Oberman

Part 11

Chapter 113,986 wordsPublic domain

Dans le premier moment, j'ai été surpris de _la_ voir, et maintenant je le suis encore, parce que je ne vois pas à quoi cela peut mener. Mais quelle nécessité y a-t-il que cela mène à quelque chose? que d'incidents isolés dans le cours du monde, ou qui n'ont pas de résultats que nous puissions connaître! Je ne parviens pas à me défaire de cette sorte d'instinct qui cherche une suite et des conséquences à chaque chose, surtout à celles que le hasard amène. Je veux toujours y voir, et l'effet d'une intention, et un moyen de la nécessité. Je m'amuse de ce singulier penchant: il nous a fourni plus d'une occasion de rire ensemble; et, dans ce moment-ci, je ne le trouve point du tout incommode.

Il est certain que si j'avais su la rencontrer, je n'aurais pas été de ce côté: je crois pourtant que j'aurais eu tort. Un rêveur doit tout voir; et un rêveur n'a malheureusement pas grand chose à craindre. Faudrait-il d'ailleurs éviter tout ce qui tient à la vie de l'âme, et tout ce qui l'avertit de ses pertes? le pourrait-on? Une odeur, un son, un trait de lumière me diront de même qu'il y a autre chose dans la nature humaine que digérer et m'assoupir. Un mouvement de joie dans le coeur du malheureux, ou le soupir de celui qui jouit, tout m'avertira de cette mystérieuse combinaison dont l'intelligence entretient et change sans cesse la suite infinie, et dont les corps ne sont que les matériaux qu'une idée éternelle arrange comme les figures d'une chose invisible, qu'elle roule comme des dés, qu'elle calcule comme des nombres.

Revenu sur le bord de la Saône, je me disais après l'avoir quittée: l'oeil est incompréhensible! Non-seulement il reçoit pour ainsi dire l'infini, mais il semble le reproduire. Il voit tout un monde; et ce qu'il rend, ce qu'il peut, ce qu'il exprime est plus vaste encore. Une grâce qui entraîne tout, une éloquence douce et profonde, une expression plus étendue que les choses exprimées, l'harmonie qui fait le lien universel, tout cela est dans l'oeil d'une femme. Tout cela, et plus encore, est dans la voix illimitée de celle qui sent. Lorsqu'elle parle, elle tire de l'oubli les affections et les idées, elle éveille l'âme de sa léthargie, elle l'entraîne et la conduit dans tout le domaine de sa vie morale. Lorsqu'elle chante, il semble qu'elle agite les choses, qu'elle les déplace, qu'elle les forme, et qu'elle crée des sentiments nouveaux. La vie naturelle n'est plus la vie ordinaire: tout est romantique, animé, enivrant. Là, assise en repos, ou occupée d'autre chose, elle nous emporte, elle nous précipite avec elle dans le monde immense; et notre vie s'agrandit de ce mouvement sublime et calme. Combien, alors, paraissent froids ces hommes qui se remuent tant pour de si petites choses; dans quel néant ils nous retiennent, et qu'il est fatigant de vivre parmi des êtres turbulents et muets!

Mais quand tous les efforts, tous les talents, tous les succès, et tous les dons du hasard ont formé un visage admirable, un corps parlait, une manière fine, une âme grande, un coeur délicat, un esprit étendu; il ne faut qu'un jour pour que l'ennui et le découragement commencent à tout anéantir dans le vide d'un cloître, dans les dégoûts d'un mariage trompeur, dans la nullité d'une vie fastidieuse.

Je veux continuer à la voir. Elle n'attend plus rien; nous serons bien ensemble. Elle ne sera pas surprise que je sois consumé d'ennui, et je n'ai point à craindre d'ajouter au sien. Notre situation est fixe, et tellement, que je ne changerai pas la mienne en allant chez elle dès qu'elle aura quitté la campagne.

Je me figure déjà avec quelle grâce riante et fatiguée, elle reçoit une société qui l'excède; et avec quelle impatience elle attend le lendemain des jours de plaisir.

Je vois tous les jours à-peu-près les mêmes ennuis. Les concerts, les soirs, tous ces passe-temps sont le travail des prétendus heureux: il leur est à charge, comme celui de la vigne l'est à l'homme de journée; et davantage, car il ne porte pas avec lui sa consolation, il ne produit rien.

LETTRE XLI.

DATX Lyon, 18 mai, VI.

L'on dirait que le sort s'attache à ramener l'homme sous la chaîne qu'il a voulu secouer malgré le sort. Que m'a-t-il servi de tout quitter pour chercher une vie plus libre? Si j'ai vu des choses selon ma nature, ce ne fut qu'en passant, sans en jouir, et comme pour redoubler en moi l'impatience de les posséder.

Je ne suis point l'esclave des passions, je suis plus malheureux, leur vanité ne me trompera point; mais enfin ne faut-il pas que la vie soit remplie par quelque chose? Quand l'existence est vide, peut-elle satisfaire? Si la vie du coeur n'est qu'un néant agité, ne vaut-il pas mieux la laisser pour un néant plus tranquille? Il me semble que l'intelligence cherche un résultat: je voudrais que l'on me dît quel est celui de ma vie. Je veux quelque chose qui voile et entraîne mes heures; car je ne saurais toujours les sentir rouler si pesamment sur moi, seules et lentes, sans désirs, sans illusions, sans but. Si je ne puis connaître de la vie que ses misères, est-ce un bien de l'avoir reçue? est-ce une sagesse de la conserver?

Vous ne pensez pas que trop faible contre les maux de l'humanité, je n'ose même en soutenir la crainte: vous me connaissez mieux. Ce n'est point dans le malheur que je songerais à rejeter la vie: la résistance éveille l'âme et lui donne une attitude plus fière; l'on se retrouve enfin, quand il faut lutter contre de grandes douleurs; on peut se plaire dans son énergie, on a du moins quelque chose à faire. Mais ce sont les embarras, les ennuis, les contraintes, l'insipidité de la vie qui me fatiguent et me rebutent. L'homme passionné peut se résoudre à souffrir, puisqu'il prétend jouir un jour; mais quelle considération peut soutenir l'homme qui n'attend rien. Je suis las de mener une vie si vaine. Il est vrai que je pourrais prendre patience encore; mais ma vie passe sans que je fasse rien d'utile, et sans que je jouisse, sans espoir, comme sans paix. Pensez-vous qu'avec une âme indomptable, tout cela puisse durer de longues années?

Je croirais qu'il y a aussi une raison des choses physiques; et que la nécessité elle-même a une marche suivie, une sorte de fin que l'intelligence peut pressentir. Je me demande quelquefois où me conduira cette contrainte qui m'enchaîne à l'ennui, cette apathie d'où je ne puis jamais sortir; cet ordre de choses nul et insipide dont je ne saurais me débarrasser, où tout manque, diffère, s'éloigne; où toute probabilité s'évanouit; où l'effort est détourné; où tout changement avorte; où l'attente est toujours trompée, même celle d'un malheur du moins énergique; où l'on dirait qu'une volonté ennemie s'attache à me retenir dans un état de suspension et d'entraves, à me leurrer par des choses vagues et des espérances évasives, afin de consumer ma durée entière sans qu'elle ait rien atteint, rien produit, rien possédé. Je revois le triste souvenir des longues années perdues. J'observe comment cet avenir qui séduit toujours, change et s'amoindrit en s'approchant. Frappé d'un souffle de mort à la lueur funèbre du présent, il se décolore dès l'instant où l'on veut jouir; et laissant derrière lui les séductions qui le masquaient et le prestige déjà vieilli, il passe seul, abandonné, traînant avec pesanteur son spectre épuisé et hideux, comme s'il insultait à la fatigue que donne le glissement sinistre de sa chaîne éternelle: lorsque je pressens cet espace désenchanté où vont se traîner les restes de ma jeunesse et de ma vie; et que ma pensée cherche à suivre d'avance la pente uniforme où tout coule et se perd; que trouvez-vous que je puisse attendre à son terme, et qui pourrait me cacher l'abîme où tout cela va finir? Ne faudra-t-il pas bien que, las et rebuté, quand je suis assuré de ne pouvoir rien, je cherche au moins du repos? Et quand une force inévitable pèse sur moi sans relâche, comment reposerai-je, si ce n'est en me précipitant moi-même?

Il faut que toute chose ait une fin selon sa nature. Puisque ma vie relative est retranchée du cours du monde, pourquoi végéter longtemps encore inutile au monde et fatigant à moi-même? Pour le vain instinct d'exister! Pour respirer et avancer en âge! Pour m'éveiller amèrement quand tout repose, et chercher les ténèbres quand la terre fleurit: pour n'avoir que le besoin des désirs, et ne connaître que le songe de l'existence: pour rester déplacé, isolé sur la scène des afflictions humaines, quand nul n'est heureux pur moi, quand, je n'ai que l'idée du rôle d'un homme: pour tenir à une vie perdue, lâche esclave que la vie repousse et qui s'attache à son ombre, avide de l'existence, comme si l'existence réelle lui était laissée, et voulant être misérablement faute d'oser n'être plus!

Que me feront tous ces sophismes d'une philosophie douce et flatteuse, vain déguisement d'un instinct pusillanime, vaine sagesse des patients qui perpétue les maux si bien supportés, et qui légitime notre servitude par une nécessité imaginaire.

Attendez, me dira-t-on, le mal moral s'épuise par sa durée même: attendez; les temps changeront, et vous serez satisfait; ou s'ils restent semblables, vous serez changé vous-même. En usant du présent tel qu'il est, vous aurez affaibli le sentiment trop impétueux d'un avenir meilleur; et quand vous aurez toléré la vie, elle deviendra bonne à votre coeur plus tranquille.--Une passion cesse, une perte s'oublie, un malheur se répare: moi, je n'ai point de passions, je ne plains ni perte ni malheur, rien qui puisse cesser, qui puisse être oublié, qui puisse être réparé. Une passion nouvelle peut distraire de celle qui vieillit: mais où trouverai-je un aliment pour mon coeur quand il aura perdu cette soif qui le consume? Il désire tout, il veut tout, il contient tout. Que mettre à la place de cet infini qu'exige ma pensée? Les regrets, s'oublient, d'autres biens les effacent: mais quels biens pourront tromper des regrets universels? Tout ce qui est propre à la nature humaine appartient à mon être; il a voulu s'en nourrir selon sa nature, il s'est épuisé sur une ombre impalpable: savez-vous quelque bien qui console du regret du monde? Si mon malheur est dans le néant de ma vie, le temps calmera-t-il des maux que le temps aggrave: et dois-je espérer qu'ils cessent, quand c'est par leur durée même qu'ils sont intolérables?--Attendez: des temps meilleurs produiront peut-être ce que semble vous interdire votre destinée présente.--Hommes d'un jour, qui projetez en vieillissant, et qui raisonnez, pour un avenir reculé quand la mort est sur vos pas; en rêvant des illusions consolantes dans l'instabilité des choses, ne sentirez-vous jamais leur cours rapide; ne verrez-vous point que votre vie s'endort en se balançant; et que cette vicissitude qui soutient votre coeur trompé, ne l'agite que pour l'éteindre à jamais dans une secousse dernière et prochaine? Si la vie de l'homme était éternelle, si seulement elle était plus longue, si seulement elle restait semblable jusques près de sa dernière heure, alors l'espérance pourrait me séduire, et j'attendrais peut-être ce qui du moins serait possible. Mais y a-t-il quelque permanence dans la vie? Le jour futur peut-il avoir les besoins du jour présent, et ce qu'il fallait aujourd'hui sera-t-il bon demain? Notre coeur change plus rapidement que les saisons annuelles; leurs vicissitudes souffrent du moins quelque permanence, parce qu'elles se répètent dans l'étendue des siècles. Mais nos jours que rien ne renouvelle, n'ont pas deux heures qui puissent être semblables: leurs saisons, qui ne se réparent pas, ont chacune leurs besoins; s'il en est une qui ait perdu ce qui lui était propre, elle l'a perdu sans retour, et nul autre âge ne saurait posséder ce que l'âge puissant n'a pas atteint.--C'est le propre de l'insensé de prétendre lutter contre la nécessité. Le sage reçoit les choses telles que sa destinée les donne; il ne s'attache qu'à les considérer sous les rapports-qui peuvent les lui rendre heureuses: sans s'inquiéter inutilement dans quelles voies il erre sur ce globe, il sait posséder, à chaque gîte qui marque sa course, et les douceurs des convenances, et la sécurité du repos; et devant sitôt trouver, quoiqu'il arrive, le terme de sa marche, il va sans effort, il s'égare même sans inquiétude. Que lui servirait de vouloir davantage, de résister à la force du monde, et de chercher à éviter des chaînes et une ruine inévitable? Nul individu ne saurait arrêter le cours universel, et rien n'est plus vain que la plainte des maux attachés nécessairement à notre nature.--Si tout est nécessaire, que prétendez-vous opposer à mes ennuis? Pourquoi les blâmer; puis-je sentir autrement? Si au contraire notre sort particulier est dans nos mains, si l'homme peut choisir et vouloir, il existera pour lui des obstacles qu'il ne saurait vaincre, et des misères auxquelles il ne pourra soustraire sa vie: mais tout l'effort du genre humain ne pourrait faire plus contre lui que de l'anéantir. Celui-là seul peut être soumis à tout, qui veut absolument vivre; mais celui qui ne prétend à rien, ne peut être soumis à rien. Vous exigez que je me résigne à des maux inévitables; je le veux bien aussi: mais quand je consens à tout quitter, il n'y a plus pour moi de maux inévitables.

Les biens nombreux qui restent à l'homme dans le malheur même ne sauraient me retenir. Il y a plus de biens que de maux, cela est vrai dans le sens absolu, et pourtant ce serait s'abuser étrangement que de compter ainsi. Un seul mal que nous ne pouvons oublier anéantit l'effet de vingt biens dont nous paraissons jouir; et malgré les promesses du raisonnement, il est beaucoup de maux que l'on ne saurait cesser de sentir qu'avec des efforts et du temps, si du moins l'on n'est sectaire et un peu fanatique. Le temps, il est vrai, dissipe ces maux, et la résistance du sage les use plus vite encore; mais l'industrieuse imagination des autres hommes les a tellement multipliés, qu'ils seront toujours remplacés avant leur terme: et comme les biens passent ainsi que les douleurs, y eût-il dans l'homme dix plaisirs pour une seule peine, si l'amertume d'une seule peine corrompt cent plaisirs pendant toute sa durée, la vie sera au moins indifférente et inutile à qui n'a plus d'illusions. Le mal reste, le bien n'est plus: par quel prestige, pour quelle fin porterais-je la vie? Le dénouement est connu; qu'y-a-t-il à faire encore? La perte vraiment irréparable est celle des désirs.

Je sais qu'un penchant naturel attache l'homme à la vie; mais c'est en quelque sorte un instinct d'habitude, il ne prouve nullement que la vie soit bonne. L'être, par cela qu'il existe, doit tenir à l'existence: la raison seule peut lui faire voir le néant sans effroi. Il est remarquable que l'homme dont la raison affecte tant de mépriser l'instinct, s'autorise de ce qu'il a de plus aveugle pour justifier les sophismes de cette même raison.

On objectera que l'impatience de la vie tient à l'impétuosité des passions; et que le vieillard s'y attache à mesure que l'âge le calme et l'éclaire. Je ne veux pas examiner en ce moment, si la raison de l'homme qui s'éteint vaut plus que celle de l'homme dans sa force; si chaque âge n'a pas sa manière de sentir convenable alors, et déplacée dans d'autres temps; si enfin nos institutions stériles, si nos vertus de vieillards, ouvrages de la caducité, du moins dans leur principe, prouvent solidement en faveur de l'âge refroidi. Je répondrais seulement: toute chose mélangée est regrettée au moment de sa perte; une perte sans retour n'est jamais vue froidement après une longue possession; et notre imagination, que nous voyons toujours dans la vie abandonner un bien dès qu'il est atteint, pour fixer nos efforts sur celui qui nous reste à acquérir, ne s'arrête dans ce qui finit que sur le bien qui nous est enlevé, et non sur le mal dont nous sommes délivrés.

Ce n'est pas ainsi que l'on doit estimer la valeur de la vie effective pour la plupart des hommes. Mais chaque jour de cette existence dont ils espèrent sans cesse, demandez-leur si le moment présent les satisfait, les mécontente, ou leur est indifférent: vos résultats seront sûrs alors. Toute autre estimation n'est qu'un moyen ne s'en imposer à soi-même; et je veux mettre une vérité claire et simple, à la place des idées confuses, et des sophismes rebattus.

L'on me dira sérieusement: arrêtez vos désirs; bornez ces besoins trop avides: mettez vos affections dans les choses faciles: pourquoi chercher ce que les circonstances éloignent? pourquoi exiger ce dont les hommes se passent si bien? pourquoi vouloir des choses utiles, tant d'autres n'y pensent même pas? pourquoi vous plaindre des douleurs publiques; voyez-vous qu'elles troublent le sommeil d'un seul heureux? que servent ces pensées d'une âme forte et cet instinct des choses sublimes? ne sauriez-vous rêver la perfection sans y prétendre amener la foule qui s'en rit, tout en gémissant? et vous faut-il, pour jouir de votre vie, une existence grande ou simple, des circonstances énergiques, des lieux choisis, des hommes et des choses selon votre coeur? Tout est bon à l'homme pourvu qu'il existe; et partout où il peut vivre, il peut vivre bien. S'il a une bonne réputation, quelques connaissances qui lui veuillent du bien, une maison et de quoi se présenter dans le monde, que lui faut-il davantage? Certes je n'ai rien à répondre à ces conseils qu'un homme mûr me donnerait, et je les crois très-bons en effet pour ceux qui les trouvent tels.

Cependant je suis plus calme maintenant, et je commence à me lasser de mon impatience elle-même. Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières. Je songe volontiers à ceux qui, dans le matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit: ce sentiment me repose et me console; c'est l'instinct du soir. Mais pourquoi ce besoin des ténèbres? pourquoi la lumière m'est-elle pénible? Ils le sauront un jour; quand ils auront changé; quand je ne serai plus.

Quand vous ne serez plus! méditez-vous un crime?--Si, fatigué des maux de la vie, et surtout désabusé de ses biens, déjà suspendu sur l'abîme marqué pour le moment suprême, retenu par l'ami, accusé par le moraliste, condamné par ma patrie, coupable aux yeux de l'homme social, j'avais à répondre à ses efforts, à ses reproches; voici ce me semble ce que je pourrais dire.

J'ai tout examiné, tout connu; si je n'ai pas tout éprouvé, j'ai du moins tout pressenti. Vos douleurs ont flétri mon âme; elles sont intolérables parce qu'elles sont sans but. Vos plaisirs sont illusoires, fugitifs, un jour suffit pour les connaître et les quitter. J'ai cherché en moi le bonheur, mais sans fanatisme; j'ai vu qu'il n'était pas fait pour l'homme seul: je le proposai à ceux qui m'environnaient, ils n'avaient pas le loisir d'y songer. J'interrogeai la multitude que flétrit la misère, et les privilégiés que l'ennui opprime; ils m'ont dit, nous souffrons aujourd'hui, mais nous jouirons demain. Pour moi je sais que le jour qui se prépare va marcher sur la trace du jour qui s'écoule. Vivez, vous que peut tromper encore un prestige heureux; mais moi, fatigué de ce qui peut égarer l'espoir, sans attente et presque sans désir, je ne dois plus vivre. Je juge la vie comme l'homme qui descend dans la tombe, qu'elle s'ouvre donc pour moi: reculerais-je le terme quand il est déjà atteint? La nature offre des illusions à croire et à aimer; elle ne lève le voile qu'au moment marqué pour la mort: elle ne l'a pas levé pour vous, vivez: elle l'a levé pour moi, ma vie n'est déjà plus.

Il se peut que le vrai bien de l'homme soit son indépendance morale, et que ses misères ne soient que le sentiment de sa propre faiblesse dans des situations multipliées; que tout soit songe hors de lui, et que la paix soit dans le coeur inaccessible aux illusions. Mais sur quoi se reposera sa pensée désabusée? que faire dans la vie quand on est indifférent à tout ce qu'elle renferme? Quand la passion de toutes choses, quand ce besoin universel des âmes fortes a consumé nos coeurs; quand le charme abandonne nos désirs détrompés, l'irrémédiable ennui naît de ces cendres refroidies: funèbre, sinistre, il absorbe tout espoir, il règne sur les ruines, il dévore, il éteint. D'un effort invincible, il creuse notre tombe, asile qui donnera du moins le repos par l'oubli, le calme dans le néant.

Sans les désirs, que faire de la vie? Végéter stupidement; se traîner sur la trace inanimée des soins et des affaires; ramper énervés dans la bassesse de l'esclave, ou la nullité de la foule; penser sans servir l'ordre universel; sentir sans vivre! Ainsi, jouet lamentable d'une destinée que rien n'explique, l'homme abandonnera sa vie aux hasards et des choses et des temps. Ainsi, trompé par l'opposition de ses voeux, de sa raison, de ses lois, de sa nature, il se hâte d'un pas riant et plein d'audace vers la nuit sépulcrale. L'oeil ardent, mais inquiet au milieu des fantômes, et le coeur chargé de douleurs, il cherche et s'égare, il végète et s'endort.

Harmonie du monde! Rêve sublime! Fin morale, reconnaissance sociale, lois, devoirs, mots sacrés parmi les hommes! je ne puis vous braver qu'aux yeux de la foule trompée.

A la vérité, j'abandonne des amis que je vais affliger, ma patrie dont je n'ai point assez payé les bienfaits, tous les hommes que je devais servir: ce sont des regrets et non pas des remords. Qui, plus que moi, pourra sentir le prix de l'union, l'autorité des devoirs, le bonheur d'être utile? J'espérais faire quelque bien, ce fut le plus flatteur, le plus insensé de mes rêves. Dans la perpétuelle incertitude d'une existence toujours agitée, précaire, asservie, vous suivez tous, aveugles et dociles, la trace battue de l'ordre établi; abandonnant ainsi votre vie à vos habitudes, et la perdant sans peine comme vous perdriez un jour. Je pourrais, entraîné de même par cette déviation universelle, laisser quelques bienfaits dans ces voies d'erreur: mais ce bien, facile à tous, sera fait sans moi par les hommes bons. Il en est; qu'ils vivent, et qu'utiles à quelque chose, ils se trouvent heureux. Pour moi, au sein de cet abîme de maux, je ne serai point consolé, je l'avoue, si je ne fais pas plus. Un infortuné près de moi sera peut-être soulagé, cent mille gémiront: et moi, impuissant au milieu d'eux, je verrai sans cesse attribuer à la nature des choses, les fruits amers de l'égarement humain; et se perpétuer comme l'oeuvre inévitable de la nécessité, ces misères où je crois sentir le caprice accidentel d'une perfectibilité qui s'essaye! Que l'on me condamne sévèrement, si je refuse le sacrifice d'une vie heureuse au bien général: mais lorsque, devant rester inutile, j'appelle une mort trop longtemps attendue, j'ai des regrets, je le répète, et non pas des remords.

Sous le poids d'un malheur passager, considérant la mobilité des impressions et des événements, sans doute je devrais attendre des jours plus favorables. Mais le mal qui pèse sur mes ans, n'est point un mal passager. Ce vide dans lequel ils s'écoulent lentement, qui le remplira? Qui rendra des désirs à ma vie, et une attente à ma volonté? C'est le bien lui-même que je trouve inutile; fassent les hommes qu'il n'y ait plus que des maux à déplorer! Durant l'orage, l'espoir soutient; et l'on s'affermit contre le danger parce qu'il peut finir; mais si le calme lui-même vous fatigue, qu'espérerez-vous alors? Si demain peut être bon, je veux bien attendre; mais si ma destinée est telle que demain ne pouvant être meilleur, puisse être plus malheureux encore, je ne verrai point ce jour funeste.

Si c'est un devoir réel d'achever la vie qui m'a été donnée, sans doute je braverai ses misères; le temps rapide les entraînera bientôt. Quelque opprimés que puissent être nos jours, ils sont tolérables, puisqu'ils sont bornés. La mort et la vie sont en mon pouvoir; je ne tiens pas à l'une, je ne désire point l'autre, que la raison décide si j'ai le droit de choisir entre elles.