Part 2
C'est le propre d'une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l'opinion d'elle-même que de ses jouissances positives: celles-ci laissent apercevoir leurs bornes; mais celles que promettent ce sentiment d'une puissance illimitée, sont immenses comme elle, et semblent nous indiquer le monde inconnu que nous cherchons toujours. Je n'oserais décider que l'homme dont l'habitude des douleurs a navré le coeur, n'ait point reçu de ses misères mêmes, une aptitude à des plaisirs inconnus des heureux, et ayant sur les leurs l'avantage d'une plus grande indépendance, et d'une durée qui soutient la vieillesse elle-même. Pour moi, j'ai éprouvé dans ce moment auquel il n'a manqué qu'un autre coeur qui sentît avec le mien, comment une heure de vie peut valoir une année d'existence; combien tout est relatif dans nous, et hors de nous; et comment nos misères viennent surtout de notre déplacement dans l'ordre des choses.
La grande route de Genève à Lausanne est partout agréable, elle suit généralement les rives du lac; et comme elle me conduisait vers les montagnes, je ne pensai point à la quitter. Je ne m'arrêtai qu'auprès de Lausanne sur une pente, d'où l'on n'apercevait pas la ville, et où j'attendis la fin du jour.
Les soirées sont désagréables dans les auberges, excepté lorsque le feu et la nuit aident à attendre le souper. Dans les longs jours on ne peut éviter cette heure d'ennui qu'en évitant aussi de voyager pendant la chaleur: c'est précisément ce que je ne fais point. Depuis mes courses au Forez, j'ai pris l'usage d'aller à pied si la campagne est intéressante; et quand je marche, une sorte d'impatience ne me permet de m'arrêter que lorsque je suis presque arrivé. Les voitures sont nécessaires pour se débarrasser promptement de la poussière des grandes routes, et des ornières boueuses des plaines; mais lorsqu'on est sans affaires et dans une vraie campagne, je ne vois pas de motif pour courir la poste, et je trouve qu'on est trop dépendant si l'on va avec ses chevaux. J'avoue qu'en arrivant à pied l'on est moins bien reçu d'abord dans les auberges; mais il ne faut que quelques minutes à un aubergiste qui sait son métier, pour s'apercevoir que s'il y a de la poussière sur les souliers il n'y a pas de paquet sur l'épaule, et qu'ainsi l'on pourrait être en état de le faire gagner assez pour qu'il ôte son chapeau d'une certaine manière. Vous verrez bientôt les servantes vous dire tout comme à un autre: Monsieur a-t-il déjà donné ses ordres?
J'étais donc sous les pins du Jorat: la soirée était belle, les bois silencieux, l'air calme, le couchant vapoureux, mais sans nuages. Tout paraissait fixe, éclairé, immobile: et dans un moment où je levai les yeux après les avoir tenus longtemps arrêtés sur la mousse qui me portait, j'eus une illusion imposante que mon état de rêverie prolongea. La pente rapide qui s'étendait jusqu'au lac se trouvait cachée pour moi sous le tertre où j'étais assis; et la surface du lac très-inclinée, semblait élever dans les airs sa rive opposée. Des vapeurs voilaient en partie les Alpes de Savoye confondues avec elles et revêtues des mêmes teintes: la lumière du couchant et le vague de l'air dans les profondeurs du Valais élevèrent ces montagnes et les séparèrent de la terre, en rendant leurs extrémités indiscernables; et leur colosse sans forme, sans couleur, sombre et neigeux, éclairé et comme invisible, ne me parut qu'un amas de nuées orageuses suspendues dans l'espace: il n'était plus d'autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul, au sein de l'immensité.
Ce moment-là fut digne de la première journée d'une vie nouvelle: j'en éprouverai peu de semblables. Je me promettais de finir celle-ci en vous en parlant tout à mon aise, mais le sommeil appesantit ma tête et ma main: les souvenirs et le plaisir de vous les dire ne sauraient l'éloigner; et je ne veux pas continuer à vous rendre si faiblement ce que j'ai mieux senti.
Près de Nion j'ai vu le Mont-Blanc assez à découvert, et depuis ses bases apparentes; mais l'heure n'était point favorable, il était mal éclairé.
LETTRE III.
DATX Cully, 11 juillet, 1.
Je ne veux point parcourir la Suisse en voyageur, on en curieux. Je cherche à être là, parce qu'il me semble que je serais mal ailleurs: c'est le seul pays, voisin du mien, qui contienne généralement de ces choses que je désire.
J'ignore encore de quel côté je me dirigerai: je ne connais ici personne, et n'y ayant aucune sorte de relation, je ne puis choisir que d'après des raisons prises de la nature des lieux. Le climat est difficile en Suisse, surtout dans les situations que je préférerais. Il me faut un séjour fixe pour l'hiver; c'est ce que je voudrais d'abord décider: mais l'hiver est long dans le contrées élevées.
A Lausanne on me disait: C'est ici la plus belle partie de la Suisse, celle que tous les étrangers aiment. Vous avez vu Genève et les bords du lac; il vous reste à voir Iverdun, Neuchâtel et Berne: on va encore au Locle qui est célèbre par son industrie. Pour le reste de la Suisse, c'est un pays bien sauvage: on reviendra de la manie anglaise d'aller se fatiguer et s'exposer pour voir de la glace et dessiner des cascades. Vous vous fixerez ici: le pays de Vaud[8] est le seul qui convienne à un étranger; et même dans le pays de Vaud il n'y a que Lausanne, surtout pour un Français.
Je les ai assurés que je ne choisirais pas Lausanne, et ils ont cru que je me trompais. Le pays de Vaud a de grandes beautés, mais je suis persuadé d'avance que sa partie basse est une de celles de la Suisse que j'aimerai le moins. La terre et les hommes y sont, à peu de chose près, comme ailleurs: je cherche d'autres moeurs, et une autre nature. Si je savais l'allemand, je crois que j'irais du côté de Lucerne: mais l'on n'entend le français que dans un tiers de la Suisse, et ce tiers en est précisément la partie la plus riante et la moins éloignée des habitudes françaises, ce qui me met dans une grande incertitude. J'ai presque résolu de voir les bords de Neuchâtel, et le bas-Valais; après quoi j'irai près de Schwitz, ou dans l'Underwalden, malgré l'inconvénient très-grand d'une langue qui m'est tout-à-fait étrangère.
J'ai remarqué un petit lac que les cartes nomment de Bré, ou de Bray, situé à une certaine élévation dans les terres, au-dessus de Cully: j'étais venu dans cette ville pour en aller visiter les rives presque inconnues et éloignées des grandes routes. J'y ai renoncé; je crains que le pays ne soit trop ordinaire, et que la manière de vivre des gens de la campagne, si près de Lausanne, ne me convienne encore moins.
Je voulais traverser le lac[9]; et j'avais, hier, retenu un bateau pour me rendre sur la côte de Savoye. Il a fallu renoncer à ce dessein: le temps a été mauvais tout le jour, et le lac est encore fort agité. L'orage est passé, la soirée est belle. Mes fenêtres donnent sur le lac; l'écume blanche des vagues est jetée quelquefois jusques dans ma chambre, elle a même mouillé le toit. Le vent souffle du Sud-Ouest, en sorte que c'est précisément ici que les vagues ont plus de force et d'élévation. Je vous assure que ce mouvement et ces sons mesurés donnent à l'âme une forte impulsion. Si j'avais à sortir de la vie ordinaire, si j'avais à vivre, et que pourtant je me sentisse découragé, je voudrais être un quart-d'heure seul devant un lac agité: je crois qu'il ne serait plus de grandes choses qui ne me fussent naturelles.
J'attends avec quelqu'impatience la réponse que je vous ai demandée; et quoi-qu'elle ne puisse en effet arriver encore, je pense à tout moment à envoyer à Lausanne pour voir si on ne néglige pas de me la faire parvenir. Sans doute elle me dira bien positivement ce que vous pensez, ce que vous présumez de l'avenir; et si j'ai eu tort, étant moi, de faire ce qui chez beaucoup d'autres eût été une conduite pleine de légéreté. Je vous consultais sur des riens, et j'ai pris sans vous la résolution la plus importante. Vous ne refuserez pas pourtant de me dire votre opinion: il faut qu'elle me réprime, ou me rassure. Vous avez déjà oublié que je me suis arrangé en ceci comme si je voulais vous en faire un secret: les torts d'un ami peuvent entrer dans notre pensée, mais non dans nos sentiments. Je vous félicite d'avoir à me pardonner des faiblesses: sans cela je n'aurais pas tant de plaisir à m'appuyer sur vous; ma propre force ne me donnerait pas la sécurité que me donne la vôtre.
Je vous écris comme je vous parlerais, comme on se parle à soi-même. Quelquefois on n'a rien à se dire l'un à l'autre, on a pourtant besoin de se parler; c'est souvent alors que l'on bavarde le plus à son aise. Je ne connais de promenade qui donne un vrai plaisir que celle que l'on fait sans but, lorsque l'on va uniquement pour aller, et que l'on cherche sans vouloir aucune chose; lorsque le temps est tranquille, un peu couvert, que l'on n'a point d'affaires, que l'on ne veut pas savoir l'heure, et que l'on se met à pénétrer au hasard dans les fondrières et les bois d'un pays inconnu; lorsqu'on parle des champignons, des biches, des feuilles rousses qui commencent à tomber; lorsque je vous dis: Voilà une place qui ressemble bien à celle où mon père s'arrêta, il y a dix ans, pour jouer au petit-palet avec moi, et où il laissa son couteau de chasse que le lendemain l'on ne put jamais retrouver. Lorsque vous me dites: L'endroit où nous venons de traverser le ruisseau eût bien plû au mien. Dans les derniers temps de sa vie, il se faisait conduire à une grande lieue de la ville dans un bois bien épais, où il y avait quelques rochers et de l'eau; alors il descendait de la calèche, et il allait, quelquefois seul, quelquefois avec moi, s'asseoir sur un grès: nous lisions les _Vies des Pères du Désert_. Il me disait: Si dans ma jeunesse j'étais entré dans un monastère, comme Dieu m'y appelait, je n'aurais pas eu tous les chagrins que j'ai eus dans le monde, je ne serais pas aujourd'hui si infirme et si cassé; mais je n'aurais point de fils, et en mourant, je ne laisserais rien sur la terre....... Et maintenant il n'est plus! Ils ne sont plus!
Il y a des hommes qui croyent se promener, à la campagne, lorsqu'ils marchent en ligne droite dans une allée sablée. Ils ont dîné, ils vont jusqu'à la statue, et ils reviennent au trictrac. Mais quand nous nous perdions dans les bois du Forez, nous allions librement et au hasard. Il y avait quelque chose de solennel à ces souvenirs d'un temps déjà reculé, qui semblaient venir à nous dans l'épaisseur et la majesté des bois. Comme l'âme s'agrandit lorsqu'elle rencontre des choses belles, et qu'elle ne les a pas prévues! Je n'aime point que ce qui appartient au coeur soit préparé et réglé: laissons l'esprit chercher avec ordre, et symétriser ce qu'il travaille. Pour le coeur, il ne travaille pas; et si vous lui demandez de produire, il ne produira rien: la culture le rend stérile. Vous vous rappelez des lettres que R ... écrivait à L ... qu'il appelait son ami. Il y avait bien de l'esprit dans ces lettres, mais aucun abandon. Chacune contenait quelque chose de distinct, et roulait sur un sujet particulier; chaque paragraphe avait son objet et sa pensée. Tout cela était arrangé comme pour l'impression; c'était des chapitres d'un livre didactique. Nous ne ferons point comme cela, je pense: aurions-nous besoin d'esprit? Quand des amis se parlent c'est pour se dire tout ce qui leur vient en tête. Il y a une chose que je vous demande; c'est que vos lettres soient longues, que vous soyez longtemps à m'écrire, que je sois longtemps à vous lire: souvent je vous donnerai l'exemple. Quant au contenu, je ne m'en inquiète point: nécessairement nous ne dirons que ce que nous pensons, ce que nous sentons: et n'est-ce pas cela qu'il faut que nous disions? Quand on veut jaser, s'avise-t-on de dire? parlons sur telle chose, faisons des divisions, et commençons par celle-ci.
On apportait le souper lorsque je me suis mis à écrire, et voilà que l'on vient de me dire: Mais, Monsieur, le poisson est tout froid, il ne sera plus bon, au moins. Adieu donc. Ce sont des truites du Rhône. Ils me les vantent, comme s'ils ne voyaient pas que je mangerai seul.
LETTRE IV.
DATX Thiel, 19 juillet, 1.
J'ai passé à Iverdun[10]; j'ai vu Neuchâtel, Bienne et leurs environs. Je m'arrête quelques jours à Thiel sur les frontières de Neuchâtel et de Berne. J'avais pris à Lausanne une de ces berlines de remise très-communes en Suisse. Je ne craignais pas l'ennui de la voiture; j'étais trop occupé de ma position, de mes espérances si vagues, de l'avenir incertain, du présent déjà inutile, et de l'intolérable vide que je trouve partout.
Je vous envoie quelques mots écrits des divers lieux de mon passage.
DATX D'Iverdun.
J'ai joui un moment de me sentir libre et dans des lieux plus beaux; j'ai cru y trouver une vie meilleure: mais je vous avouerai que je ne suis pas content. A Moudon, au centre du pays de Vaud, je me demandais: Vivrais-je heureux dans ces lieux si vantés et si désirés? mais un profond ennui m'a fait partir aussitôt. J'ai cherché ensuite a m'en imposer à moi-même, en attribuant principalement cette impression à l'effet d'une tristesse locale. Le sol de Moudon est boisé et pittoresque, mais il n'y a point de lac. Je me décidai à rester le soir à Iverdun, espérant retrouver sur ses rives, ce bien être mêlé de tristesse que je préfère à la joie. La vallée est belle, et la ville est l'une des plus jolies de la Suisse. Malgré le pays, malgré le lac, malgré la beauté du jour, j'ai trouvé Iverdun plus triste que Moudon. Quels lieux me faudra-t-il donc?
DATX De Neuchâtel.
J'ai quitté ce matin Iverdun, jolie ville, agréable à d'autres yeux, et triste aux miens. Je ne sais pas bien encore ce qui peut la rendre telle pour moi; mais je ne me suis point trouvé le même aujourd'hui. S'il fallait différer le choix d'un séjour tel que je le cherche, je me résoudrais plus volontiers à attendre un an près de Neuchâtel, qu'un mois près d'Iverdun.
DATX De S.t Biaise.
Je reviens d'une course dans le Val de Travers. C'est là que j'ai commencé à sentir dans quel pays je suis. Les bords du lac de Genève sont admirables sans doute, cependant il semble que l'on pourrait trouver ailleurs les mêmes beautés, car pour les hommes on voit d'abord qu'ils y sont comme dans les plaines, eux et ce qui les concerne[11]. Mais ce vallon, creusé dans le Jura, porte un caractère grand et simple; il est sauvage et animé; il est à-la-fois paisible et romantique; et quoiqu'il n'ait point de lac, il m'a frappé davantage que les bords de Neuchâtel et même de Genève. La terre paraît ici moins assujettie à l'homme, et l'homme moins abandonné à des convenances misérables. L'oeil n'y est pas importuné sans cesse par des terres labourées, des vignes et des maisons de plaisance, odieuses richesses de tant de pays malheureux. Mais de gros villages; mais des maisons de pierre; mais de la recherche, de la vanité, des titres, de l'esprit, de la causticité! Où m'emportaient de vains rêves? A chaque pas que l'on fait ici, l'illusion revient et s'éloigne; à chaque pas on espère, on se décourage; on est perpétuellement changé sur cette terre si différente et des autres et d'elle-même. Je vais dans les Alpes.
DATX De Thiel.
J'allais à Vevay par Morat, et je ne croyais pas m'arrêter ici: mais hier j'ai été frappé, à mon réveil, du plus beau spectacle que l'aurore puisse produire dans une contrée dont la beauté réelle, est pourtant plus riante que sublime. Cela m'a entraîné à passer ici quelques jours.
Ma fenêtre était restée ouverte la nuit, selon mon usage. Vers les quatre heures, je fus éveillé par l'éclat du jour et par l'odeur des foins que l'on avait coupés pendant la fraîcheur, à la lumière de la lune. Je m'attendais à une vue ordinaire; mais j'eus un instant d'étonnement. Les pluies du solstice avaient conservé l'abondance des eaux accrues précédemment par la fonte des neiges du Jura. L'espace entre le lac et la Thièle était inondé presqu'entièrement; les parties les plus élevées formaient des pâturages isolés au milieu de ces plaines d'eau sillonnées par le vent frais du matin. On apercevait les vagues du lac que le vent poussait au loin sur la rive demi-submergée. Des chèvres, des vaches, et leur conducteur, qui tirait de son cornet des sons agrestes, passaient en ce moment sur une langue de terre restée à sec entre la plaine inondée et la Thièle. Des pierres placées aux endroits les plus difficiles, soutenaient, ou continuaient cette sorte de chaussée naturelle: on ne distinguait point le pâturage que ces dociles animaux devaient atteindre; et, à voir leur démarche lente et mal assurée, on eût dit qu'ils allaient s'avancer et se perdre dans le lac. Les hauteurs d'Anet, et les bois épais du Julemont, sortaient du sein des eaux comme une île encore sauvage et inhabitée. La chaîne montueuse du Vuilly bordait le lac à l'horizon. Vers le sud, l'étendue s'en prolongeait derrière les coteaux de Mont-mirail; et par-delà tous ces objets, soixante lieues de glaces séculaires imposaient à toute la contrée la majesté inimitable de ces traits hardis de la nature, qui font les lieux sublimes.
Je dînai avec le receveur du péage. Sa manière ne me déplut pas. C'est un homme plus occupé de fumer et de boire, que de haïr, de projetter, de s'affliger. Il me semble que j'aimerais assez dans les autres ces habitudes que je ne prendrai point. Elles font échapper à l'ennui; elles remplissent les heures, sans que l'on ait l'inquiétude de les remplir: elles dispensent un homme de beaucoup de choses plus mauvaises, et mettent du moins à la place de ce calme du bonheur qu'on ne voit sur aucun front, celui d'une distraction suffisante qui concilie tout, et ne nuit qu'aux acquisitions de l'esprit.
Le soir je pris la clef pour rentrer dans la nuit, et n'être point assujetti à l'heure. La lune n'était pas levée, je me promenais le long des eaux vertes de la Thièle. Mais me sentant disposé à rêver longtemps, et trouvant dans la chaleur de la nuit la facilité de la passer toute entière au dehors, je pris la route de St. Blaise: je la quittai à un petit village nommé Marin, qui a le lac au sud; je descendis une pente escarpée, et je me plaçai sur le sable où venaient expirer les vagues. L'air était calme, on n'apercevait aucune voile sur le lac. Tous reposaient, les uns dans l'oubli des travaux, d'autres dans celui des douleurs. La lune parut: je restai longtemps. Vers le matin, elle répandait sur les terres et sur les eaux l'ineffable mélancolie de ses dernières lueurs. La nature paraît bien grande à l'homme, lorsque, dans un long recueillement, il entend le roulement des ondes sur la rive solitaire, dans le calme d'une nuit encore ardente et éclairée par la lune qui finit.
Indicible sensibilité! charme et tourment de nos vaines années; vaste conscience d'une nature partout accablante et partout impénétrable! passion universelle, indifférence, sagesse avancée, voluptueux abandon: tout ce qu'un coeur mortel peut contenir de besoins et d'ennuis profonds; j'ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable. J'ai fait un pas sinistre vers l'âge d'affaiblissement: j'ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l'homme simple dont le coeur est toujours jeune!
Là, dans la paix de la nuit, j'interrogeai ma destinée incertaine, mon coeur agité, et cette nature inconcevable qui, contenant toutes choses, semble pourtant ne pas contenir ce que cherchent mes désirs. Qui suis-je donc, me disais-je? Quel triste mélange d'affection universelle, et d'indifférence pour tous les objets de la vie positive? Une imagination romanesque me porte-t-elle à chercher, dans un ordre bizarre, des objets préférés par cela seul que leur existence chimérique pouvant se modifier arbitrairement, se revêt à mes yeux de formes spécieuse, et d'une beauté pure et sans mélange plus fantastique encore.
Ainsi, voyant dans les choses des rapports qui n'y sont point, et cherchant toujours ce que je n'obtiendrai jamais, étranger dans la nature réelle, ridicule au milieu des hommes, je n'aurai que des affections vaines: et soit que je vive selon moi-même, soit que je vive selon les hommes, je n'aurai dans l'oppression extérieure, ou dans ma propre contrainte, que l'éternel tourment d'une vie toujours réprimée et toujours misérable. Mais les écarts d'une imagination ardente et immodérée sont sans constance comme sans règle: jouet de ses passions mobiles et de leur ardeur aveugle et indomptée, un tel homme n'aura ni continuité dans ses goûts, ni paix dans son coeur.
Que puis-je avoir de commun avec lui? Tous mes goûts sont uniformes, tout ce que j'aime est facile et naturel: je ne veux que des habitudes simples, des amis paisibles, une vie toujours la même. Comment mes voeux seraient-ils désordonnés? je n'y vois que les besoins, que le sentiment de l'harmonie et des convenances. Comment mes affections seraient-elles odieuses aux hommes? je n'aime que ce qu'ont aimé les meilleurs d'entre eux; je ne cherche rien aux dépens d'aucun d'eux; je cherche ce que chacun peut avoir, ce qui est nécessaire aux besoins de tous, ce qui finirait leurs misères, ce qui rapproche, unit, console: je ne veux que la vie des peuples bons, ma paix dans la paix de tous[12]. Je n'aime, il est vrai, que la nature; mais c'est pour cela qu'en, m'aimant moi-même, je ne m'aime point exclusivement; et que les autres hommes sont encore dans la nature, ce que j'en aime davantage. Un sentiment impérieux m'attache à toutes les impressions aimantes; mon coeur plein de lui-même, de l'humanité, et de l'accord primitif des êtres, n'a jamais connu de passions personnelles ou irascibles. Je m'aime moi-même, mais c'est dans la nature, c'est dans l'ordre qu'elle veut, c'est en société avec l'homme qu'elle fit, et d'accord avec l'universalité des choses. A la vérité, jusqu'à présent du moins, rien de ce qui existe n'a pleinement mon affection, et un vide inexprimable est la constante habitude de mon âme altérée. Mais tout ce que j'aime pourrait exister, la terre entière pourrait être selon mon coeur, sans que rien fût changé dans la nature ou dans l'homme lui-même, excepté les accidents éphémères de l'oeuvre sociale.
Non, l'homme singulier ou romanesque n'est pas ainsi. Sa folie a des causes factices. Il ne se trouve point de suite ni d'ensemble dans ses affections; et comme il n'y a d'erreur et de bizarreries que dans les innovations humaines, tous les objets de sa démence sont pris dans l'ordre de choses qui excite les passions immodérées des hommes, et l'industrieuse fermentation de leurs esprits toujours agités en sens contraires.
Pour moi, j'aime les choses existantes; je les aime comme elles sont. Je ne désire, je ne cherche, je n'imagine rien hors de la nature. Loin que ma pensée divague et se porte sur des objets difficiles ou bizarres, éloignés ou extraordinaires; et qu'indifférent pour ce qui s'offre à moi, pour ce que la nature produit habituellement, j'aspire à ce qui m'est refusé, à des choses étrangères et rares, à des circonstances invraisemblables et à une destinée romanesque; je ne veux au contraire, je ne demande à la nature et aux hommes, je ne demande pour ma vie entière que ce que la nature contient nécessairement, ce que les hommes doivent tous posséder, ce qui peut seul occuper nos jours et remplir nos coeurs, ce qui fait la vie. Comme il ne me faut point des choses difficiles où privilégiées, il ne me faut pas non plus des choses nouvelles, changeantes, multipliées. Ce qui m'a plu, me plaira toujours; ce qui a suffi à mes besoins, leur suffira dans tous les temps: le jour semblable au jour qui fut heureux, est encore un jour heureux pour moi; et comme les besoins positifs de ma nature sont toujours à-peu-près les mêmes, ne cherchant que ce qu'ils exigent, je désire toujours à-peu-près les mêmes choses. Si je suis satisfait aujourd'hui, je le serai demain, je le serai toute l'année, je le serai toute la vie: et si mon sort est toujours le même, mes voeux toujours simples, seront toujours remplis.