Nymphes dansant avec des satyres

Part 3

Chapter 33,977 wordsPublic domain

Cependant le Roi commença de s'échauffer et de maudire ce qu'il nomme, par une étrange irrévérence de langage, le souffle court de notre race hellénique. «Doux joueurs de flûte, prononce-t-il, vis-à-vis du retentissement que les merveilles occultes feront éclater aux oreilles humaines.»

Et ce disant, il courait saisir, de sa main auguste, le bâton de voyage que je tiens constamment à proximité de ma couche pour signifier le caractère transitoire de la halte présente; et il commanda:

--Lève-toi! car des prodiges sont accomplis.

II

Je suivis posément le Roi mon maître jusqu'à la cour intérieure où une grande masse de gens de toutes castes étaient assemblés. Il y avait aussi quarante chameaux, dirai-je à la mode de ce pays, pour exprimer que leur nombre allait au delà de ce que l'on peut compter; force bagages sur des mules; des chevaux bien drus et un épais tumulte d'officiers et d'esclaves. Je hasardai de m'enquérir si le prodige n'était point précisément que tant de monde se trouvât debout à une heure aussi matinale. Mais ma voix, qui ne puise sa clarté que dans la coupe de vin de Chypre propre au lever du sage, s'érailla dans ma gorge sèche et se perdit dans les murmures et le bruit des piétinements.

L'aurore coulait doucement le long des pentes de la colline où s'adosse le Palais, et en haut de l'escalier double, la chevelure des hippogriffes à tête d'homme recevait la caresse de ses tons de lait, tandis que leur barbe annelée rougeoyait encore au-dessus du brasier des torches.

Nous quittâmes la ville par la porte méridionale et il fallut que le cortège se déployât sous les rayons du jour et parmi les déclivités successives du terrain jusqu'aux bords du fleuve, pour que l'on pût apprécier le nombre et l'éclat des personnes qui le composaient. Je n'entreprendrai pas de le décrire; qu'il me suffise de dire que tout ce qui a de la qualité dans l'antique Istakar était là, brillamment équipé et amplement muni de serviteurs. Sachez que l'un et l'autre sexe s'y balançaient en quantité égale, ce qui maintint dès aussitôt l'humeur sereine, sans préjuger le moins du monde des risques divers que comporte une expédition si mystérieuse.

Je passai la première matinée dans la compagnie des dames, insoucieux autant qu'elles, grâce à d'aimables discours, et confiant en la fantaisie royale. Nous admirâmes, au long de l'eau, la joaillerie capricieuse de la rosée sur les feuillages gras, et, sur la surface des flots polis, les combinaisons des tons harmonieux du jour, qu'égalent les Babyloniens dans le travail de leurs beaux tissus. Dans l'après-midi, nous lâchâmes l'oiseau de proie habile à piquer mortellement de son bec le lièvre et la gazelle; le temps nous parut aussi prompt que la course de ces animaux agiles et le repas du soir fut succulent et gai.

Le Roi, qui ne sortait pas du cercle des prêtres, veilla la nuit et observa le ciel à l'aide d'instruments subtils. L'air était doux, et l'ombre aimable, à cause des mille clartés d'en haut. Mon puissant maître me reconnut accoudé à un vieux cep noueux, vers la lisière d'un champ d'oliviers dépouillés.

--Homme asservi à la matière et dont l'esprit cependant est souple, délicat et orné, prononça-t-il en passant, ne prendrais-tu pas d'intérêt à voir avec nous le Ciel continuer le livre des hommes, sublime collaboration! ou, si tu aimes mieux, à lire aux figures de cette grande coupe renversée, sinon le Destin que tu dédaignes, du moins les causes des fluctuations diverses de cet esprit humain que tu te piques de priser immédiatement après la chair des femmes?

--Maître, fis-je humblement, imprimant une cadence au cep flexible, outre que je ne me soucie pas de voir le Ciel corroborer des livres desquels je ne voudrais pas, par Apollon, avoir inscrit de mon stylet le plus mince _iota_,--car j'imagine qu'il s'agit de ces compilations des vilains Hébreux, incohérents et outrés,--je goûte pour le moment les aromes divins de la terre vers quoi je vois que toutes vos étoiles clignotent d'un oeil jaloux; et de plus, j'ai, sous ma tente, entre ma lampe allumée et ma petite esclave caucasienne, deux ou trois fragments homériques, quelques vers de Sophocle et des mimes courts et vifs où le dessin est pur, car, aux mobiles de l'esprit humain onduleux, j'avoue que je préfère le triomphe de cet esprit, dans les rares cas où il s'est montré parfait. J'implore donc, ô Roi, qu'il vous plaise me laisser sur mon cep, à recevoir la caresse du soir, délicieuse devancière des flatteries de jolis doigts parfumés et du bercement des nobles pensées traduites en langage excellent.

III

Le visage du Roi parut radieux, le lendemain. On en augura que les signes étaient bons et personne ne s'inquiéta d'autre chose que de suivre cette face auguste et se reposer sur ces présages. Rien n'est plus doux que d'être conduit.

Toutefois, ayant eu, dans le courant de ce jour, à traverser un coin notable du désert d'Arabie, et les ressources de l'esprit commençant à se sentir de l'aridité générale, nous éprouvâmes quelque malaise dès auparavant que le soleil déclinât. Je crus comprendre que les seigneurs et les dames souhaitaient savoir si, non content des prodiges annoncés, le Roi entendait en tirer de notre patience. On me chargeait bientôt de cette enquête délicate, grâce à la complaisance que ce monarque témoigne pour ma double qualité de misérable sophiste et d'héritier d'une race qui mit le royaume à feu et à sang. J'allais m'en acquitter quand nous vîmes poindre à l'horizon des sables un nuage poudreux qui s'enfla progressivement et, dès aussitôt, nous fit oublier tout le reste.

Le nuage contenait un groupe de négrillons tout nus, hormis les régions du cou, des poignets et des chevilles, où des racines tressées supportaient de pauvres objets sans nom, qui étaient des talismans. A leur approche, les dames poussèrent un grand cri, se firent garantir la face par des écrans de plumes, puis n'eurent de cesse qu'elles n'eussent entouré et quasiment touché ces esclaves d'ébène fort divertissants par leur affectation à singer l'allure des hommes libres. Le comble de l'hilarité vint de ce qu'il nous fallut comprendre à leur mimique saccadée et inharmonieuse, qu'ils tenaient parmi eux quelque chose comme un roi et qui ne craignait pas de solliciter une entrevue face à face avec le puissant Seigneur de la Perse. Et je vous donne à penser de l'état de nos esprits quand nous sûmes que la tente royale s'était ouverte à toute cette peuplade gambadante aux membres menus et aux dos luisants comme ont les scarabées. Mieux que cela, le petit roi noir fut admis, la nuit suivante, à l'examen du ciel étoilé, et l'on sut qu'après avoir manqué défaillir au premier aspect des instruments et des signes graphiques de nos livres, les résultats s'en étaient trouvés d'une si intime concordance avec ceux des notions rudimentaires que l'on possède au royaume des Sables, qu'une scène touchante avait eu lieu où Roi, Mages et Nègre nu s'étaient confusément embrassés.

Nous ne doutâmes plus que l'on ne nous menât vers des merveilles, et nos dames, allégées par ce bel horizon, reprirent un goût serein aux choses de la route, à la grâce des matins, au clair déroulement de la journée, aux diversités troublantes des crépuscules, à la volupté des nuits.

IV

Le voyage fut long, et je me garderai de le décrire par le détail. Toutefois les dieux bienfaisants nous le parsemèrent à souhait d'oasis réconfortantes, et nous fûmes constamment maintenus en haleine. Une journée fut remplie par le fait de menus propos que tint une noble indiscrète sur le compte d'une princesse dont je tairai le nom, mais qui est aux yeux des hommes comme cette chair veloutée des pêches que je vis naguère exposées pour Aphrodite au blond soleil de Paphos. Nous eûmes ainsi une grande animation oratoire, quelques cliquetis d'armes, et vîmes la couleur du sang qui apaisa tout le monde. Ma lampe manqua d'huile une nuit que je composais une ode à la manière de Sapho et que la petite Caucasienne dormait si profondément que je n'osai l'appeler. Une dame s'éprit d'un nègre. Les comédiens hellènes nous donnèrent, au penchant d'un coteau, une représentation de _la Bacchante_ d'Euripide. Voici pour les événements qui marquèrent le plus sur nos esprits. Ai-je dit que nous fîmes la rencontre d'un vieillard d'aspect honorable qui se dit adonné, lui aussi, aux sciences secrètes, porte couronne et s'enflamme chaque nuit claire aux côtés de notre Seigneur, du petit roi noir et des initiés chenus?

V

M'avisant, un jour de belle humeur, le Roi daigna s'étonner, sous le couvert de mots plaisants, de ma parfaite et aveugle soumission à l'équipée qu'il menait.

--Quoi! dit-il, vous allez à l'inconnu avec la même insouciance que tous ces princes et seigneurs qui ont moins de philosophie que leur monture ou que ces dames dont l'âme est pareille aux minces libellules qui nous frôlent, près des fleuves, aux haltes de midi?

--Maître, répondis-je, est-ce donner les marques de tant de médiocrité que de se satisfaire à admirer la sagesse par quoi Votre Majesté conduit, en temporisant, ces dames fragiles à quelque révélation ineffable? J'ignore, pour ma part, le mot que vous tenez caché; mais je sens que le prononcer serait en épuiser la vertu. Car ce qui n'a plus de mystère est sans action sur l'esprit des hommes. Par contre, votre réserve leur grossit, nous grossit, chaque jour, quelque chose vers quoi nous allons avec un intérêt croissant, vers quoi nous nous contenterions sans doute d'aller toujours.

Le Roi sourit, mais un souci rapprocha aussitôt les lignes de son front.

--La crête des monts que vous apercevez là-bas, dit-il, est celle du Liban fertile en cèdres, bois odorant qu'employa le Roi Salomon pour construire un temple fameux; et tous les signes me portent à croire que nous approchons du terme du voyage. Je dois à mes gens de parler enfin, et il me plaît de vous avertir, vous, précédemment.

--Sire, j'atteins l'âge où la nouveauté s'inscrit difficilement sur la table durcie du jugement; j'ai tracé une ligne nette avec les bornes de ma connaissance, et la figure m'en plaît...

--Chère âme paresseuse, soupira le Roi qui s'attendrissait sous le poids de son secret, ta figure changera cependant, comme celle du monde, car... Aussi bien, je ne puis te le cacher plus longtemps...

Sa voix tremblait, et une larme était suspendue dans le coin de son oeil vénérable.

--Le Messie, dit-il, tu sais, le Messie...

--Oui, j'ai lu beaucoup de livres; plusieurs contiennent cette belle promesse, et elle est populaire.

--Eh bien! le Messie est né!...

--C'est un bien grand malheur! Qui donc attendrons-nous désormais?

Mais le Roi s'emporta tout à coup:

--Vil Grec! s'écria-t-il, âme modelée dans la boue que raclent les esclaves aux sandales des rhéteurs et des sophistes! Peux-tu avoir prononcé un tel blasphème et demeurer devant moi?

--Sire, cela est en effet en mon pouvoir que j'ai coutume cependant d'estimer fort mince. Mais je dois faire observer à Votre Majesté que le Messie qui vaut comme espérance ne peut manquer de se diminuer en se réalisant. Ce que l'on mesure du doigt n'atteignit jamais la taille des images que contemplent les visionnaires. Le divin Hercule n'est si grand que par le long travail des esprits qui s'ajouta au cours des temps à la renommée de ses exploits naturels. Et ce serait au rebours que procéderait votre Messie! Les plus spirituels seront ceux qui ne croiront point en lui.

Le Roi contint un geste d'impatience, et son visage reparut dépourvu de colère. Je ne sus jamais si ma pensée l'avait touché ou bien s'il n'écoutait que son coeur qui, visiblement, débordait.

--Sire! ajoutai-je, m'adressant à ses sentiments, je vous supplie de ne point annoncer à votre peuple cet événement fâcheux. Il en manifestera à la vérité une grande joie, qui sera comme le feu de paille, par la rapidité et les résultats. Je sais qu'en ses heures mauvaises, l'espoir de ce beau leurre le soutient. Qu'arrivera-t-il quand il saura que le Messie est là et que les heures coulent mauvaises comme devant?

--Tais-toi! tais-toi! tous les arguments sont boiteux désormais; il ne faut plus raisonner comme hier. Les calculs célestes eux-mêmes sont dérangés par le fait d'une étoile nouvelle: l'univers s'éclaire d'une lumière insoupçonnée...

Ici, je commençai de pleurer cette ancienne sagesse dont mon puissant maître s'était rarement départi, quoique mage. Il continua de parler avec une grande volubilité; je ne le pus suivre. Il avait coutume de dire: «Restez debout, mais faites asseoir votre pensée.» J'éprouvais la démangeaison de lui citer ses paroles. Mais ma compagnie ne lui suffit plus; je le vis s'éloigner, l'oeil en feu, les lèvres avides de parler. Je compris que la foule allait être informée, et courus boucher les oreilles et bander les yeux de la petite Caucasienne qui ne dépend que de moi.

VI

Je renonce à dire l'animation qui régna dans nos groupes dès que l'on tint, du Roi lui-même, que l'on allait voir le Messie. Il se trouva des gens qui dès auparavant s'en doutaient. On loua leur retenue. Mais la plupart furent émus très profondément. On en faillit négliger le boire et le manger. Des dames passèrent les nuits à regarder les astres, de leurs beaux yeux nus, dans l'espoir intime de quelque signe privilégié. Quelques-unes confessèrent avoir reçu confirmation particulière de l'événement. On se fit mille descriptions de la figure qu'on imaginait au Messie. On négligea les nègres. On se pardonna les injures. On s'occupa de la tenue que l'on aurait au jour de la présentation. On déplora de n'avoir pas été prévenu plus tôt, à cause des robes et des parures. On se dépita, s'injuria de nouveau; l'humeur fut exécrable. La maison du Roi dut abandonner plusieurs tentures riches et vénérables, quoique Xerxès y eût fait représenter la prise d'Athènes et la Victoire des Thermopyles, qu'il s'attribuait. On les coupa; se les partagea; en couvrit les selles des chevaux et des mules. Nous passions seuls des nuits calmes, ma petite esclave et moi; et lui ôtant ses bandeaux, je lui faisais des contes, comme elle les aime, c'est-à-dire de ceux qui ne peuvent point arriver.

VII

Nous atteignîmes un pays remarquable par sa pauvreté. Mais les signes et les informations s'accordant à le désigner comme l'endroit où les prodiges étaient accomplis, chacun s'exténua à en vanter l'agrément. A la vérité, la ville était composée de gros blocs réguliers et blancs, sans un portique, sans une colonne, sans la trace ni d'un marbre taillé ou non, ni de ces représentations vivement colorées où excellent les artistes persans. Des troncs dénudés de figuiers et de vignes s'enlaçaient à l'entour de cette misère. On n'avait rien vu d'un goût si délicat et la sobriété de ces cabanes avait de l'héroïque et du divin. Quelques seigneurs dépêchèrent des esclaves démolir leurs palais d'Istakar; on jeta les tentures d'Athènes et des Thermopyles; et le reste du train piétina les tissus éblouissants. Les chameaux glissaient dans la fange et la croupe des chevaux blancs en était maculée. On se traita de Babyloniens et d'efféminés à cause de la répugnance qu'on avait peine à dissimuler. Mais il faut avouer qu'aux fontaines, des femmes nous regardèrent avec d'admirables yeux étonnés.

Enfin, le groupe des Rois mages qui tenait la tête du cortège fit halte, et tout le meilleur de la Perse sentit son coeur battre et s'humecter ses paupières.

Il y avait dans l'une de ces masures à peine abritées de la bise, une femme donnant le sein à un petit enfant nouveau-né, et un homme debout, qui les considérait d'un oeil timide et doux. Notre nombre et notre magnificence ne parurent pas les émouvoir grandement. C'étaient des gens honnêtes et sans culture; ils ignoraient la langue persane aussi bien que la grecque et celle des Romains. Quand enfin nous les pûmes atteindre par quelques paroles hébraïques et syriaques touchant le but de notre mission, ils hochèrent la tête en souriant et parurent rentrer aussitôt dans la tiède sérénité de leur union. Le Roi ouvrit des cassettes; l'or brilla et tinta. Le Roi ne put se tenir de prendre l'enfant, et il dit, les yeux pleins de larmes: «Je le tiens dans mes bras!»

--Maître! Maître! prononçai-je à voix basse, et sur un ton de remontrance suppliante.

Ils sourirent encore et parurent confondus. L'autre mage avait aussi des présents. Mais le petit roi nègre qui se démenait étrangement pour expliquer la vertu de certains objets racornis, pareils à des noyaux, qu'il offrait, amusa l'enfant. Celui-ci agita les mains et remua ses lèvres humides de lait. On avait eu tant d'émotion qu'une grande détente se produisit. On entendit les chuchotements des seigneurs mêlés aux rires légers des dames. Une grande baie ouverte dans la muraille laissait apercevoir le reste du cortège attentif, haussé sur les montures, sur les bagages et jusque sur le cou des chameaux. Une princesse osa s'approcher de l'enfant et le baisa. Toutes les dames le voulurent approcher et baiser. On se le passait de main en main. On commença de mettre à part tout ce qu'il avait touché, mais on n'y put suffire. On lui promit cent cadeaux divers. On le voulait emmener et élever plus chaudement. Tout bas on blâma même le père de demeurer si tranquillement dans un hangar glacé. On prit pitié de ses langes; jusqu'à des nourrices affranchies haussèrent l'épaule à cause de la façon dont il était enveloppé, selon la coutume du pays. Le petit avait l'air patient et bon; les caresses lui plaisaient et il secouait de la main les colliers d'or. On finit par s'asseoir où l'on put, et l'on occupa le reste du jour à jouer avec l'enfant le plus simplement du monde.

VIII

Il arriva que le lendemain on eut à passer par là, en s'en retournant. Il faisait un soleil tiède. Le père, la mère et l'enfant étaient assis au pas de la masure.

Comme on était pressé, on leur adressa de la main un petit bonjour amical.

LA DANSEUSE DE TANAGRE

J'ai été séduit par une statuette de Tanagre au point d'éprouver à sa vue cette sorte de joie tremblante et cette anxiété qui sont les compagnes ordinaires de la passion amoureuse.

C'est une danseuse. Un voile d'étoffe légère embrasse ses formes accomplies; son attitude semble prise dans l'instant où le torse et la jambe, animés par les mouvements rythmiques qui s'achèvent et, pour ainsi dire, rendus sublimes par la vie abondante que répand l'entraînement musical dans un corps jeune et pur, atteignent, en une seconde de repos, l'insaisissable beauté.

«O petite danseuse! pris-je la liberté de dire un jour à cette gracieuse effigie de terre, je te supplie de m'apprendre le secret du charme que tu répands et qui dépasse celui de tes soeurs, car tu vois que je le subis aussi vivement que s'il me venait d'une jeune fille plus jeune que moi de dix ans et cependant des gens avisés prétendent que de nombreux siècles nous séparent. Pour moi, je t'avouerai que je crois sentir la moiteur de ta chair parfumée qui vient de s'émouvoir et je ne suis pas sûr que l'air qu'a déplacé ta jambe agile n'est pas celui qui m'a tout à l'heure rafraîchi le visage. Dis que je suis fou! mais j'ai cru que ta poitrine se soulevait par suite de la douce fatigue, et que tes lèvres, un moment desserrées, exhalaient ce souffle imprégné de l'odeur des olives et des lauriers-roses, tel que je le respirai dans les pays du soleil et sur les pentes inclinées du côté de la mer.

»Je te supplie de me dire qui tu es, ou bien quel dieu habite la fine pâte de ton argile, parce que je n'ai pas devant toi le calme que donne ordinairement la vue du chef-d'oeuvre, et que l'intime familiarité de ta grâce me ravit à mon temps, m'arrache à l'heure que le destin m'attribua, pour m'emporter en arrière, dans le passé ancien, jusqu'à l'heure bienheureuse où ta paupière a battu,--ce qui est contraire à l'ordre des choses et me déchire le coeur.»

Alors, j'entendis une voix agréable, et je crus que la petite danseuse Tanagréenne parlait.

*

* *

«Tu connais, me fut-il dit, le bourg béotien dont le nom est demeuré aux figures de terre, la blanche Tanagre; c'est ma patrie. Mon père avait des champs et de la vigne sur le penchant du Céricius où la ville étageait ses maisons de brique argileuse. Rien ne manqua à mon enfance, et je connus le bonheur. A l'âge où toutes les jeunes filles chez nous étaient belles, je le devins, à ce qu'il paraît, et lorsque je passais dans la rue pour aller aux Temples ou aux Jeux, les hommes et les femmes me regardaient en souriant.

Ce fut vers ce temps-là que, me trouvant à l'endroit où se tiennent les coroplastes ou modeleurs de poupées, pour vendre les petites images qu'ils pétrissent de leurs mains, l'un d'eux nommé Douris me fit signe qu'il m'aimait. Je baissai les yeux et n'osai plus de longtemps revenir au même lieu, parce que son visage avait fait une grande impression sur moi.

Mais je pensai beaucoup à lui sans le voir. Bientôt il prit l'habitude de passer devant la maison de mon père et je l'aperçus. Je sentis, ce jour-là, que je n'avais aimé personne comme lui, et j'eus un grand regret qu'il ne fût qu'un pauvre coroplaste dont les statuettes, si prisées qu'elles fussent au-dessus de celles des autres, étaient vendues pour une obole.

Un jour que je n'étais pas là, par extraordinaire, dans le moment où il vint, je trouvai sur la stèle de marbre consacrée à Hermès, qui était près du portique de la maison, un petit Eros en terre parfaitement modelé et peint. Je ne pus me tenir de le montrer à mon père, homme prudent et habile. Mon père tourna et retourna dans sa main le petit Eros. A la fin, il dit: «Qui a fait cela?»

Je rougis et répondis que je n'en savais rien.

--En tout cas, dit-il, celui qui a fait cela est un fort bon artiste et de qui le renom ira loin.

Je sautai, à ces mots, si joyeusement et en battant des mains, que mon père me regarda avec étonnement. Je tombai à ses genoux que j'embrassai, et je lui dis, toute confuse:

--Mon père, ce petit Eros est de Douris, le modeleur de poupées; et le coeur qu'il a percé de cette flèche est le mien.

--Que Douris vienne donc ici, dit mon père en me relevant, et je pense qu'il honorera ma maison.

Je songe avec attendrissement aux jours trop brefs qui suivirent mon mariage avec le modeleur de poupées. Nous nous aimions; il m'admirait et me prenait pour modèle. De cette époque datent ses meilleures figurines de terre; non parce que je valais mieux que les filles qu'il faisait poser avant de me connaître, mais parce que l'amour échauffait son talent.

C'était une âme ardente et éprise de la beauté; aussi lui arrivait-il souvent d'avoir de l'inquiétude sur la valeur de ce qu'il avait fait, bien que sa fortune commençât à être brillante et que l'on ne cessât de lui prodiguer des éloges. Je l'emmenais alors, à la tombée du jour, du côté des prairies qui s'étendaient aux bords de l'Asope, au delà de la ville. Nous nous baignions les pieds dans la rivière; je me penchais au-dessus de son front, et ma voix, mêlée au doux bruit du vent dans le feuillage des tamaris, endormait sa pensée.

Cependant, une fois, il se redressa sous mes caresses. C'était à la fin d'une journée particulièrement agitée, où l'argile s'était montrée plus que jamais rebelle à ses doigts; même il avait détruit plusieurs ébauches sur lesquelles nous fondions de grandes espérances. Il me repoussa tout à coup et me dit d'une voix à la fois impérieuse et suppliante:

--Danse!... danse!

Je me levai aussitôt, car, l'aimant comme je faisais, j'étais sa servante; et j'imitai de mon mieux la danse qu'exécutaient les jeunes filles en l'honneur d'Artémis. Mon vêtement était léger et le sol favorable. J'essayai de suppléer de la voix à l'accompagnement de la flûte qui nous manquait. D'ailleurs, entraîné bientôt par mon pas, Douris chanta lui-même. Son organe était ample et varié, et l'on eût juré qu'un berger était là et soutenait mes mouvements par le son de la syrinx.