Nymphes dansant avec des satyres

Part 4

Chapter 44,011 wordsPublic domain

Il se baissa tout à coup pour saisir une poignée de la terre humide qui se trouvait en abondance au bord de l'eau; il se mit à la pétrir avec vivacité, et je vis naître promptement sous sa main mon image.

C'est celle que tu vois. Il n'en avait jusqu'alors réussi aucune avec autant de bonheur. A mesure qu'elle venait sous ses doigts mouvants, je voyais s'agiter le visage de Douris et j'atteste les dieux qu'il fut plus beau dans ce moment-là que le jour même où il m'aperçut et sentit dans son coeur qu'il m'aimait. Dirai-je que j'en conçus une peine secrète et que je fus un peu jalouse de cette jolie image de terre qui captivait mon époux?

Douris emporta son ouvrage, et il mouilla, pour le couvrir, une partie de mon vêtement qui était tombé à terre pendant la danse, sans prendre garde que mon épaule était nue. Les paroles que je lui adressai durant le retour à la maison furent vaines; et même, ayant tenté d'attirer son esprit vers la beauté du soir qui transfigurait Tanagre et les collines, ce spectacle, d'ordinaire si puissant sur son esprit, ne le détourna pas de la pensée du chef-d'oeuvre qu'il avait fait.

Les jours coulèrent; il retouchait l'admirable figure et la poussait à la perfection. Jamais il ne s'aperçut que j'errais, moi vivante, autour de cette poignée de terre humide et glacée qui le retenait. Mon chagrin s'accrut. Je fus tentée de détruire la petite danseuse d'argile pendant le sommeil de Douris.

Je me levai, une nuit; je pris la lampe et me dirigeai soigneusement vers l'endroit où la statuette reposait sous le linge frais. La colère m'animait et je goûtais une ivresse inconnue. Je pris l'amer plaisir de découvrir l'ennemie qui me ressemblait, avant de l'anéantir. Je gardais le linge dans la main et j'embrassais de ma haine l'image inanimée de mon corps devenue ma rivale par suite d'un sortilège ou d'une folie que je ne pouvais m'expliquer.

«Te voilà donc! dis-je, misérable parcelle de limon qui ne couvriras pas la plante de mon pied quand je t'aurai écrasée! Je t'ai foulée déjà maintes fois à l'état de fange, au bord du ruisseau, quand les yeux des pâtres et ceux de mon bien-aimé, jaloux de la pureté de ma jambe, regrettaient que je la salisse au contact de ta boue... Et maintenant tu t'es élevée sur ce piédestal, tu as emprunté la forme de ma jambe et de mon joli ventre poli! Perfide! jusqu'à ce mouvement des épaules et de la tête que l'on m'a dit qu'aucune autre créature n'eut pareil et qui faisait frissonner des hommes forts, tu me l'as pris! par quelle astuce? Moi-même je l'ignorais; je n'avais jamais pu le saisir en un miroir et tu me vois toute tremblante à la révélation de ce qu'Amour met en nous de mystérieux attraits. Tout ce que tu es, tu me le dois; tu me l'as volé pièce à pièce; sans moi tu ne serais pas; tu n'es pas autre chose que moi!...»

Je fus épouvantée tout à coup du son de mes paroles dans là pièce obscure et vis-à-vis de l'image qui recevait toute seule la lumière de la lampe. La danseuse semblait sourire et me regarder avec indulgence du haut de son chevalet de bois. Je me tus. Mes derniers mots retentissaient dans le silence de la nuit: «Tu n'es pas autre chose que moi!...»

Mon premier mouvement avait été de bondir vers la statue aussitôt après avoir invectivé contre elle. Mais j'étais maintenue à ma place par une volonté imprévue. Mes yeux ne quittaient pas l'objet de ma colère; et je m'étonnais de mon attitude et de mon inaction. Je me pris la tête dans les deux mains ainsi que l'on fait lorsqu'on veut voir clair avec ténacité; je me souviens que mes doigts s'enfoncèrent très avant dans ma chevelure, et lorsque les extrémités s'en rejoignirent derrière ma tête à travers l'emmêlement épais, je sentis un si vif mouvement de dépit à cause de ma faiblesse et de la puissance inconnue qui me paralysait, que je sortis brusquement en renversant la lampe dont l'huile se répandit.

Je me trouvai sur la terrasse où j'avais passé des nuits si belles et si heureuses entre les bras de Douris. Sous le ciel voilé, une incertaine lueur bleue et légère commençait d'entourer le front des temples sur la hauteur; la ville était plongée encore dans l'ombre, et le silence m'effrayait.

Je me souvins tout à coup d'un certain vieillard nommé Simonide qui était redouté pour sa connaissance des choses secrètes. Je savais où était sa maison, car il passait souvent devant l'étalage des coroplastes, qu'il critiquait ou encourageait par des paroles rares et justes; et je l'avais regardé s'éloigner jusque chez lui, à cause de ce qu'on disait de merveilleux sur sa science. J'y courus. Je le trouvai courbé sous sa lampe et au-dessus d'ouvrages anciens par l'apparence, et d'une écriture inconnue.

Il sourit en m'apercevant:

--Tu es la femme de Douris, dit-il.

Et avant que je lui eusse adressé la parole:

--Il faut que tu sois folle pour avoir épousé cet homme!...

J'eus un mouvement de révolte, à cause de mon amour.

--Tu l'aimes, dit-il, en cessant de sourire; et il te préfère ses ouvrages de terre?

Je fis signe que oui.

--J'ai voulu briser la danseuse, ajoutai-je en tremblant; je n'ai pas pu; et je viens savoir...

Il m'interrompit avec violence:

--J'ai vu, dit-il, la danseuse de Douris! Autant vaudrait s'attaquer à Jupiter qui gouverne le monde. Pauvre enfant! C'est toi qui as posé pour ce corps admirable, et tu t'étonnes de voir soudain ces formes d'argile te dépasser dans l'esprit de celui qui les a pétries de ses doigts; parce que ces mêmes doigts, n'est-ce pas? avaient coutume de défaillir de volupté à seulement toucher la jeune fleur de ta chair!

»Mon enfant, écoute. Un dieu est caché et dort sous la mer mobile des formes comme sous l'eau profonde des regards humains. Nul ne sait comment ni pourquoi il s'éveille, s'agite et est présent tout à coup. Cependant nous nous inclinons devant un geste ou une attitude dont la secrète vertu nous a ébranlés jusqu'au fond de l'âme. Ceci n'eut peut-être que la durée d'un instant aussitôt évanoui, et il est possible qu'un grand nombre de témoins ne s'en soit pas aperçu. Mais nous déclarons divin l'homme habile qui, l'ayant vu, a su lui fournir l'expression durable, et souvent sans doute a provoqué le prodige, par sa prière ou son désir ardent.

»C'est ainsi que, par l'évocation de Douris et par l'effet de ton beau corps ému, s'est réalisé dans de la terre et a pris forme pour l'immortalité cet instant d'entrevue sublime. Et le petit objet d'argile que tu n'as pu briser est supérieur à Douris lui-même et à toi: il ne serait pas injuste de l'établir au rang des dieux.»

J'écoutais le vieillard avec une grande crainte. A mesure qu'il parlait, j'avais plus vif le sentiment de ma perte, car je comprenais que Douris avait tiré de moi tout ce que je valais. Quand Simonide eut fini, je lui dis simplement:

--Je veux mourir.

Au lieu de lever les bras et de me faire mille discours ordinaires, ce vieux sage s'étant recueilli un moment, comme pour peser diverses alternatives, me répondit que j'avais raison. Je l'admirai de si bien pénétrer les secrets du coeur et de l'esprit, et je baisai sa robe en signe de reconnaissance.

L'aube descendait gaiement les pentes de nos collines quand je regagnai la terrasse où l'idée m'était venue de recourir au vieillard Simonide. Je m'y arrêtai de nouveau et résolus d'y accomplir sur-le-champ mon dessein. C'était le lieu qui m'avait été le plus complaisant, puisque l'amour m'y avait souri; et sur quelque point du pays que se portassent de là mes regards, j'y retrouvais le souvenir brûlant des caresses de Douris.

Vers le haut de la ville, les temples des dieux recevaient les premiers rayons du jour, et au delà des murs, les champs d'orge et de blé, les prairies et le long serpent du fleuve baignaient confusément dans la mer de lait que le matin répand. Mon coeur se souleva; les larmes emplirent mes paupières et je ne vis plus distinctement tels endroits de la campagne où mon époux m'avait pressée plus tendrement de son bras. Je dis adieu au jour qui s'élevait et que je ne verrais pas en son midi. Puis j'accomplis quelques rites prescrits par le vieillard et tirai de mon sein la petite fiole qu'il m'avait remise. J'en bus d'un trait le contenu avant d'aller embrasser dans son sommeil celui pour qui je voulais mourir, et de peur de faiblir à sa vue. Il dormait profondément et ne sentit pas mon baiser. Ma lèvre, d'ailleurs, était déjà refroidie et je ne pus qu'avec peine regagner le dehors où le premier chant des oiseaux et le réveil alerte de la ville furent les dernières choses du monde qui me parvinrent, dans la grande confusion que donne la présence de la mort.»

--O âme passionnée qui te défis un matin, sur une terrasse de Tanagre, de la chair dont s'inspira le modeleur de poupées, m'écriai-je, je t'aime!

--Non! me dit, sur un ton désespéré, la voix qui m'avait attendri par le récit d'une vie si simple et si belle, non! ce n'est pas moi que tu aimes: comme Douris, comme les hommes et comme les dieux, c'est ma rivale que tu aimes! Je ne suis pas la statuette; moi, qui t'ai parlé, je suis la sacrifiée, l'éternelle jalouse. Je suis la créature de chair, le modèle, l'amante, l'héroïne, l'inspiratrice de l'oeuvre d'art; à jamais inférieure au morceau de terre que le pouce d'un homme a touché.»

LE MIRACLE DU SAINT VAISSEAU

I

Au temps où Notre-Seigneur périt sur la croix, le pays de Judée était en partie soumis aux Romains dont Pilate était le bailli[2].

[2] On a cru devoir conserver dans ce récit l'absence totale de «couleur locale» qui caractérise le roman de La Table Ronde dont il est inspiré. Il y a moins d'irrespect à violer la vérité ou la vraisemblance historiques, qu'à dégarnir ces belles matières romanesques de la grâce particulière que leur valent leur naïveté et leur foi.

Un prud'homme nommé Joseph d'Arimathie, qui était au service de Pilate, avait aimé Jésus dès qu'il l'avait vu. Il l'avait suivi avec ses disciples, et il lui était dévoué, bien qu'il n'osât pas en témoigner, dans la crainte des mauvais Juifs.

Or Jésus ayant expiré, Joseph en eut une vive douleur. Il s'en vint trouver Pilate et lui dit:

--Sire, je vous ai longtemps servi sans recevoir de loyer; je viens vous demander pour ma récompense le corps de Jésus crucifié.

--Je l'accorde de grand coeur, répondit Pilate.

Joseph courut à la croix par le chemin que Notre-Seigneur avait suivi et où la populace s'écoulait en commentant ce qui était arrivé. Il y croisa plusieurs femmes qui pleuraient, et entre autres une nommée Verrine portant une guimpe qu'elle montrait à tous et où la figure de Jésus s'était imprimée fidèlement.

Mais Joseph étant arrivé près de la croix, les gardes lui en défendirent l'approche, et ils envoyèrent contre lui un certain Juif du nom de Moïse qui lui dit en le repoussant avec brutalité:

--Jésus s'est vanté de ressusciter le troisième jour, et s'il a dit vrai, nous voulons le refaire mourir; et autant de fois ressuscitera-t-il, autant de fois le mettrons-nous à mort.

Joseph revint très mécontent vers Pilate qui était à table et tenait à la main une belle coupe. Il lui demanda main-forte pour vaincre la résistance des gardes.

--Vous aimiez donc bien cet homme, pour prendre tant de peine de son corps? demanda Pilate. Eh bien, tenez! ajouta-t-il, voici le vase dans lequel il a célébré son sacrement. On me l'a donné: gardez-le, en mémoire de celui que je n'ai pu sauver.

Et il lui donna main-forte.

Joseph emprunta un marteau et des tenailles, et, ayant triomphé de la résistance des gardes et du Juif Moïse, il monta à la croix et en détacha Jésus.

Il le prit entre ses bras; le posa doucement à terre; replaça convenablement les membres et les lava le mieux qu'il put.

Pendant qu'il se livrait à cette besogne, il vit le sang divin couler de la plaie que la lance de Longin avait ouverte sur le côté. Il prit la coupe que Pilate lui avait remise et y recueillit les gouttes qui s'échappaient, car il pensait qu'elles y seraient conservées avec plus de révérence qu'en tout autre vaisseau. Cela fait, il enveloppa le corps d'une toile fine et neuve et le déposa dans un sarcophage qui se trouvait non loin de là et qu'il recouvrit d'une pierre large et d'un bon poids.

*

* *

Jésus ressuscita comme il l'avait annoncé et se montra à Marie la Madeleine, à ses disciples et à d'autres encore.

Voilà aussitôt les Juifs très émus, et les soldats chargés de garder le sépulcre inquiets du compte qu'ils auraient à rendre. Comme Joseph d'Arimathie avait enseveli le corps, ils le soupçonnèrent de quelque maléfice dans l'affaire de cette sortie du tombeau. Ils résolurent d'en tirer vengeance contre lui et s'assemblèrent afin de délibérer des moyens que l'on pourrait employer pour lui nuire.

Moïse se trouvait dans le groupe et dit:

--Pour moi, je ne me soucie point de ce qui est arrivé, et j'ai craché à la figure de celui que l'on dit ressuscité. Je me moque pareillement de Joseph d'Arimathie. Mais c'est un homme riche, et je me fais fort de le livrer en bon état de capture à qui m'indiquera, pour s'emparer de son fief, un moyen prompt, sûr, et garanti de la potence.

--Vous dites, fit un clerc qui se trouvait là, que ce Joseph a du bien?

--Certes! On lui connaît plus de cent arpents, tant en vignes qu'en oliviers; et il les cultive avec habileté. Il a plus de génie qu'il n'en a l'air. Ainsi, on le crut dément, il n'y a pas si longtemps, lorsqu'il alla, à la suite du prophète, avec quelques âmes simples jusqu'au lac de Tibériade. Il n'en était rien. «J'y ai fort profité!» disait-il à son retour. En effet, outre qu'il recevait la bonne parole, d'autre part il vendait à des prix de famine, ses raisins, ses figues et ses olives aux bonnes gens accourus pour entendre Jésus. Et celui-ci ayant fait miracle à un certain endroit du Lac, Joseph y acheta immédiatement les pêcheries et y mit des établissements qui ne manqueront pas de prospérer par suite du bruit que fera l'aventure. C'est un homme d'ordre et plein de sens.

--A-t-il quelque famille?

--Il a en tout une soeur que l'on nomme Enigée.

--Enigée, dit le clerc au perfide Moïse, hérite légalement de tout l'avoir de son frère... Que celui-ci vienne à disparaître, qui est-ce qui pourrait s'opposer à ton mariage avec cette demoiselle qui est assurément accorte et avenante en tous points?

--Va donc trouver la belle, à la tombée de la nuit, qui est l'heure favorable à l'amour, insinuèrent-ils tous à Moïse, et, par la chambre de cette gentille personne, pénètre hardiment jusqu'au lit de Joseph...

Moïse mit un pourpoint de velours à plus de cent sous l'aulne et s'étant garni les reins de liens solides et propres à bâillonner tous ensemble les chevaliers du guet, il s'alla poster, à la brune, sous la fenêtre d'Enigée, tout en chantant et s'accompagnant du luth qu'il touchait avec assez d'agrément.

Enigée était une jeune fille accomplie et dont tous les sentiments étaient développés, comme il est naturel aux environs de la seizième année et sous les cieux cléments qui font fleurir les parterres dès le temps de Pâques. Elle avait du goût pour la musique et pour les gens bien faits. Avouez donc qu'il lui eût fallu une astuce fort éloignée de sa simplicité, pour démêler, sous le bel accoutrement de Moïse, que le chanteur était un vilain Juif et non quelque noble chevalier romain. Enigée ouvrit sa fenêtre sur le jardin parfumé d'où venait la chanson.

Il est odieux de penser que la bouche en fleur d'une demoiselle, qui s'entr'ouvre à l'espoir du premier baiser, reçoive au lieu et place de ce qu'elle attend, le contact malséant du bâillon. Tel fut cependant le sort de la pauvre petite Enigée dès qu'elle fut tombée entre les mains de l'infâme Moïse. En même temps, la bande des mauvais Juifs liait outrageusement le vertueux Joseph d'Arimathie et l'emportait tout vif et bien fâché de ne pouvoir dire adieu à sa mignonne soeur, mais plus contristé encore d'abandonner le vaisseau contenant les gouttes du sang de Notre-Seigneur Jésus.

Ils le conduisirent du côté d'une affreuse tour située à l'écart. Là ils lui délièrent les jambes, parce qu'il était replet de sa nature et pesant à porter, et ils lui firent descendre trois cent trente-trois marches, à force de coups. Enfin, ils le laissèrent dans un cachot obscur, sans lui donner ni pain ni eau et sans lui adresser une parole.

Après quoi, étant remontés et ayant scellé l'entrée de la tour, ils se dispersèrent, en se frottant les mains, car ils pensaient bien qu'il ne serait plus jamais question de Joseph d'Arimathie.

*

* *

Le malheureux Joseph éprouva le plus vif mécontentement du lieu où on l'avait mis; non seulement parce qu'il était dépourvu de lit, de crédence et de prie-dieu, mais encore parce qu'il manquait de ce parfum subtil que mademoiselle Enigée faisait peut-être venir d'Arabie, à moins qu'elle ne le répandît de sa personne dans le logis clair et propret qui convenait si bien à un prud'homme faisant honneur à ses affaires. En outre, Joseph était incapable de méditation, ce qui eût été la seule ressource dans un mauvais cas comme le sien; mais le pire vint de ce qu'il avait un grand appétit qui fut contrarié quand arriva l'heure ordinaire du repas.

En revanche, Notre-Seigneur lui apparut.

--Joseph! lui dit-il, es-tu content de souffrir pour moi?

--Monseigneur! dit Joseph, en faisant une profonde révérence, mon jugement est pauvre et dominé en ce moment par la faim; la vérité m'oblige à vous confesser que je ne suis pas parfaitement content.

--Joseph! reprit Jésus, ta foi est plus pauvre encore que ton jugement; car si elle avait quelque vigueur, tu ne sentirais pas ta faim.

--En ce cas, Monseigneur, dit Joseph avec simplicité, me voilà bien au regret, je vous jure, que ma foi ne soit pas plus vive!

Jésus fut tenté de sourire de pitié, à cause de la malheureuse faiblesse des hommes, et il dit à Joseph:

--Eh bien! et moi? crois-tu que je n'ai pas souffert pour toi?

--Monseigneur! Monseigneur! soupira Joseph en se traînant aux pieds du maître, et soudain confus au souvenir des grandes tortures qu'il avait vues. Et il se mit à pleurer abondamment, en se traitant de pourceau.

--Relève-toi, dit Jésus, car je t'aime. Tu as pris soin de mon corps et l'as enseveli. Au surplus, depuis longtemps tu me suivais avec fidélité et tu écoutais ma parole...

--Oui, oui! interrompit vivement Joseph, c'était au bord du lac de Tibériade: il y avait une grande quantité de poissons, j'en ai vendu pour quinze cents deniers, et j'ai acheté des pêcheries! Ah! Monseigneur! montrez-moi la porte par où vous êtes entré dans ce réduit, afin que j'aille jeter un coup d'oeil à ces établissements qui vont dépérir par suite de mon absence!...

--Joseph! dit Jésus avec douceur, voilà que tu n'as plus faim, maintenant que tu penses à tes pêcheries, tandis que ma présence a été inefficace à combler ton appétit!... Cependant, je veux t'embrasser à cause de ton ignorance du mensonge et de l'hypocrisie. Et écoute-moi: _Je t'apprendrai à connaître le vrai bien, et te tirerai de prison._

Pour le moment, voici le vaisseau dans lequel tu as recueilli un peu de mon sang. Je l'ai ravi aux mains des méchants et je t'en confie la garde. Et écoute encore ceci: Tu n'as pas oublié le Jeudi où je fis la Cène chez Simon, avec mes disciples. En bénissant le pain et le vin, je leur dis qu'ils mangeaient ma chair avec le pain et buvaient mon sang avec le vin. Or, il sera fait mémoire de la table de Simon en maints pays lointains, et toi-même tu le feras, dès que tu seras sorti de prison et que tu auras trouvé douze hommes ayant le coeur pur et voulant s'asseoir avec toi à la table.

Ce disant, Notre-Seigneur disparut.

*

* *

Bien que Notre-Seigneur eût promis à Joseph de le tirer de prison, on n'avait point entendu parler du pauvre prud'homme au bout de quarante années. On l'avait complètement oublié en Judée. Moïse avait réussi à épouser la gentille petite soeur, et celui-ci était à présent un homme riche et jouissant d'une bonne considération.

La tour, au fond de laquelle le misérable avait jeté un juste, était tombée en ruines. Les oiseaux du ciel nichaient au creux des pierres et chantaient; les ronces et les lierres se suspendaient non sans grâce aux débris de cet édifice; la terre avait été retournée aux environs et les champs étaient fertiles. Car toutes les choses sont indifférentes et s'emploient souvent avec complaisance à couvrir les iniquités.

II

Il se trouva que dans le même temps l'Empereur de Rome avait un fils nommé Vespasien, qui était atteint de la lèpre. Ce malheureux prince vivait à l'écart, et dans un endroit sans fenêtre et sans escalier, où on lui passait sa nourriture par une étroite lucarne.

Une vieille femme, appelée Verrine, qui avait chez elle le portrait de Notre-Seigneur, alla trouver l'Empereur et lui dit qu'elle guérirait le prince Vespasien par le moyen de son image.

L'Empereur voulut bien tenter l'aventure et il se rendit avec toute sa cour au pied de la maison du lépreux. Verrine s'y trouva également, tenant serrée contre son coeur une guimpe qui était pliée avec soin. Tout le monde étant là, elle déplia la guimpe, et il n'y eut ni petit ni grand qui ne fût contraint de s'agenouiller, quand on vit le portrait de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Quand Verrine vit le grand effet que produisait son image, elle dit:

--Écoutez comment je la reçus. Je portais ce morceau de fine toile entre les mains, quand je fis la rencontre du prophète que les Juifs menaient au supplice. Il avait les mains liées d'une courroie derrière le dos, et suait sang et eau de toutes parts. Un homme juste, nommé Joseph d'Arimathie, qui le suivait et qui avait pitié de lui, me conseilla de lui essuyer le visage. Je m'approchai et je passai mon linge sur son front. Rentrée à la maison, je regardai mon drap et j'y vis l'image du saint prophète. Joseph la vit comme moi, et nous fûmes très émerveillés. Si cet homme vivait encore, il vous confirmerait mes paroles; mais ils l'ont fait périr parce qu'il avait enseveli le corps de Jésus.

L'Empereur et ses gens admirèrent beaucoup ce que racontait cette femme, et ils étaient impatients de ce qui allait se produire pour le cas du prince Vespasien.

Mais Verrine n'eut pas plus tôt présenté la sainte image à la lucarne, que Vespasien cria qu'il était revenu à la parfaite santé. En effet, il sortit de lui-même hors de la maison et chacun vit qu'il était sain, ce qui causa un grand étonnement et une grande joie. Et de plus, comme il était de belles formes et que son visage était gracieux, on l'approcha, le toucha et l'embrassa en l'honneur du miracle, surtout les dames et les demoiselles.

Pour le jeune Vespasien, son premier voeu fut de témoigner de sa reconnaissance en vengeant le prophète auquel il devait sa guérison, ainsi que l'homme juste Joseph qui avait souffert à cause de lui. Et il s'employa aussitôt à équiper une armée pour aller en Judée.

*

* *

L'armée de Vespasien fit un fort tapage lorsqu'elle débarqua en Judée. Elle était composée d'un bon nombre de fantassins et de cavaliers produisant un grand cliquetis d'armes sur les routes; et les trompettes portaient la peur très avant dans le pays.

Les Juifs, qui voyaient de loin tout cet appareil descendre du haut des collines, se demandaient ce qu'ils pourraient bien répondre dans le cas où tous ces gens d'armes viendraient leur réclamer le prophète Jésus. Et Moïse se souvint de Joseph, l'ami du prophète. Il eut un grand remords d'avoir agi contre lui pour épouser sa soeur Enigée et s'emparer de son bien. Aussi tremblaient-ils les uns comme les autres, de tous leurs membres.