ce dernier malheur dans la traversée. Non: ne _lui_ dites rien de ma part; laissez périr les temps passés.
Mais apprenez-moi quand il viendra; et dites-moi, dans notre langue, votre pensée sur sa femme. Je souhaite qu'elle fasse avec lui le voyage; c'est même à peu près nécessaire. La saison favorable pour voir la Suisse est un prétexte qui vous servira à les décider. Si l'on craint l'embarras ou les frais, assurez qu'elle pourra être agréablement et convenablement à Vevey, pendant qu'il terminera ses affaires à Zurich.
LETTRE LXX
DATX Im., 29 juill., VIII.
Quoique ma dernière lettre ne soit partie qu'avant-hier, je vous écris sans avoir rien de particulier à vous dire. Si vous recevez les deux lettres à la fois, ne cherchez point dans celle-ci quelque chose de pressant; je vous préviens qu'elle ne vous apprendra rien, sinon qu'il fait un temps d'hiver: c'est pour cela que je vous écris, et que je passe l'après-midi auprès du feu. La neige couvre les montagnes, les nuages sont très bas, une pluie froide inonde les vallées; il fait froid même au bord du lac; il n'y avait ici que cinq degrés à midi, et il n'y en avait pas deux un peu avant le lever du soleil[76].
Je ne trouve point désagréables ces petits hivers au milieu de l'été. Jusqu'à un certain point le changement convient même aux hommes constants, même à ceux que leurs habitudes entraînent. Il est des organes qu'une action trop continue fatigue: je jouis entièrement du feu maintenant, au lieu que dans l'hiver il me gêne, et je m'en éloigne habituellement.
Ces vicissitudes plus subites et plus grandes que dans les plaines, rendent plus intéressante, en quelque sorte, la température incommode des montagnes. Ce n'est point au maître qui le nourrit bien et le laisse en repos, que le chien s'attache davantage, mais à celui qui le corrige et le caresse, le menace et lui pardonne. Un climat irrégulier, orageux, incertain devient nécessaire à notre inquiétude: un climat plus facile et plus uniforme qui nous satisfait, nous laisse indifférents.
Peut-être les jours égaux, le ciel sans nuages, l'été perpétuel donnent-ils plus d'imagination à la multitude: ce qui viendrait de ce que les premiers besoins absorbent alors moins d'heures, et de ce que les hommes sont plus semblables dans ces contrées où il y a moins de diversité dans les temps, dans les formes, dans toutes choses. Mais les lieux pleins d'oppositions, de beautés et d'horreur, où l'on éprouve des situations contraires et des sentiments rapides, élèvent l'imagination de certains hommes vers le romantique, le mystérieux, l'idéal.
Des champs toujours tempérés peuvent nourrir des savants profonds; des sables toujours brûlés peuvent contenir des gymnosophistes et des ascètes: mais la Grèce montagneuse, froide et douce, sévère et riante, la Grèce couverte de neige et d'oliviers eut Orphée, Homère, Epiménide; la Calédonie plus difficile, plus changeante, plus polaire et moins heureuse, produisit Ossian.
Quand les arbres, les eaux, les nuages sont peuplés par les âmes des ancêtres, par les esprits des héros, par les dryades, par les divinités; quand des êtres invisibles sont enchaînés dans les cavernes, ou portés par les vents; quand ils errent sur les tombeaux silencieux, et qu'on les entend gémir dans les airs pendant la nuit ténébreuse; quelle patrie pour le coeur de l'homme! quel monde pour l'éloquence[77]!
Sous un ciel toujours le même, dans une plaine sans bornes, des palmiers droits ombragent les rives d'un fleuve large et muet: le musulman s'y fait asseoir sur des carreaux, il y fume tout le jour entre les éventails qu'on agite devant lui.
Mais des rochers mousseux s'avancent sur l'abîme des vagues soulevées, une brume épaisse les a séparés du monde pendant un long hiver: maintenant le ciel est beau, la violette et la fraise fleurissent, les jours grandissent, les forêts s'animent. Sur l'océan tranquille, les filles des guerriers chantent les combats et l'espérance de la patrie. Voici que les nuages s'assemblent; la mer se soulève, le tonnerre brise les chênes antiques; les barques sont englouties; la neige couvre les cimes; les torrents ébranlent la cabane, ils creusent des précipices. Le vent change; le ciel est clair et froid. A la lueur des étoiles on distingue des planches sur la mer encore menaçante; les filles des guerriers ne sont plus. Les vents se taisent, tout est calme; on entend des voix humaines au-dessus des rochers, et des _gouttes froides tombent du toit_. Le Calédonien s'arme, il part dans la nuit, il franchit les monts et les torrents, il court à Fingal: il lui dit: «Slisama est morte, mais je l'ai entendue, elle ne nous quittera pas, elle a nommé tes amis, elle nous a commandé de vaincre.»
C'est au Nord que semblent appartenir l'héroïsme de l'enthousiasme, et les songes gigantesques d'une mélancolie sublime[78]. A la Torride appartiennent les conceptions austères, les rêveries mystiques, les dogmes impénétrables, les sciences secrètes, magiques, cabalistiques, et les passions opiniâtres des solitaires.
Le mélange des peuples et la complication des causes, ou relatives au climat, ou étrangères à lui qui modifient le tempérament de l'homme, ont fourni des raisons spécieuses contre la grande influence des climats. Il semble d'ailleurs que l'on n'ait fait qu'entrevoir et les moyens, et les effets de cette influence. On n'a considéré généralement que le plus ou moins de chaleur: et cette cause, loin d'être unique, n'est peut-être pas la principale.
Si même il était possible que la somme annuelle de la chaleur fût la même en Norvège et dans le Yémen, la différence resterait encore très grande, et presque aussi grande peut-être entre l'Arabe et le Norvégien. L'un ne connaît qu'une nature permanente, l'égalité des jours, la continuité de la saison, et la brûlante uniformité d'une terre aride. L'autre, après une longue saison de brumes ténébreuses où la terre est glacée, les eaux immobiles et le ciel bouleversé par les vents, verra une saison nouvelle éclairer constamment les cieux, animer les eaux, féconder la terre fleurie et embellie par les teintes harmonieuses et les sons romantiques. Il a dans le printemps des heures d'une beauté inexprimable; il a les jours d'automne plus attachants encore par cette tristesse même qui remplit l'âme sans l'égarer, qui, au lieu de l'agiter d'un plaisir trompeur, la pénètre et la nourrit d'une volupté pleine de mystère, de grandeur et d'ennuis.