Oberman

Part 1

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OBERMAN.

LETTRES

PUBLIÉES

PAR M ... SÉNANCOUR,

AUTEUR DE _RÉVERIES SUR LA NATURE

DE L'HOMME....._

Étudie l'homme, et non les hommes.

PYTHAGORE.

Le présent ouvrage est mis sous la sauvegarde des lois et de la probité des Citoyens. Nous poursuivrons devant les tribunaux tout contrefacteur, distributeur ou débitant d'éditions contrefaites. Deux exemplaires de la présente édition originale sont, conformément à la loi, déposés à la Bibliothèque Nationale.

CERIOUX.

TABLE

Edition de 1804

OBSERVATIONS

Première année: Lettre I., II., III., IV., V., VI., VII., VIII., IX.

Deuxième année: Lettre X., XI., XII., XIII., XIV., XV., XVI., XVII., XVIII., XIX., XX., XXI., XXII., XXIII., XXIV., XXV.

Troisième année: Lettre XXVI., XXVII., XXVIII., XXIX., XXX., XXXI., XXXII., XXXIII., Manuel de Pseusophanes, XXXIV., XXXV.

Cinquième année: Premier fragment.

Sixième année: (2e et 3e fragments) Second fragment., Lettre XXXVI., XXXVII., XXXVIII., Troisième fragment., XXXIX., XL., XLI., XLII., XLIII., XLIV., XLV., XLVI., XLVII, XLVIII, XLIX

Septième année: Lettre L, LI, LII

Huitième année: Lettre LIII, LIV, LV, LVI, LVII, LVIII, LIX, LX, LXI, LXII, LXIII, LXIV, LXV, LXVI, LXVII, LXVIII, LXIX, LXX, LXXI, LXXII, LXXIII

Neuvième année: Lettre LXXIV, LXXV, LXXVI, LXXVII, LXXVIII, LXXIX, LXXX, LXXXI, LXXXII, LXXXIII, LXXXIV, LXXXV, LXXXVI, LXXXVII, LXXXVIII, LXXXIX

Supplément de 1833

Dixième année: XC

Supplément de 1840: Lettre XCI

Notes de l'édition de 1833

INDICATIONS

NOTES

OBSERVATIONS.

On verra dans ces lettres l'expression d'un homme qui sent, et non d'un homme qui travaille. Ce sont des mémoires très-indifférents aux étrangers, mais qui peuvent intéresser les adeptes. Plusieurs verront avec plaisir ce que l'un d'eux a senti: plusieurs ont senti de même; il s'est trouvé que celui-ci l'a dit, ou a essayé de le dire. Mais il doit être jugé par l'ensemble de sa vie, et non par ses premières années; par toutes ses lettres, et non par tel passage ou hasardé, ou romanesque, ou peut-être faux.

De semblables lettres sans art, sans intrigue, doivent avoir mauvaise grâce hors de la société éparse et secrète dont la nature avait fait membre celui qui les écrivit. Les individus qui la composent sont la plupart inconnus: cette espèce de monument privé que laisse un homme comme eux, ne peut leur être adressé que par la voie publique, au risque d'ennuyer un grand nombre de personnes graves, instruites, ou aimables. Le devoir d'un éditeur est seulement de prévenir qu'on n'y trouve ni esprit, ni science; que ce n'est pas un _ouvrage_; et que peut-être même on dira: ce n'est pas un livre _raisonnable_.

Nous avons beaucoup d'écrits où le genre humain se trouve peint en quelques lignes. Si cependant ces longues lettres faisaient à-peu-près connaître un seul homme, elles pourraient être, et neuves, et utiles. Il s'en faut de beaucoup qu'elles remplissent même cet objet borné: mais si elles ne contiennent point tout ce que l'on pourrait attendre, elles contiennent du moins quelque chose; c'est assez peut-être pour les faire excuser.

Ces lettres ne sont pas un _roman_[1]. Il n'y a point de mouvement dramatique, d'événements préparés et conduits, point de dénouement; rien de ce qu'on appelle l'intérêt d'un ouvrage, de cette série progressive, de ces incidents, de cet aliment de la curiosité, magie de plusieurs bons écrits, et charlatanisme de plusieurs mauvais.

On y trouvera des descriptions; de celles qui servent à mieux faire entendre les choses naturelles, et à donner des lumières, peut-être trop négligées, sur les rapports de l'homme avec ce qu'il appelle l'_inanimé_.

On y trouvera des passions: mais celles d'un homme qui était né pour recevoir ce qu'elles promettent, et pour n'avoir point une passion; pour tout employer, et pour n'avoir qu'une seule fin.

On y trouvera de l'amour: mais l'amour senti d'une manière qui peut-être n'avait pas été dite.

On y trouvera des longueurs: elles peuvent être dans la nature; le coeur est rarement précis, il n'est point dialecticien. On y trouvera des répétitions: mais si les choses sont bonnes, pourquoi éviter soigneusement d'y revenir? Les répétitions de _Clarisse_, le désordre (et le prétendu égoïsme) de Montaigne n'ont jamais rebuté que des lecteurs seulement ingénieux. L'éloquent J. J. était souvent diffus. Celui qui écrivit ces lettres paraît n'avoir pas craint les longueurs et les écarts d'un style libre: il a écrit sa pensée. Il est vrai que J. J. avait le droit d'être un peu long: pour lui, s'il a usé de la même liberté, c'est tout simplement parce qu'il la trouvait bonne et naturelle.

On y trouvera des contradictions, du moins ce qu'on nomme souvent ainsi. Mais pourquoi serait-on choqué de voir, dans des matières incertaines, le pour et le contre dits par le même homme? Puisqu'il faut qu'on les réunisse pour s'en approprier le sentiment, pour peser, décider, choisir, n'est-ce pas une même chose qu'ils soient dans un seul livre ou dans des livres différents? Au contraire, exposés par le même homme, ils le sont avec une force plus égale, d'une manière plus analogue, et vous voyez mieux ce qu'il vous convient d'adopter. Nos affections, nos désirs, nos sentiments mêmes, et jusqu'à nos opinions, changent avec les leçons des événements; les occasions de la réflexion, avec l'âge, avec tout notre être. Ne voyez-vous pas que celui qui est si exactement d'accord avec lui-même, vous trompe, ou se trompe? Il a un système; il joue un rôle. L'homme sincère vous dit: j'ai senti comme cela, je sens comme ceci; voilà mes matériaux, bâtissez vous-même l'édifice de votre pensée. Ce n'est pas à l'homme froid à juger les différences des sensations humaines: puisqu'il n'en connaît pas l'étendue, il n'en connaît pas la versatilité. Pourquoi diverses manières de voir seraient-elles plus étonnantes dans les divers âges d'un même homme, et quelquefois au même moment, que dans des hommes différents? On observe, on cherche; on ne décide pas. Voulez-vous exiger que celui qui prend la balance rencontre d'abord le poids qui en fixera l'équilibre? Tout doit être d'accord sans doute dans un ouvrage exact et raisonné sur des matières positives. Mais voulez-vous que Montaigne soit vrai à la manière de Hume, et Sénèque régulier comme Bézout? Je croirais même qu'on devrait attendre autant ou plus d'oppositions entre les différents âges d'un même homme, qu'entre plusieurs hommes éclairés du même âge. C'est pour cela qu'il n'est pas bon que les législateurs soient tous des vieillards; à moins que ce ne soit un corps d'homme vraiment choisis, et capable de suivre leurs conceptions générales et leurs souvenirs, plutôt que leur pensée présente. L'homme qui ne s'occupe que des sciences exactes, est le seul qui n'ait point à craindre d'être jamais surpris de ce qu'il a écrit dans un autre âge.

Ces lettres sont aussi inégales, aussi irrégulières dans leur style que dans le reste. Une chose seulement m'a plu; c'est de n'y point trouver ces expressions exagérées et triviales dans lesquelles un écrivain devrait toujours voir du ridicule, ou au moins de la faiblesse[2]. Ces expressions ont par elles-mêmes quelque chose de vicieux, ou bien leur trop fréquent usage, en en faisant des applications fausses, altéra leurs premières acceptions, et fit oublier leur énergie.

Ce n'est pas que je prétende justifier le style des lettres. J'aurais quelque chose à dire sur des expressions qui pourront paraître hardies, et que pourtant je n'ai pas changées: mais quant aux incorrections, je n'y sais point d'excuse recevable. Je ne me dissimule pas qu'un critique trouvera beaucoup à reprendre: je n'ai point prétendu _enrichir le public_ d'un ouvrage travaillé; mais donner à lire à quelques personnes éparses dans l'Europe, les sensations, les opinions, les songes libres et incorrects d'un homme souvent isolé, qui écrivit dans l'intimité, et non pour son libraire.

* * * * *

L'éditeur ne s'est proposé et ne se proposera qu'un seul objet: tout ce qui portera son nom tendra aux mêmes résultats: soit qu'il écrive, ou qu'il publie seulement, il ne s'écartera point d'un but moral. Il ne cherche pas encore à l'_atteindre_; un écrit important, et de nature à être utile, un véritable _ouvrage_ que l'on peut seulement hasarder d'esquisser, mais non prétendre jamais finir, ne doit pas être publié promptement, ni même entrepris trop-tôt.

* * * * *

Les _Notes_ sont toutes de l'Editeur.

OBERMAN.

LETTRE PREMIÈRE.

DATX Genève, 8 juillet, première année.

Il ne s'est passé que vingt jours depuis que je vous écrivis de Lyon. Je n'annonçais aucun projet nouveau, je n'en avais pas; et maintenant j'ai tout quitté, me voici sur une terre étrangère.

Je crains que ma lettre ne vous trouve point à Chessel[3], et que vous ne puissiez me répondre aussi vite que je le désirerais. J'ai besoin de savoir ce que vous pensez, ou du moins ce que vous penserez lorsque vous aurez lu. Vous savez s'il me serait indifférent d'avoir des torts avec vous: cependant je crains que vous ne m'en trouviez, et je ne suis pas bien assuré moi-même de n'en point avoir. Je n'ai pas même pris le temps de vous consulter. Je l'eusse bien désiré dans un moment aussi décisif: encore aujourd'hui, je ne sais comment juger une résolution qui détruit tout ce qu'on avait arrangé, qui me transporte brusquement dans une situation nouvelle, qui me destine à des choses que je n'avais pas prévues et dont je ne saurais même pressentir l'enchaînement et les conséquences.

Il faut vous dire plus. L'exécution fut, il est vrai, aussi précipitée que la décision: mais ce n'est pas le temps seul qui m'a manqué pour vous en écrire. Quand même je l'aurais eu, je crois que vous l'eussiez ignoré de même. J'aurais craint votre prudence: j'ai cru sentir cette fois la nécessité de n'en avoir pas. Une prudence étroite et pusillanime dans ceux de qui le sort m'a fait dépendre, a perdu mes premières années, et je crois bien qu'elle m'a nui pour toujours. La sagesse veut marcher entre la défiance et la témérité; le sentier est difficile: il faut la suivre dans les choses qu'elle voit; mais dans les choses inconnues, nous n'avons que l'instinct. S'il est plus dangereux que la prudence, il fait aussi de plus grandes choses: il nous perd, ou nous sauve: sa témérité devient quelquefois notre seul asile, et c'est peut-être à lui de réparer les maux que la prudence a pu faire.

Il fallait laisser le joug s'appesantir sans retour, ou le secouer inconsidérément: l'alternative me parut inévitable. Si vous en jugez de même, dites-le moi pour me rassurer. Vous savez assez quelle misérable chaîne on allait river. On voulait que je fisse ce qu'il m'était impossible de faire bien; que j'eusse un état pour son produit, que j'employasse les facultés de mon être à ce qui choque essentiellement sa nature. Aurais-je dû me plier à une condescendance momentanée; tromper un parent en lui persuadant que j'entreprenais pour l'avenir, ce que je n'aurais commencé qu'avec le désir de le cesser; et vivre ainsi dans un état violent, dans une répugnance perpétuelle? Qu'il reconnaisse l'impuissance où j'étais de le satisfaire, qu'il m'excuse! Il finira par sentir que les conditions si diverses et si opposées, où les caractères les plus contraires trouvent ce qui leur est propre, ne peuvent convenir indifféremment à tous les caractères; que ce n'est pas assez qu'un état, qui a pour objet des intérêts et des démêlés contentieux, soit regardé comme honnête, parce qu'on y acquiert, sans voler, trente ou quarante mille livres de rente; et qu'enfin je n'ai pu renoncer à être homme, pour être homme d'affaires.

Je ne cherche point à vous persuader, je vous rappelle les faits; jugez. Un ami doit juger sans trop d'indulgence; vous l'avez dit.

Si vous aviez été à Lyon, je ne me serais pas décidé sans vous consulter; il eût fallu me cacher de vous, au lieu que j'ai eu seulement à me taire. Comme on cherche, dans le hasard même, des raisons qui autorisent aux choses que l'on croit nécessaires, j'ai trouvé votre absence favorable. Je n'aurais jamais pu agir contre votre opinion, mais je n'ai pas été fâché de le faire sans votre avis; tant que je sentais tout ce que pouvait alléguer la raison contre la loi que m'imposait une sorte de nécessité, contre le sentiment qui m'entraînait. J'ai écouté davantage cette impulsion secrète, mais impérieuse, que ces froids motifs de balancer et de suspendre, qui, sous le nom de prudence, tenaient peut-être beaucoup à mon habitude paresseuse, et à quelque faiblesse dans l'exécution. Je suis parti, je m'en félicite: mais quel homme peut jamais savoir s'il a fait sagement, ou non, pour les conséquences éloignées des choses?

Je vous ai dit pourquoi je n'ai pas fait ce qu'on voulait; il faut vous dire pourquoi je n'ai pas fait autre chose. J'examinais si je rejetterais absolument le parti que l'on voulait me faire prendre; cela m'a conduit à examiner quel autre je prendrais, et à quelle détermination je m'arrêterais.

Il fallait choisir, il fallait commencer, pour la vie peut-être, ce que tant de gens, qui n'ont en eux aucune autre chose, appellent un état. Je n'en trouvai point qui ne fût étranger à ma nature, ou contraire à ma pensée. J'interrogeai mon être, je considérai rapidement tout ce qui m'entourait; je demandai aux hommes s'ils sentaient comme moi; je demandai aux choses si elles étaient selon mes penchants; et je vis qu'il n'y avait pas d'accord entre moi et la société, ni entre mes besoins et les choses qu'elle a faites. Je m'arrêtai avec effroi, sentant que j'allais livrer ma vie à des ennuis intolérables, à des dégoûts sans terme comme sans objet. J'offris successivement à mon coeur ce que les hommes cherchent dans les divers états qu'ils embrassent. Je voulus même embellir, par le prestige de l'imagination, ces objets multipliés qu'ils proposent à leurs passions, et la fin chimérique à laquelle ils consacrent leurs années. Je le voulais, je ne le pus pas. Pourquoi la terre est-elle ainsi désenchantée à mes yeux? Je ne connais point la satiété, je trouve partout le vide.

Dans ce jour, le premier où je sentis tout le néant qui m'environne, dans ce jour qui a changé ma vie, si les pages de ma destinée se fussent trouvées entre mes mains pour être déroulées ou fermées à jamais; avec quelle indifférence j'eusse abandonné la vaine succession de ces heures si longues et si fugitives, que tant d'amertumes flétrissent, et que nulle véritable joie ne consolera! Vous le savez, j'ai le malheur de ne pouvoir être jeune: les longs ennuis de mes premiers ans ont apparemment détruit la séduction. Les dehors fleuris ne m'en imposent pas: et mes yeux demi-fermés ne sont jamais éblouis; trop fixes, ils ne sont point surpris.

Ce jour d'irrésolution fut du moins un jour de lumière: il me fit reconnaître en moi ce que je n'y voyais pas distinctement. Dans la plus grande anxiété où j'eusse jamais été, j'ai joui pour la première fois de la conscience de mon être. Poursuivi jusque dans le triste repos de mon apathie habituelle, forcé d'être quelque chose, je fus enfin moi-même: et dans ces agitations jusqu'alors inconnues, je trouvai une énergie, d'abord contrainte et pénible, mais dont la plénitude fut une sorte de repos que je n'avais pas encore éprouvé. Cette situation douce et inattendue amena la réflexion qui me détermina. Je crus voir la raison de ce qu'on observe tous les jours, que les différences positives du sort ne sont pas les causes principales du bonheur ou du malheur des hommes.

Je me dis: la vie réelle de l'homme est en lui-même, celle qu'il reçoit du dehors n'est qu'accidentelle et subordonnée. Les choses agissent sur lui bien plus encore selon la situation où elles le trouvent, que selon leur propre nature. Dans le cours d'une vie entière, perpétuellement modifié par elles, il peut devenir leur ouvrage. Mais comme dans cette succession toujours mobile, lui seul subsiste quoique altéré, tandis que les objets extérieurs relatifs à lui changent entièrement; il en résulte que chacune de leurs impressions sur lui, dépend bien plus pour son bonheur ou son malheur, de l'état où elle le trouve, que de la sensation qu'elle lui apporte, et du changement présent qu'elle fait en lui. Ainsi dans chaque moment particulier de sa vie, ce qui importe surtout à l'homme, c'est d'être ce qu'il doit être. Les dispositions favorables des choses viendront ensuite, c'est une utilité du second ordre pour chacun des moments présents. Mais la suite de ces impulsions devenant, par leur ensemble, le vrai principe des mobiles intérieurs de l'homme, si chacune de ces impressions est à-peu-près indifférente, leur totalité fait pourtant notre destinée. Tout nous importerait-il également dans ce cercle de rapports et de résultats mutuels? L'homme dont la liberté absolue est si incertaine, et la liberté apparente si limitée, serait-il contraint à un choix perpétuel qui demanderait une volonté constante, toujours libre et puissante? Tandis qu'il ne peut diriger que si peu d'événements, et qu'il ne saurait régler la plupart de ses affections, lui importe-t-il, pour la paix de sa vie, de tout prévoir, de tout conduire, de tout déterminer dans une sollicitude qui, même avec des succès non interrompus, ferait encore le tourment de cette même vie? S'il est également nécessaire de maîtriser ces deux mobiles dont l'action est toujours réciproque; si pourtant cet ouvrage est au-dessus des forces de l'homme, et si l'effort même qui tendrait à le produire est précisément opposé au repos qu'on en attend, comment obtenir à-peu-près ce résultat nécessaire en renonçant au moyen impraticable qui paraît d'abord le pouvoir seul produire? La réponse à cette question serait le grand-oeuvre de la sagesse humaine, et le principal objet que l'on puisse proposer à cette loi intérieure qui nous fait chercher la félicité. Je crus trouver à ce problème une solution analogue à mes besoins présents: peut-être contribuèrent-ils à me la faire adopter.

Je pensai que le premier état des choses était surtout important dans cette oscillation toujours réagissante, et qui par conséquent dérive toujours plus ou moins de ce premier état. Je me dis: soyons d'abord ce que nous devons être; plaçons-nous où il convient à notre nature, puis livrons-nous au cours des choses, en nous efforçant seulement de nous maintenir semblables à nous-mêmes. Ainsi, quoiqu'il arrive, et sans sollicitudes étrangères, nous disposerons des choses; non pas en les changeant elles-mêmes, ce qui nous importe peu, mais en maîtrisant les impressions qu'elles feront sur nous, ce qui seul nous importe, ce qui est le plus facile, ce qui maintient davantage notre être en le circonscrivant et en reportant sur lui-même l'effort conservateur. Quelque effet que produisent sur nous les choses par leur influence absolue que nous ne pourrons changer, du moins nous conserverons toujours beaucoup du premier mouvement imprimé, et nous approcherons, par ce moyen, plus que nous ne saurions l'espérer par aucun autre, de l'heureuse permanence du sage.

Dès que l'homme réfléchit, dès qu'il n'est plus entraîné par le premier désir et par les lois inaperçues de l'instinct, toute équité, toute moralité devient en un sens une affaire de calcul, et sa prudence est dans l'estimation du plus ou du moins. Je crus voir dans ma conclusion un résultat aussi clair que celui d'une opération sur les nombres. Comme je vous fais l'histoire de mes intentions, et non celle de mon esprit; et que je veux bien moins justifier ma décision que vous dire comment je me suis décidé, je ne chercherai pas à vous rendre un meilleur compte de mon calcul.

Conformément à cette manière de voir, je quitte les soins éloignés et multipliés de l'avenir, qui sont toujours si fatigants et souvent si vains; je m'attache seulement à disposer, une fois pour la vie, et moi et les choses. Je ne me dissimule point combien cet ouvrage doit sans doute rester imparfait, et combien je serai entravé par les événements: mais je ferai du moins ce que je trouverai en mon pouvoir.

J'ai cru nécessaire de changer les choses avant de me changer moi-même. Ce premier but pouvait être beaucoup plus promptement atteint que le second; et ce n'eût point été dans mon ancienne manière de vivre que j'eusse pu m'occuper sérieusement de moi. L'alternative du moment difficile où je me trouvais, me força de songer d'abord aux changements extérieurs. C'est dans l'indépendance des choses, comme dans le silence des passions, que l'on peut étudier son être. Je vais choisir une retraite dans ces monts tranquilles dont la vue a frappé mon enfance elle-même[4]. J'ignore où je m'arrêterai, mais écrivez-moi à Lausanne.

LETTRE II.

DATX Lausanne[5], 9 juillet, I.

J'arrivai de nuit à Genève: j'y logeai dans une assez triste auberge, où mes fenêtres donnaient sur une cour, je n'en fus point fâché. Entrant dans une aussi belle contrée, je me ménageais volontiers l'espèce de surprise d'un spectacle nouveau; je la réservais pour la plus belle heure du jour; je le voulais avoir dans sa plénitude, et sans affaiblir son impression en l'éprouvant par degré.

En sortant de Genève, je me mis en route, seul, libre, sans but déterminé, sans autre guide qu'une carte assez bonne, que je porte sur moi.

J'entrais dans l'indépendance. J'allais vivre dans le seul pays peut-être de l'Europe, où dans un climat assez favorable, on trouve encore les sévères beautés des sites naturels. Devenu calme par l'effet même de l'énergie que les circonstances de mon départ avait éveillée en moi, content de posséder mon être pour la première fois de mes jours si vains, cherchant des jouissances simples et grandes avec l'avidité d'un coeur jeune, et cette sensibilité, fruit amer et précieux de mes longs ennuis; j'étais ardent et paisible. Je fus heureux sous le beau ciel de Genève, lorsque le soleil paraissant au-dessus des hautes neiges, éclaira à mes yeux cette terre admirable. C'est près de Copet que je vis l'aurore, non pas inutilement belle comme je l'avais vue tant de fois, mais d'une beauté sublime et assez grande pour ramener le voile des illusions sur mes yeux découragés.

Vous n'avez point vu cette terre à laquelle Tavernier ne trouvait comparable qu'un seul lieu dans l'Orient. Vous ne vous en ferez pas une idée juste; les grands effets de la nature ne s'imaginent point tels qu'ils sont. Si j'avais moins senti la grandeur et l'harmonie de l'ensemble, si la pureté de l'air n'y ajoutait pas une expression que les mots ne sauraient rendre, si j'étais un autre, j'essayerais de vous peindre ces monts neigeux et embrasés, ces vallées vaporeuses; les noirs escarpements de la côte de Savoye; les collines de la Vaux et du Jorat[6], peut-être trop riantes, mais surmontées par les Alpes de Gruyère et d'Ormont; et les vastes eaux du Léman, et le mouvement de ses vagues, et sa paix mesurée. Peut-être mon état intérieur ajouta-t-il au prestige de ces lieux; peut-être nul homme n'a-t-il éprouvé à leur aspect tout ce que j'ai senti[7].