Part 13
Les sages, dit-on, vivant sans passion, vivent sans impatience; et comme ils voient toutes choses d'un même oeil, ils trouvent dans leur quiétude la paix et la dignité de la vie. Mais de grands obstacles s'opposent souvent à cette tranquille indifférence. Pour recevoir le présent comme il s'offre, et mépriser l'espoir ainsi que les craintes de l'avenir, il n'est qu'un moyen sûr, facile et simple, c'est d'éloigner de son idée cet avenir dont la pensée agite toujours, puisqu'elle est toujours incertaine. Pour n'avoir ni craintes ni désir, il faut tout abandonner à l'événement comme à une sorte de nécessité, jouir ou souffrir selon qu'il arrive; et, l'heure suivante dût-elle amener la mort, n'en pas user moins paisiblement de l'instant présent. Une âme ferme habituée à des considérations élevées, peut parvenir à l'indifférence du sage sur ce que les hommes inquiets ou prévenus appellent des malheurs et des biens: mais quand il faut songer à cet avenir, comment n'en être pas inquiété? S'il faut le disposer, comment l'oublier? S'il faut arranger, projeter, conduire, comment n'avoir point de sollicitude? On doit prévoir les incidents, les obstacles, les succès; or, les prévoir, c'est les craindre ou les espérer. Pour faire, il faut vouloir; et vouloir, c'est être dépendant. Le grand mal est d'être force d'agir librement. L'esclave a bien plus de facilité pour être véritablement libre. Il n'a que des devoirs personnels; il est conduit par la loi de sa nature: c'est la loi naturelle à l'homme, et elle est simple. Il est encore soumis à son maître; mais cette loi là est claire. Epictète fut plus heureux que Marc-Aurèle. L'esclave est exempt de sollicitudes, elles sont pour l'homme libre: l'esclave n'est pas obligé de chercher sans cesse à accorder lui-même avec le cours des choses; concordance toujours incertaine et inquiétante, perpétuelle difficulté de la vie de l'homme qui veut raisonner sa vie. Certainement c'est une nécessité, c'est un devoir de songer à l'avenir, de s'en occuper, d'y mettre même ses affections lorsqu'on est responsable du sort des autres. L'indifférence alors n'est plus permise; et quel est l'homme, même isolé en apparence, qui ne puisse être bon à quelque chose, et qui par conséquent ne doive en chercher les moyens? Quel est celui dont l'insouciance n'entraînera jamais d'autres maux que les siens propres?
Le sage d'Epicure ne doit avoir ni femme ni enfants, mais cela même ne suffit pas encore. Dès-lors que les intérêts de quelqu'autre sont attachés à notre prudence, des soins petits et inquiétants altèrent notre paix, inquiètent notre âme, et souvent même éteignent notre génie.
Qu'arrivera-t-il à celui que de telles entraves compriment, et qui est né pour s'en irriter? Il luttera péniblement entre ces soins auxquels il se livre malgré lui, et le dédain qui les lui rend étrangers. Il ne sera ni au-dessus des événements parce qu'il ne le doit pas, ni propre à en bien user. Il sera variable dans la sagesse, et impatient ou gauche dans les affaires: et il ne fera rien de bon parce qu'il ne pourra rien faire selon sa nature. Il ne faut être ni père ni époux, si l'on veut vivre indépendant: il faudrait peut-être n'avoir pas même d'amis; mais être ainsi seul, c'est vivre bien tristement, c'est vivre inutile. Un homme qui règle la destinée publique, qui médite et fait de grandes choses, peut ne tenir à aucun individu en particulier, les peuples sont ses amis; et, bienfaiteur des hommes, il peut se dispenser de l'être d'un homme: mais il me semble que dans la vie obscure, il faut au moins chercher quelqu'un avec qui l'on ait des devoirs à remplir. Cette indépendance philosophique est une vie commode, mais froide. Celui qui n'est pas enthousiaste doit la trouver insipide à la longue. Il est affreux de finir ses jours on disant: nul coeur n'a été heureux par mon moyen; nulle félicité d'homme n'a été mon ouvrage; j'ai passé impassible et nul, comme le glacier qui dans les autres des montagnes, a résisté aux feux du midi, mais qui n'est pas descendu dans la vallée protéger de ses eaux les pâturages flétris sous leurs rayons brûlants.
La religion finit toutes ses anxiétés; elle fixe tant d'incertitudes; elle donne un but qui n'étant jamais atteint, n'est jamais dévoilé; elle nous assujettit pour nous mettre en paix avec nous-mêmes; elle nous promet des biens dont l'espoir reste toujours, parce que nous ne saurions en faire l'épreuve; elle écarte l'idée du néant, elle écarte les passions de la vie; elle nous débarrasse de nos maux désespérants, de nos biens fugitifs; et elle met à la place un songe dont l'espérance, meilleure peut-être que tous les biens réels, dure du moins jusqu'à la mort. Elle est aussi bienfaisante qu'elle est solennelle: mais elle semble n'exister que pour ouvrir au coeur de l'homme des abîmes nouveaux. Elle est fondée sur des dogmes que plusieurs ne peuvent croire: en désirant ses effets, ils ne peuvent les éprouver; en regrettant sa sécurité, ils ne sauraient en jouir: ils cherchent ces célestes espérances, et ils ne voient qu'un rêve des mortels; ils aiment la récompense de l'homme bon, mais ils ne voient pas qu'ils aient mérité de la nature; ils voudraient perpétuer, leur être, et ils voient que tout passe. Tandis que le novice à peine tonsuré, entend distinctement les anges qui célèbrent ses jeunes et ses mérites, eux qui ont le sentiment de la vertu, savent assez qu'ils n'atteignent point sa sublime hauteur: accablés de leur faiblesse et du vide de leurs destins, ils n'ont pas une autre attente que de désirer, de s'agiter et de passer comme l'ombre qui n'a rien connu.
LETTRE XLIV.
DATX Lyon, 15 juin, VI.
J'ai relu, j'ai pesé vos objections, ou si vous voulez, vos reproches: c'est ici une question sérieuse; je vais y répondre à-peu-près. Si les heures que l'on passe à discuter sont ordinairement perdues, celles qu'on passe à s'écrire ne le sont point.
Croyez-vous bien sérieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute à mon malheur, dépende de moi? Le plus sûr est de croire: je ne le conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l'on n'a pas moins dit, que cette croyance est nécessaire pour sanctionner la morale.
J'observe d'abord que je ne prétends point décider; que j'aimerais même à ne pas nier, mais que je trouve au moins téméraire d'affirmer. Sans doute c'est un malheur que de pencher à croire impossible ce dont on désirerait la réalité, mais j'ignore comment on peut échapper à ce malheur[35] quand on y est tombé.
La mort, dites-vous, n'existe point pour l'homme. Vous trouvez impie le _hic jacet_. L'homme de bien, l'homme de génie n'est pas là sous ce marbre froid, dans cette cendre morte. Qui dit cela? Dans ce sens _hic jacet_ sera faux sur la tombe d'un chien: son instinct fidèle et industrieux n'est plus là. Où est-il? Il n'est plus.
Vous me demandez ce, qu'est devenu le mouvement, l'esprit, l'âme de ce corps qui vient de pourrir: la réponse est très-simple. Quand le feu de votre cheminée s'éteint, sa lumière, sa chaleur, son mouvement enfin le quitte, comme chacun sait, et s'en va dans un autre monde pour y être éternellement récompensé s'il a réchauffé vos pieds, et éternellement puni s'il a brûlé vos pantoufles.
Ainsi l'harmonie de la lyre que l'Ephore vient de faire briser, passera de pipeaux en sifflets, jusqu'à ce qu'elle ait expié par des sons plus austères ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale. Rien ne peut être anéanti. Non: un être, un corpuscule n'est pas anéanti; mais une forme, un rapport, une faculté le sont. Je voudrais bien que l'âme de l'homme bon et infortuné lui survécût pour un bonheur immortel. Mais si l'idée de cette félicité céleste a quelque chose de céleste elle-même, cela ne prouve point qu'elle ne soit pas un rêve. Ce dogme est beau et consolant sans doute; mais ce que j'y vois de beau, ce que j'y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donne pas même l'espérance de le croire. Quand un sophiste s'avisera de me dire que si je suis dix jours soumis à sa doctrine, je recevrai au bout de ce temps des facultés surnaturelles, que je resterai invulnérable, toujours jeune, possédant tout ce qu'il faut au bonheur, puissant pour faire le bien, et dans une sorte d'impuissance de vouloir aucun mal; ce songe flattera sans doute mon imagination, j'en regretterai peut-être les promesses séduisantes, mais je ne pourrai pas y voir la vérité.
En vain il m'objectera que je ne cours aucun risque à le croire. S'il me promettait plus encore pour être persuadé que le soleil luit à minuit, cela ne serait pas en mon pouvoir. S'il me disait ensuite: à la vérité, je vous faisais un mensonge, et je trompe de même les autres hommes; mais ne les avertissez point, car c'est, pour les consoler; ne pourrais-je lui répliquer que sur ce globe âpre et fangeux, où discutent et souffrent dans une même incertitude, quelques cent millions d'immortels gais ou navrés, ivres ou moroses, sémillants ou imbéciles, trompés ou atroces, nul n'a encore prouvé que ce fût un devoir de dire ce qu'on croit consolant, et de taire ce que l'on croit vrai.
Très-inquiets et plus ou moins malheureux, nous attendons sans cesse l'heure suivante, le jour suivant, l'année suivante. Il nous faut à la fin une vie suivante. Nous avons existé sans vivre; nous vivrons donc un jour; conséquence plus flatteuse que juste. Si elle est une consolation pour le malheureux; cela même est une raison de plus pour que la vérité m'en soit suspecte. C'est un assez beau rêve qui dure jusqu'à ce qu'on s'endorme pour jamais. Conservons cet espoir: heureux celui qui l'a! Mais convenons que la raison qui le rend si universel n'est pas difficile à trouver.
Il est vrai qu'on ne risque rien d'y croire quand on peut: mais il ne l'est pas moins que le grand Paschal a dit une puérilité quand il a dit: Croyez, parce que vous ne risquez rien de croire, et que vous risquez beaucoup en ne croyant pas. Ce raisonnement est décisif, s'il s'agit de la conduite, il est absurde quand c'est la foi que l'on demande. Croire a-t-il jamais dépendu de la volonté?
L'homme de bien ne peut que désirer l'immortalité. On a osé dire d'après cela: le méchant seul n'y croit pas. Ce jugement téméraire place dans la classe de ceux qui ont à redouter une justice éternelle, plusieurs des plus sages et des plus grands des hommes. Ce mot de l'intolérance serait atroce, s'il n'était pas imbécile.
Tout homme qui croit finir en mourant est l'ennemi de la société; il est nécessairement égoïste et méchant avec prudence: autre erreur. Helvétius connaissait mieux les différences du coeur humain, lorsqu'il disait: il y a des hommes si malheureusement nés qu'ils ne sauraient se trouver heureux que par des actions qui mènent à la Grève. Il y a aussi des hommes qui ne peuvent être bien qu'au milieu des hommes contents, qui se sentent dans tout ce qui jouit et souffre, et qui ne sauraient être satisfaits d'eux-mêmes que s'ils contribuent à l'ordre des choses et à la félicité des hommes. Ceux-là tâchent de bien faire sans croire beaucoup à l'étang de soufre.
Au moins, objectera-t-on, la foule n'est pas ainsi organisée. Dans le vulgaire des hommes, chaque individu ne cherche que son intérêt personnel, et sera méchant s'il n'est utilement trompé. Ceci peut être vrai jusqu'à un certain point. Si les hommes ne devaient et ne pouvaient jamais être détrompés, il n'y aurait plus qu'à décider si l'intérêt public donne le droit de tromper, et si c'est un crime ou du moins un mal de dire la vérité contraire. Mais, si cette erreur utile, ou donnée pour telle, ne peut avoir qu'un temps; s'il est inévitable qu'un jour on cesse de croire sur parole; ne faut-il point avouer que tout votre édifice moral restera sans appui quand une fois ce brillant échafaudage se sera écroulé. Pour prendre des moyens plus faciles et plus courts d'assurer le présent, vous exposez l'avenir à la subversion la plus sinistre et peut-être la plus irrémédiable. Si au contraire vous eussiez su trouver dans le coeur humain les bases naturelles de sa moralité; si vous eussiez su y mettre ce qui pouvait manquer au mode social, aux institutions de la cité; votre ouvrage plus difficile, il est vrai, et plus savant, eût été durable comme le monde.
Si donc il arrivait que mal persuadé de ce que n'ont pas cru eux-mêmes plusieurs des plus vénérés d'entre vous, on vînt à dire: les nations commencent à vouloir des certitudes et à distinguer les choses positives; la morale se déprave, et la foi n'est plus. Il faut se hâter de prouver aux hommes qu'indépendamment d'une vie future, la justice est nécessaire à leurs coeurs; que pour l'individu même, il n'y a point de bonheur sans la raison; et que les vertus morales sont des lois de la nature aussi nécessaires à l'homme en société que les lois des besoins des sens. Si, dis-je, il était de ces hommes justes et amis de l'ordre par leur nature, dont le premier besoin fût de ramener les hommes à plus d'union, de conformités et de jouissances: si, laissant dans le doute ce qui n'a jamais été prouvé, ils rappelaient aux hommes les principes de justice et d'amour universel qu'on ne saurait contester: s'ils se permettaient de leur parler des voies invariables du bonheur: si, entraînés par la vérité qu'ils sentent, qu'ils voient et que vous reconnaissez vous-mêmes, ils consacraient leur vie à l'annoncer de différentes manières et à la persuader avec le temps: pardonnez, ministres de vérité, à des moyens qui ne sont pas précisément les vôtres, mais qui serviront la vérité; considérez, je vous prie, qu'il n'est plus d'usage de lapider, que les miracles modernes ont fait beaucoup rire, que les temps sont changés, et qu'il faudra que vous changiez avec eux.
Je quitte les interprètes du ciel, que leur grand caractère, rend très-utiles ou très-funestes, tout-à-fait bons ou tout-à-fait médians, les uns vénérables, les autres dignes d'exécration. Je reviens à votre lettre. Je ne réponds pas à tous ses points, parce que la mienne serait trop longue; mais je ne saurais laisser passer une objection spécieuse en effet, sans observer qu'elle n'est pas aussi fondée qu'elle pourrait d'abord le paraître.
La nature est conduite par des forces inconnues et selon des lois mystérieuses: l'ordre est sa mesure, l'intelligence est son mobile: il n'y a pas bien loin, dit-on, de ces données prouvées et obscures, à nos dogmes inexplicables. Plus loin qu'on ne pense.[36]
Beaucoup d'hommes extraordinaires ont cru aux présages, aux songes, aux moyens secrets des forces invisibles; beaucoup d'hommes extraordinaires ont donc été superstitieux: je le veux bien, mais du moins ce ne fut pas à la manière des petits esprits. L'historien d'Alexandre dit qu'il était superstitieux, frère Labre l'était aussi: mais Alexandre et frère Labre ne l'étaient pas de la même manière, il y avait bien quelques différences entre leurs pensées. Je crois que nous reparlerons de cela une autre fois.
Pour les efforts presque surnaturels que la religion fit faire, je n'y vois pas une grande preuve d'origine divine. Tous les genres de fanatisme ont produit des choses qui surprennent quand on est de sang-froid.
Quand vos dévots ont trente mille livres de rente, et qu'ils donnent beaucoup de sous aux pauvres, on vante leurs aumônes. Quand les bourreaux leur _ouvrent le ciel_, on crie que sans la grâce d'en haut, ils n'auraient jamais eu la force d'accepter une félicité éternelle. En général, je n'aperçois point ce que leurs vertus peuvent avoir qui m'étonnât à leur place. Le prix est assez grand: mais eux sont souvent bien petits. Pour aller droit, ils ont sans cesse besoin de voir l'enfer à gauche, le purgatoire à droite, et le ciel en face. Je ne dis pas qu'il n'y ait point d'exceptions; il me suffit qu'elles soient rares.
Si la religion a fait de grandes choses, c'est avec des moyens immenses. Celles que la bonté du coeur a faites tout naturellement, sont moins éclatantes peut-être, moins opiniâtres et moins prônées, mais plus sûres comme plus utiles.
Le stoïcisme eut aussi ses héros. Il les eut sans promesses éternelles, sans menaces infinies. Si un culte eût fait tant avec si peu, on en tirerait de belles preuves de son institution divine.
DATX A demain.
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Examinez deux choses: si la religion n'est pas un des plus faibles moyens sur la classe qui reçoit ce qu'on appelle de l'éducation: et s'il n'est pas absurde qu'il ne soit donné de l'éducation qu'à la dixième partie des hommes.
Quand on a dit que le Stoïcien n'avait qu'une fausse vertu, parce qu'il ne prétendait pas à la vie éternelle, on a porté l'impudence du zèle à un excès rare.
C'est un exemple non moins curieux de l'absurdité où la fureur du dogme peut entraîner même un bon esprit, que ce mot du célèbre Tilotson: la véritable raison pour laquelle un homme est athée, c'est qu'il est méchant.
Je veux que les lois civiles se trouvent insuffisantes pour cette multitude que l'on ne forme pas, dont on ne s'inquiète pas, que l'on fait naître et qu'on abandonne au hasard des affections ineptes et des habitudes crapuleuse. Cela prouve seulement qu'il n'y a que misère et confusion sous le calme apparent des vastes Etats; que la politique, dans la véritable acception de ce mot, s'est absentée de notre terre où la diplomatie, où l'administration financière font des pays florissants pour les poèmes, et gagnent des victoires pour les gazettes.
Je ne veux point discuter une question compliquée: que l'histoire prononce! Mais n'est-il pas notoire que les terreurs de l'avenir ont retenu bien peu de gens disposés à n'être retenus par aucune autre chose. Pour le reste des hommes, il est des freins plus naturels, plus directs, et dès-lors plus puissants. Puisque l'homme avait reçu le sentiment de l'ordre, puisqu'il était dans sa nature, il fallait en rendre le besoin sensible à tous les individus. Il fût resté moins de scélérats que vos dogmes n'en laissent; et vous eussiez eu de moins tous ceux qu'ils font.
On dit que les premiers crimes mettent aussitôt dans le coeur le supplice du remords, et qu'ils y laissent pour toujours le trouble; et l'on dit qu'un athée, s'il est conséquent, doit voler son ami et assassiner son ennemi: c'est une des contradictions que je croyais voir dans les écrits des défenseurs de la foi. Mais il ne peut y en avoir, puisque les hommes qui écrivent sur des choses révellées n'auraient aucun prétexte qui excusât l'incertitude et les variations: ils en sont tellement éloignés, qu'ils n'en pardonnent pas même l'apparence à ces profanes qui annoncent avoir reçu en partage une raison faible et non inspirée, le doute et non l'infaillibilité.
Qu'importe, diront-ils encore, d'être content de soi-même si l'on ne croit pas à la vie future? Il importe au repos de celle-ci, laquelle est tout alors.
S'il n'y avait point d'immortalité, poursuivent-ils, qu'est-ce que l'homme vertueux aurait gagné à bien faire? Il y aurait gagné tout ce que l'homme vertueux estime, et perdu seulement ce que l'homme vertueux n'estime pas, c'est-à-dire ce que vos passions ambitionnent souvent malgré votre croyance.
Sans l'espérance et la terreur de la vie future, vous ne reconnaissez point de mobile: mais la tendance à l'ordre ne peut-elle faire une partie essentielle de nos inclinations, de notre _instinct_, comme la tendance à la conservation, à la reproduction? N'est-ce rien que de vivre dans le calme et la sécurité du juste?
Dans l'habitude trop exclusive de lier à vos désirs immortels et à vos idées célestes, tout sentiment magnanime, toute idée droite et pure, vous supposez toujours que tout ce qui n'est pas surnaturel est vil, que tout ce qui n'exalte pas l'homme jusqu'au séjour des béatitudes, le rabaisse nécessairement au niveau de la brute; que des vertus terrestres ne sont qu'un déguisement misérable; et qu'une âme bornée à la vie présente n'a que des désirs infâmes et des pensées immondes. Ainsi l'homme juste et bon, qui, après quarante ans de patience dans les douleurs, d'équité parmi les fourbes, et d'efforts généreux que le ciel doit couronner, viendrait à reconnaître la fausseté des dogmes qui faisaient sa consolation, et qui soutenaient sa vie laborieuse dans l'attente d'un repos céleste; ce sage dont l'âme est nourrie du calme de la vertu, et pour qui bien faire c'est vivre, changeant de besoins présents parce qu'il a changé de système sur l'avenir, et ne voulant plus du bonheur actuel parce qu'il pourrait bien ne pas durer toujours, va tramer une perfidie contre l'ancien ami qui n'a jamais douté de son coeur; il va s'occuper des moyens vils mais secrets d'obtenir de l'or et du pouvoir; et pourvu qu'il échappe à la justice des hommes, il va croire que son intérêt se trouve désormais à tromper les bons, à opprimer les malheureux, à ne garder de l'honnête homme qu'un dehors prudent, et à mettre dans son coeur tous les vices qu'il avait abhorré jusqu'alors? Sérieusement, je n'aimerais pas faire une pareille question à vos sectaires, à ces vertueux exclusifs; car s'ils me répondaient par la négative, je leur dirais qu'ils sont très-inconséquents, or il ne faut jamais perdre de vue que des inspirés n'ont pas d'excuse en cela; et s'ils osaient avancer l'affirmative, ils me feraient pitié.
Si l'idée de l'immortalité a tous les caractères d'un songe admirable, celle de l'anéantissement n'est pas susceptible d'une démonstration rigoureuse. L'homme de bien désire nécessairement de ne pas périr tout entier: n'est-ce pas assez pour l'affermir?
Si, pour être juste, on avait besoin de l'espoir d'une vie future, cette possibilité vague serait encore suffisante. Elle est superflue pour celui qui raisonne sa vie; les considérations du temps présent peuvent lui donner moins de satisfaction, mais elles le persuadent de même; car il a le besoin présent d'être juste. Les autres hommes n'écoutent que les intérêts du moment. Ils pensent au paradis quand il s'agit des rites religieux; mais dans les choses morales, la crainte des suites, celle de l'opinion, celle des lois, les penchants de l'âme sont leur seule règle. Les devoirs imaginaires sont fidèlement observés par quelques-uns; les véritables sont sacrifiés par presque tous quand il n'y a pas de danger temporel.
Donnez aux hommes la justesse de l'esprit et la bonté du coeur, vous aurez une telle majorité d'hommes de bien, que le reste sera entraîné par ses intérêts même les plus directs et les plus grossiers. Au contraire, vous rendez les esprits faux et les âmes petites. Depuis trente siècles, les résultats sont dignes de la sagesse des moyens. Tous les genres de contrainte ont des effets funestes, et des résultats éphémères: il faudra enfin persuader.
J'ai de la peine à quitter un sujet aussi important qu'inépuisable.
Je suis si loin d'avoir de la partialité contre le Christianisme, que je déplore ce que la plupart de ses zélateurs ne pensent guère à déplorer eux-mêmes. Je me plaindrais volontiers comme eux, de la perte du christianisme: avec cette différence néanmoins qu'ils le regrettent tel qu'il fut exécuté, tel même qu'il existait il y a un demi-siècle; et que je ne trouve pas que ce christianisme-là soit bien regrettable.
Les conquérants, les esclaves, les poètes, les prêtres _païens_ et les nourrices parvinrent à défigurer les traditions de la Sagesse antique à force de mêler les races, de détruire les écrits, d'expliquer et de confondre les allégories, de laisser le sens profond et vrai pour chercher des idées absurdes qu'on puisse admirer, et de personnifier les êtres abstraits afin d'avoir beaucoup à adorer.