Nymphes dansant avec des satyres
Part 2
--Taisez-vous donc! fit le secrétaire d'Arétin, qui connaissait la pensée du maître, la perte de cet homme-ci accommode les choses à merveille, car, lui disparu, rien ne s'oppose à ce que la demoiselle Périna Riccia, revenue de son sommeil, ne se croie recueillie dans une maison hospitalière, à la suite d'une mauvaise aventure...
Et les deux hommes transportèrent le corps de Tommaso dans un cabinet donnant sur un canal obscur.
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* *
Périna Riccia s'éveilla dans une alcôve à cariatides dorées, et à tentures de soie rayées de lames d'or, qu'éclairaient de la manière la plus agréable plusieurs petites lanternes à colonnes torses, suspendues au plafond, et où des miroirs étaient si habilement ménagés, que l'effet produit sur les panneaux de la chambre en était comparable à celui de peintures en clair-obscur. La lumière tremblotante tirait de l'ombre, à intervalles à peu près réguliers, de riches consoles garnies de hautes pièces de céramique, ou de vases d'or et d'argent; des vitrines remplies de beaux débris antiques ou de livres en cuir guilloché; aux murs apparaissaient de belles glaces de Venise, des médailles, des tableaux et des instruments de musique.
La nuit était avancée; les convives partis, les domestiques retirés; la maison d'Arétin était dans le complet silence. Le maître seul avait tenu à veiller la jeune femme que les médecins appelés en hâte avaient déclarée hors de danger, du moins quant au présent, car elle était d'une délicatesse excessive, et sa poitrine était faible.
Arétin, agenouillé sur un prie-Dieu, penchait la tête sur la belle endormie, et son attention était telle, au-dessus de ce frêle visage, que l'on eût dit qu'il ne vivait lui-même que du souffle presque insaisissable qu'émettaient les gracieuses narines transparentes et pareilles à de fines verreries couleur de lait. Il voulait voir la lente résurrection de la créature charmante de qui l'existence passée venait d'être par lui rompue et qui allait, entre ses bras, renaître à une vie nouvelle. La figure s'animait peu à peu, de légers mouvements nerveux étaient visibles aux alentours des paupières et la tempe prenait cet aspect indéfinissable que donne la vie à cette partie du visage.
Elle remua doucement, et le premier mot qu'elle prononça fut:
--Polo!...
Ce nom résonna dans le silence. Elle n'avait pas encore ouvert les yeux, et la réminiscence se formait à l'instant du réveil. Tout à coup elle éclata en sanglots et poussa des cris déchirants. Arétin s'apprêtait à jouer le rôle d'une mère, et ouvrait ses bras pour entourer cette tête endolorie. Elle l'aperçut et s'effraya de sa figure barbue.
--Où suis-je? dit-elle, sainte Madone, ayez pitié de moi!
--La Madone, dit Arétin, a pris soin de vous et vous a envoyée reposer dans une maison amie où seigneurs et valets sont aux pieds de votre grâce, ma très belle...
--Ha! ha! ha! s'écria-t-elle, je suis perdue! Et n'est-ce pas vous qui avez tué Polo, mon amant?
--Je ne sais, mon enfant, qui vous entendez dire par ce joli nom de Polo, et mes gens vous ont trouvée ce soir, solitaire et évanouie dans une barque... Je vous ai mise ici dans l'intention que vous soyez mieux à l'aise qu'au fil de l'eau...
--Ha! ha! ils me l'ont tué, je le vois bien, et il m'est égal d'être ici ou bien ailleurs, sans mon Polo bien-aimé!...
Elle eut une crise de larmes nouvelle, et se roula sur elle-même, désespérément, en mordant la courte-pointe.
L'Arétin s'efforçait de la contenir et d'empêcher qu'elle se brisât le crâne, et sentant son front à portée de ses lèvres, il y mit un baiser. Mais elle eut alors un si vif mouvement de répugnance que lui-même se recula instinctivement; et il contemplait à distance la douleur de cette jeune femme éperdue qui devait être la plus affolante des amoureuses et qui était la première créature qui se refusât à ses caresses.
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* *
Périna ne se rétablissait point. On endormait sa douleur par de la musique et des chants. Sa chambre était devenue un lieu de réunion de toute la maison d'Arétin, et les maîtresses du poète lui faisaient bon visage, étant accoutumées à n'avoir point de jalousie, et ayant conçu une grande pitié pour son sort malheureux. A la vérité, Périna répandait un charme infini par sa grâce et sa douceur.
Il y avait dans un angle de la pièce un orgue dont le buffet était peint agréablement et représentait de belles rondes d'enfants en grisaille, ainsi que la chasse des nymphes, avec des lévriers et des sangliers, exécutés minutieusement et en couleurs vives. La musicienne Franceschina n'en quittait presque point le clavier, et, y laissant errer ses doigts avec nonchalance, elle s'accompagnait de sa voix admirable. Arétin, qui touchait passablement l'archiluth, en jouait aussi parfois, tourné dévotement vers le cher objet de ses voeux; et il arriva que Périna le remercia pour le plaisir qu'il lui avait donné. Arétin pensait alors que toutes les débauches du monde étaient d'un goût bien médiocre au prix de ce simple «merci» tombé d'une lèvre aimée. Mais s'étant alors hasardé à lui adresser un madrigal dont le sens était la demande d'une promesse pour l'avenir, Périna, calme et grave comme une vierge d'ivoire, répondit simplement:
--Jamais!
Les jeux aimables interrompaient la musique, et l'on était en train de se livrer à l'un des plus divertissants, nommé le «jeu du bain», lorsqu'on vint annoncer la visite d'un envoyé extraordinaire de Sa Majesté l'Empereur.
Arétin fit répondre que, pour le moment, la gracieuse Périna, qui était la dame préférée de son coeur, prenait plaisir au jeu du bain, et qu'il était loisible à Son Excellence, soit d'attendre, soit de prendre part aux agréments de la compagnie.
C'était d'une impertinence telle qu'aucun prince d'Europe n'eût osé se la permettre. Plusieurs des personnes présentes en tremblèrent et en firent tout haut la remarque. Arétin montra du doigt Périna:
--Voyez, dit-il, elle sourit à cause des saillies inopinées qui naissent de notre amusement présent, et je prends le ciel à témoin que je ferais recevoir Notre Seigneur le Pape par mon valet, plutôt que d'interrompre le joli pli de sa bouche.
L'ambassadeur voulut prendre la chose du côté plaisant, qui, sans doute, convenait le mieux aux intérêts de Sa Majesté. Il entra, sans plus de façons, suivi de plusieurs nobles vénitiens, espagnols et allemands, et s'informa incontinent de la règle du jeu.
--Que Votre Excellence, dit Arétin, se veuille supposer affligée de quelque incommodité ou maladie, ainsi que le font ici toutes les personnes mâles de notre assemblée. Chacune de ces dames, par contre, possède, entre autres vertus, celle d'une source curative; et selon la nature de notre mal, nous sommes envoyés vers l'une d'elles qui nous inflige un traitement à sa guise. La peine est de l'observer avec autant de scrupule qu'un serment, et traître est qui s'y dérobe!...
--Qu'à cela ne tienne! dit l'ambassadeur, qui était un Augsbourgeois bedonnant et dépourvu de malice. J'ai, par ma foi! dit-il, une pesanteur dont j'aimerais trouver l'occasion de me défaire moyennant une saison aux eaux de ces dames. Le mal vient, dit-il, en souriant, de la gracieuseté de Sa Majesté l'Empereur qui me chargea pour l'illustre Arétin de quelques présents un peu lourds...
L'assemblée désigna d'un commun accord la douce Périna à qui, pour l'heure, appartenait la fontaine qui délivre des oppressions, suffocations, nausées ou péchés graves.
L'ambassadeur, sans dissimuler sa satisfaction du hasard qui l'approchait de la favorite, se dirigea vers le lit où Périna reposait, et, ayant mis un genou en terre, en baisant la petite main diaphane qu'on lui tendit, il écouta avec le plus grand sérieux du monde le traitement que lui infligeait la nouvelle nymphe des eaux.
--Votre Seigneurie, dit Périna, se rendra dans sa gondole et souffrant encore du poids des cadeaux de Sa Majesté, jusqu'à l'endroit où, le Canal commençant d'obliquer vers la gauche, on aperçoit la pointe de Saint-George Majeur, et à cinq brasses de la rive. Arrivée là, Votre Seigneurie jettera dans le Canal les présents de Sa Majesté, un à un et jusqu'au dernier. Cela fait, Elle aura soin d'appeler d'habiles plongeurs qui devront me rapporter à moi-même et directement tous les objets retrouvés, jusqu'au plus petit, et outre cela tous les objets qui se pourraient trouver au même endroit et à environ cinquante coudées alentour, dans le lit du Canal. Je n'ai point d'autre chose à ordonner à Votre Seigneurie.
Cette fantaisie extravagante eut le plus vif succès; tout le monde en applaudit la folie féminine et l'ineffable absurdité. A peine quelques personnes, qui se souvenaient du drame exécuté au Grand Canal quelques jours auparavant et dans l'endroit que fixait Périna, eurent-elles le sombre pressentiment que la fin pût tourner au tragique. Mais parmi ceux qui se souvenaient était Arétin qui pâlit d'une manière sensible. Il se mit aussitôt à rire ouvertement et très haut, dans l'espoir de tourner en dérision le caprice de la jeune femme. Cependant, tel était le respect en quoi l'on tenait, au jeu du bain, l'ordonnance des dames, qu'il ne vint à personne l'idée de se soustraire à l'obligation imposée par Périna Riccia.
L'on nomma des juges d'honneur pour assister l'ambassadeur dans sa mission, et le divertissement continua, ainsi que la musique, en attendant le retour de cette étrange expédition.
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* *
Ce fut une procession tout le long du jour, entre l'endroit du Grand Canal que Périna avait fixé, et la maison d'Arétin. Chaque plongeur, accompagné d'un ou de plusieurs juges d'honneur, apportait à mesure les objets retrouvés. On tenait ouverte la fenêtre de l'appartement qui donnait sur le Canal, et l'homme, nu et essoufflé encore de sa course sous-marine, hissait au balcon les épaves ruisselantes du présent impérial.
Il n'y avait pas grand dommage pour les chaînes d'or ou les belles plaques émaillées dont on prit aussitôt le plus grand soin et que l'on remit en leur état brillant. Mais ce fut une grande pitié de voir tirer de l'eau fangeuse et mal odorante une belle robe de brocart d'or brodée de cramoisi à manches fourrées de petit-gris, et une autre à fond d'or et violet, à longues manches tombant jusqu'à terre, fourrée d'hermine chamarrée. Ces admirables vêtements avaient l'aspect de loques que l'on voit pendre aux petites fenêtres du Ghetto, et bonnes à couvrir l'échine de mécréants. Tout ce qui était découvert et ne faisait point partie des dons de Sa Majesté était mis à part et se composait à la vérité des objets les plus variés et les plus disparates. Un fou rire accueillit l'exhibition de vieilles chaussures à demi pourries dans le lit vaseux, et d'un corset fortement garni de petites bandes d'acier qu'une dame incommodée avait dû jeter durant sa promenade en gondole. Arétin fit un mouvement assez vif lorsque parut un poignard portant son nom en toutes lettres sur le travers des quillons: _Divus Aretinus, flagellum principum._
--Qu'est-ce donc? lui demanda-t-on.
--C'est, dit-il aussitôt, une arme qui me fut dérobée récemment.
Périna demanda qu'elle lui fût remise. Arétin lui-même la lui déposa entre les mains, sans vouloir toutefois recevoir son regard. Et la jeune femme considéra la lame avec une attention particulière. Elle alla même jusqu'à déclarer qu'elle ne s'en séparerait plus. Plusieurs pensèrent qu'elle avait perdu la raison.
Arétin voulut profiter de ce qu'elle s'exaltait et de ce que des couleurs lui revenaient au visage, pour la lutiner et s'approcher de ses lèvres, car sa passion augmentait, et tous en étaient témoins. Elle lui signifia froidement de se retirer. Comme il n'en faisait pas la mine, elle lui dit, avec tranquillité, qu'étant armée de la dague, elle le saurait bien tenir aisément à l'écart. Il voulut rire du plaisant propos. Mais elle le piqua si adroitement qu'il se releva d'un bond en portant la main à la poitrine où une gouttelette de sang perlait. Périna sourit. Personne n'osa s'indigner de l'audace de la jeune femme, car il était visible à tous que désormais Arétin l'adorait.
Sur ces entrefaites, il se produisit une rumeur sous la fenêtre, et l'on distinguait d'assez vives altercations entre les gens d'une gondole et les personnes de la compagnie qui se tenaient sur le balcon pour annoncer les premiers la nature des objets repêchés sous les eaux.
--C'est impossible, disait-on du balcon, vous ne le ferez pas!
--Cependant, les règles sont formelles, faisaient les juges d'honneur, et nous accomplirons notre tâche jusqu'à l'extrémité.
--Mais ceci n'est point un objet...
--Ceci a été trouvé à moins de vingt brasses de l'endroit indiqué; nous l'apporterons donc comme le reste.
--Non! non! vous ne le ferez pas!
Arétin s'approcha de la fenêtre.
--Qu'est-ce donc? dit-il.
On lui dit à l'oreille ce que c'était. Une crise violente se passa dans le temps d'un éclair au dedans de lui-même. Il s'appuya contre un bahut, ferma les yeux, puis le sang prompt reparut; il se composa le visage, et ce fut d'un ton serein qu'il répondit à Périna, demandant impérieusement de son lit la cause de ce tumulte:
--Ma belle amie, c'est le corps d'un homme qu'ils ont trouvé dans le lit du Canal fertile en surprises: entre-t-il en vos desseins qu'il soit étalé ici parmi nos chaînes et nos parures?
Périna jeta un grand cri et retomba sur ses oreillers. On la crut évanouie, mais elle se releva presque aussitôt, et, quasiment nue, elle fut debout dans la chambre et elle se précipitait vers le balcon pour voir plus tôt la funèbre épave.
--Qu'on l'apporte donc! dit Arétin.
On avait recouvert la tête du cadavre; le reste du corps était vêtu de la manière la plus élégante. C'était le corps d'un homme jeune et bien fait.
Périna n'eut pas plus tôt aperçu ce qui demeurait de la couleur du pourpoint et une des mains exsangues qui ballotta quand on hissa la chose pesante sur le balcon, qu'elle tomba sur les genoux en invoquant la Vierge Marie et criant à tous que l'on avait assassiné Polo, son amant bien-aimé. Ce fut une scène à la fois discourtoise et touchante, car, à la vérité, cette funèbre parade se trouvait être l'épisode d'un très aimable jeu, et toutes les personnes qui étaient là, pour leur divertissement, tournaient inopinément à la douleur la plus vive, en présence d'un si grand désespoir.
Dans le même temps, l'ambassadeur fut de retour, avec tout son appareil et sa suite, ayant achevé sa mission. Il se montra fort déconfit des résultats inattendus de son zèle et osa s'informer, tant il avait de crédulité dans les subtilités italiennes, si ce qu'il voyait là n'était pas la continuation de quelque jeu qu'il ignorait. On lui dit qu'il se passait au contraire quelque chose d'une excessive gravité, et que nul ne saurait dire si tout cela tournerait à bonne fin.
Périna embrassait le corps inanimé et se roulait éperdument sur ces restes misérables, sans souci de leur malpropreté ni du peu de décence de son vêtement, qui, étant déjà fort réduit, se déchirait et s'ouvrait dans l'ardeur de ses emportements. Elle eut tôt fait de lacérer, par le moyen de ses ongles et de ses dents, le velours du pourpoint et la fine chemise à l'endroit où la dague avait laissé sa petite morsure. Elle ne se troubla point à la vue de la plaie mince, béante et demeurée fraîche au contact de l'eau. Sans doute elle était experte et accoutumée, comme les femmes de son temps, aux blessures de ce genre. L'idée lui vint d'aller prendre le poignard d'Arétin trouvé dans le Canal, non loin de ce corps chéri, et en ayant approché la petite lame courte et acérée, elle jugea finement, promptement, d'un oeil expert et sûr.
Elle se redressa tout à coup, brandissant le poignard qui avait touché le coeur de son amant. Et elle lut une seconde fois l'inscription en relief sur la garde dorée: _Divus Aretinus, flagellum principum._
--Le divin Arétin, fléau des princes! s'écria-t-elle en s'adressant à l'assistance nombreuse. Le ton de sa voix était gouailleur et ironique. Elle aperçut tous ces gens muets; elle vit l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale qui était timide et tremblant au milieu de l'étalage de ses présents souillés pour le seul caprice d'une femme aimée de l'Arétin. Elle réfléchit un instant et prononça à nouveau, sur un ton différent où transperçait le sentiment de la réelle puissance de cet homme:
--Le divin Arétin, fléau des princes!
Elle se prit à songer; puis elle le chercha des yeux; elle ne l'aperçut pas tout d'abord.
Il était à l'extrémité de la salle, assis dans une haute cathèdre gothique, le menton appuyé sur le poing, les yeux vifs. Un étrange sourire passait et repassait sur sa lèvre épaisse. On s'était écarté devant lui. Il fixait Périna et recevait de l'excès de sa douleur un sombre et violent plaisir.
Elle le vit et le nargua de loin, certaine que sa main avait dirigé le poignard qu'elle tenait à cette heure. Elle l'insulta ignominieusement, bravement. Elle lui jetait à la face tout ce qu'elle savait d'infâme et d'injurieux. Cette flamme et ces propos contrastaient avec son corps frêle et sa figure de vierge. En face de ces gens inertes et soumis à l'hôte tout-puissant, elle empruntait une force secrète à sa solitude et à sa juste colère. Elle monta sur le cadavre de son amant pour adresser de plus haut ses injures à l'assassin. Elle prenait une extraordinaire beauté.
Du haut de sa cathèdre, Arétin continuait de sourire. Ce calme, plus encore que la grandeur du crime, dépassait l'entendement de la jeune femme. Elle se posa la main sur les yeux et sur le front, comme pour se demander si elle jugeait encore sainement les choses, si ce n'était pas elle, précisément, qui errait, au milieu de ce concert de respect vis-à-vis de celui qu'elle poursuivait de sa colère. Elle essayait de se remémorer les différentes phases de l'aventure; les idées s'embrouillaient dans sa fièvre; une seule demeurait nette: la certitude qu'Arétin était le meurtrier de Polo. Elle se commandait de ne se point laisser troubler par aucune considération; et elle implorait cette forte conviction de l'envahir tout entière et d'armer son bras pour l'acte qu'elle voulait accomplir ici, sur-le-champ, au milieu de ce vil peuple de courtisans.
Malhabile à manier la dague, elle en serrait la poignée dans sa petite main débile. Sa main, son bras et tout son corps tremblaient. Cependant elle levait la main et s'élançait.
Elle crut surprendre des sourires, comme si elle eût été ridicule en ce qu'elle allait faire. Sans doute contre elle avait-elle le monde entier; et rien n'est plus gauche que de s'attaquer à la puissance. Elle se sentait raison contre tous, et cette lutte contre une formidable opposition soupçonnée l'affermissait. Elle ignorait combien de pas elle avait faits; elle éprouvait seulement qu'elle avançait vers l'endroit où elle exécuterait une action juste. Elle fixait Arétin à la manière d'une bête de proie. Elle croyait pourtant aller vite et se sentait fondre sur lui; comment donc la justice n'était-elle point encore accomplie? Arétin fixait Périna avec autant de ténacité, et il gardait son perpétuel sourire. Qui des deux était l'animal de proie? Qui allait être par l'autre anéanti?
Tout ceci se passa dans le temps d'un clin d'oeil, mais parut long dans les esprits. Périna s'exaltait à mesure qu'elle approchait, à l'idée du colosse qu'elle allait jeter bas, par quelque aide divine dont elle n'osait douter. Elle se rappelait Goliath et David. La figure d'Arétin s'enflait en son esprit dans la proportion que croissait l'orgueil joyeux de l'acte tout proche. Ce misérable était immense et magnifique sur son espèce de trône, au milieu de sa cour et avec son dédain de demi-dieu. Il avait une main sur la barbe, qu'il laissait doucement descendre, en flattant les longs poils soyeux; le coude posé sur le genou, le regard immobile et croisant ses feux avec ceux du regard de Périna Riccia. Peu d'hommes, ayant goûté les joies âpres et ardentes de la passion, approchèrent de la volupté aiguë que dut savourer cet amant farouche, à voir ainsi s'avancer contre lui la créature adorée, pleine de haine, ivre par avance de son sang et confondant, dans le désordre de sa colère, l'appétit de la mort de son ennemi et la fascination de la puissance que celui-ci exerçait infailliblement sur elle.
Quand Périna toucha du pied le degré sur quoi la chaise gothique était exhaussée, elle cracha à la figure d'Arétin, poussa un cri rauque et bondit. L'assistance sursauta; quelques-uns se précipitèrent, malgré la volonté que le maître avait exprimée par un signe. Mais Arétin, d'un geste agile, avait saisi la fine main meurtrière, et il tenait dans ses bras robustes, comme une enfant, le corps de Périna secoué de sanglots, frémissant et pâmé tout à coup par la plus terrible commotion et le plus étrange revirement qui puissent atteindre la nature d'une femme. La grandeur du cynisme et la vivacité du heurt la jetaient dans le délire complet de la pensée et des sens. Enivrée soudain d'être si violemment réduite, si complètement vaincue, elle s'abandonnait avec toute la grâce heureuse et la jolie hébétude naturelle qu'a l'être faible à se sentir un maître. Celui-ci essuya des lèvres les larmes que la pauvre enfant répandait; il lui baisa le visage et l'épaule qu'il avait meurtrie en arrêtant son élan; il se leva, et il emporta sa conquête, fier, tranquille et lent comme un beau tigre qui secoue sa proie toute pantelante à la gueule.
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Les courtisans applaudirent; on fit écarter le cadavre du malheureux Polo, et les dociles Arétines célébrèrent par des chants le triomphe de leur commun amant. A l'ambassadeur de Sa Majesté l'Empereur, qui osait se plaindre de n'avoir pu exposer l'objet de sa mission près de l'Arétin par suite des amours nouvelles de celui-ci, le secrétaire Franco, de qui la langue était libre et parfois emphatique, répondit:
--Celui qui, par la vertu de l'audace, don divin, s'élève jusqu'à gouverner les traits du dieu Amour, n'est inférieur à aucun roi.
L'ADORATION DES MAGES
I
Le Roi me toucha du doigt, et me tira de ce doux plaisir du sommeil qu'on ne goûte vraiment qu'au matin[1]. Sa barbe était sans apprêt; il penchait la tête sur le côté, semblant me prendre en compassion, et son regard n'avait pas l'ordinaire quiétude des personnes familières avec les choses divines.
[1] Ce récit est, à n'en pas douter, de quelque Grec, placé entre l'influence des derniers sceptiques et la naissance de l'empirisme ou positivisme ancien qui fleurit aux premiers siècles de notre ère. On sait qu'en Perse, où vécut notre philosophe, même après que les rois-mages sassanides eurent restauré l'hégémonie nationale, on se flattait du titre de philhellène. Les Attiques, toutefois, un peu réduits sans doute au rôle d'amuseurs, sinon de bouffons, durent prendre en face de la Majesté despotique et religieuse, un goût du paradoxe qui est ici trop évident. Nous ne publierions point ce fragment si le singulier mélange qu'on y voit, d'une exactitude scrupuleuse de certains détails (confirmés par Pline, par Philostrate, etc.) et la vraisemblance des grands traits même (tel le Voyage des Dames Persanes), ne le réduisaient à la valeur d'un de ces divertissements oratoires d'érudits qui effleurent les plus hauts sujets sans les atteindre.
Il m'engagea à avoir honte de dormir à l'heure où l'aurore jalouse éteignant les étoiles s'apprête à clore le livre du Destin.
--Maître, répliquai-je, le Destin pourra me dire que les songes de cette heure enfantine sont achevés pour moi, mais il ne pourra pas me dire que des songes meilleurs me viendront caresser les sens desquels l'harmonie s'épanouit en la fleur de mon âme. Mon rêve est tout garni de nobles et tendres formes bien imprégnées de parfums, et tout y marque que je suis beau. La munificence de Votre Majesté serait inhabile à me combler de mensonges si bienfaisants. Qu'elle me permette seulement de sourire de l'une et de l'autre face du Destin.