Part 19
Ces bonnes ménagères savent, avec exactitude, le nombre des mailles que leurs filles doivent tricoter en une heure, et combien de chandelle on peut brûler après souper dans une maison réglée: elles sont assez ce qu'il faut à certains hommes, qui passent les deux tiers de leurs jours à boire et à fumer. Le grand point pour eux est de ne consacrer à leurs maisons et à leurs enfants, qu'autant de batz[56] qu'ils donnent d'écus au cabaret[57]; et dès lors ils se marient pour avoir une excellente servante.
Dans les lieux où ces principes dominent, l'on voit peu de mariages rompus, parce qu'on ne quitte pas volontiers une servante qui fait bien son état, à laquelle on ne donne pas de gages, et qui a apporté du bien; mais l'on y voit aussi rarement cette union qui fait le bonheur de la vie, qui suffit à l'homme, qui le dispense de chercher ailleurs des plaisirs moins vrais avec des inconvénients certains.
Les partisans de ces principes sont capables de vous objecter le peu d'intimité des mariages à Paris, ou dans d'autres lieux à peu près semblables. Comme si les raisons qui empêchent de penser à l'intimité dans les capitales où il ne s'agit pas d'union conjugale, pouvaient se trouver dans des moeurs très différentes, et dans des lieux où l'intimité ferait le bonheur. C'est une chose pénible à y voir que la manière dont les deux sexes s'isolent. Rien n'est si triste, surtout pour les femmes qui n'en sont point dédommagées, et pour lesquelles il n'y a point d'heures agréables, point de lieux, de délassement. Rebutées, aigries et réduites à une économie sévère ou au désordre, elles se mettent à suivre l'ordre avec chagrin et par dépit; se réunissent très peu entre elles; ne s'aiment point du tout; et se font dévotes, parce qu'elles ne connaissent que l'église où elles puissent aller.
LETTRE LIX
DATX Du chât. de Chupru, 22 mai, VIII.
A deux heures nous étions déjà dans le bois à la recherche des fraises. Elles couvraient les pentes méridionales: plusieurs étaient à peine formées, mais un grand nombre avaient déjà les couleurs et le parfum de la maturité. La fraise est une des plus aimables productions naturelles: elle est abondante et salubre, elle mûrit jusque sous les climats polaires: elle me paraît dans les fruits, ce qu'est la violette parmi les fleurs, suave, belle et simple. Son odeur se répand avec le léger souffle des airs, lorsqu'il s'introduit, par intervalles, sous la voûte des bois pour agiter doucement les buissons épineux et les lianes qui se soutiennent sur les troncs élevés. Elle est entraînée dans les ombrages les plus épais avec la chaude haleine du sol où la fraise mûrit; elle vient s'y mêler à la fraîcheur humide, et semble s'exhaler des mousses et des ronces. Harmonies sauvages! vous êtes formées de ces contrastes.
Tandis que nous sentions à peine le mouvement de l'air dans la solitude couverte et sombre, un vent orageux passait librement sur la cime des sapins; leurs branches frémissaient d'un ton pittoresque en se courbant contre les branches qui les heurtaient. Quelquefois les hautes tiges se séparaient dans leur balancement, et l'on voyait alors leurs têtes pyramidales éclairées de toute la lumière du jour et brûlées de ses feux, au-dessus des ombres de cette terre silencieuse où s'abreuvaient leurs racines.
Quand nos corbeilles furent remplies, nous quittâmes le bois, les uns gais, les autres contents. Nous allâmes par des sentiers étroits, à travers des prés fermés de haies, le long desquelles sont plantés des merisiers élevés et de grands poiriers sauvages. Terre encore patriarcale quand les hommes ne le sont plus! J'étais bien, sans avoir eu précisément du plaisir. Je me disais: que ce qu'on appelle plaisirs purs, n'est, en quelque sorte, que des plaisirs qu'on ne fait qu'essayer: que l'économie dans les jouissances est l'industrie du bonheur: qu'il ne suffit pas qu'un plaisir soit sans remord, ni même qu'il soit sans mélange pour être un plaisir pur; qu'il faut encore qu'on n'en ait accepté que ce qui était nécessaire pour en percevoir le sentiment, pour en nourrir l'espoir, et que l'on sache réserver, pour d'autres temps, ses plus séduisantes promesses. C'est une bien douce volupté de prolonger la jouissance en éludant le désir, de ne point précipiter sa joie, de ne point user sa vie. L'on ne jouit bien du présent que lorsqu'on attend un avenir au moins égal; et l'on perd tout bonheur si l'on veut être absolument heureux. C'est cette loi de la nature qui fait le charme inexprimable d'un premier amour. Il faut à nos jouissances un peu de lenteur, de la continuité dans leurs progressions, et quelque incertitude dans leur terme. Il nous faudrait une volupté habituelle, et non des émotions extrêmes et passagères: il nous faudrait la tranquille possession qui se suffit à elle-même dans sa paix domestique, et non cette fièvre de plaisir dont l'ivresse consumante anéantit dans la satiété nos coeurs ennuyés de ses retours, de ses dégoûts, de la vanité de son espoir, de la fatigue de ses regrets. Mais notre raison elle-même doit-elle songer, dans la société inquiète, à cet état de bonheur sans plaisirs, à cette quiétude si méconnue, à ce bien-être constant et simple où l'on ne pense pas à jouir, où l'on n'a plus besoin de désirer?
Tel devait être le coeur de l'homme: mais l'homme a changé sa vie, il a dénaturé son coeur: et les ombres colossales sont venues fatiguer ses désirs, parce que les proportions naturelles des êtres vrais ont paru trop exactes à sa folle grandeur. Les vanités sociales me rappellent souvent cette fastueuse puérilité d'un prince qui se crut grand, lorsqu'il fit dessiner en lampions le chiffre de l'Autocratrice sur la pente d'une montagne de plusieurs lieues.
Nous avons aussi taillé les montagnes, mais nos travaux ont été moins gigantesques. Ils furent faits de nos mains, et non de celles des esclaves; nous n'avions pas des maîtres à recevoir, mais des amis à placer.
Un ravin profond borde les bois du château; il est creusé dans des rocs très escarpés et très sauvages. Au haut de ces rocs, au fond du bois, il paraît que l'on a autrefois coupé des pierres: les angles que ce travail a laissés ont été arrondis par le temps; mais il en résulte une sorte d'enceinte formant à peu près la moitié d'un hexagone, et dont la capacité est très propre à recevoir commodément six ou huit personnes. Après avoir un peu nivelé le fond de pierres, et avoir achevé le gradin destiné à servir de buffet, nous fîmes un siège circulaire avec de grosses branches recouvertes de feuilles. La table fut une planche posée sur des éclats de bois laissés par les ouvriers qui venaient de couper près de là quelques arpents de hêtres.
Tout cela fut préparé le matin. Le secret fut gardé, et nous conduisîmes nos hôtes, chargés de fraises, dans ce réduit sauvage qu'ils ne connaissaient pas. Les femmes parurent flattées de trouver les agréments d'une simplicité délicate au milieu d'une scène de terreur. Des branches de pins étaient allumées dans un angle de roc suspendu sur un précipice que les branches avancées des hêtres rendaient moins effrayant. Des cuillères de buis faites à la manière du Koukisberg[58], des tasses d'une porcelaine élégante, des corbeilles de merises étaient placées sans ordre le long du gradin de pierre avec des assiettées de la crème épaisse des montagnes, et des jattes remplies de cette seconde crème qui peut seule servir pour le café, et dont le goût d'amande très légèrement parfumé, n'est guère connu que vers les Alpes. Des carafons contenaient une eau chargée de sucre préparée pour les fraises.
Le café n'était ni moulu, ni grillé. Il faut laisser aux femmes ces sortes de soins, qu'elles aiment ordinairement à prendre elles-mêmes: elles sentent si bien qu'il faut préparer sa jouissance, et du moins en partie, devoir à soi ce que l'on veut posséder! Un plaisir qui s'offre sans être un peu cherché par le désir, perd souvent de sa grâce; comme un bien trop attendu a laissé passer l'instant qui lui donnait du mérite.
Tout était préparé, tout paraissait prévu, mais quand on voulut faire le café, il se trouva que la chose la plus facile était celle qui nous manquait; il n'y avait pas d'eau. On se mit à réunir des cordes qui semblaient n'avoir eu d'autre destination que de lier les branches apportées pour nos sièges, et de courber celles qui nous donnaient de l'ombre: et non sans avoir cassé quelques carafes, on en remplit enfin deux de l'eau glaciale du torrent trois cents pieds au-dessous de nous.
La réunion fut intime, et le rire sincère. Le temps était beau; le vent mugissait dans cette longue enceinte d'une sombre profondeur où le torrent, tout blanc d'écume, roulait entre les rochers anguleux. Le K-hou-hou chantait dans les bois, et les bois plus élevés multipliaient tous ces sons austères: on entendait à une grande distance les grosses cloches des vaches qui montaient au Kousin-berg. L'odeur sauvage du sapin brûlé s'unissait à ces bruits montagnards: et au milieu des fruits simples, dans un asile désert, le café fumait sur une table d'amis.
Cependant les seuls d'entre nous qui jouirent de cet instant, furent ceux qui n'en sentaient pas l'harmonie morale. Triste faculté de penser à ce qui n'est point présent!... Mais il n'était pas parmi nous deux coeurs semblables. La mystérieuse nature n'a point placé dans chaque homme le but de sa vie. Le vide et l'accablante vérité sont dans le coeur qui se cherche lui-même: l'illusion entraînante ne peut venir que de celui qu'on aime. On ne sent pas la vanité des biens possédés par un autre; et chacun se trompant ainsi, des coeurs amis deviennent vraiment heureux au milieu du néant de tous les biens directs.
Pour moi, je me mis à rêver au lieu d'avoir du plaisir. Cependant il me faut peu de chose, mais j'ai besoin que ce peu soit d'accord: les biens les plus séduisants ne sauraient m'attacher si j'y découvre de la discordance; et la plus faible jouissance que rien ne flétrit, suffit à tous mes désirs. C'est ce qui me rend la simplicité nécessaire; elle seule est harmonique. Aujourd'hui le site était trop beau. Notre salle pittoresque, notre foyer rustique, un goûter de fruits et de crème, notre intimité momentanée, le chant de quelques oiseaux, et le vent qui à tout moment jetait dans nos tasses des feuilles de sapin, c'était assez: mais le torrent dans l'ombre, et les bruits éloignés de la montagne, c'était beaucoup trop; j'étais le seul qui entendît.
LETTRE LX
DATX Villeneuve, 16 juin, VIII.
Je viens de parcourir presque toutes les vallées habitables qui sont entre Charmey, Thun, Sion, Saint-Maurice et Vevey. Je n'ai pas été avec espérance, pour admirer ou pour jouir. J'ai revu les montagnes que j'avais vues il y a près de sept années. Je n'y ai point porté ce sentiment d'un âge qui cherchait avidement leurs beautés sauvages. C'étaient les noms anciens, mais moi aussi je porte le même nom! Je me suis assis auprès de Chillon sur la grève. J'entendais les vagues, et je cherchais encore à les entendre. Là, où j'ai été jadis, cette grève si belle dans mes souvenirs, ces ondes que la France n'a point, et les hautes cimes, et Chillon, et le Léman ne m'ont pas surpris, ne m'ont pas satisfait. J'étais là, comme j'eusse été ailleurs. J'ai retrouvé les lieux; je ne puis ramener les temps.
Quel homme suis-je maintenant? Si je ne sentais l'ordre, si je n'aimais encore à être la cause de quelque bien, je croirais que le sentiment des choses est déjà éteint, et que la partie de mon être qui se lie à la nature ordonnée a cessé sa vie.
Vous n'attendez de moi ni des narrations historiques, ni des descriptions comme en doit faire celui qui voyage pour observer, pour s'instruire lui-même, ou pour faire connaître au public des lieux nouveaux. Un solitaire ne vous parlera point des hommes que vous fréquentez plus que lui. Il n'aura pas d'aventures, il ne vous fera pas le roman de sa vie. Mais nous sommes convenus que je continuerais à vous dire ce que j'éprouve, parce que c'est moi que vous avez accoutumé, et non pas ce qui m'environne. Quand nous nous entretenons l'un avec l'autre, c'est de nous-mêmes, car rien n'est plus près de nous. Il m'arrive souvent d'être surpris que nous ne vivions pas ensemble: cela me paraît contradictoire et comme impossible. Il faut que ce soit une destinée secrète qui m'ait entraîné à chercher je ne sais quoi loin de vous, tandis que je pouvais rester où vous êtes ne pouvant vous emmener où je suis.
Je ne saurais dire quel besoin m'a rappelé dans une terre extraordinaire dont je ne retrouve plus les beautés, et où je ne me retrouve point moi-même. Mon premier besoin n'était-il pas dans cette habitude de penser, de sentir ensemble? N'était-ce pas une nécessité de rêver nous seuls sur cette agitation qui, dans un coeur périssable creuse un abîme d'avidité qui semble ne pouvoir être rempli que par des choses impérissables? Nous nous mettions à sourire de ce mouvement toujours ardent et toujours trompé; nous applaudissions à l'adresse qui en a tiré parti pour nous faire immortels; nous cherchions avec empressement quelques exemples des illusions les plus grossières et les plus puissantes, afin de nous figurer aussi que la mort elle-même et toutes choses visibles n'étaient que des fantômes, et que l'intelligence subsisterait pour un rêve meilleur. Nous nous abandonnions avec une sorte d'indifférence et d'impassibilité à l'oubli des choses de la terre; et dans l'accord de nos âmes, nous imaginions l'harmonie d'un monde divin caché sous la représentation du monde visible. Mais maintenant je suis seul, je n'ai plus rien qui me soutienne. Il y a quatre jours, j'ai réveillé un homme qui mourait dans la neige sur le Sanetz. Sa femme, ses deux enfants, qui vivent par lui, et dont il paraît être pleinement le mari et le père, comme l'étaient les patriarches, comme on l'est encore aux montagnes et dans les déserts; tous trois faibles et demi-morts de crainte et de froid, l'appelaient dans les rochers et au bord du glacier. Nous les avons rencontrés. Imaginez une femme et deux enfants heureux. Et tout le reste du jour, je respirais en homme libre, je marchais avec plus d'activité. Mais depuis, le même silence est autour de moi, et il ne se passe rien qui me fasse sentir mon existence.
J'ai donc cherché dans toutes les vallées pour acquérir un pâturage isolé, mais facilement accessible, d'une température un peu douce, bien situé, traversé par un ruisseau, et d'où l'on entende ou la chute d'un torrent, ou les vagues d'un lac. Je veux maintenant une possession non pas importante, mais étendue, et d'un genre tel que la vallée du Rhône n'en offre pas. Je veux aussi bâtir en bois, ce qui sera plus facile ici que dans le bas Valais. Dès que je serai fixé, j'irai à Saint-Maurice et à Charrières. Je ne me suis pas soucié d'y passer à présent, de crainte que ma paresse naturelle, et l'attachement que je prends si facilement pour les lieux dont j'ai quelque habitude, ne me fissent rester à Charrières. Je préfère choisir un lieu commode et y bâtir à ma manière, comme il convient à présent que je puis me fixer pour du temps, et peut-être pour toujours.
Hantz qui parle le roman, et qui sait aussi un peu l'allemand de l'Oberland, suivait les vallées et les chemins, et s'informait dans les villages. Pour moi j'allais de chalets en chalets à travers les montagnes, et dans des lieux où il n'eût pas osé passer, quoiqu'il soit plus robuste que moi, et plus habitué dans les Alpes; et où je n'aurais point passé moi-même si je n'eusse été seul.
J'ai trouvé un domaine qui me conviendrait beaucoup, mais je ne sais pas si je pourrai l'avoir. Il y a trois propriétaires: deux sont de la Gruyère, le troisième est à Vevey. Celui-ci, dit-on, n'a pas l'intention de vendre: cependant il me faut le tout.
Si vous avez connaissance de quelque carte nouvelle de la Suisse, ou d'une carte topographique de quelques-unes de ses parties, envoyez-les-moi. Toutes celles que j'ai pu trouver sont pleines de fautes; quoique dans les modernes il y en ait de bien soignées pour l'exécution, et qui marquent avec beaucoup d'exactitude la position de plusieurs lieux. Il faut avouer qu'il y a peu de pays dont le plan soit aussi difficile à faire.
Je pensais à essayer celui du peu d'espace compris entre Vevey, Saint-Gingouph, Aigle, Sepey, Etivaz, Montbovon et Sempsales; dans la supposition toutefois que j'aurai le pâturage dont je vous parle près de la dent de Jamant, dont j'aurais fait le sommet de mes principaux triangles. Je me promettais de passer dans cette fatigue la saison inquiète de la chaleur et des beaux jours. Je l'aurais entrepris l'année prochaine: mais j'y ai renoncé. Lorsque toutes les gorges, tous les revers, tous les aspects, me seraient connus avec exactitude, il ne me resterait plus rien à trouver. Il vaut mieux conserver le seul moyen d'échapper aux moments d'ennuis intolérables, en m'égarant dans des lieux nouveaux; en cherchant avec impatience ce qui ne m'intéresse point; en grimpant avec ardeur les dents les plus difficiles pour vérifier un angle, pour m'assurer d'une ligne que j'oublierai ensuite, afin de retourner l'observer comme si j'avais un but.
LETTRE LXI
DATX Saint-Saphorin, 26 juin, VIII.
Je ne me repens point d'avoir emmené Hantz. Dites à Mme T*** que je la remercie de me l'avoir donné. Il me paraît franc et susceptible d'attachement. Il est intelligent; et d'ailleurs il donne du cor avec plus de goût que je ne l'aurais espéré.
Le soir, dès que la lune est levée, je prends deux bateaux. Je n'ai dans le mien qu'un seul rameur; et quand nous sommes avancés sur le lac, il a une bouteille de vin à boire, pour rester assis et ne dire mot. Hantz est dans l'autre bateau, dont les rameurs frappent les ondes en passant et repassant un peu au loin, devant le mien qui reste immobile, ou doucement entraîné par les faibles vagues. Il a avec lui son cor; et deux femmes allemandes chantent à l'unisson.
C'est un bien bon homme, et il faudra que je le fixe auprès de moi, car il trouve son sort assez doux. Il me dit qu'il n'a plus d'inquiétude et qu'il espère que je le garderai toujours. Je crois qu'il a raison: irais-je m'ôter le seul bien que j'aie, un homme qui est content?
J'avais sacrifié pour des connaissances assez intimes les seules ressources qui me restassent alors. Pour laisser ensemble ceux qui paraissent devoir trouver ensemble quelque bonheur, j'ai abandonné le seul espoir qui pouvait me flatter. Ces sacrifices, et d'autres encore, n'ont produit aucun bien: mais voilà un valet qui est heureux; et je n'ai rien fait pour lui, si ce n'est de le traiter en homme. Je l'estime parce qu'il n'en est pas surpris: puisqu'il trouve cela tout simple, il n'en abusera point. Il n'est pas vrai d'ailleurs que ce soit la bonté qui produise ordinairement l'insolence, c'est la faiblesse. Hantz voit bien que je lui parle avec une certaine confiance, mais il sent fort bien aussi que je saurais parler en maître.
Vous ne soupçonneriez pas qu'il s'est mis à lire la _Julie_ de J.-J. Hier il disait, en dirigeant son bateau vers le rivage de Savoie, c'est donc là Meillerie! Mais que ceci ne vous inquiète pas; rappelez-vous qu'il est sans prétentions. Il ne serait pas avec moi s'il avait de l'esprit d'antichambre.
C'est surtout la mélodie[59] des sons qui, réunissant l'étendue sans limites précises à un mouvement sensible mais vague, donne à l'âme ce sentiment de l'infini qu'elle croit posséder en durée et en étendue.
J'avoue qu'il est naturel à l'homme de se croire moins borné, moins fini, de se croire plus grand que sa vie présente, lorsqu'il arrive qu'une perception subite lui montre les contrastes et l'équilibre, le lien, l'organisation de l'univers. Ce sentiment lui paraît comme une découverte d'un monde à connaître, comme un premier aperçu de ce qui pourrait lui être dévoilé un jour.
J'aime ces chants dont je ne comprends point les paroles. Elles nuisent toujours pour moi à la beauté de l'air, ou du moins à son effet. Il est presque impossible que les idées soient entièrement d'accord avec celles que me donnent les sons. D'ailleurs l'accent allemand a quelque chose de plus romantique. Les syllabes sourdes et indéterminées ne me plaisent point dans la musique. Notre _e_ muet est désagréable quand le chant force à le faire sentir: et on prononce presque toujours d'une manière fausse et rebutante la syllabe inutile des rimes féminines, parce que en effet on ne saurait guère la prononcer autrement.
J'aime beaucoup l'unisson de deux ou de plusieurs voix; il laisse à la mélodie tout son pouvoir et toute sa simplicité. Pour la savante harmonie, ses beautés me sont étrangères: ne sachant pas la musique, je ne jouis point de ce qui n'est qu'art ou difficultés.
Le lac est bien beau, lorsque la lune blanchit nos deux voiles, et que les échos de Chillon répètent les sons du cor; quand le mur immense de Meillerie oppose ses ténèbres à la douce clarté du ciel, aux lumières mobiles des eaux; quand les vagues se brisent contre nos bateaux arrêtés, quand elles font entendre au loin leur roulement sur les cailloux innombrables que la Vevayse a descendus des montagnes.
Vous qui savez jouir, que n'êtes-vous là pour entendre deux voix de femme, sur les eaux, dans la nuit! Mais moi, je devrais tout laisser. Cependant j'aime à être averti de mes pertes, quand l'austère beauté des lieux peut me faire oublier combien tout est vain dans l'homme jusqu'à ses regrets.
Etang de Chessel! Là, nos promenades étaient moins belles, et plus heureuses. La nature accable le coeur de l'homme, mais l'intimité le satisfait: on s'appuie mutuellement, on parle, et tout s'oublie.
J'aurai le lieu en question: mais il faut attendre quelques jours encore avant d'avoir les certitudes nécessaires pour terminer. Je ferai aussitôt commencer les travaux, car la saison s'avance.
LETTRE LXII
DATX Juillet, VIII.
J'oublie toujours de vous demander une copie du _Manuel de Pseusophanes_: je ne sais comment j'ai perdu celle que j'avais gardée. Je n'y verrai rien dont je dusse avoir besoin d'être averti: mais, si je le lis les matins, il me rappellera d'une manière plus présente combien je devrais avoir honte de tant de faiblesses.
J'ai l'intention d'y joindre une note sur certains règlements d'hygiène, sur ces choses d'une habitude individuelle et locale auxquelles je crois qu'on ne met pas assez d'importance. Aristippe ne pouvait guère les prescrire à son disciple imaginaire, ou à ses disciples réels: mais cette note sera plus utile encore que des considérations générales pour maintenir en moi ce bien-être, cette aptitude physique qui soutient notre âme si physique elle-même.
J'ai deux grands malheurs: un seul me détruirait peut-être; mais je vis entre deux parce qu'ils sont contraires. Sans cette habitude triste, ce découragement, cet abandon, sans cette humeur tranquille contre tout ce qu'on pourrait désirer, l'activité qui me presse et m'agite me consumerait plutôt, et aussi vainement: mon ennui sert du moins à l'affaiblir. La raison la calmerait; mais entre ces deux grandes forces ma raison est bien faible: tout ce qu'elle peut faire c'est d'appeler l'une à son secours quand l'autre prend le dessus. On végète ainsi: quelquefois même on s'endort.
LETTRE LXIII
DATX Juillet, VIII.
Il était minuit: la lune avait passé; le lac[60] semblait agité; les cieux étaient tranquilles, la nuit profonde et belle. Il y avait de l'incertitude sur la terre. On entendit frémir les bouleaux, et des feuilles de peupliers tombèrent: les pins rendirent des murmures sauvages; des sons romantiques descendaient de la montagne; de grosses vagues roulaient sur la grève. Alors l'effraie se mit à gémir sous les roches caverneuses; et quand elle cessa, les vagues étaient affaiblies, le silence fut austère.