Nymphes dansant avec des satyres

Part 6

Chapter 63,850 wordsPublic domain

Loin de nier la particularité sur laquelle on l'invitait à répondre, le bon Francesco en étala avec une complaisance touchante les phases diverses devant le tribunal. A l'entendre, aucune coutume n'avait plus de beauté que celle dont on lui faisait reproche; il le prouvait tant par l'histoire que par la science esthétique. Il parlait avec abondance, s'échauffait, agrémentait de vers latins et même de grecs la vivacité de sa défense. Il clôtura sa harangue en exprimant le regret où il était que la République, si avancée parmi les nations pour tout ce qui touche les institutions et l'excellence des moeurs, s'obstinât à demeurer dans l'ignorance de celles-ci. Enfin, ce jeune homme avait tant d'honnêteté dans sa conviction qu'il ne doutait point qu'avant seulement qu'on lui donnât à boire pour avoir parlé si bien, les divertissements de Sodome ne fussent recommandés fortement et solennellement aux citoyens de Venise.

Il en arriva autrement, et notre Francesco fut bel et bien condamné. Toutefois, l'on verra une preuve de la magnanime sagesse de ses juges et de l'heureuse souplesse de la procédure vénitienne dans le châtiment spécial que l'on prit la peine d'ajouter, en faveur du coupable, au supplice de la _cheba_ qui lui revenait de droit.

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Le supplice de la _cheba_ consistait à être enfermé en une cage de bois, que l'on hissait à mi-hauteur du clocher de Saint-Marc, et extérieurement, de façon que le patient y subît les rigueurs de la saison et y fût exposé aux quolibets des passants.

Voici la teneur de l'addition qui y fut faite dans l'intérêt de Francesco:

«Ledit (Francesco) recevra chaque soir et bon gré mal gré, après le couvre-feu,--pour éviter le scandale,--et en sa cage, la visite d'une de nos plus notables courtisanes, et le lendemain d'une autre, et ainsi de suite, jusqu'à l'expiration du délai de sa peine.

»Ceci pour la plus grande gloire de Dieu et dans le but que le coupable soit ramené dans la voie qu'il (le Seigneur) a tracée de sa main et indiquée à notre premier père pour notre bien et celui de nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants.»

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Un beau matin, l'on vit brimbaler au bout d'une corde la cage de bois contenant notre malheureux Francesco di San Polo assez déconfit, penaud, mal en point, et prenant le ciel à partie qu'il était victime d'une grande iniquité. Vous pensez que les gens de Venise ne faisaient pas défaut autour du clocher de Saint-Marc ni sur toute la place, qui est le lieu où se traitent les affaires et le seul endroit de la ville où se fasse la promenade à pied sec. On dit qu'il n'y eut ni dame ni demoiselle qui ne s'y montrât ce jour-là, soit en chaise, soit simplement juchée sur les hauts patins pour lors à la mode. Et il faut y ajouter, bien entendu, les personnes adonnées à la galanterie, dont le nombre, d'après les meilleurs documents, n'était pas inférieur à onze mille, et qui avaient un intérêt direct à prendre connaissance de la figure du sire, puisque chacune d'elles était tenue d'essayer de la dérider tour à tour.

Francesco, à mi-hauteur de son clocher, ne pouvait répondre aux mille lazzi et aux malhonnêtetés de toute sorte qui lui montaient de cette foule assemblée. D'ailleurs, rien ne porte à l'indulgence comme d'envisager les hommes et les femmes d'un peu haut; et il est probable qu'il en était en ce temps-là comme aujourd'hui. L'histoire ignore sur quel point porta sa méditation, et se contente d'enregistrer que, vers l'instant où le soleil déclinait et alors qu'une grande quantité de badauds bâillaient encore du côté du condamné, celui-ci, ayant contenu un besoin depuis l'heure de l'aurore, s'en soulagea librement, pleinement et à la ronde sur toutes les classes de la société, qui prit texte de cette pluie incongrue pour se disperser et s'en aller souper.

De sorte qu'il ne resta guère sur la place Saint-Marc, à l'heure du couvre-feu, que les personnes qui y possédaient pignon ou fenêtre et qui comptaient sur le lever de la lune pour voir ce qu'il adviendrait du prisonnier sodomite et de la compagne à lui octroyée par jugement en bonne forme.

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La malchance fit que la lune fût ce soir-là couverte aussi complètement qu'une chandelle sur quoi se fût assise par mégarde quelque matrone vénitienne.

Le lendemain on n'y pensait plus: telle est l'inconstance de la faveur des esprits.

Les courtisanes accomplissaient avec ponctualité et discrétion la besogne quotidienne que leur avait départie la Justice. Et des mois se passèrent sans que l'on prît seulement garde à cette cage poussée au flanc du clocher de Saint-Marc comme une verrue ou une gibbosité naturelle sur quoi se posaient journellement les colombes.

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Toutefois, au bout de six mois, Francesco di San Polo fut trouvé mort par la cent quatre-vingt-troisième courtisane hissée en cet endroit, à l'heure du couvre-feu.

On se montra fort étonné de ce résultat, et une enquête fut ouverte par-devant le Conseil qui avait jugé Francesco. Les cent quatre-vingt-trois personnes galantes y comparurent et déposèrent une à une selon la date de leur coopération à la besogne de la justice.

--Quel homme était, à votre sentiment, ce Francesco di San Polo? leur fut-il demandé.

Pour les cinq ou six premières, c'était un triste personnage, sans goût, sans appétit et sans politesse, enfin dénué de tout avantage.

De la septième à la douzième, il était jugé hésitant et malhabile, gauche à l'excès en ses façons.

Ce travers était confirmé par la treizième courtisane, à laquelle toutefois il n'avait pas déplu, et qui l'avait trouvé original et ayant des penchants au rebours du commun.

On remarqua beaucoup l'avis de la quinzième d'après laquelle Francesco était déjà un homme ordinaire.

Ordinaire n'était point le mot qu'il convenait d'employer en parlant de ce jeune homme, opinèrent les cinq filles suivantes, car il était un fort bon amant, expert et agissant, avec qui le temps ne durait point.

Sur les cent qui déposèrent après, il n'y en eut pas une qui contredît cette opinion favorable, sinon que trente-quatre d'entre elles affirmèrent qu'elles étaient grosses de ses oeuvres. En outre, toutes l'avaient entendu, dans le moment de la pâmoison, bénir ses juges en les recommandant à Dieu, chacun par leur nom et avec grande ardeur et gratitude.

Le Conseil pleura à l'audition de ces paroles et se sentit pris aux entrailles d'un vif sentiment d'indulgence rétrospective pour l'ancien sodomite converti et puis mort de l'abus des justes plaisirs de l'amour.

--Et vous, mesdemoiselles? dit l'assemblée, émue et tout d'une seule voix, en s'adressant aux soixante-trois courtisanes restantes.

Celles-ci furent secouées d'un sanglot unanime et pour toute réponse montrèrent les marques visibles des combats qu'elles s'étaient livrés entre elles avant de monter dans la cage, par suite de leur empressement et à cause de la renommée que le détenu s'était acquise dans les exploits amoureux.

TABUBU

Un brave homme, nommé Setna, en se promenant un jour sur le bord du Nil, aperçut une femme qui lui parut très belle, bien qu'il ne lui vît pas la figure. Elle portait beaucoup d'or sur ses vêtements, et elle était suivie de cinquante-deux jeunes filles de tournure agréable.

Setna en perdit immédiatement la tête. Il fit signe à son jeune serviteur et lui commanda de savoir tout de suite qui était cette femme.

Le jeune serviteur s'approcha aussitôt de la jeune servante qui marchait derrière la belle femme et lui demanda le nom de sa maîtresse.

--Tabubu, dit la jeune servante. Et elle sourit à cause de celui qui en était encore à s'informer de Tabubu, que connaissaient tous les hommes.

Le jeune serviteur rapporta à Setna ce qu'il avait appris.

--Retourne vers cette fille et dis-lui d'avertir sa maîtresse que je m'appelle Setna et que je donnerai dix pièces d'argent pour passer une heure avec elle.

Le garçon rapporta la réponse:

--Tabubu fait dire à Setna qu'il se trompe s'il la prend pour une personne vile, et qu'elle est sage.

--C'est bien! dit Setna dont la figure se colorait comme le ciel au soleil couchant, retourne encore et fais dire à Tabubu que je suis capable d'user de violence.

Le jeune serviteur parlementa de nouveau et revint:

--Tabubu répond que, dans ce cas, il n'y a qu'à aller la trouver chez elle, dans une belle maison derrière le temple de Bast, et que là, Setna fera d'elle tout ce qu'il voudra, moyennant dix pièces d'argent.

Le soir même, Setna se rendit derrière le temple de Bast, et, avisant une belle maison, il demanda qui demeurait là. On le prit d'abord pour un homme ivre; mais, comme il insistait, quelqu'un lui dit d'un air équivoque:

--C'est Tabubu.

--Fort bien, dit Setna, c'est chez elle que je vais.

On avertit Tabubu. Elle descendit, modestement voilée, mais couverte de riches parures; et Setna se félicita d'être venu chez elle. Elle le prit par la main et le conduisit dans le jardin où il vit les cinquante-deux jeunes filles occupées à chanter, à jouer ou à prendre des poses propres à ravir les yeux. Les pelouses étaient très bien éclairées et l'eau des bassins, formant miroir, multipliait les lumières.

--Tu vois, dit Tabubu, que rien ne laisse à désirer dans ma maison.

Setna, qui se sentait le feu dans le corps, dit:

--Allons à l'intérieur.

Tabubu le fit monter par le perron, et ils pénétrèrent dans une salle ouverte par tout un côté sur le dehors et d'où l'on apercevait les ébats des joyeuses filles. Elle était ornée de lapis-lazuli et de vraies turquoises. Il y avait autour de la pièce des lits nombreux drapés d'étoffe de fin lin. Nombre de coupes d'or étaient disposées sur un buffet et chacune était remplie de vin. On apporta des mets variés et des fruits.

--Qu'il te plaise boire et manger, dit Tabubu.

--Ce n'est pas ce que je demande, dit Setna.

Tabubu lui dit:

--Moi, je suis sage, je ne suis pas une personne vile. Si tu tiens à faire ce que tu veux avec moi, il faut me céder par contrat tous tes biens.

--Pourquoi n'ôtes-tu pas le voile qui te couvre la figure? dit Setna.

--Je viens précisément de t'en donner la raison. Tu te trompes si tu me crois celle que tu penses.

«Voici cinquante-deux jeunes filles sans aucun voile et ce n'est pas elles que tu désires. Laisse donc cela. D'ailleurs ne suis-je pas très bien faite par tout le reste du corps?

--Si, si, dit Setna, je vois que tu es parfaitement bien; finissons, allons à l'intérieur.

Tabubu fit venir un scribe et faire à Setna un contrat de cession pour tous ses biens.

Quand Setna eut signé, il dit:

--Allons à l'intérieur.

--Viens, dit Tabubu.

Mais, au moment où ils allaient pénétrer dans l'appartement, on vint dire à Setna:

--Tes enfants sont en bas, ils t'ont suivi et ils veulent que tu descendes sur-le-champ!

--Ces enfants viennent mal à propos, dit Setna; mais, quant à moi, je ne peux pas descendre; qu'on les fasse monter.

Tabubu s'habilla d'un habit de lin, pendant qu'on faisait monter les enfants. Setna voyait tous ses membres à travers l'étoffe, et son amour grandissait encore.

--Finissons, dit-il; allons à l'intérieur.

--Voilà tes enfants, dit Tabubu; si tu tiens beaucoup à faire ce que tu veux avec moi, prie-les de signer au-dessous du contrat que tu as fait en ma faveur, afin qu'ils ne contestent pas le don de tes biens.

Les enfants étant rentrés signèrent ce qu'on leur demandait. Après quoi, Setna dit:

--Finissons, allons à l'intérieur!

--Moi, je suis sage, dit Tabubu; je ne suis pas une personne vile; si tu tiens absolument à faire ce que tu veux avec moi, fais tuer tes enfants pour qu'ils ne se disputent pas un jour avec les miens.

--Je voudrais au moins, dit Setna, que tu ôtasses ton voile afin de savoir pour quelle beauté, je vais commettre cette méchante action.

Tabubu lança un vif éclat de rire. Elle se promenait à contre-jour, le long de la muraille qui portait les lumières, de sorte que l'on voyait la forme de son corps au travers de l'habit de lin. Et il n'y avait que son visage que l'on ne vît point.

Setna se tourna vers ses enfants, afin de leur demander s'ils comprenaient que l'on fît les plus grandes folies pour cette femme. Mais il vit ceux d'entre eux qui commençaient à être des hommes s'élancer vers Tabubu avec tous les signes d'un désir au moins égal au sien, et il pensa qu'ils tueraient leur père pour passer une heure avec elle. Alors il dit:

--Qu'on les tue!

Tabubu les fit égorger là où ils étaient et fit jeter leurs corps en bas du perron, devant les chiens et les chats qui mangèrent leur chair. Setna entendit ronger leurs os en buvant avec Tabubu.

--Tout ce que tu m'as demandé, je l'ai fait, dit-il; finissons, allons à l'intérieur.

--Entre dans cette salle.

Il entra dans la salle, se coucha sur un lit d'ivoire et d'ébène, et étendit la main vers Tabubu.

--Me voici, dit-elle en se découvrant. Alors, il s'aperçut qu'elle avait la figure désobligeante des proxénètes d'un certain âge et que sa bouche était un cloaque immonde.

Mais il ne se montra point mécontent; il se leva tranquillement et descendit en passant par les endroits où il était passé pour venir.

Le bruit de son aventure était répandu; on se moqua de lui dans les jardins où les jeunes filles étaient accouplées avec des hommes de différentes nations, et on lui fit honte d'avoir perdu ses enfants et son bien pour une hideuse créature.

Il s'en alla, en pensant que ces gens-là sortiraient de cette maison d'amour, sans savoir ce que c'était que l'amour, alors que lui, il en avait goûté les plus vives délices par les transes effroyables du désir.

VOYAGE DE CANDIDE AVEC PANGLOSS AU VRAI ELDORADO

Il n'y avait pas quinze jours que Candide avait résolu de cultiver son jardin, qu'il était fatigué de manger des cédrats confits et des pistaches, peut-être aussi de voir le vilain visage de Cunégonde. Il exprima à Pangloss le doute où il était d'avoir touché réellement Eldorado. Eh quoi! dit Pangloss, n'y prîtes-vous point cinquante moutons chargés d'or, de pierreries et de diamants? Vous ne m'entendez pas, reprit Candide, je me demande si je n'eusse point trouvé ailleurs, par exemple, un sequin qui eût valu dix fois la charge de mes cinquante moutons et qui eût tenu dans mon gousset, par quoi j'eusse évité les nombreuses pertes que je fis dans les marais, dans les déserts et par le moyen d'un négociant hollandais. En ce cas, opina Pangloss, il faut aller au vrai Eldorado. Et ils y allèrent.

Ils avaient tout juste posé le pied dans le pays, que des gens se mirent à pleurer à leur aspect, parce qu'ils avaient mauvaise mine, ayant beaucoup voyagé. Voilà qui marque un bon naturel! s'exclama Pangloss, en s'avançant, la main tendue, vers les habitants d'Eldorado. Voyez, dit-il, en retournant vers Candide sa main toute mouillée de larmes, ces gens ont le coeur sur ma main. Mais, dit Candide, nous avons, nous autres, l'estomac sur les talons, et on ne vous a rien donné... Néanmoins, le pays me plaît, dit Pangloss, car je ne vis personne témoigner tant de compassion quand je fus desservi par la fortune, ce qui m'arriva quelquefois.

Comme ils commençaient de philosopher, on leur mit dans la main des gazettes. Ils s'étonnèrent du bon marché de la pensée à Eldorado. Eh! fit Candide, c'est là sans doute la nourriture de ce pays merveilleux, et nous n'avons pas remercié la personne charitable... Ils couraient s'acquitter de cette politesse; mais, ayant dérangé un loqueteux qui extirpait un superbe chronomètre du gousset d'un gentilhomme, ils reçurent un coup de pied violent. J'aurais plaisir, dit Candide, à aller voir pendre ce misérable. Qu'est-ce à dire? fit le gentilhomme, et comment traitez-vous ce pauvre homme qui paisiblement s'en va, ayant achevé son travail? Eh quoi! Monsieur, dit Candide, votre chronomètre!... Taisez-vous donc! se hâta de lui souffler Pangloss qui avait l'esprit philosophique et avait déjà lu une partie de la gazette, apprenez donc, mon cher Candide, les moeurs de ce pays avant de vous courroucer de la sorte. Candide ouvrait de grands yeux en parcourant la gazette, tandis que la foule pleurait d'attendrissement en s'écartant devant le loqueteux paré du chronomètre, à cause de la grande misère qu'il avait dû souffrir. Quelques lieutenants de la maréchaussée s'essuyaient l'oeil du revers de la main.

Candide avait absorbé plus des trois quarts de la gazette et ne se sentait pas la faim moins opiniâtre. Pangloss, au contraire, ne pensait plus du tout à cela; tenant d'une main la gazette qu'il brandissait comme un drapeau, il attira Candide sur son coeur et l'embrassa à plusieurs reprises et convulsivement. Candide s'essuyait le visage et n'était pas encore revenu de ses façons, qu'il vit que Pangloss embrassait aussi tout le monde, et en était mouillé et le mouillait, les larmes ne tarissant pas à Eldorado. On s'absorbait en commentant la mésaventure d'un petit toutou qui avait été écrasé par un personnage qui avait le front de faire passer son carrosse au milieu de la chaussée où justement se trouvait le chien; ou bien un âne avait été battu, en province; ou un assassin condamné par quelque cour arriérée. Il fallait que de tels forfaits prissent fin. Et on venait précisément d'adjoindre des femmes à tous ceux qui détenaient une partie quelconque de la force publique. Il y en aurait désormais près de chaque magistrat, près de chaque capitaine dans le commandement de la compagnie, près de tout préposé au bon ordre de la voirie et jusque dans le conseil du roi, de manière que l'on évitât les violences, prêtât aux infamies une oreille indulgente et réprimât les tentatives de virilité. Oh! oh! pensait Candide, me voici bien éloigné des Bulgares chez qui je passai trente-six fois par les baguettes et qui tout de même étaient de fiers gaillards. Quelle grande nation doit être celle-ci, puisque tout y va beaucoup mieux, y allant tout juste à rebours? Cependant, j'ai soupé ailleurs avec six monarques et je n'ai pas une noisette à me mettre ici sous la dent.

Il allait appeler Pangloss, mais il l'aperçut parmi beaucoup de personnes fort occupées pour le moment à débarrasser un régiment de milice de ses armes et bagages incommodants. Et, s'en étant chargées, elles les portaient en rythmant le pas aux côtés de ces pauvres fantassins. Elles leur tenaient aussi des discours. Nous laissons, dit quelqu'un, à côté de Candide, nos citoyens les plus éloquents approcher de ces militaires pour leur rappeler chaque matin qu'il est plus doux d'aller à la promenade, la canne à la main, qu'à la manoeuvre, le mousquet sur l'épaule. Mais, dit Candide, que ne supprimez-vous cette pauvre milice? Il est vrai, monsieur, mais, telle quelle, nous avons accoutumé de l'aimer et d'être émus à son passage; elle nous tient fort à coeur et elle est en outre une inépuisable matière à alimenter nos feuilles de contes humoristiques et compatissants... Je n'entends pas tous vos termes, dit Candide, le compatissant est-il donc un genre littéraire? Monsieur, vous sortez de chez les Hurons, ou venez tout droit de Monomotapa, pour ignorer que notre littérature est compatissante. On en a fini avec les errements de nos pères. Figurez-vous qu'ils guerroyaient, domptaient des peuples, gagnaient des provinces, qu'ils édifiaient des monuments et d'imposants ouvrages dont vous pourrez voir encore quelques débris que nous laissons debout bien qu'ils aient coûté beaucoup de sueur populaire... Vous souriez, monsieur? Votre langue, dit Candide, me cause seulement de la surprise... Je songe à M. de Voltaire... Soit, reprit le citoyen d'Eldorado, mais sachez que si, du temps de M. de Voltaire, on était fort en bel esprit et soucieux du beau langage, c'est en bonté qu'aujourd'hui l'on excelle. Nous sommes bons, monsieur, nous ne voulons plus rien être que bons; nous ne ferons que de bonnes oeuvres; nos livres sont de pitié, nos journaux d'amour, nos réunions de charité et nos familles sont en train de se constituer sur des bases qui sont d'abnégation et dont nous attendons les effets les meilleurs. Tenez, de ces trois bambins qui sont élevés chez les jésuites et entrent manger un baba chez le pâtissier, en compagnie de cette belle dame, deux sont les fils d'un misérable homme qui, faute d'éducation, étrangla ses père et mère; et toutes ces petites filles qu'une gouvernante mène à la pension étaient à un infortuné qui fit sauter la diligence où se trouvait la famille qui, aussitôt rétablie sur pieds, les adopta. Il est dommage, dit Candide, que Pangloss s'en soit allé en portant le fourniment d'un militaire, car c'est un grand philosophe, et il apprécierait votre pays avec plus de discernement que moi qui ai l'estomac creux. A ces mots, le citoyen d'Eldorado fut secoué d'un violent sanglot, regarda Candide en pitié, et s'en fut, s'épongeant avec son mouchoir.

Candide avisa un groupe qui discutait avec toutes les apparences de la gravité autour d'un homme pour qui l'on semblait avoir les plus grands égards. S'étant approché, il reconnut que cet homme était Pangloss. Il venait de tordre le cou à un évêque. Et le groupe était de personnes de qualité qui interprétaient son acte au point de vue philosophique. Candide admira que les gazettes que l'on distribuait abondaient déjà en détails sur les mobiles du crime et sur l'évolution idéologique de l'auteur. De tous côtés venaient des hommes en livrée apporter à Pangloss des cartes armoriées avec invitation à souper. Emmenez-moi! implora Candide. A quel titre? fit Pangloss. Quel est cet intrus? firent les personnes de qualité qui prenaient le point de vue philosophique, en écartant du talon le quémandeur. Ah! bien! s'écria Candide. Et comme un carrosse était à sa portée, fortement garni de dorures et de laquais, il transperça d'outre en outre, à l'aide d'un long poignard, le seigneur qui s'y faisait voiturer. C'était un ministre du roi. Tout le monde quitta Pangloss et vint entourer Candide. On lui prêta les motifs les plus ingénieux du monde, et Candide, qui ne les eût point inventés, en fut fier. Il était campé, le poing sur la hanche, et narguait d'un peu haut Pangloss qui n'avait tué qu'un évêque. Cependant, ayant été priés l'un et l'autre dans un grand nombre de maisons, il arriva qu'ils se trouvèrent, le soir, à la même table. Pangloss y fut fêté comme un habile dialecticien et on honora en Candide un intuitif génial.

Je voudrais bien, dit Candide, en se retirant au bras de Pangloss, que Martin fût ici; je crois que son pessimisme serait ébranlé. Tout ceci n'est que billevesées, dit Pangloss, et il y a mieux à faire à Eldorado. Ils recommencèrent de philosopher, et d'autant plus que le souper et les vins leur avaient échauffé la cervelle et qu'ils avaient vu un grand nombre de dames beaucoup mieux que Cunégonde et même qu'autrefois la petite Paquette, la femme de chambre de madame de Thunder-ten-Tronckh. Ce faisant, Pangloss entra dans une boutique et acheta trois forts sacs de poudre; il en fit acheter le double par Candide et recommença en un autre endroit; et, quand il eut vingt sacs de poudre, dit à Candide: Nous ferons sauter demain les seigneurs qui nous traitèrent ce soir et qui seront réunis en États-Généraux. Et ils le firent. Je pense, soupira Pangloss en voyant brimbaler, dans les airs, de notables portions du clergé et un véritable abatis de noblesse où se mêlait du tiers-état, je pense que voilà un coup qui sera commenté. Ne pensez-vous pas aussi, hasarda Candide, être une seconde fois pendu?