Oberman

Part 22

Chapter 223,983 wordsPublic domain

Non, je n'oublierai jamais que l'argent est un des plus grands moyens de l'homme, et que c'est par son usage qu'il se montre ce qu'il est. Le mieux possible nous est rarement permis: je veux dire que les convenances sont si opposées, qu'on ne peut presque jamais faire bien sous tous les rapports. Je crois que c'en est une essentielle de vivre avec une certaine décence, et d'établir dans sa maison des habitudes commodes, une manière réglée. Mais, passé cela, l'on ne saurait excuser un homme raisonnable d'employer à des superfluités ce qui lui permet de faire tant de choses meilleures.

Personne ne sait que je veux me fixer ici: cependant je fais faire à Lausanne et à Vevay, quelques meubles et diverses autres choses. On a pensé apparemment que j'étais en état de sacrifier une somme un peu forte aux caprices d'un séjour momentané: on aura cru que j'allais prendre une maison seulement pour passer l'été. Voilà comment on a trouvé que je faisais de la dépense; et comment j'ai obtenu beaucoup de respects, quoique j'eusse le malheur d'avoir la tête un peu dérangée.

Ceux qui ont à louer des maisons de quelque apparence ne m'abordent pas comme un homme ordinaire: et moi, je suis tenté de rendre ces mêmes hommages à mes louis quand je songe que voilà déjà un heureux. Hantz me donne de l'espérance, si celui-là est satisfait sans que j'y aie pensé, d'autres le seront peut-être à présent que je puis quelque chose. Le dénuement, la gêne, l'incertitude lient les mains dans les choses mêmes que l'argent ne fait pas. On ne peut s'arranger en rien: on ne peut avoir aucun projet suivi. On est au milieu d'hommes que la misère accable, on a quelque aisance extérieure, et cependant on ne peut rien faire pour eux; on ne peut même leur faire connaître cette impuissance, afin que du moins ils ne soient pas indignés. Où est celui qui songe à la fécondité de l'argent? Les hommes le perdent comme ils dissipent leurs forces, leur santé, leurs ans. Il est si aisé de l'entasser ou de le prodiguer: si difficile de l'employer bien!

Je sais un curé près de Fribourg, qui est mal vêtu, qui se nourrit mal, qui ne dépense pas un demi-batz sans nécessité; mais il donne tout, et le donne avec intelligence. Un de ses paroissiens, je l'ai entendu, parlait de son avarice; mais cette avarice est bien belle!

Quand on s'arrête à l'importance du temps et à celle de l'argent, on ne peut voir qu'avec peine la perte d'une minute, ou celle d'un batz. Cependant le train des choses nous entraîne: une convenance arbitraire emporte vingt louis, tandis qu'un malheureux n'a pu obtenir un écu. Le hasard nous donne ou nous ôte trente fois plus qu'il ne faudrait pour consoler l'infortuné. Un autre hasard condamne à l'inaction celui dont le génie aurait conservé l'état. Un boulet brise cette tête que l'on croyait destinée aux grandes choses, et que trente ans de soins avaient préparée. Dans cette incertitude, sous la loi de la nécessité, que deviennent nos calculs et l'exactitude des détails?

Sans cette incertitude, on ne voudrait pas avoir des mouchoirs de batiste; ceux de toile serviraient aussi bien, et l'on pourrait en donner à ce pauvre homme de journée qui se prive de tabac quand on l'emploie dans l'intérieur d'une maison, parce qu'il n'a pas de mouchoir dont il ose se servir _devant le monde_.

Ce serait une vie heureuse que celle qu'on passerait comme ce curé respectable. Si j'étais pasteur de village, je voudrais me hâter de faire ainsi, avant qu'une grande habitude me rendît nécessaire l'usage de ce qui compose une vie aisée. Mais il faut être célibataire, être seul, être indépendant de l'opinion; sans quoi l'on peut perdre dans trop d'exactitude, les occasions de sortir des bornes d'une utilité si restreinte. S'arranger de cette manière c'est trop limiter son sort; mais aussi, sortez de là; et vous voilà comme assujetti à tous ces besoins convenus dont il est difficile de marquer le terme, et qui entraînent si loin de l'ordre réel, qu'on voit des gens ayant cent mille livres de revenu, craindre une dépense de vingt francs.

On ne s'arrête pas assez à ce qu'éprouve une femme qui se traîne sur une route avec son enfant, qui manque de pain pour elle et pour lui-même, et qui enfin trouve ou reçoit une pièce de six sous. Alors elle entre avec confiance dans une maison où elle aura de la paille; avant de s'y coucher, elle lui fait une panade; et dès qu'il dort, elle s'endort contente, laissant à la providence les besoins du lendemain.

Que de maux à prévenir, à réparer! que de consolations à donner! que de plaisirs à faire qui sont là en quelque sorte, dans une bourse d'or, comme des germes cachés et oubliés, et qui n'attendent pour produire des fruits admirables que l'industrie d'un bon coeur! Toute une campagne est misérable et avilie: les besoins, l'inquiétude, le désordre ont flétri tous les coeurs; tous souffrent et s'irritent; l'humeur, les divisions, les maladies, la mauvaise nourriture, l'éducation brutale, les habitudes malheureuses, tout peut être changé. L'union, l'ordre, la paix, la confiance peuvent être ramenés; et l'espérance elle-même, et les moeurs heureuses! Fécondité de l'argent!

Celui qui a pris un état, celui dont la vie peut être réglée, dont le revenu est toujours le même, qui est contenu dans cela et borné là, comme un homme l'est par les lois de sa nature, l'héritier d'un petit patrimoine, un ministre de campagne, un rentier tranquille peuvent calculer ce qu'ils ont, fixer leur dépense annuelle, réduire leurs besoins personnels aux besoins absolus, et compter alors tous les sous qui leur restent, comme des jouissances qui ne périront point. Il ne doit pas sortir de leurs mains une seule monnaie qui ne ramène la joie ou le repos dans le coeur d'un malheureux.

J'entre avec affection dans cette cuisine patriarcale, sous un toit simple, dans l'angle de la vallée. J'y vois des légumes que l'on apprête avec un peu de lait, parce qu'ils sont moins coûteux ainsi qu'avec le beurre. On y fait une soupe avec des herbes, parce que le bouillon gras a été porté à une demi-lieue de là chez un malade. Les plus beaux fruits se vendent à la ville, et leur produit sert à distribuer à chacune des femmes les moins aisées de l'endroit, quelques bichets de farine de maïs qu'on ne leur donne pas comme une aumône, mais dont on leur montre à faire _des gaudes_ et des galettes. Pour les fruits salubres et qui ne sont pas d'un grand prix, tels que les cerises, les groseilles, le raisin commun, on les consomme avec autant de plaisir que ces belles poires ou ces pêches qui ne rafraîchiraient pas mieux et dont on a tiré un bien meilleur parti.

Dans la maison tout est propre, mais d'une simplicité rigoureuse. Si l'avarice ou la misère avaient fait cette loi, ce serait triste à voir, mais c'est l'économie de la bienfaisance. Ses privations raisonnées, sa sévérité volontaire, sont plus douces que toutes les recherches et l'abondance d'une vie voluptueuse: celles-ci deviennent des besoins dont on ne supporterait pas d'être privé, mais auxquels on ne trouve point de plaisir; les premières donnent des jouissances toujours répétées, et qui nous laissent notre indépendance. Des étoffes de ménage, fines, mais fortes et peu salissantes, composent presque tout l'habillement des enfants et du père. Sa femme ne porte que des robes blanches de toile de coton; et tous les ans, on trouve des prétextes pour répartir plus de deux cents aunes de toile entre ceux qui sans cela auraient à peine des chemises. Il n'y a d'autre porcelaine que deux tasses du Japon, qui servaient jadis dans la maison paternelle; tout le reste est d'un bois très dur, agréable à l'oeil et que l'on maintient dans une grande propreté; il se casse difficilement, et on le renouvelle à peu de frais; en sorte que l'on n'a pas besoin de craindre ou de gronder, et qu'on a de l'ordre sans humeur, de l'activité sans inquiétude. On n'a point de domestique: comme les soins du ménage sont peu considérables et bien réglés, on se sert soi-même afin d'être libre. De plus on n'aime ni à surveiller, ni à perdre: on se trouve plus heureux avec plus de peine, et plus de confiance. Seulement une femme qui mendiait auparavant, vient tous les jours pendant une heure, elle fait l'ouvrage le moins propre, et elle emporte chaque fois le salaire convenu. Avec cette manière d'être, on connaît au juste ce qu'on dépense; car là on sait le prix d'un oeuf, et l'on sait aussi donner sans aucun regret un sac de blé au débiteur pauvre poursuivi par un riche créancier.

Il importe à l'ordre même qu'on le suive sans répugnance: les besoins positifs sont faciles à contenir par l'habitude, dans les bornes du simple nécessaire; mais les besoins de l'ennui n'auraient point de bornes et mèneraient d'ailleurs aux besoins d'opinion, illimités comme eux. On a tout prévu pour ne laisser aucun dégoût interrompre l'accord de l'ensemble. On ne fait pas usage des stimulants, ils rendent nos sensations trop irrégulières: ils donnent à la fois l'avidité et l'abattement. Le vin et le café sont interdits. Le thé seul est admis, mais aucun prétexte ne peut rendre son usage fréquent: on en prend régulièrement une fois tous les cinq jours. Aucune fête ne vient troubler l'imagination par ses plaisirs espérés, par son indifférence imprévue ou affectée, par les dégoûts et l'ennui qui succèdent également aux désirs trompés et aux désirs satisfaits. Tous les jours sont à peu près semblables, afin que tous soient heureux. Quand les uns sont pour le plaisir et les autres pour le travail; l'homme qui n'est pas contraint par une nécessité absolue, devient bientôt mécontent de tous, et curieux d'essayer une autre manière de vivre. Il faut à l'incertitude de nos coeurs, ou l'uniformité pour la fixer, ou une variété perpétuelle qui la suspende et la séduise toujours. Avec les amusements s'introduiraient les dépenses; et l'on perdrait à s'ennuyer dans les plaisirs, les moyens d'être contents et aimés au milieu d'une bourgade contente. Cependant il ne faut pas que toutes les heures de la vie soient insipides et sans joie. On se fait à l'uniformité de l'ennui, mais le caractère en est altéré, l'humeur devient difficile et chagrine; au milieu de la paix des choses, on n'a plus la paix de l'âme et le calme du bonheur. Cet homme de bien l'a senti. Il a voulu que les services qu'il rend, que l'ordre qu'il a établi donnassent à sa famille la félicité d'une vie simple, et non pas l'amertume des privations et de la misère. Chaque jour a pour les enfants un moment de fête, tel qu'on en peut avoir chaque jour. Il ne finit jamais sans qu'ils se soient réjouis, sans que leurs parents aient eu le plaisir des pères, celui de voir leurs enfants devenir toujours meilleurs en restant toujours aussi contents. Le repas du soir se fait de bonne heure; il est composé de choses simples, mais qu'ils aiment, et que souvent on leur laisse disposer eux-mêmes. Après le souper, les jeux en commun chez soi, ou chez des voisins honnêtes, les courses, la promenade, la gaieté nécessaire à leur jeunesse et si bonne à tout âge, ne leur manquent jamais. Tant le maître de la maison est convaincu que le bonheur attache aux vertus, comme les vertus disposent au bonheur.

Voilà comme il faudrait vivre: voilà comme j'aimerais à faire, surtout si j'avais un revenu considérable. Mais vous savez quelle chimère je nourris dans ma pensée. Je n'y crois pas, et pourtant je ne saurais m'y refuser. Le sort qui ne m'a donné ni femme, ni enfants, ni patrie; je ne sais quelle inquiétude qui m'a isolé, qui m'a toujours empêché de prendre un rôle sur la scène du monde, ainsi que font les autres hommes; ma destinée enfin, semble me retenir, elle me laisse dans l'attente et ne me permet pas d'en sortir; elle ne dispose point de moi, mais elle m'empêche d'en disposer moi-même. Il semble qu'il y ait une force qui me retienne et me prépare en secret, que mon existence ait une fin terrestre encore inconnue, et que je sois réservé pour une chose que je ne saurais soupçonner. C'est une illusion peut-être: cependant je ne puis volontairement détruire ce que je crois pressentir, ce que le temps peut me réserver.

A la vérité je pourrais m'arranger ici à peu près de la manière dont je parle; j'aurais un objet insuffisant, mais du moins certain; et voyant à quoi je dois m'attacher, je m'efforcerais d'occuper à ces soins journaliers l'inquiétude qui me presse. En faisant dans un cercle étroit, le bien de quelques hommes, je parviendrais à oublier combien je suis inutile aux hommes. Peut-être même prendrais-je ce parti, si je ne me trouvais pas dans un isolement qui ne m'y offrirait point de douceur intérieure; si j'avais un enfant que je formerais, que je suivrais dans les détails: si j'avais une femme qui aimât les soins d'un ménage bien conduit, à qui il fût naturel d'entrer dans mes vues, qui pût trouver des plaisirs dans l'intimité domestique, et jouir comme moi de toutes ces choses qui n'ont de prix que celui d'une simplicité volontaire.

Bientôt il me suffirait de suivre l'ordre dans les choses de la vie privée. Le vallon ignoré serait pour moi la seule terre humaine. On n'y souffrirait plus, et je deviendrais content. Puisque dans quelques années je serai un peu de poussière que les vers auront abandonné, j'en viendrais à ce point de regarder comme un monument assez grand la fontaine dont j'aurais amené les eaux intarissables; et ce serait assez pour l'emploi de mes jours que dix familles trouvassent mon existence utile.

Dans une terre convenable, je jouirais plus de cette simplicité des montagnes, que je ne jouirais dans une grande ville de toutes les habitudes de l'opulence. Mon parquet serait un plancher de sapin; au lieu de boiseries vernies, j'aurais des murs de sapin; mes meubles ne seraient point d'acajou, ils seraient de chêne ou de sapin. Je me plairais à voir arranger les châtaignes sous la cendre, au foyer de la cuisine; comme j'aime à être assis sur un meuble élégant à vingt pieds de distance d'un feu de salon, à la lumière de quarante bougies.

Mais je suis seul; et outre cette raison, j'en ai d'autres encore de faire différemment. Si je savais qui partagera ma manière de vivre, je saurais selon quels besoins et quels goûts il faut que je la dispose. Si je pouvais être assez utile dans ma vie domestique, je verrais à borner là toute considération de l'avenir: mais dans l'ignorance où je suis de ceux avec qui je vivrai et de ce que je deviendrai moi-même, je ne veux point rompre des rapports qui peuvent devenir nécessaires, et je ne puis non plus adopter des habitudes trop particulières. Je vais donc m'arranger selon les lieux, mais d'une manière qui n'écarte de moi personne de ceux dont on peut dire: c'est un des nôtres.

Je ne possède pas un bien considérable; et ce n'est point d'ailleurs dans un vallon des Alpes que j'irais introduire un luxe déplacé. Ces lieux-là permettent la simplicité que j'aime. Ce n'est pas que les excès y soient ignorés, non plus que les besoins d'opinion. L'on ne peut pas dire précisément que le pays soit simple, mais il convient à la simplicité. L'aisance y semble plus douce qu'ailleurs, et le luxe moins séduisant. Beaucoup de choses naturelles n'y sont pas encore ridicules. Il n'y faut pas aller vivre, si l'on est réduit à très peu; mais si l'on a seulement assez, on y sera mieux qu'ailleurs.

Je vais donc m'y arranger, comme si j'étais à peu près sûr d'y passer ma vie entière. J'y vais établir en tout la manière de vivre que les circonstances m'indiquent. Après que je me serai pourvu des choses nécessaires, il ne me restera pas plus de huit mille livres d'un revenu clair; mais ce sera suffisant, et j'y serai moins gêné avec cela, qu'avec le double dans une campagne ordinaire, ou le quadruple dans une grande ville.

LETTRE LXVI

DATX 19 juillet, VIII.

Quand on n'aime pas à changer de domestique, on doit être satisfait d'en avoir un dont l'opinion permette à peu près ce qu'on veut. Le mien s'arrange bonnement de ce qui me convient. Si son maître est mal nourri, il se contente de l'être un peu mieux que lui; si dans des lieux où il n'existe point de lits, je passe la nuit tout habillé sur le foin, il s'y place de même sans me faire trop valoir tant de condescendance. Je n'en abuse point, et je viens de faire monter ici un matelas pour lui.

Au reste j'aime à avoir quelqu'un qui, rigoureusement parlant, n'ait pas besoin de moi. Les gens qui ne peuvent rien par eux-mêmes et qui sont réduits naturellement et par inaptitude, à devoir tout à autrui, sont trop difficiles. N'ayant jamais rien acquis par leurs propres moyens, ils n'ont point eu l'occasion de connaître la valeur des choses, et de se soumettre à des privations volontaires; en sorte que toutes leur sont odieuses. Ils ne distinguent point de la misère, une économie raisonnable; ni de la lésinerie, une gêne momentanée que les circonstances prescrivent; et leurs prétentions ont d'autant moins de bornes, que sans vous ils ne pourraient prétendre à rien. Laissez-les à eux-mêmes, ils auront à peine du pain de seigle; prenez-les chez vous, ils dédaignent les légumes; la viande de boucherie est bien commune, et leur santé ne saurait s'accommoder de l'eau.

Je suis enfin chez moi; et cela dans les Alpes. Il n'y a pas bien des années que c'eût été pour moi un grand bonheur; maintenant j'y trouve le plaisir d'être occupé. J'ai des ouvriers de la Gruyère pour bâtir ma maison de bois, et pour y faire des poêles à la manière du pays. J'ai commencé par faire élever un grand toit couvert d'_anscelles_, qui joindra la grange et la maison, et sous lequel seront le bûcher, la fontaine, etc. C'est maintenant l'atelier général, et on y a pratiqué à la hâte quelques cases où l'on passe la nuit, pendant que la beauté de la saison le permet. De cette manière les ouvriers ne sont point dérangés, l'ouvrage avancera beaucoup plus. Ils font aussi leur cuisine en commun: et me voilà à la tête d'un petit Etat très laborieux et bien uni. Hantz, mon premier ministre, daigne quelquefois manger avec eux. Je suis parvenu à lui faire comprendre que quoiqu'il eût l'intendance de mes bâtiments, s'il voulait se faire aimer de mon peuple, il ferait bien de ne point mépriser des hommes de condition libre, des paysans, des ouvriers à qui peut-être la philosophie du siècle donnerait l'impudence de l'appeler valet.

Si vous trouvez un moment, envoyez-moi vos idées sur tous les détails auxquels vous penserez, afin qu'en disposant les choses pour longtemps, et peut-être pour la vie, je ne fasse rien qu'il faille ensuite changer.

Adressez à Imenstròm par Vevey.

LETTRE LXVII

DATX Imenstròm, 21 juillet, VIII.

Ma chartreuse n'est éclairée par l'aurore en aucune saison, et ce n'est que dans l'hiver qu'elle voit le coucher du soleil. Vers le solstice d'été, on ne le voit pas se coucher, et on ne l'aperçoit le matin que trois heures après le moment où il a passé l'horizon. Il sort alors entre les tiges droites des sapins près d'un sommet nu, qu'il éclaire plus haut que lui dans les cieux; il paraît porté sur l'eau du torrent, au-dessus de sa chute; ses rayons divergent avec le plus grand éclat à travers le bois noir; le disque lumineux repose sur la montagne boisée et sauvage dont la pente reste encore dans l'ombre, c'est l'oeil étincelant d'un colosse ténébreux.

Mais c'est aux approches de l'équinoxe, que les soirées seront admirables et vraiment dignes d'une tête plus jeune. La gorge d'Imenstròm s'abaisse et s'ouvre vers le couchant d'hiver: sa pente méridionale sera dans l'ombre; celle que j'occupe et qui regarde le midi, tout éclairée de la splendeur du couchant, verra le soleil s'éteindre dans le lac immense embrasé de ses feux. Et ma vallée profonde sera comme un asile d'une douce température, entre la plaine ardente fatiguée de lumière, et la froide neige des cimes qui la ferment à l'orient.

J'ai soixante-dix arpents de prés plus ou moins bons; vingt de bois assez beaux; et à peu près trente-cinq, dont la surface est toute en rocs, en fondrières trop humides, ou toujours dans l'ombre, et en bois ou très faibles, ou à peu près inaccessibles. Ceci ne donnera presque aucun produit; c'est un espace stérile, dont on ne tire d'autre avantage que le plaisir de l'enfermer chez soi et de pouvoir, si l'on veut, le disposer pour l'agrément.

Ce qui me plaît dans cette propriété, outre la situation, c'est que toutes les parties en sont contiguës et peuvent être réunies par une clôture commune: de plus, elle ne contient ni champs, ni vignes. La vigne y pourrait réussir d'après l'exposition; il y en avait même autrefois: on a mis des châtaigniers à la place, et je les préfère de beaucoup.

Le froment y réussit mal; le seigle y serait très beau, dit-on, mais il ne me servirait que comme moyen d'échange; les fromages peuvent le faire plus commodément. Je veux simplifier tous les travaux et les soins de la maison, afin d'avoir de l'ordre et peu d'embarras.

Je ne veux point de vignes, parce qu'elles exigent un travail pénible, et que j'aime voir l'homme occupé, mais non surchargé, parce que leur produit est trop incertain, trop irrégulier, et que j'aime à savoir ce que j'ai, ce que je puis. Je n'aime point les champs, parce que le travail qu'ils demandent est trop inégal; parce qu'une grêle, et ici les gelées du mois de mai peuvent trop facilement enlever leur récolte; parce que leur aspect est presque continuellement, ou désagréable, ou du moins fort indifférent pour moi.

De l'herbe, du bois et du fruit, voilà tout ce que je veux, surtout dans ce pays-ci. Malheureusement le fruit manque à Imenstròm. C'est un grand inconvénient; il faut attendre beaucoup pour jouir des arbres que l'on plante; et moi qui aime à être en sécurité pour l'avenir, mais qui ne compte que sur le présent, je n'aime pas attendre. Comme il n'y avait point ici de maison, on n'y a mis aucun arbre fruitier, à l'exception des châtaigniers et de quelques pruniers très vieux, qui apparemment appartiennent au temps où il y avait de la vigne et sans doute des habitations: car ceci paraît avoir été partagé entre divers propriétaires. Depuis la réunion de ces différentes possessions, ce n'était plus qu'un pâturage où les vaches s'arrêtaient lorsqu'elles commençaient à monter au printemps, et lorsqu'elles redescendaient pour l'hiver.

Cet automne et le printemps prochain, je planterai beaucoup de pommiers et de merisiers, quelques poiriers et quelques pruniers. Pour les autres fruits qui viendraient difficilement ici, je préfère m'en passer. Quand on a dans un lieu ce qu'il peut naturellement produire, je trouve que l'on est assez bien. Les soins que l'on se donnerait pour y avoir ce que le climat n'accorde qu'avec peine, coûteraient plus que la chose ne vaudrait.

Par une raison semblable, je ne prétendrai pas avoir chez moi toutes les choses qui me seront nécessaires, ou dont je ferai usage. Il en est beaucoup qu'il vaut mieux se procurer par échange. Je ne désapprouve point que dans un grand domaine, on fasse tout chez soi, sa toile, son pain, son vin; qu'on ait dans sa basse-cour porcs, dindes, paons, pintades, lapins et tout ce qui peut, étant bien administré, donner quelque avantage. Mais j'ai vu avec surprise ces ménages mesquins et embarrassés, où pour une économie toujours incertaine et souvent onéreuse, on se donnait cent sollicitudes, cent causes d'humeur, cent occasions de pertes. Les opérations rurales sont toutes utiles, mais la plupart ne le sont que lorsqu'on a les moyens de les faire un peu en grand. Autrement il vaut mieux se borner à son affaire et la bien conduire. En simplifiant, on rend l'ordre plus facile, l'esprit moins inquiet, les subalternes plus fidèles, et la vie domestique bien plus douce.