Oberman

Part 15

Chapter 153,908 wordsPublic domain

Peut-être se laisse-t-on trop aller à négliger des choses indifférentes par elles-mêmes, et que pourtant il faut désirer, ou du moins recevoir, pour que les heures soient occupées sans langueur. Il y a une sorte de dédain, qui est une prétention fort vaine, mais à laquelle on se trouve entraîné sans y songer. On voit beaucoup d'hommes; chacun d'eux, livré à d'autres goûts, est ou se montre insensible à bien des choses dont nous ne voulons pas alors paraître plus émus que lui. Il se forme dans nous une certaine habitude d'indifférence et de renoncement; elle ne coûte point de sacrifices, mais elle augmente l'ennui. Ces riens qui pris chacun à part, étaient tous inutiles, devenaient bons par leur ensemble; ils entretenaient cette activité des affections qui fait la vie. Ils n'étaient pas des causes suffisantes de sensations, mais ils nous faisaient échapper au malheur de n'en plus avoir. Ces biens, si faibles, convenaient mieux à notre nature, que la puérile grandeur qui les rejette, et qui ne les remplacera pas. Le vide devient fastidieux à la longue; il dégénère en une morne habitude: et, bien trompés dans notre superbe indolence, nous laissons se dissiper en une triste fumée la lumière de la vie, faute du souffle qui l'animerait.

Je vous le répète, le temps fuit avec une vitesse qui s'accroît à mesure que l'âge change. Mes jours perdus s'entassent derrière moi: ils remplissent l'espace vague de leurs ombres sans couleur; ils amoncèlent leurs squelettes atténués: c'est le ténébreux simulacre d'un monument funèbre. Et si mon regard inquiet se détourne et cherche à se reposer sur la chaîne, jadis plus heureuse, des jours que prépare l'avenir; il se trouve que leurs formes pleines et leurs riantes images ont beaucoup perdu. Leurs couleurs pâlissent: cet espace voilé qui les embellissait d'une grâce céleste dans la magie de l'incertitude, découvre maintenant à nu leurs fantômes arides et chagrins. A la lueur austère qui les montre dans l'éternelle nuit, j'en discerne déjà le dernier qui s'avance seul sur l'abîme, et n'a plus rien devant lui.

Vous souvient-il de nos vains désirs, de nos projets d'enfant? La joie d'un beau ciel, l'oubli du monde, et la liberté des déserts!

Jeune enchantement d'un coeur vierge, qui croit au bonheur, qui veut ce qu'il désire, et ignore la vie! Simplicité de l'espérance, qu'êtes-vous devenue? Le silence des forêts, la pureté des eaux, les fruits naturels, l'habitude intime nous suffisaient alors. Le monde réel n'a rien qui remplace ces besoins d'un coeur juste, d'un esprit incertain, premier songe de nos premiers printemps.

Quand une heure plus favorable vient placer sur nos fronts une sérénité imprévue, quelque nuance fugitive de paix et de bien-être, l'heure suivante se hâte d'y fixer les traits chagrins et fatigués, les rides abreuvées d'amertumes qui en effacent pour jamais la candeur primitive.

Depuis cet âge qui est déjà si loin de moi, les instants épars qui ont pu rappeler l'idée du bonheur, ne forment pas dans ma vie un demi-jour que je dusse consentir à voir renouveler. C'est ce qui caractérise ma fatigante destinée: d'autres sont bien plus malheureux, mais j'ignore s'il fut jamais un homme moins heureux. Je me dis, que l'on est porté à la plainte; que l'on sent tous les détails de ses propres misères, tandis qu'on affaiblit, ou qu'on ignore celles que l'on n'éprouve pas soi-même: et pourtant je me crois juste, en pensant que l'on ne saurait moins jouir, moins vivre, être plus constamment au-dessous de ses besoins.

Je ne suis pas souffrant, impatienté, irrité; je suis lassé, abattu; je suis dans l'accablement. Quelquefois, à la vérité, un mouvement imprévu m'élance hors de la sphère étroite où je me sentais comprimé. Ce mouvement est si rapide, que je ne puis le prévenir: ce sentiment me remplit et m'entraîne sans que j'aie pensé à la vanité de son impulsion: je perds ainsi ce repos raisonné qui éternise nos maux, en les calculant avec son froid compas, avec ses formules savantes et mortelles.

Alors, j'oublie ces considérations accidentelles, chaînons misérables dont ma faiblesse a tissu le fragile lien: je vois seulement, d'un côté, mon âme avec ses forces et ses désirs, comme un principe moteur borné mais indépendant, que rien ne peut empêcher de s'éteindre à son terme, que rien aussi ne peut empêcher d'être selon sa nature; et de l'autre, toutes choses sur la terre humaine comme son domaine nécessaire, comme les moyens de son action, les matériaux de sa vie. Je méprise cette prudence timide et lente, qui pour des jouets qu'elle travaille, oublie la puissance du génie, laisse éteindre le feu du coeur, et perd à jamais ce qui fait la vie pour arranger des ombres puériles.

Je me demande ce que je fais; pourquoi je ne me mets pas à vivre; quelle force m'enchaîne, quand je suis libre; quelle faiblesse me retient quand je sens une énergie dont l'effort réprimé me consume; ce que j'attends, quand je n'espère rien; ce que je cherche ici, quand je n'y aime rien, n'y désire rien; quelle fatalité me force à faire ce que je ne veux point, sans que je voie comment elle me le fait faire?

Il est facile de s'y soustraire; il en est temps, il le faut: et à peine ce mot est dit, que l'impulsion s'arrête, l'énergie s'éteint, et me voilà replongé dans le sommeil où s'anéantit ma vie. Le temps coule uniformément: je me lève avec dégoût, je me couche fatigué, je me réveille sans désirs. Je m'enferme, et je m'ennuie: je vais dehors, et je gémis. Si le temps est sombre, je le trouve triste; et s'il est beau, je le trouve inutile. La ville m'est insipide, et la campagne m'est odieuse. La vue des malheureux m'afflige; celle des heureux ne me trompe point. Je ris amèrement quand je vois des hommes qui se tourmentent; et si quelques-uns sont plus calmes, je ris, en songeant qu'on les croit contents.

Je vois tout le ridicule du personnage que je fais; je me rebute, et je ris de mon impatience. Cependant je cherche dans chaque chose, le caractère bizarre et double qui la rend un moyen de nos misères; et ce comique d'oppositions qui fait de la terre humaine une scène contradictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses. Je me précipite ainsi, ne sachant plus de quel côté me diriger. Je m'agite, parce que je ne trouve point d'activité; je parle, afin de ne point penser; je m'anime, par stupeur. Je crois même que je plaisante: je ris de douleur, et l'on me trouve gai. Voilà qui va bien, disent-ils, il prend son parti. Il faut que je le prenne, car je n'y pourrai plus tenir.

DATX 5 août.

Je crois, je sens que tout cela va changer. Plus j'observe ce que j'éprouve, plus j'en viendrais à me convaincre que les choses de la vie sont indiquées, préparées et mûries dans une marche progressive dirigée par une force inconnue.

Dès qu'une série d'incidents marche vers un terme, ce résultat qu'elle annonce, se trouve aussitôt un centre que beaucoup d'autres incidents environnent avec une tendance marquée. Cette tendance qui les unit au centre par des liens universels, nous le fait paraître comme un but qu'une intention de la nature se serait proposé, comme un chaînon qu'elle travaillerait à dessein selon ses lois générales, et où nous cherchons à découvrir, à pressentir dans des rapports individuels, la marche, l'ordre, et les harmonies du plan du monde.

Si nous y sommes trompés, c'est peut-être par notre seul empressement. Nos désirs cherchent toujours à anticiper sur l'ordre des événements, et leur impatience ne saurait attendre cette tardive maturité.

On dirait aussi qu'une volonté inconnue, qu'une intelligence d'une nature indéfinissable nous entraîne par des apparences, par la marche des nombres, par des songes dont les rapports avec les faits surpassent de beaucoup les probabilités du hasard. On dirait que tous les moyens lui servent à nous séduire, que les sciences occultes, que les résultats extraordinaires de la divination, et les vastes effets dus à des causes imperceptibles, sont l'ouvrage de cette industrie cachée; qu'elle précipite ainsi ce que nous croyons conduire; qu'elle nous égare, afin de varier le monde. Si vous voulez avoir un sentiment de cette force invisible, et de l'impuissance où l'ordre même se trouve de produire la perfection, calculez toutes les forces bien connues, et vous verrez qu'elles n'ont pas leur résultat direct. Faites plus; imaginez un ordre de choses où toutes les convenances particulières soient observées, où toutes les destinations particulières soient remplies: vous trouverez, je crois, que l'ordre de chaque chose ne produirait pas le véritable ordre des choses; que tout serait trop bien; que non-seulement ce n'est pas ainsi que va le monde, mais que ce n'est pas même ainsi qu'il pourrait aller, et qu'une perpétuelle déviation dans les détails opposés semble être la grande loi de l'universalité des choses.

Voici des faits sur un objet où les probabilités peuvent être calculées rigoureusement, des songes relatifs à la loterie de Paris. J'en ai connu douze ou quinze avant les tirages. La personne âgée qui les faisait, n'avait assurément ni le démon de Socrate, ni aucune donnée cabalistique: elle était pourtant mieux fondée à s'entêter de ses songes, que moi à l'en dissuader. La plupart furent réalisés: il y avait au moins vingt mille à parier contre un, que l'événement ne les justifierait pas ainsi. Elle fut séduite, elle rêva encore; elle mit, et rien alors ne se réalisa.

On n'ignore pas que les hommes sont trompés et par de faux calculs, et par la passion; mais, dans ce qui peut être supputé mathématiquement, est-il bien vrai que tous les siècles croient à ce qui n'a en sa faveur qu'autant d'incidents que le hasard en doit donner?

Moi-même qui assurément ne m'occupais guère de ces sortes de rêves, il m'est arrivé trois fois de rêver que je voyais les numéros sortis. Un de ces songes n'eut point de rapport avec l'événement du lendemain: le second en eut un aussi frappant que si l'on eût deviné un nombre sur quatre-vingt mille. Le dernier fut plus étrange: j'avais vu, dans cet ordre: 7, 39, 72, 81.. Je n'avais pas vu le cinquième numéro, et quant au troisième, je l'avais mal discerné, je n'étais pas assuré si c'était 72 ou 70. J'avais même noté tous deux, mais je penchai pour le 72. Pour cette fois, je voulus mettre au moins le quaterne; et je mis, 7, 39, 72, 81. Si j'eusse choisi le 70, j'eusse eu le quaterne, ce qui est déjà extraordinaire: mais ce qui l'est bien davantage, c'est que ma note faite exactement selon l'ordre dans lequel j'avais vu les quatre numéros, porta un terne déterminé, et que c'eût été un quaterne déterminé, si, en hésitant entre le 70 et le 72, j'eusse choisi le 70.

Est-il dans la nature une intention qui leurre les hommes, ou du moins beaucoup d'hommes? Serait-ce un de ses moyens, une loi nécessaire pour les faire ce qu'ils sont? ou bien, tous les peuples ont-ils été dans le délire, en trouvant que les choses réalisées surpassaient évidemment l'occurrence naturelle? La philosophie moderne le nie; elle nie tout ce qu'elle n'explique pas. Elle a remplacé celle qui expliquait ce qui n'était point.

Je suis loin d'affirmer, et même de croire positivement, qu'il y ait en effet dans la nature une force qui séduise les hommes, indépendamment du prestige de leurs passions; qu'il existe une chaîne occulte de rapports, soit dans les nombres, soit dans les affections, qui puisse faire juger, ou sentir d'avance, ces choses futures que nous croyons accidentelles. Je ne dis pas, cela est: mais n'y a-t-il point quelque témérité à dire, cela n'est pas?[37]

Serait-il même impossible que les pressentiments appartinssent à un mode particulier d'organisation, et qu'ils fussent impossibles aux autres hommes? Nous voyons, par exemple, que la plupart ne sauraient concevoir des rapports entre l'odeur qu'exhale une plante, et les moyens du bonheur du monde. Doivent-ils pour cela regarder comme une erreur de l'imagination le sentiment de ces rapports? Ces deux perceptions si étrangères l'une à l'autre pour plusieurs esprits, le sont-elles pour le génie qui peut suivre la chaîne qui les unit? Celui qui abattait les hautes têtes des pavots, savait bien qu'il serait entendu: il savait aussi que ses esclaves ne le comprendraient point, qu'ils n'auraient point son secret.

Vous ne prendrez pas tout ceci plus sérieusement que je ne le dis. Mais je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies d'espérance.

Si vous venez bientôt, cela pourra me donner un peu de courage: celui d'attendre toujours des lendemains est du moins quelque chose pour qui n'en a pas d'autre.

LETTRE XLVII

DATX Lyon, 18 août, VI.

Vous renvoyez en deux mots tous mes possibles dans la région des songes. Pressentiments, propriétés secrètes des nombres, pierre philosophale, influences mutuelles des astres, sciences cabalistiques, haute magie, toutes chimères déclarées telles par la certitude une et infaillible. Vous avez l'empire; on ne saurait mieux user du sacerdoce suprême. Cependant je suis opiniâtre comme tous les hérésiarques: il y a plus, votre science certaine m'est suspecte, je vous soupçonne d'être heureux.

Supposons un moment que rien ne vous réussit: vous souffrirez alors que je vous expose jusqu'où vont mes doutes.

On dit que l'homme conduit et gouverne, que le hasard n'est rien. Tout cela se peut: voyons pourtant si ce hasard ne ferait pas quelque chose. Je veux que ce soit l'homme qui fasse toutes les choses humaines: mais il les fait avec des moyens, avec des facultés; d'où les a-t-il? Les forces physiques, ou la santé, la justesse et l'étendue de l'esprit, les richesses, le pouvoir composent à peu près ces moyens. Il est vrai que la sagesse ou la modération peuvent maintenir la santé, mais le hasard donne et quelquefois rétablit une forte constitution. Il est vrai que la prudence évite quelques dangers, mais le hasard préserve à tout moment d'être blessé ou mutilé. Le travail améliore nos facultés morales ou intellectuelles; le hasard les donne, et souvent il les développe, ou les préserve de tant d'accidents dont un seul pourrait les détruire. La sagesse fait parvenir au pouvoir un homme dans un siècle; le hasard l'offre à tous les autres maîtres des destinées vulgaires. La prudence, la conduite élèvent lentement quelques fortunes; tous les jours le hasard en fait rapidement. L'histoire du monde ressemble beaucoup à celle de ce commissionnaire qui gagna cent louis en vingt ans de courses et d'épargnes, et qui ensuite mit à la loterie un seul écu, et en reçut soixante-quinze mille.

Tout est loterie. La guerre n'est plus qu'une loterie pour presque tous, à l'exception du général en chef, qui cependant n'en est rien moins que tout à fait exempt. Dans la tactique moderne, l'officier qui va être comblé d'honneurs et élevé à un grade supérieur, voit auprès de lui le guerrier aussi brave, plus savant, plus robuste, oublié pour jamais dans le tas des morts.

Si tant de choses se font par hasard, et que pourtant le hasard ne puisse rien faire; il y a dans la nature, ou une grande force cachée, ou un nombre de forces inconnues qui suivent des lois inaccessibles aux démonstrations des sciences humaines.

On peut _prouver_ que le fluide électrique n'existe pas. On peut prouver qu'un corps aimanté ne saurait agir sur un autre sans le toucher; et que la faculté de se diriger vers tel point de la terre est une propriété occulte et par trop péripatéticienne. On avait prouvé que l'on ne pouvait voyager dans les airs, que l'on ne pouvait brûler des corps éloignés de soi, que l'on ne pouvait précipiter la foudre ou allumer des volcans. On sait encore aujourd'hui que l'homme qui fait un chêne, ne peut pas faire de l'or. On sait que la lune peut causer les marées, mais non pas influer sur la végétation. Il est prouvé que tous les effets des affections de la mère sur le foetus sont des contes de vieilles, et que tous les peuples qui les ont vus, ne les ont pas vus. On sait que l'hypothèse d'un fluide pensant n'est qu'une impiété absurde; mais que certains hommes ont la permission de faire avant déjeuner une sorte d'âme universelle ou de nature métaphysique, que l'on peut rompre en autant d'âmes universelles que bon semble, afin que chacun digère la sienne.

Il est _certain_ qu'un Châtillon reçut, selon la promesse de saint Bernard, cent fois autant de terres labourables à la charrue d'en haut, qu'il en avait donné ici-bas aux moines de Clairvaux. Il est certain que l'empire du Mogol est dans une grande prospérité, quand son maître pèse deux livres de plus que l'année précédente. Il est certain que l'âme survit au corps, excepté s'il est écrasé par la chute subite d'un roc, car alors elle n'a pas le temps de s'enfuir[38]; et il faut qu'elle meure là. Tout le monde a su que les comètes sont dans l'usage d'engendrer des monstres, et qu'il y a d'excellentes recettes pour se préserver de cette contagion. Tout le monde convient qu'un individu de ce petit globe où rampent nos génies impérissables, a trouvé les lois du mouvement et de la position respective de cent milliards de mondes. Nous sommes admirablement certains, et c'est pure malice, si tous les temps et tous les peuples s'accusent mutuellement d'erreur.

Pourquoi chercher à rire des Anciens qui regardaient les nombres comme le principe universel. L'étendue, les forces, la durée, toutes les propriétés des choses naturelles ne suivent-elles pas les lois des nombres? Ce qui est à la fois réel et mystérieux, n'est-il pas ce qui nous avance le plus dans la profondeur des secrets de la nature? N'est-elle pas elle-même une perpétuelle expression d'évidence et de mystère, visible et impénétrable, calculable et infinie, prouvée et inconcevable, contenant tous les principes de l'être et toute la vanité des songes? Elle se découvre à nous et nous ne la voyons pas; nous avons analysé ses lois, et nous ne saurions imaginer ses procédés; elle nous a laissé prouver que nous remuerions un globe, mais le mouvement d'un insecte est l'abîme où elle nous abandonne. Elle nous donne une heure d'existence au milieu du néant; elle nous montre et nous supprime; elle nous produit pour que nous ayons été. Elle nous fait un oeil qui pourrait tout voir; elle met devant lui toute la mécanique, toute l'organisation des choses, toute la métaphysique de l'être infini: nous regardons, nous allons connaître; et voilà qu'elle ferme à jamais cet oeil si admirablement préparé.

Pourquoi donc, ô hommes qui passez aujourd'hui! voulez-vous des certitudes? et jusques à quand faudra-t-il vous affirmer nos rêves pour que votre vanité dise: «Je sais»? Vous êtes moins petits quand vous ignorez. Vous voulez qu'en parlant de la nature, on vous dise comme vos balances et vos chiffres: ceci est, ceci n'est pas. Eh bien, voici un roman: sachez, soyez certains.

Le Nombre ... Nos dictionnaires définissent le nombre une collection d'unités: en sorte que l'unité qui est le principe de tous les nombres, devient étrangère au terme qui les exprime. Je suis fâché que notre langue n'ait pas un mot qui comprenne l'unité, et tous ses produits plus ou moins directs, plus ou moins complexes. Supposons tous deux que le mot nombre veut dire cela: et puisque j'ai un songe à vous conter, je vais reprendre un peu le ton des grandes vérités que je veux vous envoyer par le courrier de demain.

Ecoutez: c'est de l'Antiquité; mais elle ne savait pas le calcul des fluxions[39].

Le nombre est le principe de toute dimension, de toute harmonie, de toute propriété, de toute agrégation; il est la loi de l'univers organisé.

Sans les lois des nombres, la matière serait une masse informe, indigeste; elle serait le Chaos. La matière arrangée selon ces lois est le Monde. La nécessité de ces lois est le Destin; leur puissance et leurs propriétés sont la Nature: et la conception universelle de ces propriétés est Dieu.

Les analogies de ces propriétés forment la doctrine magique, secret de toutes les initiations, principe de tous les dogmes, base de tous les cultes, source des relations morales et de tous les devoirs.

Je me hâte; et vous me saurez gré de tant de discrétion, car je pourrais suivre la filiation de toutes les idées cabalistiques et religieuses. Je rapporterais aux nombres les religions du feu; je prouverais que l'idée même de l'Esprit pur est le résultat de certains calculs; je réunirais dans un même enchaînement tout ce qui a pu asservir ou flatter l'imagination humaine. Cet aperçu d'un monde mystérieux ne serait pas sans intérêt; mais il ne vaudrait pas l'odeur numérique exhalée de sept fleurs de jasmin que le souffle de l'air va porter et perdre dans le sable sur votre terrasse de Chessel.

Cependant sans les nombres, point de fleurs, point de terrasse. Tout phénomène est nombre ou proportion. Les formes, l'espace, la durée, sont des effets, des produits du nombre; mais le nombre n'est produit, n'est modifié, n'est perpétué que par lui-même. La musique, c'est-à-dire la science de toute harmonie, est une expression des nombres. Notre musique elle-même, la musique des sons, source des plus fortes impressions que l'homme puisse éprouver, est fondée sur les nombres.

Si j'étais versé dans l'astrologie, je vous dirais bien d'autres choses; mais enfin toute la vie n'est-elle pas réglée sur les nombres: sans eux, qui saurait l'heure d'un office, d'un enterrement; qui pourrait danser, qui saurait quand il est _bon couper les ongles_?

L'Unité est assurément le principe, comme l'image de toute unité; et dès lors de tout ouvrage complet, de tout concept, de tout projet, de tout achèvement, de la perfection, de l'ensemble. Ainsi tout nombre complexe est un, ainsi toute perception est une, ainsi l'univers est un.

Un est aux nombres engendrés, comme le rouge est aux couleurs, ou Adam aux générations humaines. Car Adam était le premier, et le mot Adam signifie rouge. C'est ce qui fait que la matière du grand oeuvre doit se nommer Adam lorsqu'elle est poussée au rouge, parce que la quintessence rouge de l'univers est comme Adam qu'Adonaï forma de quintessence.

Pythagore a dit: «Cultivez assidûment la science des nombres; nos vices et nos crimes ne sont que des erreurs de calcul.» Ce mot si utile, et d'une vérité si profonde, est sans doute ce qui peut être dit de mieux sur les nombres. Mais voici ce que Pythagore n'a point dit[40].

Sans Un, il n'y aurait ni deux, ni trois: l'unité est donc le principe universel. Un est infini par ce qui sort de lui: il produit coéternellement deux et même trois, d'où vient tout le reste. Quoique infini, il est impénétrable; il est assurément dans tout; il ne peut cesser, nul ne l'a fait; il ne saurait changer: de plus il n'est ni visible, ni bleu, ni large, ni épais, ni lourd: c'est comme qui dirait ... plus qu'un nombre.

Pour Deux, c'est très différent. S'il n'y avait pas deux, il n'y aurait qu'un. Or, quand tout est un, tout est semblable; quand tout est semblable, il n'y a pas de discordance; là où il n'y a pas de discordance, là est la perfection: c'est donc deux qui brouille tout. Voilà le mauvais principe, c'est Satan. Aussi, de tous nos chiffres, le chiffre deux est celui qui a la forme la plus sinistre, l'angle le plus aigu.

Cependant sans deux, il n'y aurait point de composition, point de rapports, point d'harmonie. Deux est l'élément de toute chose composée en tant que composée. Deux est le symbole et le moyen de toute génération. Il y avait deux chérubins sur l'Arche, et les oiseaux ont deux ailes: ce qui fait de deux le principe de l'élévation.