Numa Roumestan: Moeurs Parisiennes
Chapter 1
profond qu'il sentit se tourner vers lui, pendant que le doux visage de madame Le Quesnoy s'allumait d'un rayon de malice et semblait demander à sa fille: «Eh. bien, comment le trouves-tu, l'homme du Midi?»
Rosalie était prise. Dans le retentissement de sa nature tout intérieure, elle subissait la puissance de cette voix, de ces pensées généreuses s'accordant si bien à sa jeunesse, à sa passion de liberté et de justice. Comme les femmes qui, au théâtre, identifient toujours le chanteur avec sa cavatine, l'acteur avec son rôle, elle oubliait la part qu'il fallait laisser au virtuose. Oh! si elle avait su quel néant faisait le fond de ces phrases d'avocat, comme les galas de Compiègne le touchaient peu et qu'il n'aurait fallu qu'une invitation au timbre impérial pour le décider à se mêler à ces cavalcades, où sa vanité, ses instincts de jouisseur et de comédien se seraient satisfaits à l'aise! Mais elle était toute au charme. La table lui semblait agrandie, transfigurés les visages las et somnolents des quelques convives, un président de chambre, un médecin de quartier; et lorsqu'on passa dans le salon, le lustre, allumé pour la première fois depuis la mort de son frère, lui causa l'éblouissement chaud d'un vrai soleil. Le soleil, c'était Roumestan. Il ranimait le majestueux logis, chassait le deuil, le noir amoncelé dans tous les coins, ces atomes de tristesse qui flottent aux vieilles demeures, allumait les facettes des grandes glaces et rendait la vie aux délicieux trumeaux évanouis depuis cent ans.
-- Vous aimez la peinture, monsieur?
-- Oh mademoiselle, si je l'aime!...
La vérité, c'est qu'il n'y entendait rien; mais, là-dessus comme sur toutes choses, il avait un magasin d'idées, de phrases toujours prêtes, et pendant qu'on installait les tables de jeu, la peinture lui était un bon prétexte pour causer de tout près avec la jeune fille, en regardant les vieux décors du plafond et quelques toiles de maîtres pendues aux boiseries Louis XIII, admirablement conservées. Des deux, Rosalie était l'artiste. Grandie dans un milieu d'intelligence et de goût, la vue d'un beau tableau, d'une sculpture rare lui causaient une émotion spéciale et frémissante, plutôt ressentie qu'exprimée, à cause d'une grande réserve de nature et de ces fausses admirations mondaines, qui empêchent les vraies de se montrer. À les voir ensemble pourtant, et l'assurance éloquente avec laquelle l'avocat pérorait, ses grands gestes de métier en face de l'air attentif de Rosalie, on eût dit quelque maître fameux, faisant la leçon à son disciple.
-- «Maman, est-ce qu'on peut entrer dans ta chambre?... Je voudrais montrer à monsieur le panneau des chasses.»
À la table de whist, il y eut un coup d'oeil furtif et interrogateur de la mère vers celui qu'elle appelait avec une indicible intonation de renoncement d'humilité «Monsieur Le Quesnoy»; et sur un léger signe du conseiller, déclarant la chose convenable, elle acquiesça à son tour. Ils traversèrent un couloir tapissé de livres, et se trouvèrent dans la chambre des parents, majestueuse et centenaire comme le salon. Le panneau des chasses était au-dessus d'une petite porte finement sculptée.
-- On ne peut rien voir, dît la jeune fille.
Elle éleva le flambeau à deux, branches, qu'elle avait pris à une table de jeu, et, la main haute, le buste tendu, elle éclairait le panneau représentant une Diane, le croissant au front, au milieu de ses chasseresses, dans un paysage élyséen. Mais avec ce geste de Canéphore, qui mettait une double flamme au-dessus de sa coiffure simple, de ses yeux clairs, avec son sourire hautain, la svelte envolée de son corps de vierge, elle était plus Diane que la déesse elle-même. Roumestan la regardait, et pris à ce charme pudique, à cette candeur de vraie jeunesse, il oubliait qui elle était, ce qu'il faisait là, ses rêves de fortune et d'ambition. Une folie lui venait de tenir dans ses bras cette taille souple, de baiser ces cheveux fins, dont l'odeur délicate l'étourdissait, d'emporter cette belle enfant, pour en faire le charme et le bonheur de toute sa vie; et quelque chose l'avertissait que, s'il tentait cela, elle se laisserait faire, qu'elle était à lui, bien à lui, vaincue, conquise le premier jour. Flamme et vent du Midi, vous êtes irrésistibles.
III
L'ENVERS D'UN GRAND HOMME
(Suite)
S'il y eut jamais deux êtres peu faits pour vivre ensemble, ce furent bien ces deux-là. Opposés d'instincts, d'éducation, de tempérament, de race, n'ayant la même pensée sur rien, c'était le Nord et le Midi en présence, et sans espoir de fusion possible. La passion vit de ces contrastes, elle en rit quand on les lui signale, se sentant la plus forte; mais au train journalier de l'existence, au retour monotone des journées et des nuits sous le même toit, la fumée de cette ivresse qui fait l'amour se dissipe, et l'on se voit, et l'on se juge.
Dans le nouveau ménage, le réveil ne vint pas tout de suite, du moins pour Rosalie. Clairvoyante et sensée sur tout le reste, elle demeura longtemps aveugle devant Numa, sans comprendre à quel point elle lui était supérieure. Lui, eut bientôt fait de se reprendre. Les fougues du Midi sont rapides en raison directe de leur violence. Puis le Méridional est tellement convaincu de l'infériorité de la femme qu'une fois marié, sûr de son bonheur, il s'y installe en maître, en pacha, acceptant l'amour comme un hommage, et trouvant que c'est déjà bien beau; car enfin, d'être aimé, cela prend du temps, et Numa était très occupé, avec le nouveau train de vie que nécessitaient son mariage, sa grande fortune, la haute situation au Palais du gendre de Le Quesnoy.
Les cent mille francs de la tante Portal avaient servi à payer Malmus, le tapissier, à passer l'éponge sur cette navrante et interminable vie de garçon, et la transition lui sembla double, de l'humble _frichti_ sur la banquette de velours élimé, près de _l'ancienne à tous_, à la salle à manger de la rue Scribe, où il présidait, en face de son élégante petite Parisienne, les somptueux dîners qu'il offrait aux princes de la basoche et du chant. Le Provençal aimait la vie brillante, le plaisir gourmand et fastueux; mais il l'aimait surtout chez lui, sous la main, avec cette pointe de débraillé qui permet le cigare et l'histoire salée. Rosalie accepta tout, s'accommoda de la maison ouverte, de la table mise à demeure, dix, quinze convives tous les soirs, et rien que des hommes, des habits noirs, parmi lesquels sa robe claire faisait tache, jusqu'au moment où, le café servi, les boîtes de havanes ouvertes, elle cédait la place aux discussions politiques, aux rires lippus d'une fin de dîner de garçons.
Les maîtresses de maison seules savent ce qu'un décor pareil, installé tous les jours, cache de dessous compliqués, de difficultés de service. Rosalie s'y débattait sans une plainte, tâchait de régler de son mieux ce désordre, emportée dans l'élan de son terrible grand homme qui l'agitait de toutes ses turbulences, et, de temps en temps, souriait à sa petite femme entre deux tonnerres. Elle ne regrettait qu'une chose, c'était de ne pas l'avoir assez à elle. Même au déjeuner, à ce déjeuner matinal des avocats talonné par l'heure de l'audience, il y avait toujours l'ami entre eux, ce compagnon dont l'homme du Midi ne pouvait se passer, l'éternel donneur de réplique nécessaire au jaillissement de ses idées, le bras où il s'appuyait complaisamment, auquel il confiait sa serviette trop lourde en allant au Palais.
Ah! comme elle l'aurait accompagné volontiers au delà des ponts, comme elle aurait été heureuse, les jours de pluie, de venir l'attendre dans leur coupé et de rentrer tous deux, bien serrés, derrière la buée tremblante des vitres. Mais elle n'osait plus le lui demander, sûre qu'il y aurait toujours un prétexte, un rendez- vous donné, dans la salle des Pas-Perdus, à l'un des trois cents intimes dont le Méridional disait d'un air attendri:
«Il m'adore... Il se jetterait au feu pour moi...»
C'était sa façon de comprendre l'amitié. Du reste, aucun choix dans ses relations. Sa facile humeur, la vivacité de son caprice le jetaient à la tête du premier venu et le reprenaient aussi lestement. Tous les huit jours, une toquade nouvelle, un nom qui revenait dans toutes les phrases, que Rosalie inscrivait soigneusement, à chaque repas, sur la petite carte historiée du menu, puis qui disparaissait, tout à coup, comme si la personnalité du monsieur s'était trouvée aussi fragile, aussi facilement flambée que les coloriages du petit carton.
Parmi ces amis de passage, un seul tenait bon, moins un ami qu'une habitude d'enfance, car Roumestan et Bompard étaient nés dans la même rue. Celui-ci faisait partie de la maison, et la jeune femme, dès son mariage, trouva installé chez elle, à la place d'honneur, comme un meuble de famille, ce maigre personnage à tête de palikare, au grand nez d'aigle, aux yeux en billes d'agate dans une peau gaufrée, safranée, un cuir de Cordoue tailladé de ces rides spéciales aux grimes, aux pitres, à tous les visages forcés par des contorsions continuelles. Pourtant, Bompard n'avait jamais été comédien. Un moment, il chanta dans les choeurs aux Italiens, et c'est là que Numa l'avait retrouvé. Sauf ce détail, impossible de rien préciser sur cette existence ondoyante. Il avait tout vu, fait tous les métiers, était allé partout. On ne parlait pas devant lui d'un homme célèbre, d'un événement fameux, sans qu'il affirmât: «C'est mon ami...» ou «J'y étais..., j'en viens...» Et tout de suite une histoire à preuve.
En mettant ses récits bout à bout, on arrivait à des combinaisons stupéfiantes; Bompard, dans la même année, commandait une compagnie de déserteurs polonais et tcherkesses au siège de Sébastopol, dirigeait la chapelle du roi de Hollande, du dernier bien avec la soeur du roi, ce qui lui avait valu six mois de casemate à la forteresse de la Haye, mais ne l'empêchait pas, toujours à la même date, de pousser une pointe de Laghouat à Gadamès, en plein désert africain... Tout cela, débité avec un fort accent du Midi tourné au solennel, très peu de gestes, mais des jeux de physionomie mécaniques, fatigants à regarder comme les évolutions du verre cassé dans un kaléidoscope.
Le présent de Bompard n'était pas moins obscur et mystérieux que son passé. Où vivait-il? de quoi? Tantôt il parlait de grandes affaires d'asphalte, d'un morceau de Paris à bitumer d'après un système économique; puis subitement, tout à sa découverte d'un infaillible remède contre le phylloxera, il n'attendait qu'une lettre du ministère pour toucher la prime de cent mille francs, régler sa note à la petite crémerie où il mangeait et dont il avait rendu les patrons à moitié fous avec son mirage enragé d'espérances extravagantes.
Ce Méridional en délire faisait la joie de Roumestan. Il l'emmenait toujours avec lui, s'en servait comme d'un plastron, le poussant, le chauffant, mettant sa folie en verve. Quand Numa s'arrêtait pour parler à quelqu'un sur le boulevard, Bompard s'écartait d'un pas digne avec le geste de rallumer son cigare. On le voyait aux enterrements, aux premières, demandant tout affairé: «Avez-vous vu Roumestan?» Il arrivait à être aussi connu que lui. À Paris, ce type de suiveur est assez fréquent, tous les gens connus traînent après eux un Bompard, qui marche dans leur ombre et s'y découpe une sorte de personnalité. Par hasard, le Bompard de Roumestan en avait une absolument à lui. Mais Rosalie ne pouvait souffrir ce comparse de son bonheur, toujours entre elle et son mari, remplissant les rares moments où ils auraient pu être seuls. Les deux amis parlaient ensemble un patois qui la mettait à part, riaient de plaisanteries locales intraduisibles. Ce qu'elle lui reprochait surtout, c'était ce besoin de mentir, ces inventions, auxquelles elle avait cru d'abord, tellement l'imposture restait étrangère à cette nature droite et franche, dont le plus grand charme était l'accord harmonieux de la parole et de la pensée, accord sensible dans la sonorité, l'assurance de sa voix de cristal.
«Je ne l'aime pas... c'est un menteur...» disait-elle d'un accent profondément indigné, qui amusait beaucoup Roumestan. Et, défendant son ami:
«Mais non, ce n'est pas un menteur..., c'est un homme d'imagination, un dormeur éveillé, qui parle ses rêves... Mon pays est plein de ces gens-là... C'est le soleil, c'est l'accent... Vois ma tante Portal... Et moi-même, à chaque instant, si je ne me surveillais pas...»
Une petite main protestait, lui fermait la bouche: «Tais-toi, tais-toi... Je ne t'aimerais plus si tu étais de ce Midi-là.»
Il en était bien pourtant; et malgré la tenue parisienne, le vernis mondain qui le comprimait, elle allait le voir sortir ce terrible Midi, routinier, brutal, illogique. La première fois, ce fut à propos de religion: là-dessus, comme sur tout le reste, Roumestan avait la tradition de sa province. Il était le Provençal catholique, qui ne pratique pas, ne va jamais à l'église que pour chercher sa femme à la fin de la messe, reste dans le fond près du bénitier, de l'air supérieur d'un papa à un spectacle d'ombres chinoises, ne se confesse qu'en temps de choléra, mais se ferait pendre ou martyriser pour cette foi non ressentie, qui ne modère en rien ni ses passions ni ses vices.
En se mariant, il savait que sa femme était du même culte que lui, que le curé de Saint-Paul avait eu pour eux des éloges en rapport avec les cierges, les tapis, les étalages de fleurs d'un mariage de première classe. Il n'en demanda pas plus long. Toutes les femmes qu'il connaissait, sa mère, ses cousines, la tante Portal, la duchesse de San-Donnino, étaient des catholiques ferventes. Aussi fut-il très surpris, après quelques mois de mariage, de voir que Rosalie ne pratiquait pas. Il lui en fit l'observation:
-- Vous n'allez donc jamais à confesse?
-- Non, mon ami, dit-elle, sans s'émouvoir... ni vous non plus, à ce que je vois.
-- Oh! moi, ce n'est pas la même chose.
-- Pourquoi?
Elle le regardait avec des yeux si sincèrement, si lumineusement étonnés; elle avait si peu l'air de se douter de son infériorité de femme! Il ne trouva rien à répondre, et la laissa s'expliquer. Oh! ce n'était pas une libre-penseuse, un esprit fort. Élevée dans un excellent pensionnat de Paris, un prêtre de Saint-Laurent pour aumônier, jusqu'à dix-sept ans, jusqu'à sa sortie de pension, et même à la maison pendant quelques mois encore, elle avait continué ses pratiques religieuses à côté de sa mère, une dévote du Midi; puis un jour, quelque chose s'était brisé en elle, elle avait déclaré à ses parents la répulsion insurmontable que lui causait le confessionnal. La mère eût essayé de vaincre ce qu'elle croyait un caprice; mais M. Le Quesnoy s'était interposé.
«Laissez, laissez... Cela m'a pris comme elle, au même âge qu'elle.»
Et dès lors elle n'avait plus eu à prendre avis et direction que de sa jeune conscience. Parisienne d'ailleurs, femme du monde, ayant horreur des indépendances de mauvais goût; si Numa tenait à aller à l'église, elle l'accompagnerait comme elle avait accompagné sa mère bien longtemps, sans toutefois consentir au mensonge, à la grimace de croyances qu'elle n'avait plus.
Il l'écoutait plein de stupeur, épouvanté d'entendre de telles choses, dites par elle et avec une énergique affirmation de son être moral qui déroutait toutes les idées du Méridional sur la dépendance féminine.
«Tu ne crois donc pas en Dieu? fit-il de son plus beau creux d'avocat, le doigt levé solennellement vers les moulures du plafond. Elle eut un cri: «Est-ce que c'est possible?» si spontané, si sincère, qu'il valait un acte de foi. Alors il se rejeta sur le monde, les convenances sociales, la solidarité de l'idée religieuse et monarchique. Toutes ces dames pratiquaient, la duchesse, madame d'Escarbès; elles recevaient leur confesseur à leur table en soirée. Cela ferait un effet déplorable si l'on savait... Il s'arrêta, comprenant qu'il pataugeait, et la discussion en resta là. Deux ou trois dimanches de suite, il mit une grande affectation à conduire sa femme à la messe, ce qui valut à Rosalie l'aubaine d'une promenade au bras de son mari. Mais il se lassa vite du régime, prétexta des affaires et cessa toute manifestation catholique.
Ce premier malentendu ne troubla en rien le ménage. Comme si elle avait voulu se faire pardonner, la jeune femme redoubla de prévenances, de soumission ingénieuse et toujours souriante. Peut- être, moins aveugle qu'aux premiers jours, pressentait-elle confusément des choses qu'elle n'osait même pas s'avouer, mais elle était heureuse, malgré tout, parce qu'elle voulait l'être, parce qu'elle vivait dans les limbes où le changement d'existence, la révélation de leur destinée de femme jette les jeunes mariées, encore enveloppées de ces rêves, de ces incertitudes qui sont comme les lambeaux des tulles blancs de la robe de noces. Le réveil ne pouvait tarder. Il fut pour elle affreux et brusque.
Un jour d'été, -- ils passaient la belle saison à Orsay, dans la propriété des Le Quesnoy, -- Rosalie, son père et son mari partis pour Paris comme ils faisaient chaque matin, s'aperçut qu'il lui manquait un petit modèle de layette à laquelle elle travaillait. Une layette, mon Dieu, oui. On en vend de superbes toutes faites; mais les vraies mères, celles qui le sont d'avance, aiment à coudre, à tailler elles-mêmes, et, à mesure que le carton s'emplit où s'entassent les parures de l'enfant, à sentir qu'elles hâtent sa venue, que chaque point les rapproche de la naissance espérée. Pour rien au monde, Rosalie n'aurait voulu se priver de cette joie, n'aurait permis qu'une autre mit la main à l'oeuvre gigantesque entreprise depuis cinq mois, depuis qu'elle avait été sûre de son bonheur. Là-bas, à Orsay, sur le banc où elle travaillait dans l'ombre d'un grand catalpa, c'était un étalage de petits bonnets qu'on essayait sur le poing, de petites robes de flanelle, de brassières qui, avec leurs manches droites, figuraient la vie et les gestes gourds de la toute petite enfance... Et justement ce modèle qui manquait.
«Envoie ta femme de chambre...» disait la mère... La femme de chambre, allons donc!... Est-ce qu'elle saurait?... «Non, non, j'y vais moi-même... Je ferai mes emplettes avant midi... Puis j'irai surprendre Numa et manger la moitié de son déjeuner.»
L'idée de ce repas de garçon avec son mari dans l'appartement de la rue Scribe à demi fermé, les rideaux enlevés, les housses sur les meubles, l'amusait comme une escapade. Elle en riait toute seule, en montant -- ses courses faites -- l'escalier sans tapis de la maison parisienne en été, et se disait, mettant avec précaution la clef dans la serrure pour le surprendre: «J'arrive un peu tard...Il aura déjeuné.»
Il ne restait plus, en effet, dans la salle à manger, que les débris d'un petit festin gourmand à deux couverts, et le valet de chambre en jaquette à carreaux installé devant la table, en train de vider les bouteilles et les plats. Elle ne vit rien d'abord que sa partie manquée, par sa faute. Ah! si elle n'avait pas tant flâné dans ce magasin, devant les jolies babioles à broderie et à dentelle.
«Monsieur est sorti?»
La lenteur du domestique à répondre, la pâleur subite de cette large face impudente, s'aplatissant entre de longs favoris, ne la frappait pas encore. Elle n'y voyait que l'émoi du serviteur pris le nez dans son vol et sa gourmandise. Il fallut bien dire pourtant que monsieur était encore là... et en affaires... et qu'il en aurait pour longtemps. Mais que tout cela fut long à bégayer, quelles mains tremblantes il avait, cet homme, pour débarrasser la table et mettre le couvert de sa maîtresse.
«Est-ce qu'il a déjeuné seul?
-- Oui, madame... C'est-à-dire... avec M. Bompard.»
Elle regardait une dentelle noire jetée sur une chaise. Le drôle la voyait aussi, et leurs yeux se rencontrant sur ce même objet, ce fut comme un éclair pour elle. Brusquement, sans un mot, elle s'élança, traversa le petit salon d'attente, fut droit à la porte du cabinet, l'ouvrit grande et tomba raide. Ils ne s'étaient pas même enfermés.
Et si vous aviez vu la femme, ses quarante ans de blonde esquintée, marqués en couperose sur une tête aux lèvres minces, aux paupières fripées comme une peau de vieux gant; sous les yeux, en balafres violettes, les cicatrices d'une vie de plaisirs, des épaules carrées, une vilaine voix. Seulement, elle était noble... La marquise d'Escarbès!... et, pour l'homme du Midi, cela tenait lieu de tout, le blason lui cachait la femme. Séparée de son mari par un procès scandaleux, brouillée avec sa famille et les grandes maisons du faubourg, madame d'Escarbès s'était ralliée à l'empire, avait ouvert un salon politique, diplomatique, vaguement policier, où venaient, sans leurs femmes, les personnages les plus huppés d'alors; puis après deux ans d'intrigues, quand elle se fut créé un parti, des influences, elle songea à faire appel. Roumestan, qui avait plaidé pour elle en première instance, ne pouvait guère refuser de la suivre. Il hésitait cependant à cause des opinions très affichées. Mais la marquise s'y prit de telle sorte et la vanité de l'avocat fut tellement flattée de cette façon de s'y prendre, que toutes ses résistances tombèrent. Maintenant l'appel étant proche, ils se voyaient tous les jours, tantôt chez lui, tantôt chez elle, menant l'affaire en partie double et vivement.
Rosalie faillit mourir de cette horrible découverte qui l'atteignait tout à coup dans sa sensibilité douloureuse de femme à la veille d'être mère, portant deux coeurs, deux foyers de souffrance en elle. L'enfant fut tué net, la mère survécut. Mais lorsque, après trois jours d'anéantissement, elle retrouva toute sa mémoire pour souffrir, ce fut une crise de larmes, un flot amer que rien ne pouvait arrêter ni tarir. Sans un cri, sans une plainte, quand elle avait fini de pleurer sur la trahison de l'ami, de l'époux, ses larmes redoublaient devant le berceau vide où dormaient, seuls, les trésors de la layette sous des rideaux à transparent bleu. Le pauvre Numa était presque aussi désespéré. Cette grande espérance d'un petit Roumestan, de «l'aîné», toujours paré d'un prestige dans les familles provençales, détruite, anéantie par sa faute; ce pâle visage de femme noyé dans une expression de renoncement; ce chagrin aux dents serrées, aux sanglots sourds lui fendait l'âme, si différent de ses manifestations et de la grosse sensibilité à fleur de peau qu'il montrait, assis au pied du lit de sa victime, les yeux gros, les lèvres tremblantes. «Rosalie... allons, voyons...» Il ne trouvait que cela à dire, mais que de choses dans cet «allons..., voyons...» prononcé avec l'accent du Midi facilement apitoyé. On entendait là-dessous «Ne te chagrine donc pas, ma pauvre bête... Est-ce que ça vaut la peine? Est-ce que ça m'empêche de t'aimer?»
C'est vrai qu'il l'aimait autant que sa légèreté lui permettait un attachement durable. Il ne rêvait personne autre qu'elle pour tenir sa maison, le soigner, le dorloter. Lui qui disait si ingénument: «J'ai besoin d'un dévouement près de moi!» il se rendait bien compte que celui-là était le plus complet, le plus aimable qu'il pût désirer et l'idée de le perdre l'épouvantait. Si ce n'est pas cela de l'amour!
Hélas! Rosalie s'imaginait toute autre chose. Sa vie était brisée, l'idole à bas, la confiance pour toujours perdue. Et pourtant elle pardonna. Elle pardonna par pitié, comme une mère cède à l'enfant qui pleure, qui s'humilie; aussi pour la dignité de leur nom, pour le nom de son père que le scandale d'une séparation aurait sali, et parce que, les siens la croyant heureuse, elle ne pouvait leur ôter cette illusion. Par exemple, ce pardon accordé si généreusement, elle l'avertit qu'il n'eût pas à y compter s'il renouvelait l'outrage. Plus jamais! ou alors leurs deux vies séparées cruellement, radicalement, devant tous!... Ce fut signifié d'un ton, avec un regard où les fiertés de la femme prenaient leur revanche de toutes les convenances et entraves sociales.
Numa comprit, jura de ne plus recommencer, et sincèrement. Il frémissait encore d'avoir risqué son bonheur, ce repos auquel il tenait tant, pour un plaisir qui ne satisfaisait que sa vanité. Et le soulagement d'être débarrassé de sa grande dame, de cette marquise à gros os qui -- le blason à part -- ne parlait guère plus à ses sens que «l'ancienne à tous» du café Malmus, de n'avoir plus de lettres à écrire, de rendez-vous à fixer, l'évanouissement de toute cette friperie sentimentale et tarabiscotée qui allait si peu à son sans-gêne, l'épanouissait presque autant que la clémence de sa femme, la paix intérieure reconquise.
Heureux, il le fut comme auparavant. Il n'y eut rien de changé aux apparences de leur vie. Toujours la table mise et le même train de fêtes et de réceptions où Roumestan chantait, déclamait, faisait la roue sans se douter que, près de lui, deux beaux yeux veillaient, large ouverts, éclaircis sous de vraies larmes. Elle le voyait maintenant son grand homme, tout en gestes, en paroles, bon et généreux par élans, mais d'une bonté courte, faite de caprice, d'ostentation et d'un coquet désir de plaire. Elle sentait le peu de fond de cette nature hésitante dans ses convictions comme dans ses haines; par-dessus tout elle s'effrayait, pour elle et pour lui, de cette faiblesse cachée sous de grands mots et des éclats de voix, faiblesse qui l'indignait, mais en même temps la rattachait à lui, par ce besoin de protection maternelle où la femme appuie son dévouement quand l'amour est parti. Et, toujours prête à se donner, à se dévouer malgré la trahison, elle n'avait qu'une peur secrète: «Pourvu qu'il ne me décourage pas!»
Clairvoyante comme elle était, Rosalie s'aperçut vite du changement qui se faisait dans les opinions de son mari. Ses relations avec le faubourg se refroidissaient. Le gilet nankin du vieux Sagnier, la fleur de lys de son épingle à cravate, ne lui inspiraient plus la même vénération. Il trouvait que cette grande intelligence baissait. C'était son ombre qui siégeait à la Chambre, une ombre somnolente rappelant assez bien la Légitimité et ses torpeurs séreuses, voisines de la mort... Ainsi Numa évoluait tout doucement, entr'ouvrait sa porte à des notabilités impérialistes, rencontrées dans le salon de madame d'Escarbès, dont l'influence avait préparé ce virement. «Prends garde à ton grand homme... je crois qu'il mue...» disait le conseiller à sa fille, un jour que la verve gouailleuse de l'avocat s'était amusée, à table, du parti de Frohsdorf, qu'il comparaît au Pégase en bois de Don Quichotte immobile et cloué sur place, pendant que son cavalier, les yeux bandés, s'imaginait faire une longue route en plein azur.
Elle n'eut pas à le questionner longtemps. Tout dissimulé qu'il pût être, ses mensonges, -- qu'il dédaignait de soutenir par des complications ou des finesses, -- gardaient un abandon qui le livrait tout de suite. Entrant un matin dans son cabinet, elle le surprit très absorbé dans la composition d'une lettre, pencha sa tête au niveau de la sienne:
«À qui écris-tu?»
Il bégaya, essaya de trouver quelque chose, et, pénétré par ce regard obsédant comme une conscience, il eut un élan de franchise forcée... C'était en style maigre et emphatique, ce style de barreau qui gesticule avec de grandes manches, une lettre à l'Empereur, par laquelle il acceptait le poste de Conseiller d'État. Cela commençait ainsi: _Vendéen du Midi, grandi dans la foi monarchique et le culte respectueux du passé, je ne crois pas forfaire à l'honneur ni à ma conscience..._
-- Tu n'enverras pas ça!... dit-elle vivement.
Il commença par s'emporter, parler de haut, brutal, en vrai bourgeois d'Aps discutant dans son ménage. De quoi se mêlait-elle, à la fin des fins? Qu'est-ce qu'elle y entendait? Est-ce qu'il la tourmentait, lui, sur la forme de ses chapeaux ou ses patrons de robes nouvelles? Il tonnait, comme à l'audience, devant la tranquillité muette, presque méprisante, de Rosalie, qui laissait passer toutes ces violences, débris d'une volonté détruite d'avance, à sa merci. C'est la défaite des exubérants, ces crises qui les fatiguent et les désarment.
-- Tu n'enverras pas cette lettre, reprit-elle... Ce serait mentir à ta vie, à tes engagements...
-- Des engagements?... Et envers qui?
-- Envers moi... Rappelle-toi comment nous nous sommes connus, comment tu m'as pris le coeur avec tes révoltes, tes belles indignations contre la mascarade impériale. Et de tes opinions, je me souciais encore moins que d'une ligne de conduite adoptée et droite, une volonté d'homme que j'admirais en toi...
Il se défendit. Devait-il donc se morfondre toute la vie dans un parti gelé, sans ressort, un camp abandonné sous la neige? Ce n'était pas lui, d'ailleurs, qui allait à l'Empire, mais l'Empire qui venait vers lui. L'Empereur était un excellent homme, plein d'idées, très supérieur à l'entourage... Et tous les bons prétextes des défections. Rosalie n'en acceptait aucun, et, sous la félonie de son évolution, lui en montrait la maladresse. «Tu ne vois donc pas comme ils sont inquiets tous ces gens-là, comme ils sentent le terrain miné, creusé autour d'eux. Le moindre choc, une pierre détachée, et tout croule... Dans quel bas-fond!...»
Elle précisait, donnait des détails, résumait ce qu'une silencieuse recueille et médite des propos d'après dîner quand les hommes, groupés à part, laissent leurs femmes, intelligentes ou non, languir dans ces conversations banales que la toilette, les médisances mondaines ne suffisent pas toujours à animer. Roumestan s'étonnait «Drôle de petite femme!» Où avait-elle pris tout ce qu'elle disait là? Il n'en revenait pas qu'elle fût si forte, et, dans un de ces vifs retours qui sont l'attrait de ces caractères à outrance, il prenait à deux mains cette tête raisonneuse, mais d'un si charmant éclat de jeunesse, et l'enveloppant d'une pluie de baisers tendres:
«Tu as raison, cent fois raison..., c'est le contraire qu'il faut écrire...»
Il allait déchirer son brouillon, seulement il y avait là une phrase de début qui lui plaisait, et qui pouvait servir encore, en la modifiant un peu comme ceci: _Vendéen du Midi, grandi dans la foi monarchique et le culte respectueux du passé, je croirais forfaire à l'honneur et à ma conscience en acceptant le poste que Votre Majesté..._
Ce refus, très poli, mais très ferme, publié par les journaux légitimistes, valut à Roumestan une situation toute nouvelle, fit de son nom le synonyme de fidélité incorruptible. «Indécousable!» disait le _Charivari_, dans une amusante caricature montrant la toge du grand avocat violemment disputée et tirée entre tous les partis. Quelque temps après, l'Empire s'effondrait et lorsque l'Assemblée de Bordeaux se réunit, Numa Roumestan eut à choisir entre trois départements du Midi qui l'avaient élu député, uniquement à cause de sa lettre. Ses premiers discours, d'une éloquence un peu soufflée, eurent bientôt fait de lui le chef de toutes les droites. Ce n'était que la petite monnaie du vieux Sagnier qu'on avait là; mais, par ce temps de races moyennes, les pur-sang se font rares, et le nouveau leader triompha, aux bancs de la Chambre, aussi aisément que jadis sur les divans du père Malmus.
Conseiller général de son département, idole du Midi tout entier, rehaussé encore par la magnifique situation de son beau-père passé premier président à la Cour de cassation depuis la chute de l'empire, Numa était évidemment destiné à devenir ministre un jour ou l'autre. En attendant, grand homme pour tout le monde excepté pour sa femme, il promenait sa jeune gloire entre Paris, Versailles et la Provence, aimable, familier, bon enfant, emportant son auréole en voyage, mais la laissant volontiers dans son carton à chapeau comme un claque de cérémonie.
IV
UNE TANTE DU MIDI -- SOUVENIRS D'ENFANCE
La maison Portal, qu'habite le grand homme d'Aps pendant ses séjours en Provence, compte parmi les curiosités de l'endroit. Elle figure au Guide Joanne avec le temple du Junon, les arènes, le vieux théâtre, la tour des Antonins, anciens vestiges de la domination romaine dont la ville est très fière et qu'elle époussette soigneusement. Mais du vieux logis provincial ce n'est pas la porte charretière, lourde, cintrée, bossuée d'énormes têtes de clous, ni les autres fenêtres hérissées de grilles en broussailles, de fers de lances emphatiques, qu'on fait admirer aux étrangers; seulement le balcon du premier étage, un étroit balcon aux noires ferrures en encorbellement au-dessus du porche. De là Roumestan parle et se montre à la foule quand il arrive; et toute la ville pourrait en témoigner, la rude poigne de l'orateur a suffi pour donner ces courbes capricieuses, ce renflement original au balcon jadis droit comme une règle.
«Té! vé!... Il a pétri le fer, notre Numa!»
Ils vous disent cela, les yeux hors de la tête, avec un roulement d'r -- _pétrrri le ferrr_ -- qui ne permet pas l'ombre d'un doute.
La race est fière en terre d'Aps, et bonne enfant; mais d'une vivacité d'impressions, d'une intempérance de langue dont la tante Portal, vrai type de la bourgeoisie locale, peut donner et résumer l'idée. Énorme, apoplectique, tout le sang afflué aux joues tombantes, lie de vin, en contraste avec une peau d'ancienne blonde, ce qu'on voit du cou très blanc, du front où de belles coques soignées, d'un argent mat, sortent d'un bonnet à rubans mauves, le corsage agrafé de travers, mais imposant tout de même, l'air majestueux, le sourire agréable, ainsi vous apparaît d'abord madame Portal dans le demi-jour de son salon toujours hermétiquement clos selon la mode du Midi; vous diriez un portrait de famille, une vieille marquise de Mirabeau bien à sa place dans cet ancien logis bâti il y a cent ans par Gonzague Portal, conseiller maître au parlement d'Aix. On trouve encore en Provence de ces physionomies de maisons et de gens d'autrefois, comme si par ces hautes portes à trumeaux le siècle dernier venait de sortir laissant pris dans l'entre-bâillure un pan de sa robe à falbalas.
Mais en causant avec la tante, si vous avez le malheur de prétendre que les protestants valent les catholiques, ou qu'Henri V n'est pas près de monter sur le trône, le vieux portrait s'élance violemment de son cadre, et les veines du cou gonflées, ses mains irritées dérangeant à poignée la belle ordonnance de ses coques lisses, prend une effroyable colère mêlée d'injures, de menaces, de malédictions, une de ces colères célèbres dans la ville et dont on cite des traits bizarres. À une soirée chez elle, le domestique renverse un plateau chargé de verres; tante Portal crie, se monte peu à peu, arrive à coups de reproches et de lamentations au délire violent où l'indignation ne trouve plus de mots pour s'exprimer. Alors s'étranglant avec ce qui lui reste à dire, ne pouvant frapper le maladroit serviteur qui s'est prudemment enfui, elle relève sa jupe de soie sur sa tête, s'y cache, y étouffe ses grognements et ses grimaces de fureur, sans souci de montrer aux invités ses dessous empesés et blancs de grosse dame.
Dans tout autre endroit du monde, on l'eût traité de folle; mais en Aps, pays des têtes bouillantes, explosibles, on se contente de trouver que madame Portal «a le verbe haut». C'est vrai qu'en traversant la place Cavalerie, par ces après-midi paisibles où le chant des cigales, quelques gammes de piano animent seuls le silence claustral de la ville, on entend, trahie par les auvents de l'antique demeure, d'étranges exclamations de la dame secouant et activant son monde «monstre... assassin..., bandit..., voleur d'effets de prêtres... je te coupe un bras... je t'arrache la peau du ventre.» Des portes battent, des rampes d'escalier tremblent sous les hautes voûtes sonores, blanchies à la chaux, des fenêtres s'ouvrent avec fracas comme pour laisser passer les lambeaux arrachés des malheureux domestiques qui n'en continuent pas moins leur service, accoutumés à ces orages et sachant bien que se sont là de simples façons de parler.
En fin de compte une excellente personne, passionnée, généreuse, avec ce besoin de plaire, de se donner, de se mettre en quatre, qui est un des côtés de la race et dont Numa avait éprouvé les bons effets. Depuis sa nomination de député, la maison de la place Cavalerie était à lui, sa tante se réservant uniquement le droit de l'habiter jusqu'à sa mort. Et quelle fête pour elle que l'arrivée de ses Parisiens, le train des aubades, des sérénades, des réceptions, des visites, dont la présence du grand homme remplissait sa vie solitaire, avide d'exubérance. Puis elle adorait sa nièce Rosalie de tout le contraste de leurs deux natures, de tout le respect que lui imposait la fille du président Le Quesnoy, le premier magistrat de France.
Et vraiment il fallait à la jeune femme une indulgence singulière, ce culte de la famille qu'elle tenait de ses parents, pour supporter pendant deux grands mois les fantaisies, les surprises fatigantes de cette imagination en désordre, toujours surexcitée, aussi mobile que ce gros corps était paresseux. Assise dans le vestibule frais comme une cour mauresque, où se concentrait une odeur de moisi de renfermé, Rosalie, une broderie aux doigts, en Parisienne qui ne sait pas rester inactive, écoutait, des heures durant, les confidences surprenantes de la grosse dame plongée dans un fauteuil en face d'elle, les bras ballants, les mains vides pour mieux gesticuler, ressassant à en perdre haleine la chronique de la ville entière, ses histoires avec ses bonnes, son cocher, dont elle faisait selon l'heure et son caprice des perfections ou des monstres, se passionnant toujours pour ou contre quelqu'un, et, à court de griefs, accablant son antipathie du jour des accusations les plus effroyables, les plus romanesques, d'inventions noires ou sanglantes, dont sa tête était farcie comme les Annales de la propagation de la Foi. Heureusement Rosalie, en vivant près de son Numa, avait pris l'habitude de ces frénésies de paroles. Cela passait bien au-dessous de sa songerie. À peine se demandait-elle comment, si réservée, si discrète, elle avait pu entrer dans une pareille famille de comédiens, drapés de phrases, débordant de gestes; et il fallait que l'histoire fût bien forte pour qu'elle l'arrêtât d'un «oh! ma tante...» distraitement jeté.
-- Au fait, vous avez raison, ma petite. J'exagère peut-être un peu.
Mais l'imagination tumultueuse de la tante se remettait vite à courir sur une piste aussi folle, avec une mimique expressive, tragique ou burlesque, qui plaquait tour à tour à sa large face les deux masques du théâtre antique. Elle ne se calmait que pour raconter son unique voyage à Paris et les merveilles du passage du «Somon» où elle était descendue dans un petit hôtel adopté par tous les commerçants du pays, et ne prenant air que sous l'étouffant vitrage chauffé en melonnière. Dans toutes les histoires parisiennes de la dame, ce passage apparaissait comme son centre d'évolution, l'endroit élégant, mondain par excellence.
Ces conversations fastidieuses et vides avaient pour les pimenter, le français le plus amusant, le plus bizarre, dans lequel des poncifs, des fleurs sèches de vieilles rhétoriques se mêlaient à d'étranges provençalismes, madame Portal détestant la langue du cru, ce patois admirable de couleur et de sonorité qui vibre comme un écho latin par-dessus la mer bleue et que parlent seuls là-bas le peuple et les paysans. Elle était de cette bourgeoisie provençale qui traduit «Pécaïré» par «Péchère» et s'imagine parler plus correctement. Quand le cocher Ménicle (Dominique) venait dire, à la bonne franquette: «Voù baia de civado au chivaou...[2]«, on prenait un air majestueux pour lui répondre: «Je ne comprends pas... parlez français, mon ami.» Alors Ménicle, sur un ton d'écolier: «Je vais bayer dé civade au chivau... -- C'est bien... Maintenant j'ai compris.» Et l'autre s'en allait convaincu qu'il avait parlé français. Il est vrai que, passé Valence, le peuple du Midi ne connaît guère que ce français-là.
En outre, tante Portal accrochait tous les mots, non au gré de sa fantaisie, mais selon les us d'une grammaire locale, prononçait _déligence_ pour diligence, _achéter_, _anédote_, un _régitre_. Une taie d'oreiller s'appelait pour elle une _coussinière_, une ombrelle était une _ombrette_, la chaufferette qu'elle tenait sous ses pieds en toute saison, une _banquette_. Elle ne pleurait pas, elle _tombait des larmes;_ et, quoique très _enlourdie_, ne mettait _pas plus de demi-heure_ pour faire son tour de ville. Le tout agrémenté de ces menues apostrophes sans signification précise dont les Provençaux sèment leurs discours, de ces copeaux qu'ils mettent entre les phrases pour en atténuer, exalter ou soutenir l'accent multiple: «_Aie, ouie, avai, açavai, au moins, pas moins, différemment, allons!..._»
Ce mépris de la dame du Midi pour l'idiome de sa province s'étend aux usages, aux traditions locales, jusqu'aux costumes. De même que tante Portal ne voulait pas que son cocher parlât provençal, elle n'aurait pas souffert chez elle une servante avec le ruban, le fichu arlésiens. «Ma maison n'est pas un _mas_, ni une filature,» se disait-elle. Elle ne leur permettait pas davantage de «portait _chapo_...» Le chapeau, en Aps, c'est le signe distinctif, hiérarchique, d'une ascendance bourgeoise; lui seul donne le titre de madame qu'on refuse aux personnes du commun. Il faut voir de quel air supérieur la femme d'un capitaine en retraite ou d'un employé de la mairie à huit cents francs par an, qui fait son marché elle-même, parle du haut d'une gigantesque capote à quelque richissime fermière de Crau, la tête serrée sous sa cambrésine garnie de vraies dentelles antiques. Dans la maison Portal, les dames portaient chapeau depuis plus d'un siècle. Cela rendait la tante très dédaigneuse au pauvre monde et valut une terrible scène à Roumestan quelques jours après la fête des Arènes.
C'était un vendredi matin, pendant le déjeuner. Un déjeuner du Midi, frais et gai à l'oeil, rigoureusement maigre, -- car tante Portal était à cheval sur ses commandements, -- faisant alterner sur la nappe les gros poivrons verts et les figues sanglantes, les amandes et les pastèques ouvertes en gigantesques magnolias roses, les tourtes aux anchois, et ces petits pains de pâte blanche comme on n'en trouve que là-bas, tous plats légers, entre les alcarazas d'eau fraîche et les fiasques de vin doux, tandis qu'au dehors cigales et rayons vibraient et qu'une barre blonde glissait par un entrebâillement dans l'immense salle à manger sonore et voûtée comme un réfectoire de couvent.
Au milieu de la table, deux belles côtelettes pour Numa fumaient sur un réchaud. Bien que son nom fût béni dans les congrégations, mêlé à toutes les prières, ou peut-être à cause de cela même, le grand homme d'Aps avait une dispense de Monseigneur et faisait gras, seul de la famille, découpant de ses mains robustes la chair saignante avec sérénité, sans s'inquiéter de sa femme et de sa belle-soeur, qui s'abreuvaient, comme tante Portal, de figues et de melons d'eau. Rosalie s'y était habituée; ce maigre orthodoxe de deux jours par semaine faisait partie de sa corvée annuelle, comme le soleil, la poussière, le mistral, les moustiques, les histoires de la tante et les offices du dimanche à Sainte- Perpétue. Mais Hortense commençait à se révolter de toutes les forces de son jeune estomac; et il fallait l'autorité de la grande soeur pour lui fermer la bouche sur ces saillies d'enfant gâtée qui bouleversaient toutes les idées de madame Portal à l'endroit de l'éducation, de la bonne tenue des demoiselles. La jeune fille se contentait de manger ces broutilles en roulant des yeux comiques, la narine éperdument ouverte vers la côtelette de Roumestan, et murmurant tout bas, rien que pour Rosalie:
-- Comme ça tombe!... Justement j'ai monté à cheval ce matin... J'ai une faim de grande route.
Elle gardait encore son amazone qui allait bien à sa taille longue, souple, comme le petit col garçon à sa figure mutine, irrégulière, tout animée de la course au grand air. Et sa promenade du matin l'ayant mise en goût:
-- À propos, Numa... Et Valmajour, quand irons-nous le voir?
-- Qui ça, Valmajour? fit Roumestan, dont la cervelle fuyante avait déjà perdu le souvenir du tambourinaire... Té, c'est vrai, Valmajour... Je n'y pensais plus... Quel artiste!
Il se montait, revoyait les arceaux des arènes virant et farandolant au rythme sourd du tambourin qui l'agitait de mémoire, lui bourdonnait au creux de l'estomac. Et, subitement décidé:
-- Tante Portal, prêtez-nous donc la berline...Nous allons partir après déjeuner.
Le sourcil de la tante se fronça sur deux gros yeux flambant comme ceux d'une idole japonaise.
-- La berline... Avaï!... Et pourquoi faire?... Au moins, tu ne vas pas mener tes dames chez ce joueur de tutu-panpan.
Ce «tutu-panpan» rendait si bien le double instrument, fifre et tambour, que Roumestan se mit à rire. Mais Hortense prit la défense du vieux tambourin provençal avec beaucoup de vivacité. De ce qu'elle avait vu dans le Midi, cela surtout l'avait impressionnée. D'ailleurs ce ne serait pas honnête de manquer de parole à ce brave garçon. «Un grand artiste, Numa..., vous l'avez dit vous-même!»
-- Oui, oui, vous avez raison, soeurette... Il faut y aller.
Tante Portal, suffoquée, ne comprenait pas qu'un homme comme son neveu, un député, se dérangeât pour des paysans, des _ménagers_, des gens qui, de père en fils, jouaient du flûtet dans les fêtes de village. Toute à son idée, elle avançait une lippe dédaigneuse, mimait les gestes du musicien, les doigts écartés sur un flûtet imaginaire, l'autre main tapant sur la table. Du joli monde à montrer à des demoiselles!... Non, il n'y avait que ce Numa... Chez les Valmajour, bonne sainte mère des anges!... Et s'exaltant, elle commençait à les charger de tous les crimes, à en faire une famille de monstres, historique et sanglante comme la famille Trestaillon, quand elle aperçut, de l'autre côté de la table, Ménicle, qui était du pays des Valmajour et l'écoutait, de face, tous les traits écarquillés d'étonnement. Aussitôt, d'une voix terrible, elle lui commanda de _s'aller changer_ bien vite, et de tenir la berline prête pour deux heures _manque un quart_. Toutes les colères de la tante finissaient de la même façon.
Hortense jeta sa serviette et courut embrasser la grosse femme sur les deux joues. Elle riait, sautait de joie: «Dépêchons-nous, Rosalie...»
Tante Portal regarda sa nièce:
-- Ah çà! Rosalie, j'espère bien que vous n'allez pas courir les routes avec ces enfants?
-- Non, non, ma tante... je reste près de vous, répondit la jeune femme, tout en souriant de la physionomie de vieux parent que son infatigable obligeance, sa résignation aimable avait fini par lui donner dans la maison.
À l'heure dite, Ménicle était prêt; mais on le laissait aller devant, rendez-vous pris sur la place des Arènes, et Roumestan partait à pied avec sa belle-soeur, curieuse et fière de voir Aps, au bras du grand homme, la maison où il était né, de reprendre par les rues avec lui les traces de sa petite enfance et de sa jeunesse.
C'était l'heure de la sieste. La ville dormait, déserte et silencieuse, bercée par le mistral, soufflant en grands coups d'éventails, aérant, vivifiant l'été chaud de Provence, mais rendant la marche difficile, surtout le long du _cours_ où rien ne l'entravait, où il pouvait courir en tournant, encercler toute la petite cité avec des beuglements de taureau lâché. Serrée des deux mains au bras de son compagnon, Hortense s'en allait, la tête basse, éblouie et suffoquée, heureuse pourtant de se sentir entraînée, soulevée par ces rafales arrivant comme des vagues dont elles avaient les cris, les plaintes, l'éclaboussement poudreux. Parfois il fallait s'arrêter, se cramponner aux cordes tendues de loin en loin contre les remparts pour les jours de grand vent. De ces trombes où volaient des écorces et des graines de platane, de cette solitude le _cours_ élargi prenait un air de détresse, encore tout souillé des débris du récent marché, cosses de melon, litières, mannes vides, comme si dans le Midi le mistral seul était chargé du balayage. Roumestan voulait rejoindre vite la voiture; mais Hortense s'acharnait à la promenade, et haletante, déroutée par cette bourrasque qui enroulait trois fois autour de son chapeau son voile de gaze bleue, collait devant sa marche son costume court de voyageuse, elle disait:
-- Comme c'est drôle, les natures...! Rosalie, elle, déteste le vent. Elle dit que ça lui éparpille les idées, l'empêche de penser. Moi, le vent m'exalte, me grise...
-- C'est comme moi... criait Numa, les yeux pleins d'eau, retenant son chapeau qui fuyait. Et tout à coup, à un tournant:
«Voilà ma rue... c'est ici que je suis né...»
Le vent tombait, ou plutôt se faisait moins sentir, soufflant encore au loin, comme on entend du fond du port aux eaux calmes les détonations de la mer sur les brisants. C'était dans une rue assez large, pavée de cailloux pointus, sans trottoir, une maisonnette obscure et grise entre un couvent d'Ursulines ombragé de grands platanes et un ancien hôtel d'apparence seigneuriale portant des armes incrustées et cette inscription: «Hôtel de Rochemaure.» En face, un monument très vieux, sans caractère, bordé de colonnes frustes, de torses de statues, de pierres tumulaires criblées de chiffres romains, s'intitulait «Académie» en lettres dédorées au-dessus d'un portail vert. C'est là que l'illustre orateur avait vu le jour le 15 juillet 1832; et l'on aurait pu faire plus d'un rapprochement de son talent étriqué, classique, de sa tradition catholique et légitimiste à cette maison de petit bourgeois besogneux flanquée d'un couvent, d'un hôtel seigneurial et regardant une académie de province.
Roumestan se sentait ému, comme chaque fois que la vie le mettait en face de sa personnalité. Depuis bien des années, trente ans peut-être, il n'était pas venu là. Il avait fallu la fantaisie de cette petite fille... L'immobilité des choses le frappait. Il reconnaissait aux murs la trace d'un arrêt de volet que de sa main d'enfant il faisait tourner chaque matin en passant. Alors les fûts de colonnes, les précieux tronçons de l'Académie jetaient aux mêmes places leurs ombres classiques; les lauriers-roses de l'hôtel avaient cette même odeur amère, et il montrait à Hortense l'étroite fenêtre d'où la maman Roumestan lui faisait signe quand il revenait de l'école des frères: «Monte vite, le père est rentré.» Et le père n'aimait pas à attendre.
-- Comment, Numa, c'est sérieux?... vous avez été chez les frères?
-- Oui, soeurette, jusqu'à douze ans... à douze ans, tante Portal m'a mis à l'Assomption, le pensionnat le plus chic de la ville... mais ce sont les ignorantins qui m'ont appris à lire, là-bas, dans cette grande baraque aux volets jaunes.
Il se rappelait en frémissant le seau plein de saumure sous la chaire, dans lequel trempaient les férules pour rendre le cuir plus cinglant, l'immense classe carrelée où l'on récitait les leçons à genoux, où pour la moindre punition on se tramait, tendant et retirant la main, jusqu'au frère droit et rigide dans sa rugueuse soutane noire relevée sous les bras par l'effort du coup, frère Boute-à-cuire, comme on l'appelait, parce qu'il s'occupait aussi de la cuisine, et le «han!» du cher frère, et la brûlure au bout des petits doigts pleins d'encre, que la douleur poignait d'un fourmillement de piqûres. Et comme Hortense s'indignait de la brutalité de ces punitions, Roumestan en racontait d'autres plus féroces; quand il fallait par exemple balayer à coup de langue le carreau fraîchement arrosé, sa poussière devenue boue et souillant, mettant à vif le palais tendre des coupables.
-- Mais c'est affreux... Et vous défendez ces gens-là!... Vous parlez pour eux à la Chambre!
-- Ah! mon enfant... ça, c'est la politique... fit Roumestan sans se troubler.
Tout en causant, ils suivaient un dédale de ruelles obscures, orientales, où de vieilles femmes dormaient sur la pierre de leur porte, d'autres rues moins sombres, mais traversées dans leur largeur par le claquement de grandes bandes de calicot imprimé, balançant des enseignes: _Mercerie, draperie, chaussures_; ils arrivaient ainsi à ce qu'on appelle à Aps la placette, un carré d'asphalte en liquéfaction sous le soleil, entouré de magasins clos à cette heure et muets, au bord desquels, dans l'ombre courte des murs, des décrotteurs ronflaient, la tête sur leur boîte à cirer, les membres répandus comme des noyés, épaves de la tempête qui secouait la ville. Un monument inachevé décorait le milieu de la placette. Hortense voulant savoir ce qu'attendait ce marbre blanc et veuf, Roumestan sourit un peu gêné:
«Toute une histoire!» dit-il en hâtant le pas.
La municipalité d'Aps lui avait voté une statue, mais les libéraux de _l'Avant-garde_ ayant blâmé très fort cette apothéose d'un vivant, ses amis n'avaient osé passer outre. La statue était toute prête, on attendait sa mort probablement pour la poser. Certes il est glorieux de penser que vos funérailles auront un lendemain civique, que l'on ne sera tombé que pour se relever en marbre ou en bronze; mais ce socle vide, éblouissant sous le soleil, faisait à Roumestan, chaque fois qu'il passait là, l'effet d'un majestueux tombeau de famille, et il fallut la vue des Arènes pour le tirer de ses idées funèbres. Le vieil amphithéâtre dépouillé de l'animation bruyante du dimanche, rendu à sa solennité de ruine inutile et grandiose, montrait à travers les grilles serrées ses larges corridors humides et froids, où le sol s'abaissait par endroits, où les pierres se descellaient sous le pas des siècles.
«Comme c'est triste!» disait Hortense, regrettant le tambourin de Valmajour; mais ce n'était pas triste pour Numa. Son enfance avait vécu là ses meilleures heures tout en joies et en désirs. Oh! les dimanches de courses de taureaux, la flânerie autour des grilles avec d'autres enfants pauvres comme lui, n'ayant pas les dix sous pour prendre un billet. Dans le soleil ardent de l'après-midi, le mirage du plaisir défendu, ils regardaient le peu que leur laissaient voir les lourdes murailles, un coin de cirque, les jambes chaussées de bas éclatants des toreros, les sabots furieux de la bête, la poussière du combat s'envolant avec les cris, les rires, les bravos, les beuglements, le grondement du monument plein. L'envie d'entrer était trop forte. Alors les plus hardis guettaient le moment où la sentinelle s'éloignait; et l'on se glissait avec un petit effort entre deux barreaux.
«Moi, je passais toujours,» disait Roumestan épanoui. Toute l'histoire de la vie se résumait bien dans ces deux mots: soit chance ou adresse, si étroite que fût la grille, le Méridional avait toujours passé.
«C'est égal, ajouta-t-il en soupirant, j'étais plus mince qu'aujourd'hui.» Et son regard allait, avec une expression de regret comique, du grillage serré des arcades au large gilet blanc où ses quarante ans sonnés bedonnaient ferme.
Derrière l'énorme monument, la berline attendait abritée du vent et du soleil. Il fallut réveiller Ménicle endormi sur son siège, entre deux paniers de provisions, dans sa lourde lévite bleu de roi.
Mais, avant de monter, Roumestan montra de loin à sa belle-soeur une ancienne auberge, _Au Petit Saint Jean, messageries et roulages_, dont la maçonnerie blanche, les hangars large ouverts tenaient tout un coin de la place des Arènes, encombrée de pataches dételées et poudreuses, de charrettes rurales basculées, les brancards en l'air, sous leurs bâches grises:
-- Regardez ça, soeurette, dit-il avec émotion... C'est là que je me suis embarqué pour Paris, il y a vingt et un ans... Nous n'avions pas le chemin de fer alors. On prenait la diligence jusqu'à Montélimar, puis le Rhône... Dieu! que j'étais content et que votre grand Paris m'épouvantait... C'était le soir, je me rappelle...
Il parlait vite, sans ordre, les souvenirs se pressant à mesure.
-- ... Le soir, dix heures, en novembre... Une lune si claire... Le conducteur s'appelait Fouque, un personnage! ... Pendant qu'il attelait, nous nous promenions de long en large avec Bompard... Bompard, vous savez bien... Nous étions déjà grands amis. Il était, du moins s'imaginait être élève en pharmacie, et comptait venir me rejoindre... Nous faisions des projets, des rêves de vie ensemble, à s'aider pour arriver plus tôt... En attendant, il m'encourageait, me donnait des conseils, étant plus âgé... Toute ma peur, c'était d'être ridicule... Tante Portal m'avait fait faire pour la route un grand manteau, ce qu'on appelait un raglan... J'en doutais un peu de mon raglan de tante Portal... Alors Bompard me faisait marcher devant lui... Té! je vois encore mon ombre à côté de moi... Et, gravement, avec cet air qu'il a, il me disait: «Tu peux aller, mon bon, tu n'es pas ridicule...» Ah! jeunesse, jeunesse...
Hortense, qui maintenant craignait de ne plus sortir de cette ville où le grand homme trouvait sous chaque pierre un retard éloquent, le poussait doucement vers la berline:
-- Si nous montions, Numa... Nous causerions aussi bien en route...
V
VALMAJOUR
De la ville d'Aps au mont de Cordoue il ne faut guère plus de deux heures, surtout quand on a le vent arrière. Attelée de ses deux vieux camarguais, la berline allait toute seule, poussée par le mistral qui la secouait, l'enlevait, creusait le cuir de sa capote ou le gonflait à la manière d'une voile. Ici il ne rugissait plus comme autour des remparts, sous les voûtes des poternes; mais libre, sans obstacle, chassant devant lui l'immense plaine ondulée où quelques _mas_ perdus, une ferme isolée, toute grise dans un bouquet vert, semblaient l'éparpillement d'un village par la tempête, il passait en fumée sur le ciel, en embruns rapides sur les blés hauts, sur les champs d'oliviers dont il faisait papilloter les feuilles d'argent, et avec de grands retours qui soulevaient en flots blonds la poussière craquant sous les roues, il abaissait les files de cyprès serrés, les roseaux d'Espagne aux longues feuilles bruissantes donnant l'illusion d'un ruisseau frais au bord de la route. Quand il se taisait une minute, comme à court de souffle, on sentait le poids de l'été, une chaleur africaine montant du sol, que dissipait bien vite la saine et vivifiante bourrasque étendant son allégresse au plus loin de l'horizon, vers ces petites collines grisâtres, ternes, au fond de tout paysage provençal, mais que le couchant irise de teintes féeriques.
On ne rencontrait pas grand monde. De loin en loin un fardier venant des carrières avec un chargement d'énormes pierres taillées aveuglantes sous le soleil, une vieille paysanne de la Ville-des- Baux courbée sous un grand _couffin_ d'herbes aromatiques, la cagoule d'un moine mendiant, besace au dos, rosaire aux cuisses, le crâne dur, suant et luisant comme un galet de Durance, ou bien un retour de pèlerinage, une charretée de femmes et de filles en toilette, beaux yeux noirs, chignons hardis, rubans flottants et clairs, arrivant de la Sainte-Baume ou de Notre-Dame-de-Lumière. Eh bien, le mistral donnait à tout cela, au dur labeur, aux misères, aux superstitions de pays le même entrain de santé, de belle humeur, ramassant et secouant dans ses passes les «dia! hue!» des charretiers, les grelots, les anneaux de verre bleu de ses bêtes, la psalmodie du moine, les cantiques aigus des pèlerines, et le refrain populaire que Roumestan, mis en verve par l'air natal, entonnait à toute gorge avec de grands gestes lyriques débordant par les deux portières:
_Beau soleil de la Provence,_ _Gai compère du mistral..._
Puis, s'interrompant: «Hé! Ménicle... Ménicle!...
-- Monsieur Numa?
-- Qu'est-ce que c'est que cette masure, là-bas, de l'autre main du Rhône?
-- Ça, monsieur Numa, c'est le _Jonjon_ de la reine Jeanne...
-- Ah! oui, c'est vrai... Je me rappelle... Pauvre Jonjon! Son nom est aussi démantelé que lui.»
Il faisait alors à Hortense l'historique du donjon royal; car il savait à fond sa légende provençale... Cette tour ruinée et roussie, là-haut, datait de l'invasion sarrasine, moins vieille encore que l'abbaye dont on apercevait, tout auprès, un pan de mur à moitié croulé, percé sur le bleu d'étroites fenêtres alignées et d'un large portail en ogive. Il lui montrait le sentier, visible au flanc de la côte rocailleuse, par où les moines vers l'étang luisant comme une coupe de métal s'en venaient pêcher des carpes, des anguilles pour la table de l'abbé. Il remarquait, en passant, que dans les plus beaux sites la vie friande et recueillie des couvents s'était installée, planant, rêvant aux sommets, mais descendant lever la dîme sur tous les biens de nature et les villages environnants... Ah! le moyen âge de Provence, le beau temps des trouvères et des cours d'amour... Maintenant les ronces disjoignaient les dalles où les Stéphanette, les Azalaïs, avaient laissé traîner leurs robes plates; les orfraies et les hiboux miaulaient, la nuit, où chantaient les troubadours. Mais n'est-ce pas qu'il restait encore sur tout ce clair paysage des Alpilles un bouquet d'élégance coquette, de mièvrerie italienne, comme un frisson de luth ou de viole flottant dans la pureté de l'air?
Et Numa s'exaltant, oubliant qu'il n'avait que sa belle-soeur et la lévite bleue de Ménicle pour auditoire, s'échappait, après quelques redites de banquets régionaux ou de séances académiques, dans une de ces improvisations ingénieuses et brillantes, qui faisaient bien de lui le descendant des légers trouvères provençaux.
«Voilà Valmajour!» dit tout à coup le cocher de tante Portal, se penchant pour leur montrer la hauteur du bout de son fouet.
Ils avaient quitté le grand chemin et suivaient une montée en lacets aux flancs du mont de Cordoue, chemin étroit, glissant, à cause des touffes de lavande dont chaque tour de roue dégageait au passage le parfum brûlé. Sur un plateau, à mi-côte, au pied d'une tour ébréchée et noire, s'étageaient les toits de la ferme. C'est là que les Valmajour habitaient, de père en fils, depuis des années et des années, sur l'emplacement du vieux château dont le nom leur était resté. Et qui sait? Peut-être ces paysans descendaient-ils des princes de Valmajour, alliés aux comtes de Provence et à la maison des Baux? Cette supposition imprudemment émise par Roumestan fut tout à fait du goût d'Hortense, qui s'expliquait ainsi les façons vraiment nobles du tambourinaire.
Comme ils en causaient dans la voiture, Ménicle sur son siège les écoutait plein de stupéfaction. Ce nom de Valmajour était très répandu dans la contrée; il y avait les Valmajour du haut et les Valmajour du bas, selon qu'ils habitaient le vallon ou la montagne. «Ça serait donc tous des grands seigneurs!...» Mais le futé Provençal garda sa remarque pour lui. Et tandis qu'ils avançaient avec lenteur dans ce paysage dénudé et grandiose, la jeune fille, que la conversation animée de Roumestan avait jetée en plein roman historique, dans le rêve coloré du passé, apercevant là-haut une paysanne assise sur un contrefort au pied des ruines, à demi tournée, la main au-dessus des yeux pour regarder les arrivants, s'imaginait voir quelque princesse coiffée du hennin, au sommet de sa tour, dans une pose de vignette.
L'illusion cessa à peine, lorsque les voyageurs descendant de voiture se trouvèrent en face de la soeur du tambourinaire occupée à tresser des claies en osier pour les vers à soie. Elle ne se leva pas, quoique Ménicle lui eût crié de loin «Vé! Audiberte, voilà des personnes pour ton frère.» Sa figure fine, régulière, allongée et verte comme une olive à l'arbre ne marqua ni joie ni surprise, garda l'expression concentrée qui rapprochait ses épais sourcils noirs, les nouait tout droit, au-dessous du front entêté, comme d'un lien très dur. Roumestan, un peu saisi de cette réserve, se nomma: «Numa Roumestan... le député...
-- Oh! je vous connais bien... dit-elle gravement, et, laissant son ouvrage en tas à côté d'elle: Entrez un moment... mon frère va venir.»
Debout, la châtelaine perdait de son prestige. Très petite, toute en buste, elle marchait avec un dandinement mal gracieux qui faisait tort à sa jolie tête finement relevée du petit bonnet d'Arles et du large fichu de mousseline à plis bleuâtres. On entra. Ce logis de paysans avait grand air, appuyé à une tour en ruines, gardant des armes dans la pierre au-dessus de sa porte qu'abritaient un auvent de roseaux craquant au soleil et une grande toile à carreaux tendue en portière à cause des moustiques. La salle des gardes, aux murs blancs, au plafond creusé de voussures, à la haute cheminée antique, ne recevait de lumière que de ses carreaux verdis et du treillis de toile de l'entrée.
Dans cette pénombre on distinguait le pétrin de bois noir, en forme de sarcophage, sculpté d'épis et de fleurs, et surmonté de sa _panière_ à claire-voie, à clochetons mauresques, où le pain se tient au frais dans toutes les fermes provençales. Deux ou trois images de piété, les saintes Marie, Marthe, et la Tarasque, le cuivre rouge d'une petite lampe de forme ancienne accrochée à une belle _moque_ de bois blanc sculptée par un berger, de chaque côté de la cheminée la salière et la farinière complétaient l'ornement de la vaste pièce avec une conque marine, pour rappeler les bêtes, et dont la nacre étincelait sur le manteau du foyer. La table longue s'étalait dans le sens de la salle, flanquée de bancs et d'escabeaux. Au plafond, des chapelets d'oignons pendaient, tout noirs de mouches qui bourdonnaient chaque fois qu'on soulevait la portière de l'entrée.
-- Remettez-vous, monsieur, madame... vous allez faire le grand- boire avec nous.
Le _Grand-boire_, c'est le goûter des paysans provençaux. Il se sert en pleins champs, au lieu même du travail, sous un arbre quand on en trouve, dans l'ombre d'une meule, au creux d'un fossé. Mais Valmajour et son père travaillant tout près, sur leur bien, venaient le faire à la maison. Et déjà la table les attendait, deux ou trois petites assiettes creuses en terre jaune, des olives confites et une salade de romaine toute luisante d'huile. Dans la coque en osier où se placent la bouteille et les verres, Roumestan crut voir du vin.
«Vous avez donc encore de la vigne par ici?» demanda-t-il d'un air aimable, essayant d'apprivoiser l'étrange petite sauvagesse. Mais, à ce mot de vigne, elle bondit, un vrai saut de chèvre piquée par un aspic, et sa voix fut tout de suite à un diapason de fureur. De la vigne! Ah! oui, joliment!... Il leur en restait, de la vigne!... Sur cinq, ils n'avaient pu en sauver qu'une, la plus petite, et encore il fallait la tenir sous l'eau six mois de l'an. De l'eau de la _roubine_, qui leur coûtait les yeux de la tête. Et tout ça, la faute de qui? La faute des rouges, de ces porcs, de ces monstres de rouges et de leur république sans religion qui avait déchaîné sur le pays toutes les abominations de l'enfer.
À mesure qu'elle parlait avec cette passion, ses yeux devenaient plus noirs, d'un noir assassin, tout son joli visage convulsé et grimaçant, la bouche tordue, le noeud des sourcils serré jusqu'à faire un gros pli au milieu du front. Le plus drôle, c'est qu'elle continuait à s'activer dans sa colère, préparait le feu, le café de ses hommes, se levait, se baissait, ayant en main le soufflet, la cafetière, ou des sarments tout enflammés qu'elle brandissait comme une torche de Furie. Puis, brusquement, elle se radoucit: «Voilà mon frère...»
Le store rustique s'écartant laissa passer dans un flot de lumière blanche la haute taille de Valmajour suivi d'un petit vieux à face rase, calciné, contourné et noir comme un pied de vigne malade. Le père ni le fils ne s'émurent plus qu'Audiberte des visiteurs qu'ils recevaient, et sitôt la première reconnaissance, prirent place autour du grand-boire renforcé de toutes les victuailles tirées de la berline, devant lesquelles les yeux de Valmajour l'ancien s'allumaient de petites flammes égrillardes. Roumestan, qui n'en revenait pas du peu d'impression qu'il produisait sur ces paysans, parla tout de suite du grand succès de dimanche aux Arènes. C'est cela qui avait dû faire plaisir au vieux père!...
«Sûrement, sûrement, bougonna le vieux, en piquant ses olives avec son couteau... Mais moi aussi, de mon temps, j'en ai eu des prix de tambourin.» Et dans son mauvais sourire se reconnaissait le même tournement de bouche qu'avait la colère de sa fille tout à l'heure. Très calme en ce moment, la paysanne était assise presque a terre sur la pierre du foyer, son assiette aux genoux, car, bien que maîtresse au logis et maîtresse absolue, elle suivait l'usage provençal qui ne permet pas aux femmes de prendre place à table avec les hommes. Mais de cette position humiliée elle suivait attentivement tout ce qu'on disait, remuait la tête en attendant parler de la fête aux Arènes. Elle n'aimait pas le tambourin, elle. Ah! _nani_... Sa mère en était morte, du mauvais sang qu'elle s'était fait avec la musique du papa... Tout ça, voyez- vous, des métiers de riboteurs qui dérangeaient du travail, coûtaient plus d'argent qu'ils n'en rapportaient.
-- Eh bien! qu'il vienne à Paris, dit Roumestan... Je vous réponds que son tambourin lui en fera gagner, de l'argent...
Devant l'incrédulité de cette innocente, il tâcha de lui expliquer ce que c'était que les caprices de Paris et combien il les payait cher. Il raconta les anciens succès du père Mathurin, le joueur de biniou, dans la _Closerie des genêts_. Et quelle différence entre le biniou breton, grossier, criard, fait pour mener des rondes d'Esquimaux au bord de la mer Sauvage, et le tambourin de Provence, si svelte, si élégant! C'est-à-dire que toutes les Parisiennes en perdraient la tête, voudraient danser la farandole... Hortense se montait aussi, disait son mot, pendant que le tambourinaire souriait vaguement et lissait sa moustache brune d'un geste vainqueur de beau Nicolas.
-- Mais enfin, qu'est-ce que vous pensez qu'il pourrait gagner tout au juste avec sa musique? demanda la paysanne.
Roumestan chercha un peu... Il ne pouvait pas dire bien exactement... Dans les cent cinquante à deux cents francs...
-- Par mois? fit le père, enthousiasmé.
-- Hé! non, par jour...
Les trois paysans tressaillirent, puis se regardèrent. D'un autre que de «Moussu Numa», député, membre du Conseil général, ils auraient cru à une farce, à une _galéjade_, allons! Mais avec celui-là, l'affaire devenait sérieuse... Deux cents francs par jour!... _foutré_!... Le musicien était tout prêt, lui. La soeur, plus prudente, aurait voulu que Roumestan leur signât un papier; et, posément, les yeux baissés, de peur que leur éclat de lucre la trahît, elle discutait d'une voix hypocrite. C'est que Valmajour était bien nécessaire à la maison, _Pécaïré_. Il menait le bien, labourait, taillait la vigne, le père n'ayant plus la force. Comment faire s'il partait?... Lui-même, tout seul à Paris, il se languirait pour sûr. Et son argent, ses deux cents francs par jour, qu'est-ce qu'il en ferait dans cette grande villasse?... Sa voix devenait dure en parlant de cet argent dont elle n'aurait pas la garde, qu'elle ne pourrait pas enfermer au plus profond de ses tiroirs.
-- Eh bien! alors, dit Roumestan, venez à Paris avec lui.
-- Et la maison?
-- Louez-la, vendez-la... Vous en rachèterez une plus belle en revenant.
Il s'arrêta sur un regard inquiet d'Hortense, et, comme pris d'un remords de troubler le repos de ces braves gens: «Après tout, il n'y a pas que l'argent dans la vie... Vous êtes heureux comme vous êtes...»
Audiberte l'interrompit vivement: «Oh! heureux... L'existence est bien pénible, allez! ce n'est plus comme dans les temps.» Elle recommençait à geindre sur les vignes, la garance, le vermillon, les vers à soie, toutes les richesses du pays disparues. Il fallait trimer au soleil, travailler comme des satyres... Ils avaient bien dans l'avenir l'héritage du cousin Puyfourcat, colon en Algérie depuis trente ans, mais c'est si loin cette Algérie d'Afrique... Et tout à coup l'astucieuse petite personne, pour rallumer Moussu Numa qu'elle se reprochait d'avoir un peu trop refroidi, dit à son frère félinement avec son intonation câline et chantante:
-- _Qué_, Valmajour, si tu nous touchais un petit air pour faire plaisir à cette belle demoiselle?
Ah! fine mouche, elle ne s'était pas trompée. Au premier coup de baguette, au premier trille emperlé, Roumestan fut repris et délira. Le garçon jouait devant le mas, appuyé à la margelle d'un vieux puits dont la ferrure en arc, enroulée d'un figuier sauvage, encadrait merveilleusement sa taille élégante et son teint de bistre. Les bras nus, la poitrine ouverte, dans ses poudreuses hardes de travail, il avait quelque chose de plus fier et de plus noble encore qu'aux Arènes, où sa grâce s'endimanchait malgré tout d'un vernis théâtral. Et les vieux airs de l'instrument rustique, poétisés du silence et de la solitude d'un beau paysage, éveillant les ruines dorées de leur songe de pierre, volaient comme des alouettes sur ces pentes majestueuses, toutes, grises de lavandes ou coupées de blé, de vigne morte, de mûriers aux larges feuilles dont l'ombre commençait à s'allonger en devenant plus claire. Le vent était tombé. Le soleil au déclin flambait sur la ligne violette des Alpilles, jetait au creux des roches un vrai mirage d'étangs de porphyre liquide, d'or en fusion, et sur tout l'horizon une vibration lumineuse, les cordes tendues d'une lyre ardente, dont le chant continu des cigales et les battements du tambourin semblaient la sonorité.
Muette et ravie, Hortense, assise sur le parapet de l'ancien donjon, accoudée à un tronçon de colonnette abritant un grenadier rabougri, écoutait et admirait, laissait voyager sa petite tête romanesque toute pleine des légendes recueillies pendant le chemin. Elle voyait le vieux castel monter de ses décombres, dresser ses tours, arrondir ses poternes, ses arceaux de cloître peuplés de belles au long corsage, au teint mat que la grande chaleur ne colorait pas. Elle-même était princesse des Baux, avec un joli nom de missel; et le musicien qui lui donnait l'aubade, un prince aussi, le dernier des Valmajour, sous des habits de paysan. «Adonc, la chanson finie,» comme il est dit dans les chroniques des cours d'amour, elle cassait au-dessus de sa tête un brin de grenadier où pendait la fleur trop lourde de pourpre vive et le tendait pour prix de son aubade au beau musicien qui, galamment, l'accrochait aux cordelettes de son tambour.
VI
MINISTRE!
Trois mois ont passé depuis ce voyage au mont de Cordoue.
Le parlement vient de s'ouvrir à Versailles sous un déluge de novembre qui rejoint les bassins du parc au ciel bas, étouffé de brume, enveloppe les deux Chambres de tristesse humide et d'obscurité, mais ne refroidit pas les colères politiques. La session s'annonce terrible. Des trains de députés, de sénateurs, se croisent, se succèdent, sifflent, grondent, secouent leur fumée menaçante, animés à leur manière des haines et des intrigues qu'ils convoient sous des torrents de pluie; et, dans cette heure de wagon, dominant le bruit des roues sur le fer, les discussions continuent avec la même âpreté, la même fureur qu'à la tribune. Le plus agité, le plus bruyant de tous, c'est Roumestan. Il a déjà prononcé deux discours depuis la rentrée. Il parle dans les commissions, dans les couloirs, à la gare, à la buvette, fait trembler la toiture en vitrage des salons de photographie où se réunissent toutes les droites. On ne voit que sa silhouette remuante et lourde, sa grosse tête toujours en rumeur, la houle de ses larges épaules redoutées du ministère qu'il est en train de «tomber» selon les règles, en souple et vigoureux lutteur du Midi. Ah! le ciel bleu, les tambourins, les cigales, tout le décor lumineux des vacances, comme il est loin, fini, démonté! Numa n'y songe pas une minute, pris dans le tourbillon de sa double vie d'avocat et d'homme politique; car, à l'exemple de son vieux maître Sagnier, en entrant à la Chambre, il n'a pas renoncé au Palais, et tous les soirs, de six à huit heures, on se presse à la porte de son cabinet de la rue Scribe.
Vous diriez une légation, ce cabinet de Roumestan. Le premier secrétaire, bras droit du leader, son conseil, son ami, est un excellent avocat d'affaires, appelé Méjean, Méridional comme tout l'entourage de Numa, mais du Midi Cévenol, le Midi des pierres, qui tient plus de l'Espagne que de l'Italie et garde en ses allures, en ses paroles, la prudente réserve et le bon sens pratique de Sancho. Trapu, robuste, déjà chauve, avec le teint bilieux des grands travailleurs, Méjean fait à lui seul toute la besogne du cabinet, déblaie les dossiers, prépare les discours, cherche à mettre des faits sous les phrases sonores de son ami, de son futur beau-frère, disent les bien informés. Les autres secrétaires, MM. de Rochemaure et de Lappara, deux jeunes stagiaires apparentés à la plus ancienne noblesse provinciale, ne sont là que pour la montre, et font chez Roumestan leur noviciat politique.
Lappara, grand beau garçon, bien jambé, teint chaud, barbe fauve, fils du vieux marquis de Lappara, chef du parti dans le Bordelais, montre bien le type de ce Midi créole, hâbleur, aventureux, friand de duels et d'_escampatives._ Cinq ans de Paris, cent mille francs «roustis» au cercle et payés avec les diamants de la mère, ont suffi pour lui donner l'accent du boulevard, un beau ton de gratin croustillant et doré. Tout autre est le vicomte Charlexis de Rochemaure, compatriote de Numa, élevé chez les Pères de l'Assomption, ayant fait son droit en province sous la surveillance de sa mère et d'un abbé, et gardant de son éducation, des candeurs, des timidités de lévite en contraste avec sa royale Louis XIII, l'air à la fois d'un raffiné et d'un jocrisse.
Le grand Lappara essaye d'initier ce jeune Pourceaugnac à la vie parisienne. Il lui apprend à s'habiller, ce qui est chic et pas chic, à marcher la nuque on avant, la bouche abrutie, à s'asseoir d'une pièce, les jambes allongées, pour ne pas marquer de genoux au pantalon. Il voudrait lui faire perdre cette foi naïve aux hommes et aux choses, ce goût du grimoire qui le classe gratte- papier. Mais non, le vicomte aime sa besogne, et quand Roumestan ne l'emmène pas à la Chambre ou au palais, comme aujourd'hui, il reste assis pendant des heures à grossoyer devant la longue table installée pour les secrétaires à côté du cabinet du patron. Le Bordelais, lui, a roulé un pouf contre la croisée, et, dans le jour qui tombe, le cigare aux dents, les jambes étendues, il regarde à travers la pluie et le gâchis fumant de l'asphalte la longue file d'équipages alignés, le fouet haut, au ras du trottoir, pour le jeudi de Mme Roumestan.
Que de monde! Et ce n'est pas fini, il arrive encore des voitures. Lappara, qui se vante de connaître à fond la grande livrée de Paris, annonce à mesure, tout haut: «Duchesse de San Donnino... Marquis de Bellegarde... Mazette! Les Mauconseil aussi... Ah çà, qu'est-ce qu'il y a donc?» Et, se tournant vers un maigre et long personnage qui sèche devant la cheminée ses gants de tricot, son pantalon de couleur, trop mince pour la saison et relevé avec précaution sur des bottines d'étoffe: «Savez-vous quelque chose, Bompard?
-- Quelque _chase?... Certainemain_...»
Bompard, le mameluck de Roumestan, est comme un quatrième secrétaire qui fait le dehors, va aux nouvelles, promène dans Paris la gloire du patron. Ce métier ne l'enrichit guère, à en juger sur sa mine; mais ce n'est pas la faute de Numa. Un repas par jour, un demi-louis de loin en loin, on n'a jamais pu faire accepter davantage à ce singulier parasite dont l'existence reste un problème pour ses plus intimes. Lui demander, par exemple, s'il sait quelque chose, douter de l'imagination de Bompard est une bonne naïveté.
-- Oui, messieurs... Et quelque _chase_ de très grave...
-- Quoi donc?
-- On vient de tirer sur le maréchal!
Un instant de stupeur. Les jeunes gens se regardent, regardent Bompard; puis Lappara, rallongé dans son pouf, demande tranquillement:
-- Et vos asphaltes, mon bon? où en sont-elles?
-- Ah! _vai_, les asphaltes... J'ai une affaire bien meilleure...
Sans s'étonner autrement du peu d'effet produit par l'assassinat du maréchal, le voilà racontant sa combinaison nouvelle. Oh! une affaire superbe, et si simple. Il s'agissait de rafler les cent vingt mille francs de primes que le gouvernement suisse donne chaque année dans les tirs fédéraux. Bompard, dans sa jeunesse, tirait supérieurement les alouettes. Il n'aurait qu'à se refaire un peu la main, c'était cent vingt mille francs de rente assurés jusqu'à la fin de sa vie. Et de l'argent facile à gagner, au moins! La Suisse, à petites journées, de canton en canton, le rifle sur _l'épole_...
Le visionnaire s'animait, décrivait, grimpait aux glaciers, descendait des vals et des torrents, secouait les avalanches devant les jeunes gens ébahis. De toutes les inventions de cette cervelle frénétique, celle-là était encore la plus extraordinaire, débitée d'un air convaincu, avec une fièvre dans le regard, un feu intérieur qui bossuait le front, le crevassait de rides profondes.
La brusque arrivée de Méjean, revenant du palais tout essoufflé, arrêta ces divagations.
-- Grande nouvelle!... dit-il en jetant sa serviette sur la table... Le ministère est à bas.
-- Pas possible!
-- Roumestan prend l'Instruction publique...
-- Je le savais, dit Bompard.
-- Et, voyant leur sourire:
-- _Parfaitemain_, messieurs... j'étais là-bas... j'en viens.
-- Et vous ne le disiez pas?
-- À quoi bon?... On ne me croit jamais... C'est la faute de mon _assent_, ajouta-t-il avec une candeur résignée dont le comique fut perdu dans l'émoi général.
Roumestan ministre!
Ah! mes enfants, quel malin que le patron, répétait le grand Lappara, s'esclaffant dans son fauteuil, les jambes au plafond... A-t-il bien mené son affaire!
Rochemaure se dressa, scandalisé:
-- Ne parlons pas de malice, mon cher... Roumestan est une conscience... Il va droit devant lui comme un boulet.
-- D'abord, mon petit, il n'y a plus de _boulets_. Il n'y a que des obus... Ça fait ceci, l'obus.
Du bout de sa bottine, il indiquait la trajectoire.
-- Blagueur!
--Jobard!
-- Messieurs... Messieurs ...
Et Méjean, à part lui, songeait à la singularité de cette nature, à ce compliqué Roumestan, qui, même vu de tout près, pouvait être jugé aussi diversement.
«Un malin, une conscience.»
Ce double courant d'opinions se retrouvait dans le public. Lui, qui le connaissait mieux, savait quel fonds de légèreté et de paresse modifiait ce tempérament d'ambitieux à la fois meilleur et pire que sa réputation. Mais, était-ce bien vrai, cette nouvelle du portefeuille? Curieux de s'en assurer, Méjean jeta dans la glace un coup d'oeil à sa tenue, et, traversant le palier, passa chez madame Roumestan.
Dès l'antichambre, où les valets de pied attendaient, des manteaux de fourrure au bras, se percevait un murmure de voix assourdies par les hauts plafonds, le luxe encombrant des tentures. D'ordinaire, Rosalie recevait dans son petit salon, meublé en jardin d'hiver, de sièges légers, de tables coquettes, avec du jour tamisé entre les feuilles luisantes des plantes vertes contre les croisées. Cela suffisait à son intimité de bourgeoise parisienne, perdue dans l'ombre de son grand homme, désintéressée de toute ambition, et passant, en dehors du petit cercle où sa supériorité était connue, pour une bonne personne sans importance. Mais aujourd'hui les deux pièces de réception étaient remplies, bruissantes; et il arrivait du monde continuellement, le ban et l'arrière-ban des amis, les connaissances, de ces figures sur lesquelles Rosalie n'aurait pu mettre un nom.
Très simple, dans une robe à reflets violets qui dégageait bien sa taille svelte, l'harmonie élégante de tout son être, elle accueillait chacun avec le sourire égal, un peu fier, l'air refréjon dont parlait jadis tante Portal. Pas le moindre éblouissement de sa nouvelle fortune, un peu de surprise plutôt et d'inquiétude, mais qui ne se trahissaient en rien. Elle s'activait de groupe en groupe, pendant que le jour tombait rapidement dans ce premier étage parisien et que les domestiques apportant des lampes, allumant les candélabres, le salon prenait sa physionomie des soirs de fête avec ses riches étoffes scintillantes, ses tapis d'Orient aux couleurs de pierreries. «Ah! monsieur Méjean...» Rosalie se dégagea une minute, vint au-devant de lui, heureuse d'une intimité retrouvée dans la cohue mondaine. Leurs deux natures s'entendaient. Ce Méridional refroidi et cette Parisienne vibrante avaient de semblables façons de juger ou de voir, équilibraient bien les défaillances et les emportements de Numa.
«Je venais m'assurer si la nouvelle était vraie... Maintenant je n'en doute plus...» fit-il en montrant les salons pleins. Elle lui passa la dépêche qu'elle avait reçue de son mari. Et tout bas: «Qu'est-ce que vous en dites?
-- C'est lourd, mais vous serez là.
-- Et vous aussi...» dit-elle en lui serrant les mains et le quittant pour répondre à de nouveaux visiteurs. C'est qu'il en venait toujours, et personne ne s'en allait. On attendait le leader, on voulait tenir de sa bouche les détails de la séance, comment d'un coup d'épaule il les avait tous bousculés. Déjà, parmi les nouveaux venus, quelques-uns rapportaient des échos de la Chambre, des bribes de discours. Des mouvements se faisaient autour d'eux, un frémissement d'aise. Les femmes surtout se montraient curieuses, passionnées; sous les grands chapeaux qui entraient en scène cet hiver-là, leurs jolis visages avaient aux pommettes ce léger feu rose, cette fièvre que l'on voit aux joueuses de Monte-Carlo autour du trente-et-quarante. Étaient-ce les modes de la Fronde, les feutres à longue plume qui les disposaient ainsi à la politique; mais toutes ces dames y semblaient très fortes, et dans le plus pur langage parlementaire, agitant leurs petits manchons pour interrompre, toutes célébraient la gloire du leader. Du reste, ce n'était qu'un cri partout: «Quel homme! quel homme!»
Dans un coin, le vieux Béchut, professeur au Collège de France, très laid, tout en nez, un gros nez de savant allongé sur les livres, prenait texte du succès de Roumestan pour discuter une de ses thèses favorites: la faiblesse du monde moderne vient de la place qu'y prennent la femme et l'enfant. Ignorance et chiffons, caprice et légèreté.
«Eh bien! monsieur, la force de Roumestan est là. Il n'a pas eu d'enfant, il a su échapper à l'influence féminine... Aussi quelle ligne droite et ferme! Pas un écart, pas une brisure.» Le grave personnage auquel il s'adressait, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, regard ingénu, petit crâne rond et ras où la pensée faisait un bruit de graine sèche dans une courge vide, se rengorgeait magistralement, approuvait avec un air de dire: «Et moi aussi, monsieur, je suis un homme supérieur... moi aussi, j'échappe à l'influence dont vous parlez.»
Voyant qu'on s'approchait pour écouter, le savant haussa le ton, cita des exemples historiques, César, Richelieu, Frédéric, Napoléon, prouva scientifiquement que la femme, sur l'étiage des êtres pensants, était à plusieurs échelons au-dessous de l'homme. «En effet, si nous examinons les tissus cellulaires...»
Quelque chose de plus curieux à examiner, c'était la physionomie des deux femmes de ces messieurs, qui les écoutaient assises l'une à côté de l'autre et buvant une tasse de thé; car on venait de servir ce petit lunch de cinq heures qui mêle à l'excitation des causeries les cliquetis des cuillères fines sur des porcelaines du Japon, la chaude vapeur du samovar et des pâtisseries sortant du four. La plus jeune, Mme de Boë, par ses influences de famille avait fait de l'homme à la courge, son mari, noble décavé, perdu de dettes, un magistrat de la Cour des Comptes; et l'on frémissait de savoir le contrôle des deniers publics dans les mains de ce gommeux qui avait si vite dévoré la fortune de sa femme et la sienne. Mme Béchut, ancienne belle personne gardant encore de grands yeux spirituels, un visage aux traits fins dont la bouche seule, par une sorte de détirement douloureux, racontait les combats contre la vie, l'acharnement d'une ambition sans relâche ni scrupules, s'était dévouée tout entière à pousser aux premières places la médiocrité banale de son savant, avait forcé pour lui les portes de l'institut, du Collège de France, par ses relations malheureusement trop connues. Tout un poème parisien dans le sourire que les deux femmes échangeaient par-dessus leurs tasses. Et peut-être qu'en cherchant bien tout autour parmi ces messieurs, on en aurait trouvé beaucoup d'autres à qui l'influence féminine n'avait pas nui.
Tout à coup Roumestan entra. Au milieu d'un brouhaha de bienvenue, il traversa le salon vivement, alla droit à sa femme, l'embrassa sur les deux joues avant que Rosalie eût pu se défendre de cette manifestation un peu gênante, mais qui était le meilleur démenti aux assertions du physiologiste. Toutes les dames crièrent «Bravo!» Il y eut encore un échange de poignées de main, d'effusions, puis un silence attentif, lorsque le leader appuyé à la cheminée commença le bulletin rapide de la journée.
Le grand coup préparé depuis une semaine, les marches et contre- marches, la rage folle de la gauche au moment de la défaite, son triomphe à lui, son irruption foudroyante à la tribune, jusqu'aux intonations de sa jolie réponse au maréchal:» Ça dépend de vous, monsieur le Président», il notait tout, précisait tout avec une gaieté, une chaleur communicatives. Ensuite Roumestan devenait grave, énumérait les lourdes responsabilités de son poste: l'Université à réformer, toute une jeunesse à préparer pour la réalisation des grandes espérances, -- le mot fut compris, salué d'un hurrah, -- mais il s'entourerait d'hommes éclairés, ferait appel à toutes les bonnes volontés, tous les dévouements. Et, l'oeil ému, il les cherchait dans le cercle serré autour de lui: «Appel à mon ami Béchut... à vous aussi, mon cher de Boë...»
L'heure était si solennelle que personne ne se demanda en quoi l'hébétement du jeune maître des requêtes pourrait servir les réformes de l'Université. Du reste, le nombre d'individus de cette force-là, auxquels Roumestan avait demandé dans l'après-midi leur collaboration aux terribles devoirs de l'instruction publique, était vraiment incalculable. Pour les beaux-arts, il se sentait plus à l'aise, et on ne lui refuserait pas sans doute... Un murmure flatteur de rires, d'interjections, l'empêcha de continuer. Il n'y avait là-dessus qu'une voix dans Paris, même chez les plus hostiles. Numa était l'homme indiqué. Enfin on allait avoir un jury, des théâtres lyriques, un art officiel. Mais le ministre coupa court aux dithyrambes et fit remarquer sur un ton familier, plaisant, que le nouveau cabinet se trouvait presque entièrement composé de Méridionaux. Sur huit ministres, le Bordelais, le Périgord, le Languedoc, la Provence en avaient fourni six. Et s'excitant: «Ah! le Midi monte, le Midi monte... Paris est à nous. Nous tenons tout. Il faut en prendre votre parti, messieurs. Pour la seconde fois les Latins ont conquis la Gaule!»
Il était bien, lui, un Latin de la conquête avec sa tête de médaille aux larges méplats sur les joues, et son teint chaud, et ses brusques allures de sans-gêne dépaysées dans ce salon si parisien. Sur les rires et les applaudissements que soulevait son mot final, il quitta la cheminée lestement en bon comédien qui sait se retirer juste après l'effet, fit signe à Méjean de le suivre et disparut par une des portes intérieures, laissant à Rosalie le soin de l'excuser. Il dînait à Versailles, chez le maréchal; il lui restait à peine le temps de s'apprêter, de donner quelques signatures.
-- Venez m'habiller, dit-il au domestique en train de mettre les trois couverts, monsieur, madame et Bompard, autour de la corbeille fleurie, tous les jours renouvelée, que Rosalie voulait sur la table à chaque repas. Il se sentait tout joyeux de ne pas dîner là. Le tumulte d'enthousiasme qu'il avait laissé sur ses talons s'entendait derrière la porte fermée, l'excitait à chercher encore le monde, les lumières. Et puis, le Méridional n'est pas homme d'intérieur. Ce sont les gens du Nord, les climats pénibles qui ont inventé le «home», l'intimité du cercle de famille auquel la Provence et l'Italie préfèrent les terrasses des glaciers, le bruit et l'agitation de la rue.
Entre la salle à manger et le cabinet de l'avocat, il fallait traverser le petit salon d'attente, ordinairement plein de monde à cette heure, de gens inquiets guettant la pendule, l'oeil sur des journaux à images avec toutes les préoccupations d'un procès. Ce soir Méjean les avait congédiés, pensant bien que Numa ne pourrait donner de consultation. Quelqu'un pourtant était resté, un grand garçon, empaqueté dans des vêtements de confection, gauche comme un sous-officier en bourgeois.
-- Hé! adieu..., monsieur Roumestan... comment ça va?... En voilà du temps que je vous espère.
Cet accent, ce teint bistré, cet air vainqueur et jeannot, Numa se souvenait bien d'avoir vu cela quelque part, mais où donc?
-- Vous _mé_ connaissez plus? fit l'autre... Valmajour, le tambourinaire!
-- Ah! oui, très bien... parfaitement.
Il voulait passer. Mais Valmajour lui barrait la route, planté en arrêt, racontant qu'il était arrivé de l'avant-veille. «Seulement, vous savez, j'ai pas pu vénir plus tôt. Quand on débarque comme ça toute une famille dans un pays qu'on connaît pas, c'est difficile de _s'estaller_.
-- Toute une famille? dit Roumestan, les yeux élargis.
-- _Bé_! oui, le papa, la soeur... on a fait ce que vous disiez.»
Le prometteur eut un geste de gêne et de dépit, comme chaque fois qu'il se trouvait en face d'une de ces cartes à payer, de ces échéances, prises d'enthousiasme, dans un besoin de parler, de donner, d'être agréable... Mon Dieu! Il ne demandait pas mieux que de servir ce brave garçon... Il verrait, chercherait le moyen... Mais il était très pressé, ce soir... Des circonstances exceptionnelles... La faveur dont le chef de l'État... Voyant que le paysan ne s'en allait pas: «Entrez par ici...» dit-il vivement, et ils passèrent dans le cabinet.
Pendant qu'assis à son bureau, il lisait et signait en hâte plusieurs lettres, Valmajour regardait la vaste pièce somptueusement tapissée et meublée, la bibliothèque qui en faisait le tour, surmontée de bronzes, de bustes, d'objets d'art, souvenirs de causes glorieuses, le portrait du roi signé de quelques lignes, et il se sentait impressionné par la solennité de l'endroit, la raideur des sièges sculptés, cette quantité de livres, surtout par la présence du domestique, correct, habillé de noir, allant et venant, étalant avec précaution sur les fauteuils des vêtements et du linge frais. Mais là-bas, dans la lumière chaude de la lampe, la bonne face large, le profil connu de Roumestan le rassuraient un peu. Son courrier prêt, le grand homme passa aux mains du valet de chambre, et, la jambe tendue, pour qu'on lui retirât pantalon et chaussures, il interrogeait le tambourinaire, apprenait avec terreur qu'avant de venir les Valmajour avaient tout vendu, les mûriers, les vignes, la ferme.
-- Vendu la ferme, malheureux!
-- Ah! la soeur était bien un peu effrayée... Mais le papa et moi nous avons tenu bon... Comme _j'y_ disais: «Qu'est-ce que tu veux qu'on risque puisque Numa est là-bas, puisque c'est lui qui nous fait venir?»
Il fallait toute son innocence pour oser parler du ministre, devant lui, avec ce sans-façon. Mais ce n'est pas cela qui saisissait le plus Roumestan. Il songeait aux nombreux ennemis que lui avaient déjà causés cette incorrigible manie de promettre. Quel besoin, je vous demande, d'aller troubler la vie de ces pauvres diables? Et les moindres détails de sa visite au mont de Cordoue lui revenaient, les résistances de la paysanne, ses phrases pour la décider. Pourquoi? Quel démon avait-il en lui? Il était affreux, ce paysan! Quant à son talent, Numa ne s'en souvenait guère, ne voyant que la corvée de toute cette tribu qui lui tombait sur les bras.
D'avance, il entendait les reproches de sa femme, sentait le froid d'un regard sévère. «Les mots signifient quelque chose.» Et, dans sa nouvelle position, à la source de toutes les faveurs, que d'embarras il allait se créer avec sa fatale bienveillance.
Mais cette idée qu'il était ministre, la conscience de son pouvoir le rassurèrent presque aussitôt. Est-ce qu'à des hauteurs pareilles ces niaiseries peuvent encore préoccuper? Souverain maître aux Beaux-Arts, tous les théâtres sous la main, ce ne serait rien pour lui d'être utile à ce malheureux. Remonté dans sa propre estime, il changea de ton avec le campagnard, et pour l'empêcher d'être familier, lui apprit solennellement, de très haut, à quelles dignités importantes il avait été élevé depuis le matin. Le malheur, c'est qu'en ce moment il était à demi-vêtu, en chaussettes de soie sur le tapis, rapetissé, la bedaine proéminente dans la flanelle blanche d'un caleçon enrubanné de rose; et Valmajour ne semblait pas autrement ému, le mot magique de «ministre» ne se liant pas dans son esprit avec ce gros homme en bras de chemise. Il continuait de l'appeler «moussu Numa», lui parlait de sa «musique», des airs nouveaux qu'il avait appris dessus. Ah! il n'en craignait pas un des tambourinaires de Paris maintenant!
«Attendez... vous allez voir.»
Il s'élançait pour prendre son tambourin dans l'antichambre. Mais Roumestan le retint:
-- Puisque je vous dis que je suis pressé, _qué_ diable!
-- Va bien... va bien... Ça sera pour un autre jour... fit le paysan de son air bonasse.
Et, voyant Méjean qui s'approchait, il crut devoir à son admiration l'histoire du flûtet à trois trous:
-- Ce m'est vénu dé nuit, en écoutant çanter lé rossignoou. Dans moi-même, je me pensais: Comment! Valmajour...»
C'était le même petit récit qu'il faisait là-bas, sur l'estrade des Arènes. Devant le succès obtenu, il l'avait retenu ingénument, et mot pour mot. Mais, cette fois, il le débitait avec une certaine hésitation timide, une émotion augmentant de minute en minute, à mesure qu'il voyait Roumestan se transformer devant lui sous le large plastron de linge fin aux boutons de perles, l'habit noir d'une coupe sévère que le valet de chambre lui passait.
À présent, moussu Numa lui semblait grandi. La tête, que la préoccupation de ne pas chiffonner le noeud de mousseline blanche faisait raide et solennelle, s'éclairait des reflets pâles du grand cordon de Sainte-Anne autour du cou et de la large plaque d'Isabelle la Catholique en soleil sur le drap mat. Et tout à coup le paysan, saisi d'un grand respect effaré, comprenait enfin qu'il avait en face de lui un des privilèges de la terre, cet être mystérieux, presque chimérique, le puissant manitou vers qui les voeux, les désirs, les suppliques, les prières ne s'élèvent que sur du papier grand format, tellement haut, que les humbles ne le voient jamais, tellement superbe, qu'ils ne prononcent son nom qu'à demi-voix, avec une sorte de crainte recueillie et d'emphase ignorante: Le Ministre!
Il en fut si troublé, le pauvre Valmajour, que c'est à peine s'il entendit les paroles bienveillantes dont Roumestan le congédiait, l'engageant à revenir le voir mais seulement dans une quinzaine, quand il serait installé au ministère.
«Va bien... va bien, monsieur le ministre...»
Il gagnait la porte à reculons, ébloui par l'éclat des ordres officiels et l'extraordinaire expression de Numa transfiguré. Celui-ci resta très flatté de cette timidité subite qui lui donnait une haute opinion de ce qu'il appela désormais «son air ministre», la lippe majestueuse, le geste contenu, le grave froncement des sourcils.
Quelques instants après, Son Excellence roulait vers la gare, oubliant cet incident ridicule dans le mouvement berceur du coupé aux lanternes claires qui l'emportait rapidement vers de hautes et nouvelles destinées. Il préparait déjà les effets de son premier discours, combinait des plans, sa fameuse circulaire aux recteurs, pensait à ce qu'allait dire le pays, l'Europe, le lendemain, en apprenant sa nomination, lorsque à un tournant du boulevard, dans le rayon lumineux du gaz sur l'asphalte mouillée, la silhouette du tambourinaire lui apparut, plantée au bord du trottoir, sa longue caisse battant aux jambes. Assourdi, ahuri, il attendait, pour traverser, un arrêt dans le va-et-vient des voitures, innombrables à cette heure où tout Paris se hâte de rentrer, les petites charrettes à bras filant entre les roues des fiacres, et les omnibus pleins oscillant de l'impériale, pendant que sonnent les cornets à bouquin des tramways. Dans la nuit qui venait, la buée que l'humidité de la pluie dégageait de cette fièvre, dans cette vapeur de foule en activité, le malheureux paraissait si perdu, si dépaysé, aplati sous l'écrasement des hautes parois de ces maisons à cinq étages, il ressemblait si peu au superbe Valmajour donnant avec son tambourin le branle aux cigales sur la porte de son _mas_, que Roumestan détourna les yeux, se sentit pris d'un remords qui, pendant quelques minutes, jeta comme une ombre attristée sur l'éblouissement de son triomphe.
VII
PASSAGE DU SAUMON
En attendant une installation plus complète qui ne pourrait se faire qu'après l'arrivée de leurs meubles en route par la petite vitesse, les Valmajour s'étaient logés dans ce fameux passage du Saumon, où descendaient de tout temps les voyageurs d'Aps et de la banlieue, et dont la tante Portal avait gardé un si étonnant souvenir. Ils occupaient là sous les toits une chambre et un cabinet, le cabinet sans jour ni air, une sorte de serre-bois dans lequel couchaient les deux hommes, la chambre guère plus grande, mais qui leur semblait superbe avec son acajou attaqué par les tarets, sa carpette miteuse, frippée, sur le carreau dérougi, et la fenêtre mansardée découpant un morceau du ciel, aussi jaune, aussi brouillé que la longue vitrine en dos d'âne du passage. Dans cette niche ils entretenaient le souvenir du pays par une forte odeur d'ail et d'oignon roussi, cuisant eux-mêmes sur un petit poêle leur nourriture exotique. Le père Valmajour, très gourmand, aimant la compagnie, aurait bien préféré descendre à la table d'hôte, dont le linge blanc, les huiliers et les salières de plaqué l'enthousiasmaient, se mêler à la conversation bruyante de MM. les représentants de commerce qu'ils entendaient rire, aux heures des repas, jusqu'à leur cinquième étage. Mais la petite Provençale s'y opposait formellement.
Très étonnée de ne pas trouver en arrivant la réalisation des belles promesses de Numa, les deux cents francs par soirée qui, depuis la visite des Parisiens, faisaient dans sa petite tête imaginative un écroulement de piles d'écus, épouvantée du prix exorbitant de toutes choses, elle avait été prise, dès le premier jour, de cet affolement que le peuple de Paris appelle «la peur de manquer». Toute seule, avec des anchois et des olives, elle s'en serait tirée, -- comme en carême, té! pardi, -- mais ses hommes avaient des dents de loup, bien plus longues ici qu'au pays parce qu'il faisait moins chaud, et il lui fallait à tout instant entr'ouvrir la _saquette_, grande poche d'indienne cousue par elle-même, dans laquelle sonnaient les trois mille francs, produit de la vente de leur bien. À chaque louis qu'elle changeait, c'était un effort, un arrachement, comme si elle donnait des pierres de son _mas_, les ceps de la dernière vigne, -- sa rapacité paysanne et méfiante, cette crainte d'être volée qui l'avait décidée à vendre la ferme au lieu de la mettre en location, se doublant de l'inconnu, du noir de Paris, ce grand Paris que de sa chambre là-haut elle entendait gronder sans le voir et dont la rumeur, à ce coin tumultueux des halles, ne s'arrêtait ni jour ni nuit, faisait s'entre choquer continuellement sur un vieux plateau de laque les pièces de son verre d'eau d'hôtel garni.
Jamais voyageur perdu dans un bois mal hanté ne se cramponna à sa valise plus énergiquement que la Provençale ne serrait contre elle la _saquette_, quand elle traversait la rue avec sa jupe verte, sa coiffe arlésienne, sur lesquelles se retournaient les passants quand elle entrait chez les marchands où sa démarche de cane, sa façon de donner aux objets des tas de noms baroques, d'appeler les céleris des _àpi_, les aubergines des _mérinjanes_, la faisaient elle, Française du Midi, aussi égarée, aussi étrangère, dans la capitale de la France, que si elle fût arrivée de Stockholm ou de Nijnii-Nowgorod.
Très humble d'abord, mielleuse, elle avait tout à coup, devant le sourire d'un fournisseur ou la brutalité d'un autre à son marchandage effréné, des accès de fureur qui sortaient en convulsions sur sa jolie figure de vierge brune, en gestes de possédée, en vanité bavarde et tapageuse. Et alors, l'histoire du cousin Puyfourcat et de son héritage, les deux cents francs par soirée, leur protecteur Roumestan dont elle parlait, disposait comme d'une chose absolument à elle, l'appelant tantôt Numa, tantôt le _menistre_ avec une emphase plus grotesque encore que sa familiarité, tout roulait, se mêlait dans des flots de charabia, de langue d'oïl francisée, jusqu'au moment où, la méfiance reprenant le dessus, la paysanne s'arrêtait, saisie d'une crainte superstitieuse de son bavardage, muette brusquement, les lèvres serrées comme les cordons de la _saquette_.
Au bout de huit jours, elle était légendaire à cette entrée de la rue Montmartre, tout en boutiques, répandant par les portes des fournisseurs toujours ouvertes, avec des odeurs d'herbage, de viande fraîche ou de denrées coloniales, la vie et les secrets des maisons du quartier. Et c'est cela, les questions qu'on lui adressait gouailleusement le matin en lui rendant la monnaie de ses maigres achats, les allusions au début constamment retardé de son frère, à l'héritage du Bédouin, ces blessures d'amour-propre plus encore que la crainte de la misère, qui excitait Audiberte contre Numa, contre ses promesses dont elle s'était d'abord justement méfiée, en vraie fille de ce Midi où les paroles volent plus vite qu'ailleurs, à cause de la légèreté de l'air.
-- Ah! si on lui avait fait faire un papier.
C'était devenu son idée fixe, et, tous les matins, quand Valmajour partait pour le ministère, elle avait bien soin de tâter la feuille timbrée dans la poche de son paletot.
Mais Roumestan avait d'autres papiers à signer que celui-là, d'autres préoccupations en tête que le tambourin. Il s'installait au ministère avec les tracas, la fièvre de bouleversement, les ardeurs généreuses des prises de possession. Tout lui était nouveau, les vastes pièces de l'hôtel administratif autant que les vues élargies de sa haute situation. Arriver au premier rang, «conquérir la Gaule», comme il disait, ce n'était pas là le difficile: mais se maintenir, justifier sa chance par d'intelligentes réformes, des tentatives de progrès!... Plein de zèle, il s'informait, consultait, conférait, s'entourait littéralement de lumières. Avec Béchut, l'éminent professeur, il étudiait les vices de l'éducation universitaire, les moyens d'extirper l'esprit voltairien des lycées; s'aidait de l'expérience de son chargé des Beaux-Arts, M. de la Calmette, vingt-neuf ans de bureau; de Cadaillac, le directeur de l'Opéra, debout sur ses trois faillites, pour refondre le Conservatoire, le Salon, l'Académie de musique, d'après de nouveaux plans.
Le malheur, c'est qu'il n'écoutait pas ces messieurs, parlait pendant des heures, et, tout à coup, regardant sa montre, se levait, les congédiait en hâte:
-- Coquin de sort! Et le Conseil que j'oubliais... Quelle existence, pas une minute à soi... Entendu, cher ami... Envoyez- moi vite votre rapport.
Les rapports s'empilaient sur le bureau de Méjean, qui, malgré son intelligence et sa bonne volonté, n'avait pas trop de tout son temps pour la besogne courante, et laissait dormir les grandes réformes.
Comme tous les ministres arrivants, Roumestan avait amené son monde, le brillant personnel de la rue Scribe: le baron de Lappara, le vicomte de Rochemaure, qui donnaient un bouquet aristocratique au nouveau cabinet, absolument ahuris, du reste, et ignorants de toutes les questions. La première fois que Valmajour se présenta rue de Grenelle, il fut reçu par Lappara, qui s'occupait plus spécialement des Beaux-Arts, envoyant à toute heure des estafettes, dragons, cuirassiers, porter aux demoiselles des petits théâtres des invitations à souper sous de grandes enveloppes ministérielles; quelquefois même l'enveloppe ne contenait rien, n'était qu'un prétexte à montrer, au lendemain d'un terme impayé, le rassurant cuirassier du ministère. M. le baron fit au joueur de tambourin l'accueil bon enfant, un peu hautain, d'un grand seigneur recevant un de ses tenanciers. Les jambes allongées de peur des cassures à son pantalon bleu de France, il lui parla du bout des lèvres, sans cesser de polir, de limer ses ongles.
-- Bien difficile en ce moment... le ministre si occupé... Bientôt, dans quelques jours... On vous préviendra, mon brave homme.
Et comme le musicien avouait naïvement que ça pressait un peu, que leurs ressources ne dureraient pas toujours, M. le baron, de son air le plus sérieux, en posant sa lime au bord du bureau, l'engagea à mettre un tourniquet à son tambourin...
-- Un tourniquet au tambourin? Pourquoi faire?
-- Parbleu, mon bon, pour l'utiliser comme boîte à _plaisirs_ pendant la morte-saison!...
À la visite suivante, Valmajour eut affaire au vicomte de Rochemaure. Celui-ci leva d'un dossier poudreux où elle disparaissait tout entière, sa tête frisée au petit fer, se fit expliquer consciencieusement le mécanisme du flûtet, prit des notes, essaya de comprendre, et déclara, pour finir, qu'il était plus spécialement pour les cultes. Puis le malheureux paysan ne trouva plus jamais personne, tout le cabinet étant allé rejoindre le ministre dans les régions inaccessibles où Son Excellence s'abritait. Pourtant il ne perdit son calme ni son courage, ouvrit toujours devant les réponses évasives des huissiers et leurs haussements d'épaules les mêmes yeux étonnés et clairs où luisait tout au fond cette pointe demi-railleuse qui est l'esprit des regards provençaux:
-- Va bien... va bien... je reviendrai.
Et il revenait. Sans ses guêtres montantes et son instrument en sautoir, on eût pu le prendre pour un employé de la maison, tellement son arrivée y était régulière, quoique plus difficile chaque matin.
Rien que la vue de la haute porte cintrée lui faisait maintenant battre le coeur. Au fond de la voûte, c'était l'ancien hôtel Augereau, avec sa vaste cour où l'on entassait déjà du bois pour l'hiver, ses deux perrons si laborieux à monter sous les regards railleurs de la valetaille. Tout augmentait son émoi, les chaînes d'argent des huissiers, les casquettes galonnées, les accessoires infinis de ce majestueux appareil qui le séparait de son protecteur. Mais il redoutait plus encore les scènes au logis, le terrible froncement de sourcils d'Audiberte, et voilà pourquoi il revenait désespérément. Enfin le concierge eut pitié de lui, lui donna le conseil, s'il voulait voir le ministre, de l'attendre à la gare Saint-Lazare, au moment du départ pour Versailles.
Il y alla, se mit en faction dans la grande salle du premier étage animée, à l'heure des trains parlementaires, d'une physionomie bien à part. Députés, sénateurs, ministres, journalistes, la gauche, la droite, tous les partis se coudoyaient là, aussi bariolés, aussi nombreux que les placards, bleus, verts, rouges, couvrant les murs, et criaient, chuchotaient, se surveillaient de groupe à groupe, l'un s'écartant pour ruminer son prochain discours, un autre, orateur de couloirs, ébranlant les vitres des éclats d'une voix que la Chambre ne devait jamais entendre. Accents du Nord et du Midi, opinions et tempéraments divers, fourmillement d'ambitions et d'intrigues, piétinante rumeur de foule fiévreuse, la politique était bien à sa place dans cette incertitude de l'attente, ce tumulte du voyage à heure fixe, qu'un coup de sifflet précipitait sur des perspectives de rails, de disques, de locomotives, sur un sol mouvant, plein d'accidents et de surprises.
Au bout de cinq minutes, Valmajour voyait arriver, appuyé au bras d'un secrétaire chargé de son portefeuille, Numa Roumestan, le pardessus large ouvert, la face épanouie, tel qu'il lui était apparu le premier jour sur l'estrade des Arènes, et, de loin, il reconnaissait sa voix, ses bonnes paroles, ses protestations d'amitié... «Comptez-y... fiez-vous à moi... C'est comme si vous l'aviez...»
Le ministre était alors dans la lune de miel du pouvoir. En dehors des hostilités politiques, souvent moins violentes dans le parlement qu'on pourrait le croire, rivalité de beaux parleurs, querelles d'avocats défendant des causes adverses; il ne se connaissait pas d'ennemis, n'ayant pas eu le temps, en trois semaines de portefeuille, de lasser les solliciteurs. On lui faisait crédit encore. Deux ou trois à peine commençaient à s'impatienter, à le guetter au passage. À ceux-là, il jetait très haut, en hâtant le pas, un «bonjour, ami» qui allait au-devant des reproches et les réfutait en même temps, tenait familièrement les réclamations à distance, laissait les quémandeurs déçus et flattés. Une trouvaille, ce «bonjour, ami», et d'une duplicité tout instinctive.
À la vue du musicien qui venait à lui en se dandinant, son sourire écarté sur ses dents blanches, Numa eut bien envie de lancer son bonjour de défaite; mais comment traiter d'ami ce rustre en petit chapeau de feutre, en jaquette grise d'où ses mains ressortaient brunes comme sur des photographies de village? Il aima mieux prendre «son air ministre» et passer raide en laissant le pauvre diable stupéfait, anéanti, bousculé par la foule qui se pressait derrière le grand homme. Valmajour reparut pourtant le lendemain et les jours suivants, mais sans oser s'approcher, assis au bord d'un banc, une de ces silhouettes résignées et tristes, comme on en voit dans les gares, à têtes de soldats ou d'émigrants prêts pour tous les hasards d'un destin mauvais. Roumestan ne pouvait éviter cette muette apparition toujours en travers de son chemin. Il avait beau feindre de l'ignorer, détourner son regard, causer plus fort en passant; le sourire de sa victime était là et y restait jusqu'au départ du train. Certes, il eût préféré une réclamation brutale, une scène de cris où fussent intervenus les sergents de ville et qui l'eût débarrassé. Il en vint, lui, le ministre, à changer de gare, à prendre quelquefois la rive gauche pour dérouter ce remords vivant. Il y a comme cela, dans les plus hautes existences, de ces riens qui comptent, la gêne d'un gravier dans une botte de sept lieus.
L'autre ne se décourageait pas.
«C'est qu'il est malade...» se disait-il, ces jours-là; et il revenait à son poste obstinément. Au logis, la soeur l'attendit fiévreuse, guettait sa rentrée.
«Eh! bé, tu l'as vu, le ministre?... Il l'a signé, le papier?»
Et ce qui l'exaspérait plus que l'éternel: «Non... _p'encore!_...» c'était le flegme de son frère laissant tomber dans un coin la caisse dont la courroie lui marquait l'épaule, un flegme d'indolence et d'insouciance aussi fréquent chez les natures méridionales que la vivacité. Alors l'étrange petite créature entrait dans ses fureurs. Qu'est-ce qu'il avait donc dans les veines?... Est-ce que ça n'allait pas finir, allons?... «Gare, si un coup je m'en mêle!...» Lui, très calme, laissait passer le grain, tirait de leur étui le flûtet, la baguette à bout d'ivoire, les frottait d'un morceau de laine, par crainte de l'humide, et, tout en astiquant, promettait de s'y prendre mieux le lendemain, d'essayer encore au ministère, et si Roumestan n'était pas là, de demander à voir sa dame.
-- Ah! _vaï_, sa dame... tu sais bien qu'elle n'aime pas ta musique... Si c'était la demoiselle... celle-là, oui, par _ézemple!_...
Et elle remuait la tête.
-- La dame ou la demoiselle, tout ça se moque bien de vous... disait le père Valmajour blotti devant un feu de mottes que sa fille couvrait de cendres économiquement et qui mettait entre eux un éternel sujet de querelle.
Au fond, par jalousie de métier, le vieux n'était pas fâché de l'insuccès de son fils. Comme toutes ces complications, ce grand désarroi de leur vie allait à ses goûts bohêmes de ménétrier, il s'était d'abord réjoui du voyage, de l'idée de voir Paris, «le paradis des femmes et l'enfer des _chivaux_», ainsi que disent les charretiers de là-bas, avec des imaginations de houris en légers voiles, et de chevaux tordus, cabrés au milieu des flammes. En arrivant, il avait trouvé le froid, les privations, la pluie. Par crainte d'Audiberte, par respect pour le ministre, il s'était contenté de grogner en grelottant dans son coin, de glisser des mots en dessous, des clignements d'yeux; mais la défection de Roumestan, les colères de sa fille ouvraient pour lui aussi la voie aux récriminations. Il se vengeait de toutes les blessures d'amour-propre dont les succès du garçon le torturaient depuis dix ans, haussait les épaules en écoutant le flûtet.
«Musique, musique bien, va... Ça ne te servira pas à grand'chose.»
Et, tout haut, il demandait si ça ne faisait pas pitié, un homme de son âge, l'avoir emmené si loin, dans cette _Sibérille_, pour le laisser crever de froid et de misère; il invoquait le souvenir de sa pauvre sainte femme, qu'il avait d'ailleurs tuée de chagrin, «fait devenir chèvre, allons!» selon l'expression d'Audiberte, restait des heures à geindre, la tête au foyer, rouge et grinçant, jusqu'à ce que sa fille, fatiguée de ces lamentations, se débarrassât de lui avec deux ou trois sous pour aller boire un verre de doux chez le marchand de vin. Là, son désespoir s'apaisait tout de suite. Il faisait bon, le poêle ronflait. Le vieux pitre, réchauffé, retrouvait sa verve falote de personnage de la comédie italienne, au grand nez, à la bouche mince, sur un petit corps sec, tout de guingois. Il amusait la galerie de ses gasconnades, blaguait le tambourin de son fils qui leur valait toutes sortes d'ennuis dans l'hôtel; car Valmajour, tenu en haleine par l'attente de son début, piochait son instrument jusqu'au milieu de la nuit, et les voisins se plaignaient des trilles suraigus de la petite flûte, du bourdonnement continuel dont le tambourin faisait frémir l'escalier, comme s'il y avait eu un tour en mouvement au cinquième étage.
«Va toujours...» disait Audiberte à son frère, quand la propriétaire de l'hôtel réclamait. Il n'aurait plus manqué que dans ce Paris qui menait un tintamarre à ne pas fermer l'oeil de la nuit, on n'eût pas le droit de travailler sa musique! Et il la travaillait. Mais on leur donna congé; et de quitter ce passage Saumon, célèbre en Aps et leur rappelant la patrie, il leur sembla que l'exil s'aggravait, qu'ils remontaient un peu plus dans le Nord.
La veille de partir, Audiberte, après la course quotidienne et infructueuse du tambourinaire, fit manger ses hommes à la hâte, sans parler de tout le déjeuner, mais avec les yeux brillants, l'air déterminé d'une résolution prise. Le repas fini, elle leur laissa le soin de débarrasser la table, jeta sur ses épaules sa longue mante couleur de rouille.
«Deux mois, deux mois bientôt que nous sommes à Paris!... dit-elle les dents serrées. Il y en a assez... Je m'en vais lui parler, moi, à ce menistre!...»
Elle ajusta le ruban de sa terrible petite coiffe qui, sur le haut de ses cheveux en larges ondes, prenait des mouvements de casque de guerre, et violemment quitta la chambre, ses talons bien cirés retroussant à chaque pas la bure épaisse de sa robe. Le père et le fils se regardèrent avec épouvante, sans essayer de la retenir, sachant bien qu'ils ne feraient qu'exaspérer sa colère; et ils passèrent l'après-midi en tête à tête, échangeant à peine trois paroles, pendant que la pluie ruisselait en bas sur le vitrage, l'un astiquant baguette et flûtet, l'autre cuisinant le fricot du dîner sur un feu qu'il faisait aussi ardent que possible, pour se chauffer tout son soûl une bonne fois, pendant la longue absence d'Audiberte. Enfin, son pas pressé de nabote sonna dans le corridor. Elle entra, elle rayonnait.
-- Dommage que la fenêtre ne donne pas sur la rue, dit-elle en se débarrassant de son manteau qui n'avait pas une goutte de pluie... Vous auriez pu voir en bas le bel équipage qui m'amène.
-- Un équipage! ... tu badines?
-- Et des domestiques, et des galons... C'est ça qui en fait un ramage dans l'hôtel.
Alors, au milieu de leur silence admirant, elle raconta, mima son expédition. D'abord et d'une, au lieu de demander après le ministre, qui ne l'aurait jamais reçue, elle s'était fait donner l'adresse, -- on a tout ce qu'on veut en parlant poliment, -- l'adresse de la soeur, cette grande demoiselle qui était venue avec lui à Valmajour. Elle ne demeurait pas au ministère, mais chez ses parents, dans un quartier de petites rues mal pavées, avec des odeurs de droguerie, rappelant à Audiberte sa province. Et c'était loin, et il fallait marcher. Enfin elle trouvait la maison, sur une place où il y avait des arcades, comme autour de la placette, en Aps. Ah! la brave demoiselle, qu'elle l'avait bien reçue, sans fierté, quoique ça eût l'air très riche chez elle, des belles dorures plein l'appartement et des rideaux de soie rattachés comme ci comme ça de tous les côtés:
«Eh! adieu... vous êtes donc à Paris?... D'où vient?... Depuis quand?»
Puis, lorsqu'elle avait su comme Numa las faisait aller, tout de suite elle sonnait sa dame gouvernante, -- une dame à chapeau, elle aussi, -- et toutes trois partaient pour le ministre. Il fallait voir l'empressement et les révérences jusqu'à terre de tous ces vieux bedeaux qui couraient devant elles pour leur ouvrir les portes.
-- Alors, tu l'as vu, le menistre? demanda timidement Valmajour, pendant qu'elle reprenait son souffle.
-- Si je l'ai vu!... Et poli, je t'en réponds!... Ah! pauvre _bédigas_, quand je te disais qu'il fallait mettre la demoiselle dans ton jeu... C'est elle qui a eu vitre rangé les affaires, et sans réplique... Dans huit jours, il y aura grande fête en musique au menistère pour te montrer aux directeurs... Et tout de suite après, _cra-cra_, le papier et la signature.
Le plus beau, c'est que la demoiselle venait de la reconduire jusqu'en bas, dans la voiture du ministre.
-- Et qu'elle avait bien envie de monter ici... ajouta la Provençale en clignant de l'oeil vers son père et tordant son joli visage d'une grimace significative. Toute la face du vieux, sa peau craquée de figue sèche, se resserra pour dire: «Compris... motus!...» Il ne blaguait plus le tambourin. Valmajour, lui, très calme, ne saisissait pas l'allusion perfide de sa soeur. Il ne songeait qu'à ses prochains débuts, et décrochant la caisse, il se mit à repasser tous ses airs, à envoyer en adieu d'un bout à l'autre du passage des trilles en bouquets sur des mesures redondantes.
VIII
REGAIN DE JEUNESSE
Le ministre et sa femme achevaient de déjeuner dans leur salle à manger du premier étage, pompeuse et trop vaste, que ne parvenaient pas à dégeler l'épaisseur des tentures, les calorifères chauffant tout l'hôtel, ni le fumet d'un copieux repas. Ce matin-là, par hasard, ils étaient seuls. Sur la nappe, parmi la desserte toujours très fournie à la table du Méridional, il y avait sa boîte à cigares, la tasse de verveine qui est le thé des Provençaux, et de grands casiers alignant les fiches multicolores où étaient inscrits les sénateurs, députés, recteurs, professeurs, académiciens, gens du monde, la clientèle ordinaire et extraordinaire des soirées ministérielles, -- quelques cartons plus hauts que les autres, pour les invités privilégiés, imposés à la première série des «petits concerts». Madame Roumestan les feuillait, s'arrêtait à certains noms, surveillée du coin de l'oeil par Numa qui, tout en choisissant son cigare d'après déjeuner, guettait sur cette calme physionomie une désapprobation, un contrôle à la manière un peu hasardée dont ces premières invitations avaient été faites.
Mais Rosalie ne demandait rien. Tous ces apprêts lui étaient bien indifférents. Depuis leur installation au ministère, elle se sentait encore plus loin de son mari, séparée par des obligations incessantes, un personnel trop nombreux, une largeur d'existence qui détruisait l'intimité. À cela venait s'ajouter le regret toujours navré de n'avoir pas d'enfant, de ne pas entendre autour d'elle ces petits pas infatigables, ces bons rires craquants et sonores qui auraient enlevé à leur salle à manger ce glacial aspect d'une table d'hôtel, où ils semblaient ne s'asseoir qu'en passant, avec l'impersonnalité du linge, mobilier, argenterie, tout le garni somptueux des situations publiques.
Dans le silence embarrassé de cette fin de repas arrivaient des sons étouffés, des bouffées d'harmonie scandées par des bruits de marteaux, les tentures, l'estrade que l'on clouait en bas pour le concert, pendant que les musiciens répétaient leurs morceaux. La porte s'ouvrit. Le chef de cabinet entra, des papiers à la main:
-- Encore des demandes!...
Roumestan s'emporta. Ça, non, par exemple! ce serait le pape, il n'y avait plus une place à donner. Méjean, sans s'émouvoir, posa devant lui un paquet de lettres, cartes, billets parfumés:
-- Il est bien difficile de refuser... vous avez promis...
-- Moi?... mais je n'ai parlé à personne...
-- Voyez... _Mon cher ministre, je viens vous rappeler votre bonne parole... _Et celle-ci ... _Le général m'a dit que vous aviez bien voulu lui offrir..._ et encore... _Rappelle à M. le ministre sa promesse._
-- Je suis somnambule, allons! dit Roumestan stupéfait.
La vérité, c'est que, la fête à peine décidée, aux gens qu'il rencontrait à la Chambre, au Sénat, il avait dit: «Vous savez, je compte sur vous pour le 10...» Et comme il ajoutait: «tout à fait intime...» on n'aurait eu garde d'oublier la flatteuse invitation.
Gêné de ce flagrant délit devant sa femme, il s'en prit à elle comme toujours en pareil cas:
-- C'est ta soeur aussi, avec son tambourinaire... J'avais bien besoin de tout ce tintouin... je ne comptais inaugurer nos concerts que plus tard... mais cette petite fille était d'une impatience: «Non, non... tout de suite, tout de suite...» Et tu étais aussi pressée qu'elle... _L'azé me fiche_, si ce tambourin ne vous a pas tourné la tête!
-- Oh! non, pas à moi, dit Rosalie gaiement... Et même j'ai bien peur que cette musique exotique ne soit pas comprise des Parisiens... Il faudrait nous apporter avec elle les horizons de Provence, les costumes, les farandoles... mais avant tout... -- sa voix se fit sérieuse -- il s'agissait de tenir un engagement pris.
-- Un engagement... Un engagement, répétait Numa, on ne pourra bientôt plus dire un mot.
Et, se tournant vers son secrétaire qui souriait:
-- Pardi! mon cher, tous les Méridionaux ne sont pas comme vous, refroidis et mesurés, avares de leurs paroles... Vous êtes un faux du Midi, vous, un renégat, un _franciot_, comme on dit chez nous... Méridional, ça!... Un homme qui n'a jamais menti... et qui n'aime pas la verveine! ajouta-t-il avec une indignation comique.
-- Pas si _franciot_ que j'en ai l'air, monsieur le ministre, répliqua Méjean, toujours très calme... À mon arrivée à Paris, il y a vingt ans, je sentais terriblement mon pays... De l'aplomb, de l'accent, des gestes... bavard et inventif comme...
-- Comme Bompard... souffla Roumestan qui n'aimait pas qu'on raillât l'ami de son coeur, mais ne s'en faisait pas faute.
-- Oui, ma foi, presque autant que Bompard... un instinct me poussait à ne jamais dire un mot de vrai... Un matin, la honte m'a pris, j'ai travaillé à me corriger... L'exagération extérieure, on en vient encore à bout, en baissant la voix, en serrant les coudes. Mais le dedans, ce qui bouillonne, ce qui veut sortir... Alors j'ai pris un parti héroïque. Chaque fois que je me surprenais à côté du vrai, c'était une condamnation à ne plus parler le reste du jour... voilà comment j'ai pu réformer ma nature... Tout de même l'instinct est là, au fond de ma froideur... Quelquefois il m'arrive de m'arrêter net au milieu d'une phrase. Ce n'est pas le mot qui manque, au contraire!... je me retiens parce que je sens que je vais mentir.
-- Terrible Midi! Pas moyen de lui échapper... fit le bon Numa envoyant la fumée de son cigare au plafond avec une résignation philosophique... Moi, c'est par la manie de promettre qu'il me tient surtout, cette rage que j'ai de me précipiter à la tête des gens, de vouloir leur bonheur malgré eux...
L'huissier de service l'interrompit en jetant du seuil, d'un air entendu et confidentiel: «M. Béchut est arrivé...»
Le ministre eut un élan de mauvaise humeur:
-- Je déjeune... qu'on me laisse tranquille!
L'huissier s'excusa. M. Béchut prétendait que c'était Son Excellence... Roumestan se radoucit:
-- Bien, bien, j'y vais... Qu'on attende dans mon cabinet.
-- Ah! mais non, dit Méjean... Votre cabinet est occupé... Le Conseil supérieur, vous savez bien... C'est vous qui avez fixé l'heure.
-- Alors, chez M. de Lappara...
-- J'y ai mis l'évêque de Tulle, observa l'huissier timidement, monsieur le ministre m'avait dit...
C'était plein de monde partout... Des solliciteurs qu'il avait avertis en confidence de venir à cette heure-là pour être sûrs de ne pas le manquer; et la plupart, des personnes de marque à qui l'on ne fait pas faire antichambre avec le fretin.
-- Prends mon petit salon... Je vais sortir... dit Rosalie en se levant.
Et pendant que l'huissier et le secrétaire allaient installer ou faire patienter les gens, le ministre avalait bien vite sa verveine, se brûlait en répétant: «Je suis débordé... débordé...»
-- Qu'est-ce qu'il veut donc encore, ce triste Béchut? demanda Rosalie, baissant la voix d'instinct, dans cette maison pleine, où il y avait un étranger derrière chaque porte.
-- Ce qu'il veut?... Sa direction, té!... C'est le requin de Dansaert... Il attend qu'on le lui jette par-dessus bord pour le dévorer.
Elle se rapprocha de lui vivement:
-- M. Dansaert quitte le ministère?
-- Tu le connais?
-- Mon père m'a souvent parlé de lui... Un compatriote, un ami d'enfance... Il le tient pour un honnête homme et un grand esprit.
Roumestan balbutia quelques raisons: «Mauvaises tendances... voltairien...» Cela rentrait dans un plan de réformes. Et puis il était bien vieux.
-- Et c'est par Béchut que tu le remplaces?
-- Oh! je sais que le pauvre homme n'a pas le don de plaire aux dames...
Elle eut un beau sourire de dédain:
-- Pour ses impertinences, je m'en soucie autant que de ses hommages... Ce que je ne lui pardonne pas, ce sont ses grimaces cléricales, cet étalage bien pensant... Je respecte toutes les croyances... mais s'il y a au monde une chose laide et qu'il faut haïr, Numa, c'est le mensonge, c'est l'hypocrisie.
Malgré elle, sa voix s'élevait, chaude, éloquente; et son visage un peu froid prenait un resplendissement d'honnêteté, de droiture, un rose éclat d'indignation généreuse.
-- Chut! chut! fit Roumestan, montrant la porte. Sans doute, il convenait que ce n'était pas très juste. Ce vieux Dansaert rendait de grands services. Seulement, que faire? Il avait donné sa parole.
-- Reprends-la, dit Rosalie... voyons, Numa... pour moi... je t'en prie.
C'était un tendre commandement, appuyé par la pression d'une petite main sur son épaule. Il se sentit ému. Depuis longtemps, sa femme semblait désintéressée de sa vie, avec une muette indulgence quand il lui confiait ses projets toujours changeants. Cette prière le flattait.
-- Est-ce qu'on peut vous résister, ma chère?
Et le baiser qu'il lui mit au bout des doigts remonta en frémissant jusque sous l'étroite bras... Il souffrait cependant de cette obligation de dire en face à quelqu'un une chose désagréable, et se leva avec effort.
-- Je suis là!... j'écoute... dit-elle, en le menaçant d'un gentil geste.
Il passa dans le petit salon voisin, laissant la porte entr'ouverte pour se donner du courage et qu'elle pût l'entendre. Oh! le début fut net, énergique.
-- Je suis au désespoir, mon cher Béchut...
Ce que je voulais faire pour vous n'est pas possible...
Des réponses du savant, on ne saisissait que l'intonation pleurarde, coupée des bruyantes aspirations de son groin de tapir. Mais, au grand étonnement de Rosalie, Roumestan ne céda pas et continua à défendre Dansaert avec une conviction surprenante chez un homme à qui les arguments venaient d'être suggérés. Certes il lui en coûtait de reprendre une parole donnée; mais tout ne valait-il pas mieux que de commettre une injustice? C'était la pensée de sa femme, modulée, mise en musique, avec de grands gestes émus qui faisaient du vent dans la tenture.
-- Du reste, ajouta-t-il en changeant de ton brusquement, j'entends bien vous dédommager de ce petit mécompte...
-- Ah! mon Dieu dit Rosalie, tout bas. Ce fut aussitôt une grêle de promesses étonnantes, la croix de commandeur pour le 1er janvier prochain la première place vacante au Conseil supérieur, la... le... L'autre essayait de protester, pour la forme. Mais Numa:
-- Laissez donc, laissez donc... C'est un acte de justice... Les hommes tels que vous sont trop rares...
Ivre de bienveillance, balbutiant d'affectuosité, si Béchut n'était pas parti, le ministre allait positivement lui proposer son portefeuille. Sur la porte, il le rappela encore:
-- Je compte sur vous dimanche, mon cher maître... J'inaugure une série de petits concerts... Entre intimes, vous savez... Le dessus du panier...
Et revenant vers Rosalie:
-- Eh bien! qu'en dis-tu?... j'espère que je ne lui ai rien cédé.
C'était si drôle qu'elle l'accueillit d'un grand éclat de rire. Quand il en sut la raison et tous les nouveaux engagements qu'il venait de prendre, il parut épouvanté.
«Allons, allons... On vous sait gré tout de même.»
Elle le quitta avec le sourire des anciens jours, toute légère de sa bonne action, heureuse aussi peut-être de sentir s'agiter en son coeur quelque chose qu'elle croyait mort depuis longtemps.
«Ange, va!» fit Roumestan qui la regardait s'en aller, ému, les yeux tendres; et comme Méjean rentrait l'avertir pour le conseil:
«Voyez-vous, mon ami, quand on a le bonheur de posséder une femme pareille... le mariage, c'est le paradis sur la terre... Dépêchez- vous vite de vous marier.»
Méjean secoua la tête, sans répondre.
«Comment! Vos affaires ne vont donc pas?
-- Je le crains bien. Madame Roumestan m'avait promis d'interroger sa soeur, et comme elle ne me parle plus de rien...
-- Voulez-vous que je m'en charge? Je m'entends à merveille, moi, avec ma petite belle-soeur. Je parie que je la décide...»
Il restait un peu de verveine dans la théière. Tout en se versant une nouvelle tasse, Roumestan s'épanchait en protestations pour son chef de cabinet. Ah! les grandeurs ne l'avaient pas changé. Méjean était toujours son excellent, son meilleur ami. Entre Méjean et Rosalie, il se sentait plus solide, plus complet...
«Ah! mon cher, cette femme, cette femme!... Si vous saviez ce qu'elle a été bonne, pardonnante... Quand je pense que j'ai pu...»
Il lui en coûta positivement pour retenir la confidence qui lui venait aux lèvres avec un gros soupir. «Si je ne l'aimais pas, je serais bien coupable...»
Le baron de Lappara entra très vite, l'air mystérieux:
«Mademoiselle Bachellery est là.»
Aussitôt le visage de Numa se colora vivement. Un éclair sécha dans ses yeux l'attendrissement qui montait.
-- Où est-elle?... Chez vous?
-- J'avais déjà monseigneur Lipmann... dit Lappara un peu railleur à l'idée d'un rencontre possible. Je l'ai mise en bas... dans le grand salon... La répétition est finie.
-- Bien... J'y vais.
-- N'oubliez pas le conseil... essaya de dire Méjean. Mais Roumestan, sans l'entendre, s'élançait dans le petit escalier en casse-cou qui mène des appartements particuliers du ministre au rez-de-chaussée de réception.
Depuis l'histoire de madame d'Escarbès, il s'était toujours gardé des liaisons sérieuses, affaires de coeur ou de vanité qui auraient pu détruire à jamais son ménage. Ce n'était certes pas un mari modèle; mais le contrat criblé d'accrocs tenait encore. Rosalie, bien qu'avertie une première fois, était trop droite, trop honnête, pour de jalouses surveillances, et toujours inquiète, n'arrivait jamais aux preuves. À cette heure encore, s'il eût pu se douter de la place que ce nouveau caprice allait tenir dans son existence, il se fût dépêché de remonter l'escalier encore plus vite qu'il ne le descendait; mais notre destin s'amuse toujours à nous intriguer, à venir vers nous enveloppé et masqué, doublant de mystère le charme des premières rencontres. Comment Numa se serait-il méfié de cette fillette, que de sa voiture il avait aperçue quelques jours auparavant, traversant la cour de l'hôtel, sautillant pour franchir les flaques, la jupe chiffonnée dans une main, et dressant son en-cas de l'autre avec une crânerie toute parisienne? De grands cils recourbés au-dessus d'un nez fripon, une chevelure blonde nouée dans le dos à l'américaine et que l'humidité de l'air frisait au bout, une jambe pleine et fine, d'aplomb sur de hauts talons qui tournaient, c'est tout ce qu'il avait vu d'elle, et le soir il demandait à Lappara sans y attacher plus d'importance:
-- Parions que ça venait chez vous, ce petit museau que j'ai rencontré ce matin dans la cour.
-- Oui, monsieur le ministre, ça venait chez moi; mais ça venait pour vous...
Et il nomma la petite Bachellery.
-- Comment! la débutante des Bouffes... quel âge a-t-elle donc?... Mais c'est une enfant!...
Les journaux en parlaient beaucoup cet hiver-là de cette Alice Bachellery que le caprice d'un maëstro à la mode était allé chercher dans un petit théâtre de province, et que tout Paris voulait entendre chanter la chanson du _Petit Mitron_ dont elle détaillait le refrain avec une gaminerie canaille irrésistible: «Chaud! chaud! les p'tits pains d'gruau!...». Une de ces divas comme le boulevard en consomme à la demi-douzaine chaque saison, gloires de papier, gonflées de gaz et de réclame, faisant songer aux petits ballons roses qui n'ont qu'un jour dans le soleil et la poussière des jardins publics. Et sait-on ce que celle-là venait solliciter au ministère la grâce de figurer sur le programme du premier concert. La petite Bachellery à l'Instruction publique?... C'était si gai, si fou, que Numa voulut le lui entendre demander à elle-même; et par lettre ministérielle sentant le buffle et les gants de cuirassier, lui fit savoir qu'il la recevrait le lendemain. Le lendemain, mademoiselle Bachellery ne vint pas.
-- Elle aura changé d'idée, dit Lappara... Elle st si enfant!
Le ministre se piqua, n'en parla plus de deux jours, et le troisième l'envoya chercher.
Maintenant elle attendait dans le salon des fêtes, rouge et or, si imposant avec ses hautes fenêtres de plain-pied sur le jardin dépouillé, ses tentures des Gobelins et le grand Molière de marbre assis et rêvant tout au fond. Un Pleyel, quelques pupitres pour les répétitions tenaient à peine un coin de la vaste salle, dont l'aspect froid de musée désert eût impressionné toute autre que la petite Bachellery; mais elle était si enfant! Tentée par le grand parquet luisant et ciré, ne s'amusait-elle pas à faire des glissades d'un bout à l'autre, serrée dans ses fourrures, les bras dans son manchon trop petit, le nez en l'air sous sa toque, avec des allures de coryphée dansant le «ballet sur la glace» du _Prophète_.
Roumestan la surprit à cet exercice.
-- Ah! monsieur le ministre...
Elle restait interdite, les cils battants, un peu essoufflée. Lui, était entré, la tête haute, la démarche grave, pour relever ce que l'entrevue pouvait avoir d'anormal, et donner une leçon à ce trottin qui faisait poser les Excellences. Mais il fut tout de suite désarmé. Comment voulez-vous?... Elle expliquait si bien sa petite affaire, le désir ambitieux qui lui était venu tout à coup de figurer à ce concert dont on parlait tant, une occasion pour elle de se faire entendre autrement que dans l'opérette et la gaudriole qui l'excédaient. Puis, à la réflexion, le trac l'avait prise.
-- Oh! mais un de ces tracs... Pas vrai, maman?
Roumestan aperçut alors une grosse dame en mantelet de velours, chapeau à plumes, qui du bout du salon s'avançait sur des révérences en trois temps. Madame Bachellery la mère, une ancienne dugazon de cafés-concerts, à l'accent bordelais, au petit nez de sa fille noyé dans une large face d'écaillère, une de ces mamans terribles qui se montrent à côté de leurs demoiselles comme l'avenir désastreux de leur beauté. Mais Numa n'était pas en train d'études philosophiques, tout à cette grâce de jeunesse étourdie, sur un corps fait, et adorablement fait, cet argot de théâtre dans un rire ingénu, -- du rire de seize ans, disaient ces dames.
-- Seize ans! ... Mais à quel âge est-elle donc entrée au théâtre?
-- Elle y est née, monsieur le ministre... Le père, aujourd'hui retiré, était directeur des _Folies-Bordelaises_...
-- Une enfant de la balle, quoi! dit Alice avec mutinerie, en montrant trente-deux dents étincelantes qui s'alignèrent serrées et droites, comme à la parade.
-- Alice, Alice!... tu manques à Son Excellence...
-- Laissez donc... C'est une enfant.
Il la fit asseoir près de lui sur le canapé, d'un geste bienveillant, presque paternel, la complimenta sur son ambition, ses goûts de grand art, son désir d'échapper aux faciles et désastreux succès de l'opérette; seulement il fallait du travail, beaucoup de travail, des études sérieuses.
-- Oh! pour ça, dit la fillette brandissant un rouleau de musique... Tous les jours deux heures avec la Vauters!...
-- La Vauters?... Parfait... Excellente méthode... Il ouvrit le rouleau en connaisseur.
-- Et qu'est-ce que nous chantons?... Ah! ah! la valse de _Mireille_... la chanson de Magali... Mais c'est de mon pays, ça.
En balançant la tête, les paupières allongées, il se mit à fredonner:
_Ô Magali, ma bien-aimée,_ _Fuyons tous deux sous la ramée_ _Au fond du bois silencieux...,_
Elle continua:
_La nuit sur nous étend ses voiles,_ _Et tes beaux yeux_
Et Roumestan, à pleine voix:
_Vont faire pâlir les étoiles..._
Elle l'interrompit:
-- Attendez donc... Maman va nous accompagner.
Et les pupitres bousculés, le piano ouvert, elle installait sa mère de force. Ah! une petite personne décidée... Le ministre hésita une seconde, le doigt sur la page du duo. Si quelqu'un les entendait!...
Bah! depuis trois jours on répétait tous les matins dans le grand salon... Ils commencèrent.
Tous deux suivaient, debout, sur la même page de musique que madame Bachellery accompagnait de mémoire. Leurs deux fronts rapprochés se touchaient presque, leurs souffles se frôlaient avec les caresses modulantes du rythme. Et Numa se passionnait, donnait de l'expression, tendait les bras, aux notes hautes, pour les mieux porter. Depuis quelques années, depuis son grand rôle politique, il avait plus souvent parlé que solfié; sa voix s'était alourdie comme sa personne, mais il prenait encore un grand plaisir à chanter, surtout avec cette enfant.
Par exemple, il avait complètement oublié l'évêque de Tulle, et le Conseil supérieur se morfondant en rond autour de la grande table verte. Une ou deux fois la tête blafarde de l'huissier de service était apparue dans le cliquetis de sa chaîne d'argent, pour reculer aussitôt, effarée d'avoir vu le ministre de l'Instruction publique et des Cultes chantant un duo avec une actrice des petits théâtres. Ministre, Numa ne l'était plus, mais Vincent le vannier poursuivant l'imprenable Magali dans ses transformations coquettes. Et comme elle fuyait bien, comme elle se dérobait avec sa malice enfantine, l'éclat perlé de son rire aux dents aiguës, jusqu'au moment où vaincue elle s'abandonnait, sa petite tête folle tout étourdie de la course, sur l'épaule de son ami!...
Ce fut la maman Bachellery qui rompit le charme en se retournant, sitôt le morceau fini:
-- Quelle voix, monsieur le ministre, quelle voix!
-- Oui... j'ai chanté dans ma jeunesse... dit-il avec une certaine fatuité.
-- Mais vous chantez encore _maguenifiquement_... Hein, Bébé, quelle différence avec M. de Lappara?
Bébé, qui roulait son morceau, haussa légèrement les épaules comme si une vérité aussi indiscutable ne méritait pas d'autre réponse. Roumestan demanda, un peu inquiet:
-- Ah! M. de Lappara...?
-- Oui, il vient quelquefois manger la bouillabaisse; puis, après dîner, Bébé et lui chantent leur duo.
À ce moment, l'huissier, n'entendant plus de musique, se décida à rentrer, avec des précautions de dompteur dans la cage d'un fauve.
-- J'y vais... j'y vais... dit Roumestan, et s'adressant à la fillette, de son air le plus ministre, pour bien lui faire sentir la distance hiérarchique qui le séparait de son attaché:
-- Je vous fais mon compliment, mademoiselle. Vous avez beaucoup de talent, beaucoup, et s'il vous plaît de chanter ici dimanche, je vous accorde bien volontiers cette faveur.
Elle eut un cri d'enfant: «Vrai?..., oh! que c'est gentil...» et d'un bond lui sauta au cou.
-- Alice!... Alice!... Eh bien?...
Mais elle était déjà loin, courant à travers les salons, où elle semblait si petite dans la haute enfilade, une enfant, tout à fait une enfant.
Il resta tout ému de cette caresse, attendit une minute avant de remonter. Devant lui, dans le jardin rouillé, un rayon courait sur la pelouse, tiédissait et vivifiait l'hiver. Il se sentait pénétré jusqu'au coeur d'une douceur pareille, comme si ce corps si vif, si souple, en l'effleurant, lui avait communiqué un peu de sa chaleur printanière. «Ah! c'est joli, la jeunesse.» Machinalement, il se regarda dans une glace; une préoccupation lui venait qu'il n'avait plus depuis des années... Quels changements, _boun Diou!..._ Très gros à cause du métier sédentaire, des voitures dont il abusait, le teint brouillé de veilles, les tempes déjà éclaircies et grises, il s'épouvanta encore de la largeur de ses joues, de cette plate distance entre le nez et l'oreille. «Si je laissais pousser ma barbe pour cacher ça...» Oui, mais elle pousserait blanche... Et il n'avait pas quarante-cinq ans. Ah! la politique vieillit.
Il connut là, pendant une minute, l'affreuse tristesse de la femme qui se voit finie, incapable d'inspirer l'amour, quand elle peut le ressentir encore. Ses paupières rougies se gonflèrent; et, dans ce palais de puissant, cette amertume, profondément humaine, où l'ambition n'était pour rien, avait quelque chose de plus cuisant. Mais, avec sa mobilité d'impressions, il se consola vite, en songeant à la gloire, à son talent, à sa haute situation. Est-ce que cela ne valait pas la beauté, la jeunesse, pour se faire aimer?
-- Allons donc!...
Il se trouva très bête, chassa son chagrin d'un coup d'épaule, et monta congédier le Conseil, car il ne lui restait plus le temps de le présider.
-- Qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui, mon cher ministre?... vous paraissez tout rajeuni.
Plus de dix fois dans la journée, on adressa ce compliment à sa bonne humeur très remarquée dans les couloirs de la Chambre, où il se surprenait fredonnant: _Ô Magali, ma bien-aimée_. Assis au banc des ministres, il écoutait, avec une attention très flatteuse pour l'orateur, un interminable discours sur le tarif douanier, souriait béatement, les paupières rabattues. Et les Gauches, qu'effrayait sa réputation d'astuce, se disaient toutes frémissantes: «Tenons-nous bien... Roumestan prépare quelque chose.» Simplement la silhouette de la petite Bachellery que son imagination s'amusait à évoquer dans le vide du discours bourdonnant, à faire trotter devant le banc ministériel, détaillant toutes ses attractions, ses cheveux coupant le front d'une blonde effilochure, son teint d'aubépine rose, son allure fringante de fillette déjà femme.
Pourtant, vers le soir, il eut encore un accès de tristesse en revenant de Versailles avec quelques-uns de ses collègues du cabinet. Dans l'étouffement d'un wagon plein de fumeurs, on causait, sur ce ton de gaieté familière que Roumestan apportait partout avec lui, d'un certain chapeau de velours nacarat encadrant une pâleur créole à la tribune diplomatique où il avait fait une heureuse diversion aux tarifs douaniers et mis tous les nez des honorables en l'air, comme dans une classe d'écoliers quand palpite un papillon perdu au milieu d'un thème grec. Qui était-ce? Personne ne la connaissait.
-- Il faut demander ça au général, dit Numa gaiement en se tournant vers le marquis d'Espaillon d'Aubord, ministre de la Guerre, vieux roquentin acharné à l'amour... Bon... bon... Ne vous défendez pas, elle n'a regardé que vous.
Le général fit une grimace qui lui remonta, comme avec un ressort, sa barbiche jaune de vieux bouc jusque dans le nez.
-- Il y a beau temps que les femmes ne me regardent plus... Elles n'ont d'yeux que pour ces b... là...
Celui qu'il désignait dans ce langage débraillé, particulièrement cher à tous les soldats gentils-hommes, était le jeune de Lappara, assis dans un coin du wagon, le portefeuille ministériel sur ses genoux, et gardant un silence respectueux en cette compagnie de gros bonnets. Roumestan se sentit mordu, sans savoir où précisément, et riposta avec vivacité. Selon lui, il y avait bien d'autres choses que les femmes préféraient à la jeunesse d'un homme.
-- Elles vous disent ça.
-- J'en appelle à ces messieurs.
Tous bedonnants, avec des redingotes qui bridaient sur l'estomac, ou desséchés et maigres, chauves ou tout blancs, édentés, la bouche en désordre, atteints de quelque inconvénient de santé, ces messieurs, ministres, sous-secrétaires d'État, étaient de l'avis de Roumestan. La discussion s'anima dans le vacarme des roues, les vociférations du train parlementaire.
-- Nos ministres se chamaillent, disaient les compartiments voisins.
Et les journalistes essayaient de saisir quelques mots à travers les cloisons.
-- L'homme connu, l'homme au pouvoir, tonnait Numa, voilà ce qu'elles aiment. Se dire que celui qui est là devant elles, roulant sa tête sur leurs genoux, est un illustre, un puissant, un des leviers du monde, c'est ça qui les remue!
-- Hé! justement.
-- Très bien... très bien...
-- Je pense comme vous, mon cher collègue.
-- Eh bien je vous dis, moi, que lorsque j'étais à l'État-major, simple petit lieutenant, et que je m'en allais, les dimanches de sortie, en grande tenue, avec mes vingt-cinq ans, des aiguillettes neuves, je ramassais en passant de ces regards de femme qui vous enveloppent en coup de fouet de la nuque au talon, de ces regards qu'on n'a pas pour une grosse épaulette de mon âge... Aussi, maintenant, quand je veux sentir la chaleur, la sincérité d'un de ces coups d'oeil, une déclaration muette en pleine rue, savez-vous ce que je fais?... Je prends un de mes aides de camp, jeune, de la dent, du plastron, et je me paie de sortir à son bras, s... n... d... D...!
Roumestan se tut jusqu'à Paris. Sa mélancolie du matin le reprenait, mais avec de la colère en plus, une indignation contre la sottise aveugle des femmes qui peuvent se toquer pour des niais et des bellâtres. Qu'est-ce qu'il avait de rare, ce Lappara, voyons? Sans se mêler au débat, il caressait sa barbe blonde d'un air fat, les vêtements précis, l'encolure très ouverte. On l'aurait claqué. C'est cet air là qu'il devait prendre pour chanter le duo de _Mireille_ avec cette petite Bachellery... sa maîtresse, bien sûr... Cette idée le révoltait; mais, en même temps, il aurait voulu savoir, se convaincre.
À peine seuls, pendant que son coupé roulait vers le ministère, il demanda brutalement, sans regarder Lappara:
-- Il y a longtemps que vous connaissez ces femmes?
-- Quelles femmes, monsieur le ministre?
-- Mais ces dames Bachellery, allons!
Sa pensée en était pleine. Il croyait que tous y songeaient comme lui. Lappara se mit à rire.
Oh! oui, il y avait longtemps; c'étaient des payses à lui. La famille Bachellery, les Folies-Bordelaises, tous les bons souvenirs de ses dix-huit ans. Son coeur de lycéen avait battu pour la maman, à faire sauter tous les boutons de sa tunique.
«Et aujourd'hui il bat pour la fille? demanda Roumestan d'un ton léger en essuyant la vitre du bout de son gant pour regarder la rue mouillée de noire.
-- Oh! la fille, c'est une autre paire de manches... Avec son petit air comme ça, c'est une demoiselle très froide, très sérieuse... Je ne sais pas ce qu'elle vise, mais elle vise quelque chose, que je ne dois pas être en situation de lui donner.»
Numa se sentit soulagé:
«Ah! vraiment?... Et pourtant vous y retournez?...
-- Mais oui... c'est si amusant, cet intérieur des Bachellery... Le père, l'ancien directeur, fait des couplets comiques pour les cafés-concerts. La maman les chante et les mime en fricassant des cèpes à l'huile et de la bouillabaisse comme Roubion lui-même n'en a pas. Cris, désordre, musiquette, ripaille, les Folies- Bordelaises en famille. La petite Bachellery mène le branle, tourbillonne, soupe, roulade, mais ne perd pas la tête un instant.
-- Eh! mon gaillard, vous comptez bien qu'elle la perdra un jour ou l'autre, et à votre profit encore.» Devenu subitement très grave, le ministre ajouta: «Mauvais milieu pour vous, jeune homme.
Il faut être plus sérieux que cela, que diable!... La folie bordelaise ne peut pas durer toute la vie.»
Il lui prit la main:
«Vous ne songez donc pas à vous marier, voyons?
-- Ma foi, non, monsieur le ministre... je suis très bien comme je suis... à moins d'une aubaine étonnante...
-- On vous la trouvera, l'aubaine... Avec votre nom, vos relations...» Et tout à coup, s'emballant: «Que diriez-vous de mademoiselle Le Quesnoy?»
Le Bordelais, malgré son audace, pâlit de joie, de saisissement.
«Oh! monsieur le ministre, je n'aurais jamais osé...
-- Pourquoi pas?... mais si, mais si... vous savez combien je vous aime, mon cher enfant... je serais heureux de vous voir dans ma famille... je me sentirais plus complet, plus...»
Il s'arrêta net au milieu de sa phrase, qu'il reconnaissait pour l'avoir déjà dite à Méjean le matin.
«Ah! tant pis!... c'est fait.»
Il eut son coup d'épaule et se rencoigna dans la voiture. «Après tout, Hortense est libre, elle choisira... J'aurai toujours tiré ce garçon d'un mauvais milieu.» En conscience, Roumestan était sûr que ce sentiment seul l'avait fait agir.
IX
UNE SOIRÉE AU MINISTÈRE
Le faubourg Saint-Germain avait, ce soir-là, une physionomie inaccoutumée. Des petites rues, paisibles d'ordinaire et couchées de bonne heure, s'éveillaient au roulement saccadé des omnibus déroutés de leur itinéraire; d'autres, au contraire, faites au bruit de flot, à la rumeur ininterrompue des grandes artères parisiennes, s'ouvraient comme le lit d'un fleuve détourné, silencieuses, vides, agrandies, surveillées à leur entrée par la haute silhouette d'un garde de Paris à cheval ou l'ombre morne -- en travers de l'asphalte -- d'un cordon sergents de ville, le capuchon baissé, les mains en manchon dans le caban, faisant signe aux voitures: «On ne passe pas.»
-- Est-ce qu'il y a le feu? demandait une tête effarée se penchant à la portière.
-- Non, monsieur, c'est la soirée de l'Instruction publique.
Et l'homme reprenait sa faction, tandis que le cocher s'éloignait en jurant d'être obligé de faire un long circuit sur cette rive gauche où les rues percées au hasard ont encore un peu de la confusion du vieux Paris.
À distance, en effet, l'illumination du ministère sur ses deux façades, les feux allumés pour le froid au milieu de la chaussée, la lueur lentement circulante des files de lanternes concentrées sur un même point, enveloppaient le quartier d'un halo d'incendie avivé par la limpidité bleue, la glaciale sécheresse de l'air. Mais, en approchant, on se rassurait vite devant la belle ordonnance de la fête, la nappe de lumière égale et blanche remontant jusqu'en haut des maisons voisines, dont les inscriptions en lettres d'or «MAIRIE DU VIIe ARRONDISSEMENT... MINISTÈRE DES POSTES ET TÉLÉGRAPHES» se lisaient comme en plein jour, et se vaporisaient en feux de Bengale, en féerique éclairage de scène dans quelques grands arbres dépouillés et immobiles.
Parmi les passants qui s'attardaient malgré le froid et formaient à la porte de l'hôtel une baie curieuse, s'agitait une petite ombre falote à démarche de cane, serrée de la tête aux pieds dans une longue mante paysanne, qui ne laissait voir d'elle que deux yeux aigus. Elle allait, venait, courbée en deux, claquant des dents, mais ne sentant pas la gelée, dans une excitation de fièvre et d'ivresse. Tantôt elle se précipitait vers les voitures en station le long de la rue de Grenelle, qu'on voyait avancer imperceptiblement avec un bruit luxueux de gourmettes, des ébrouements de bêtes impatientes, des blancheurs nuancées aux portières derrière la buée des vitres. Tantôt elle revenait vers la porte où le privilège d'un coupe-file faisait entrer librement quelque carrosse de haut fonctionnaire. Elle écartait les gens: «Pardon... laissez-moi un peu que je regarde.» Sous le feu des ifs, sous la toile rayée des marquises, les marche-pieds ouverts avec fracas laissaient se développer sur les tapis des flots de satin cassant, des légèretés de tulle et de fleurs. La petite ombre se penchait avidement, se retirant à peine assez vite pour ne pas être écrasée par d'autres voitures qui entraient.
Audiberte avait voulu se rendre compte par elle-même, voir un peu comment tout cela se passerait. Avec quel orgueil elle regardait cette foule, ces lumières, les soldats à pied et à cheval, tout ce coin de Paris sens dessus dessous pour le tambourin de Valmajour. Car c'est en son honneur que la fête se donnait et elle se persuadait que ces beaux messieurs, ces belles dames n'avaient que le nom de Valmajour sur les lèvres. De la porte de la rue de Grenelle, elle courait à la rue Bellechasse, par où sortaient les voitures, s'approchait d'un groupe de gardes de Paris, de cochers en grandes houppelandes, autour d'un brasero flambant au milieu de la chaussée, s'étonnait d'entendre ces gens-là parler du froid, bien vif cet hiver, des pommes de terre qui gelaient dans les caves, des choses absolument indifférentes à la fête et à son frère. Surtout elle s'irritait de la lenteur de cette file indéfiniment déroulée; elle aurait voulu voir entrer la dernière voiture, se dire «Ça y est... On commence... Cette fois, c'est pour tout de bon.» Mais la nuit s'avançait, le froid devenait plus pénétrant, ses pieds gelaient à la faire pleurer de souffrance, -- c'est un peu fort de pleurer quand on a le coeur si content! Enfin elle se décida à rentrer chez elle, non sans avoir ramassé, d'un dernier regard, toutes ces splendeurs, qu'elle emporta, par les rues désertes, la nuit glaciale, dans sa pauvre tête sauvage où la fièvre d'ambition battait aux tempes, toute congestionnée de rêves, d'espérances, les yeux à jamais éblouis et comme aveuglés de cette illumination à la gloire des Valmajour.
Qu'aurait-elle dit, si elle était entrée, si elle avait vu tous ces salons blanc et or se succédant sous leurs portes en arcades, agrandis par les glaces où tombait le feu des lustres, des appliques, l'éblouissement des diamants, des aiguillettes, des ordres de toutes sortes, en palmes, en aigrettes, en brochettes, grands comme des soleils d'artifice ou menus comme des breloques, ou retenus au cou par ces larges rubans rouges qui font penser à de sanglantes décollations!
Il y avait là, pêle-mêle avec les grands noms du Faubourg, des ministres, généraux, ambassadeurs, membres de l'Institut et du Conseil supérieur de l'Université. Jamais, aux arènes d'Aps, même au grand concours des tambourinaires à Marseille, Valmajour n'avait eu un auditoire pareil. Son nom, à vrai dire, ne tenait pas beaucoup de place dans cette fête dont il était l'occasion. Le programme, enjolivé de merveilleux encadrements à la plume de Dalys, annonçait bien: «Airs variés sur le tambourin», avec le nom de Valmajour mêlé à celui de plusieurs illustrations lyriques; mais on ne regardait pas le programme. Seuls, des gens de l'intimité, de ces gens qui sont au courant de tout, disaient au ministre, debout à l'entrée du premier salon:
-- Vous avez donc un tambourinaire?
Et lui, distraitement:
-- Oui, c'est une fantaisie de ces dames.
Le pauvre Valmajour ne le préoccupait guère. Il y avait un autre début, plus sérieux pour lui, ce soir-là. Qu'allait-on dire? Aurait-elle du succès? L'intérêt qu'il portait à cette enfant ne l'avait-il pas illusionné sur son talent de chanteuse? Et très pris, quoiqu'il ne voulût pas encore se l'avouer, mordu jusqu'aux os d'une passion d'homme de quarante ans, il sentait cette angoisse du père, du mari, de l'amant, du tapissier de la débutante, une de ces anxiétés douloureuses, comme on en voit rôder derrière la toile des portants, les soirs de première représentation. Cela ne l'empêchait pas d'être aimable, empressé, d'accueillir son monde à deux mains, -- et que de monde, _boun Diou!_ -- d'avoir des mines, des sourires, des hennissements, des piaffements, des renversements de corps, des courbettes, une effusion un peu uniforme, mais avec des nuances, cependant.
Quittant tout à coup, repoussant presque le cher invité auquel il était en train de promettre tout bas une foule de faveurs inappréciables, le ministre s'élançait au-devant d'une dame haute en couleur, à démarche autoritaire: «Ah! madame la maréchale!» prenait sous son bras un bras auguste étranglé dans un gant à vingt boutons, et conduisait la noble visiteuse de salon en salon, entre une double haie d'habits noirs respectueusement inclinés, jusqu'à la salle de concert, dont les honneurs étaient faits par madame Roumestan et sa soeur. En revenant, il distribuait encore des poignées de main, de cordiales paroles: «Comptez-y... C'est fait...», ou lançait très vite son «bonjour, ami»; ou bien encore, pour réchauffer la réception, mettre un courant de sympathie dans toute cette solennité mondaine, il présentait les gens entre eux, les jetait, sans les avertir, dans les bras les uns des autres: «Comment vous ne vous connaissez pas?... M. le prince d'Anhalt... M. Bos, sénateur...» et ne s'apercevait pas que, leurs noms à peine prononcés, les deux hommes, après un brusque et profond coup de tête, «Monsieur, Monsieur», n'attendaient que son départ pour se tourner le dos d'un air féroce.
Comme la plupart des combattants politiques, une fois vainqueur, au pouvoir, le bon Numa s'était détendu. Sans cesser d'appartenir à l'ordre moral, le Vendéen du Midi avait perdu son beau feu pour la Cause, laissait les grandes espérances dormir, commençait à trouver que les choses n'allaient point trop mal. Pourquoi ces haines farouches entre honnêtes gens? Il souhaitait l'apaisement, l'indulgence générale, et comptait sur la musique pour opérer une fusion entre les partis, ses «petits concerts» de quinzaine devenant un terrain neutre de jouissance artistique et de courtoisie où les plus opposés pourraient se rencontrer, s'apprécier à l'écart des passions et des tourmentes politiques. De là un singulier mélange dans les invitations et aussi le malaise, la gêne des invités, les colloques à voix basse vivement interrompus, ce va-et-vient silencieux d'habits noirs, la fausse attention des regards levés au plafond, considérant les cannelures dorées des panneaux, ces ornementations du Directoire, moitié Louis XVI et Empire, avec des têtes de cuivre en appliques sur le marbre à lignes droites des cheminées. On avait chaud et froid tout ensemble, à croire que la terrible gelée du dehors tamisée par les murs épais et la ouate des tentures se fût changée en froid moral. Par moments, la galopade effrénée de Rochemaure ou de Lappara en commissaires, chargés d'installer les dames, rompait cette monotonie ambulante de gens debout qui s'ennuient; ou encore le passage à sensation de la belle madame Hubler coiffée en plumes, son profil sec de poupée incassable, son sourire en coin, retroussé jusqu'au sourcil comme à une vitrine de coiffeur. Mais le froid reprenait bien vite.
«C'est le diable à dégourdir ces salons de l'Instruction publique... L'ombre de Frayssinous revient certainement la nuit.»
Cette réflexion à haute voix partait d'un groupe de jeunes musiciens empressés autour du directeur de l'Opéra, Cadaillac, philosophiquement assis sur une banquette en velours, le dos au socle de Molière. Très gros, à moitié sourd, avec sa moustache en brosse toute blanche, on ne retrouvait guère le souple et fringant impresario des fêtes du Nabab dans cette majestueuse idole au masque bouffi et impénétrable, dont l'oeil seul racontait le Parisien blagueur, sa science féroce de la vie, son esprit en bâton d'épine ferré au bout, durci au feu de la rampe. Mais, satisfait, repu, craignant sur toute chose d'être délogé de sa direction à fin de bail, il rentrait ses ongles, parlait peu, surtout ici, se contentait de souligner ses observations sur la comédie officielle et mondaine du rire silencieux de Bas-de-Cuir.
«Boissaric, mon enfant, demandait-il tout bas à un jeune et intrigant Toulousain qui venait de faire jouer un ballet à l'Opéra après seulement dix ans de carton, ce que personne ne voulait croire, -- Boissaric, toi qui sais tout, dis-moi le nom de ce solennel personnage à moustaches qui cause familièrement avec tout le monde et marche derrière son nez d'un air recueilli comme s'il allait à l'enterrement de cet accessoire... Il doit être du bâtiment, car il m'a parlé théâtre avec une certaine autorité.
-- Je ne pense pas, patron... Plutôt un diplomate. Je l'entendais dire tout à l'heure au ministre de Belgique qu'ils avaient été longtemps collègues.
-- Vous vous trompez, Boissaric... Ce doit être un général étranger. Il pérorait, il n'y a qu'un instant, dans un groupe de grosses épaulettes et disait très haut: «Il faut n'avoir jamais eu un grand commandement militaire...»
-- Étrange!
Lappara, consulté au passage, se mit à rire:
-- Mais c'est Bompard.
-- Quès aco Bompard?
-- L'ami du ministre... Comment ne le connaissez-vous pas?
-- Du Midi?
-- Té! parbleu...
Bompard, en effet, qui, sanglé d'un superbe habit neuf à parements de velours, les gants dans l'entre-bâillure du gilet, essayait d'animer la soirée de son ami par une conversation variée et soutenue. Inconnu dans le monde officiel, où il se produisait pour la première fois, on peut dire qu'il faisait sensation en promenant d'un groupe à l'autre ses facultés inventives, ses visions fulgurantes, récits d'amours royales, aventures et combats, triomphes aux tirs fédéraux, qui donnaient à tous les visages autour de lui la même expression d'étonnement, de gêne et d'inquiétude. Il y avait là certes un élément de gaieté, mais compris seulement de quelques intimes, impuissant à distraire l'ennui qui pénétrait jusque dans la salle du concert, une pièce immense et très pittoresque avec ses deux étages de galeries et son plafond en vitrage qu'on pouvait croire à ciel ouvert.
Une décoration verte de palmiers, de bananiers à longues feuilles immobiles sous les lustres faisait un fond de fraîcheur aux toilettes des femmes alignées et serrées sur d'innombrables rangs de chaises. C'était une boule de nuques penchées et ondulantes, d'épaules et de bras sortis des corsages comme du chiffonnage d'une fleur entr'ouverte, de coiffures piquées d'étoiles, les diamants mêlés à l'éclair bleu des cheveux noirs, à l'or filé des crépelures blondes; et des profils perdus, de santé pleine, en lignes arrondies de la taille au chignon, ou de fine maigreur, élancés de la ceinture serrée d'une petite boucle brillante au cou long, noué d'un velours. Les éventails, l'aile dépliée, nuancée, pailletée, voltigeaient, papillonnaient sur tout cela, mêlaient des parfums de white rose ou d'opoponax à la faible exhalaison des lilas blancs et des violettes naturelles.
Le malaise des visages se compliquait ici de la perspective de deux heures d'immobilité devant cette estrade où s'étalaient en demi-cercle les choristes en habit noir, en toilettes de mousseline blanche, impassibles comme sous l'appareil photographique, et cet orchestre dissimulé dans les buissons de verdure et de roses que dépassaient les manches des contrebasses pareils à des instruments de torture. Oh! le supplice de la cangue à musique, elles le connaissaient toutes, il comptait parmi les fatigues de leur hiver et les cruelles corvées mondaines. C'est pourquoi, en cherchant bien, on n'aurait trouvé dans l'immense salle qu'un seul visage satisfait, souriant, celui de madame Roumestan, et non pas ce sourire de danseuse des maîtresses de maison si facilement changé en expression de haineuse fatigue quand il ne se sent plus regardé, mais un visage de femme heureuse, de femme aimée, en train de recommencer la vie. Ô tendresse inépuisable d'un coeur honnête qui n'a battu qu'une fois! Voilà qu'elle se reprenait à croire en son Numa, si bon, si tendre, depuis quelque temps. C'était comme un retour, l'étreinte de deux coeurs réunis après une longue absence. Sans chercher d'où pouvait venir ce regain de tendresse, elle le revoyait aimant et jeune comme un soir devant le panneau des chasses, et elle était toujours la Diane désirable, souple et fine dans sa robe de brocart blanc, ses cheveux châtains en bandeaux sur le front pur sans une pensée mauvaise, où ses trente ans en paraissaient vingt- cinq.
Hortense était bien jolie aussi, tout en bleu; un tulle bleu qui entourait d'une nuée sa longue taille un peu penchée en avant, ombrait son visage d'une douceur brune. Mais le début de son musicien la préoccupait. Elle se demandait comment ce public raffiné goûterait cette musique locale, s'il n'aurait pas fallu, comme disait Rosalie, encadrer le tambourin d'un horizon gris d'oliviers et de collines en dentelles; et, silencieuse, tout émue, elle comptait sur le programme les morceaux avant Valmajour, dans un demi-bruit d'éventails, de conversations à voix basse, auquel se mêlait l'accord successif des instruments.
Un battement d'archet aux pupitres, un froissement de papier sur l'estrade où les choristes se sont levés, leur partie à la main, un long regard des victimes, comme une envie de fuir, du côté de la haute porte obstruée d'habits noirs et le choeur de Gluck envoie ses premières notes vers le vitrage là-haut, où la nuit d'hiver superpose ses nappes bleues:
Ah! dans ce bois funeste et sombre...
C'est commencé...
Le goût de la musique s'est beaucoup répandu en France depuis quelques années. À Paris surtout, les concerts du dimanche et de la semaine sainte, une foule de sociétés particulières ont surexcité le sentiment public, vulgarisé les oeuvres classiques des grands maîtres, fait une mode de l'érudition musicale. Mais, au fond, Paris est trop vivant, trop cérébral, pour bien aimer la musique, cette grande absorbeuse qui vous tient immobile, sans voix et sans pensée, dans un réseau flottant d'harmonie, vous berce, vous hypnotise comme la mer; et les folies qu'il fait pour elle sont celles d'un gommeux pour une fille à la mode, une passion de chic, de galerie, banale et vide jusqu'à l'ennui.
L'ennui!
C'était bien la note dominante dans ce concert de l'Instruction publique. Sous l'admiration de commande, les physionomies extasiées qui font partie de la mondanité des femmes les plus sincères, il remontait peu à peu, figeait le sourire et l'éclair des yeux, affaissait ces jolies poses languissantes d'oiseaux branchés ou buvant goutte à goutte. Une après l'autre, sur les longues files de chaises enchaînées, elles se débattaient, avec des «bravos... divins... délicieux...» pour se ranimer elles- mêmes, et succombaient à la torpeur envahissante qui se dégageait comme une brume de cette marée sonore, reculant dans un lointain d'indifférence tous les artistes qui défilaient tour à tour.
On avait là pourtant les plus fameux, les plus illustres de Paris, interprétant la musique classique avec toute la science qu'elle exige et qui ne s'acquiert, hélas! qu'au prix des années. Voilà trente ans que la Vauters la chante, cette belle romance de Beethoven, _l'Apaisement_, et jamais avec plus de passion que ce soir; mais il manque des cordes à l'instrument, on entend l'archet racler sur le bois, et de la grande chanteuse de jadis, de la beauté célèbre, il ne reste que des attitudes savantes, une méthode irréprochable, et cette longue main blanche qui à la dernière strophe écrase une larme au coin de l'oeil élargi de kohl, une larme traduisant le sanglot que la voix ne peut plus donner.
Quel autre que Mayol, le beau Mayol, a jamais soupiré la sérénade de Don Juan avec cette délicatesse aérienne, cette passion qui semble d'une libellule amoureuse! Malheureusement on ne l'entend plus; il a beau se dresser sur la pointe des pieds, le cou tendu, filer le son jusqu'au bout en l'accompagnant d'un geste délié de fileuse qui pince sa laine entre deux doigts, rien ne sort, rien. Paris, qui a la reconnaissance de ses plaisirs passés, applaudit quand même; mais ces voix usées, ces figures flétries et trop connues, médailles dont la circulation constante a mangé l'effigie, ne dissiperont pas le brouillard qui plane sur la fête du ministère, malgré les efforts que fait Roumestan pour la ranimer, les bravos d'enthousiasme qu'il jette à haute voix du milieu des habits noirs, les «chut!» dont il terrifie à deux salons de distance les gens qui essayent de causer et qui circulent alors, muets comme des spectres sous le splendide éclairage, changent de place avec précaution pour se distraire, le dos rond, les bras en balancier, ou tombent anéantis sur des sièges bas, le claque ballant entre les jambes, hébétés, la figure vide.
À un moment, l'entrée en scène d'Alice Bachellery réveille et remue tout le monde. Aux deux portes de la salle il se fait une poussée curieuse pour apercevoir la petite diva en jupe courte sur l'estrade, la bouche entr'ouverte, ses longs cils battant comme de la surprise de voir toute cette foule. «_Chaud! chaud! les p'tits pains d'gruau!_» fredonnent les jeunes gens des clubs avec le geste canaille de sa fin de couplet. De vieux messieurs de l'Université s'approchent tout frétillants, tendant la tête du côté de leur bonne oreille pour ne pas perdre une intention de la gaudriole à la mode. Et c'est un désappointement, quand le petit mitron de sa voix aigrelette et courte entonne un grand air _d'Alceste_ seriné par la Vauters qui l'encourage de la coulisse. Les figures s'allongent, les habits noirs désertent, recommencent à errer, d'autant plus librement que le ministre ne les surveille plus, parti au fond du dernier salon au bras de M. de Boë, tout étourdi d'un tel honneur.
Éternel enfantin de l'Amour! Ayez donc vingt ans de Palais, quinze ans de tribune, soyez assez maître de vous pour garder au milieu des séances les plus secouées et des interruptions sauvages l'idée fixe et le sang-froid du goéland qui pêche en pleine tempête et si une fois la passion s'en mêle, vous vous trouverez faible parmi les faibles, tremblant et lâche au point de vous accrocher désespérément au bras d'un imbécile plutôt que d'entendre la moindre critique de votre idole.
-- Pardon, je vous quitte... voici l'entr'acte... et le ministre se précipite, rendant à son obscurité le jeune maître des requêtes qui désormais n'en sortira plus. On se pousse vers le buffet; et les mines soulagées de tous ces malheureux à qui l'on a rendu le mouvement et la parole, peuvent faire croire à Numa que sa protégée vient d'avoir un très grand succès. On le presse, on le félicite «divin... délicieux...» mais personne ne lui parle positivement de ce qui l'intéresse, et il saisit enfin Cadaillac qui passe près de lui, marchant de côté, refoulant le flot humain de son énorme épaule en levier.
-- Eh bien!... Comment l'avez-vous trouvée?
-- Qui donc?
-- La petite... fait Numa d'un ton qu'il essaie de rendre indifférent. L'autre, bonne lame, comprend, et, sans broncher:
-- Une révélation...
L'amoureux rougit comme à vingt ans, chez Malmus, quand _l'ancienne_ à tous lui faisait du pied sous la table.
-- Alors, vous croyez qu'à l'Opéra?...
-- Sans doute... Mais il faut un bon montreur, dit Cadaillac avec son rire muet; et, pendant que le ministre court féliciter mademoiselle Alice, le bon montreur continue dans la direction du buffet qu'on aperçoit encadré par une large glace sans tain au fond d'une salle aux boiseries brun et or. Malgré la sévérité des tentures, l'air rogue et majestueux des maîtres d'hôtel, choisis certainement parmi les ratés universitaires, la mauvaise humeur et l'ennui se dissipent ici, devant l'immense comptoir chargé de cristaux fins, de fruits, de sandwichs en pyramides, font place -- l'humanité reprenant ses droits -- à des attitudes convoitantes et voraces. Au moindre espace libre entre deux corsages, entre deux têtes penchées vers le morceau de saumon ou l'aile de volaille de leur petite assiette, un bras s'avance quêtant un verre, une fourchette, un petit pain, frôlant la poudre de riz des épaules, d'une manche noire ou d'un brillant et rude uniforme. On cause, on s'anime, les yeux étincellent, les rires sonnent sous l'influence des vins mousseux. Mille propos se croisent, propos interrompus, réponses à des demandes déjà oubliées. Dans un coin, des petits cris indignés: «Quelle horreur!... C'est affreux!...» autour du savant Béchut, l'ennemi des femmes, continuant à invectiver le sexe faible. Une querelle de musiciens:
-- Ah! mon cher, prenez garde... vous niez la quinte augmentée.
-- C'est vrai qu'elle n'a que seize ans?
-- Seize ans de fût et quelques années de bouteille.
-- Mayol!... Allons donc, Mayol!... fini, vidé.
Et dire que l'Opéra donne tous les soirs deux mille francs à ça!
-- Oui, mais il prend mille francs de billets pour chauffer sa salle, et Cadaillac lui rattrape le reste à l'écarté.
-- Bordeaux... chocolat... champagne...
-- ... à venir s'expliquer dans le sein de la Commission.
-- ... en remontant un peu la ruche avec des coques de satin blanc.
Ailleurs, mademoiselle Le Quesnoy, très entourée, recommande son tambourinaire à un correspondant étranger, tête impudente et plate de _choumacre_, le supplie de ne pas partir avant la fin, gronde Méjean qui ne la soutient pas, le traite de faux Méridional, de franciot, de renégat. Dans le groupe à côté, une discussion politique. Une bouche haineuse s'avance, l'écume aux dents, mâchant les mots comme des balles, pour les empoisonner:
«Tout ce que la démagogie la plus subversive...
-- Marat conservateur!» dit une voix, mais le propos se perd dans cette confuse rumeur de conversations mêlées de chocs d'assiettes, de verres, que le timbre cuivré de Roumestan domine tout à coup: «Mesdames, vite, mesdames... Vous allez manquer la sonate en _fa_!»
Silence de mort. La longue procession des traînes déployées recommence à travers les salons, se froisse entre les chaises alignées. Les femmes ont la figure désespérée de captives qu'on réintègre après une promenade d'une heure dans le préau.
Et les concerts, les symphonies se succèdent, à force de notes. Le beau Mayol recommence à filer le son insaisissable, la Vauters à tâter les cordes détendues de sa voix. Soudain, un sursaut de vie, de curiosité, comme tout à l'heure à l'entrée de la petite Bachellery. C'est le tambourin de Valmajour, l'apparition du superbe paysan, son feutre mou sur l'oreille, la ceinture rouge aux reins, la veste contadine à l'épaule. Une idée d'Audiberte, un instinct de son goût de femme, de l'habiller ainsi pour plus d'effet au milieu des habits noirs. À la bonne heure, tout ceci est neuf, imprévu, ce long tambour qui se balance au bras du musicien, la petite flûte sur laquelle ses doigts s'escriment, et les jolis airs à double sonnerie dont le mouvement, enlevant et vif, moire d'un frisson de réveil le satin des belles épaules. Le public blasé s'amuse de ces aubades toutes fraîches, embaumées de romarin, de ces refrains de vieille France.
«Bravo!... Bravo!... Encore!...»
Et quand il attaque la _Marche de Turenne_ sur un rythme large et vainqueur que l'orchestre accompagne en sourdine, enflant, soutenant l'instrument un peu grêle, c'est du délire. Il faut qu'il revienne deux fois, dix fois, réclamé en première ligne par Numa dont ce succès a réchauffé le zèle et qui maintenant prend à son compte «la fantaisie de ces dames». Il raconte comment il a découvert ce génie, explique la merveille de la flûte à trois trous, donne des détails sur le vieux castel des Valmajour.
«Il s'appelle vraiment Valmajour?
-- Certainement... des princes des Baux... c'est le dernier.»
Et la légende court, se répand, s'enjolive, un vrai roman de George Sand.
«J'ai les _parchemeïns_ chez moi!» affirme Bompard d'un ton qui ne souffre pas de réplique. Mais, au milieu de cet enthousiasme mondain, plus ou moins factice, un pauvre petit coeur s'émeut, une jeune tête se grise éperdument, prend au sérieux les bravos, les légendes. Sans dire un mot, sans même applaudir, les yeux fixes, perdus, sa longue taille souple suivant d'un balancement de rêve les mesures de la marche héroïque, Hortense se retrouve là-bas, en Provence, sur la plate-forme haute dominant la campagne ensoleillée, pendant que son musicien lui sonne l'aubade comme à une dame des cours d'amour et met la fleur de grenade à son tambourin avec une grâce sauvage. Ce souvenir la remue délicieusement, et tout bas, appuyant la tête sur l'épaule de sa soeur: «Oh! que je suis bien...» murmure-t-elle d'un accent profond et vrai que Rosalie ne remarque pas tout de suite, mais qui plus tard se précisera, la hantera comme l'annonce balbutiée d'un malheur.
-- Eh! bé! mon brave Valmajour, quand je vous le disais... Quel succès!... hein? criait Roumestan dans le petit salon où l'on avait servi un souper debout pour les artistes. Ce succès, les autres étoiles du concert le trouvaient bien un peu exagéré. La Vauters, assise, prête à partir, attendant sa voiture, voilait son dépit d'un grand capuchon de dentelle aux pénétrants parfums, tandis que le beau Mayol debout devant le buffet, avec une mimique de dos énervée et lasse, déchiquetait une mauviette férocement s'imaginant tenir le tambourinaire sous sa lame. La petite Bachellery n'avait pas de ces colères. Elle jouait à l'enfant au milieu d'un groupe de jeunes gommeux, riant, papillonnant, mordant à pleines dents blanches, comme un écolier tourmenté d'une faim de croissance, dans un petit pain au jambon. Elle essayait le flûtet de Valmajour.
-- Voyez donc, m'sieu le ministre!
Puis, apercevant Cadaillac derrière Son Excellence, elle lui tendit avec une pirouette son front de petite fille à baiser.
-- B'jou, m'n'oncle...
C'était une parenté de fantaisie, une adoption de coulisse.
-- La fausse étourdie! grogna le bon montreur sous sa moustache blanche, mais pas trop haut, car elle allait probablement devenir sa pensionnaire et une pensionnaire influente.
Valmajour, l'air fat, très entouré de femmes, de journalistes, se tenait debout devant la cheminée. Le correspondant étranger l'interrogeait brutalement, non plus de ce ton patelin dont il scrutait les ministres dans les audiences particulières; mais sans se troubler, le paysan lui répondait par le récit stéréotypé sur ses lèvres: «Ce m'est vénu de nuit, en écoutant çanter le rossignoou...» Il fut interrompu par mademoiselle Le Quesnoy, qui lui tendait un verre et une assiette remplis à son intention.
«Bonjour, monsieur... Et moi aussi, je vous apporte le _grand- boire_.» Elle avait coupé son effet. Il lui répondit d'un léger mouvement de tête, en lui montrant la cheminée: «Va bien... va bien... posez ça là-dessus», et continua son histoire.» Ce que l'oiso du bon Dieu fait avec un trou...» Sans se décourager, Hortense attendit la fin, puis lui parla de son père, de sa soeur...
-- Elle va être bien contente?...
-- Oui, ça n'a pas trop mal marché.
Le sourire fat, il effilait sa moustache en promenant autour de lui un regard inquiet. On lui avait dit que le directeur de l'Opéra voulait lui faire des propositions. Il le guettait de loin, ayant déjà des jalousies d'acteur, s'étonnait qu'on pût s'occuper si longtemps de cette petite chanteuse de rien du tout; et, plein de sa pensée, il ne prenait pas la peine de répondre à la belle jeune fille arrêtée devant lui, son éventail aux mains, dans cette jolie attitude demi-audacieuse que donne l'habitude du monde. Mais elle l'aimait mieux ainsi, dédaigneux et froid pour tout ce qui n'était pas son art. Elle l'admirait recevant de haut les compliments dont le bombardait Cadaillac avec sa rondeur brusque:
«Mais si... mais si... je vous le dis comme je le pense... Beaucoup de talent... très original, très neuf... Je ne veux pas qu'un autre théâtre que l'Opéra en ait l'étrenne... je vais chercher une occasion de vous produire. À partir d'aujourd'hui, considérez-vous comme de la maison.
Valmajour pensait au papier timbré qu'il avait dans la poche de sa veste; mais l'autre, comme s'il devinait cette préoccupation, lui tendait sa main souple. «Voilà qui nous engage tous deux, mon cher...» Et montrant Mayol, la Vauters, heureusement occupés d'autre chose, car ils auraient trop ri: «Demandez à vos camarades ce que vaut la parole de Cadaillac.»
Il tourna les talons là-dessus, et revint dans le bal. Maintenant c'était un bal qui s'agitait dans les salles moins pleines, mais plus animées; et l'admirable orchestre se vengeait de trois heures de musique classique par des suites de valses du plus pur viennois. Les hauts personnages, les gens graves partis, la place restait à la jeunesse, autour du salon; et la figure des écharpes terminée, elle venait vers sa soeur, lui disait tout bas: «Nous voilà bien... Numa qui m'a promise à ses trois secrétaires!
-- Lequel prends-tu?»
Sa réponse fut arrêtée net par un roulement de tambourin.
«La farandole!... La farandole!...»
Une surprise du ministre à ses invités. La farandole pour finir le cotillon, le Midi à outrance, et _zou!..._ Mais comment cela se danse-t-il?... Les mains s'attirent et se joignent, les salons se mêlent, cette fois. Bompard indique gravement «comme ceci, mesdemoiselles» en battant un entrechat et, Hortense en tête, la farandole se déroule à travers la longue enfilade des salons, suivie de Valmajour jouant avec une gravité superbe, fier de son succès et des regards que lui vaut sa mâle et robuste tournure dans un costume original.
-- Est-il beau, dit Roumestan, est-il beau!... Un pâtre grec!
De salle en salle, la danse rustique, plus nombreuse et plus entraînée, poursuit et chasse l'ombre de Frayssinous. Sur les grandes tapisseries d'après Boucher et Lancret, les personnages s'agitent réveillés par des airs du vieux temps; et les culs-nus d'amours, qui se roulent aux frises, prennent aux yeux des danseurs un mouvement de course effrénée et folle comme la leur.
Là-bas, tout au fond, Cadaillac qui s'accote au buffet, une assiette et un verre dans les mains, écoute, mange et boit, pénétré de cette chaleur de plaisir jusqu'au fond de son scepticisme:
«Rappelle-toi ceci, petit, dit-il à Boissaric... Il faut toujours rester jusqu'à la fin des bals... Les femmes sont plus jolies dans cette pâleur moite, qui n'est pas encore de la fatigue, pas plus que ce petit filet blanc aux fenêtres n'est encore le jour... Il y a dans l'air un peu de musique, de la poussière qui sent bon, une demi-ivresse qui affine les sensations et qu'il faut savourer en mangeant un chaud-froid de volaille arrosé de vin frappé... Tiens! regarde-moi ça...»
Derrière la glace sans tain, la farandole défilait, les bras étendus, un cordon alterné de noir et de clair, assoupli par l'affaissement des toilettes et des coiffures, le froissement de deux heures de danse.
«Est-ce joli, hein?... Et le gaillard de la fin, quel galbe!...»
Il ajouta froidement, en posant son verre: «Du reste, il ne fera pas le sou!...»
X
NORD ET MIDI
Entre le président Le Quesnoy et son gendre, il n'y avait jamais eu grande sympathie. Le temps, les rapports fréquents, les liens de parenté n'étaient pas parvenus à diminuer l'écart de ces deux natures, à vaincre le froid intimidant qu'éprouvait le Méridional devant ce grand silencieux à tête hautaine et pâle dont le regard bleu-gris, le regard de Rosalie moins la tendresse et l'indulgence, s'abaissait sur sa verve pour la geler. Numa, flottant et mobile, toujours débordé par sa parole, à la fois ardent et compliqué, se révoltait contre la logique, la droiture, la rigidité de son beau-père; et tout en lui enviant ses qualités, les mettait sur le compte de la froideur de l'homme du Nord, de l'extrême Nord que lui représentait le président.
-- Après, il y a l'ours blanc... Puis, plus rien, le pôle et la mort.
Il le flattait cependant, cherchait à le séduire avec des chatteries adroites, ses amorces à prendre le Gaulois; mais le Gaulois, plus subtil que lui-même, ne se laissait pas envelopper. Et lorsqu'on causait politique, le dimanche, dans la salle à manger de la place Royale; lorsque Numa, attendri par la bonne chère, essayait de faire croire au vieux Le Quesnoy qu'en réalité ils étaient bien près de s'entendre voulant tous deux la même chose -- la liberté; il fallait voir le coup de tête révolté dont le président lui secouait toutes ses mailles.
-- Ah! mais non, pas la même!
En quatre arguments précis et durs, il rétablissait les distances, démasquait les mots, montrait qu'il ne se laissait pas prendre à leur tartuferie. L'avocat s'en tirait en plaisantant, très vexé au fond, surtout à cause de sa femme qui, sans se mêler jamais de politique, écoutait et regardait. Alors en revenant, le soir, dans leur voiture, il s'efforçait de lui prouver que son père manquait de bon sens. Ah! si ça n'avait pas été pour elle, il l'aurait joliment rembarré. Rosalie, pour ne pas l'irriter, évitait de prendre parti:
-- Oui, c'est malheureux... vous ne vous entendez pas... Mais tout bas elle donnait raison au président.
Avec l'arrivée de Roumestan au ministère, le froid entre les deux hommes s'était accentué. M. Le Quesnoy refusait de se montrer aux réceptions de la rue de Grenelle, et s'en expliqua très nettement avec sa fille:
-- Dis-le bien à ton mari... qu'il continue à venir chez moi et le plus souvent possible, j'en serai très heureux; mais on ne me verra jamais au ministère. Je sais ce que ces gens-là nous préparent je ne veux pas avoir l'apparence d'un complice.
Du reste, la situation était sauvegardée aux yeux du monde par ce deuil de coeur qui murait les Le Quesnoy chez eux depuis si longtemps. Le ministre de l'Instruction publique eût été probablement très gêné de sentir dans ses salons ce vigoureux contradicteur devant lequel il restait un petit garçon; il affecta cependant de paraître blessé de cette décision, s'en fit une attitude, chose toujours très précieuse à un comédien, et un prétexte pour ne plus venir que fort inexactement aux dîners du dimanche, invoquant une de ces mille excuses, commissions, réunions, banquets obligatoires, qui donnent aux maris de la politique une si vaste liberté.
Rosalie, au contraire, ne manquait pas un dimanche, arrivait de bonne heure l'après-midi, heureuse de retremper dans l'intérieur de ses parents ce goût de la famille que l'existence officielle ne lui laissait guère le loisir de satisfaire. Madame Le Quesnoy encore à vêpres, Hortense à l'église, avec sa mère, ou menée par des amis à quelque matinée musicale, elle était sûre de trouver son père dans sa bibliothèque, une longue pièce tapissée de livres du haut au bas, enfermé avec ces amis muets, ces confidents intellectuels, les seuls dont sa douleur n'eût jamais pris ombrage. Le président ne s'installait pas à lire, inspectait les rayons, s'arrêtait à une belle reliure, et, debout, sans s'en douter, lisait pendant une heure, ne s'apercevant ni du temps ni de la fatigue. Il avait un pâle sourire en voyant entrer sa fille aînée. Quelques mots échangés, car ils n'étaient bavards ni l'un ni l'autre, elle passait, elle aussi, la revue de ses auteurs aimés, choisissait, feuilletait près de lui sous le jour un peu assombri d'une grande cour du Marais où tombaient en lourdes notes, dans la tranquillité du dimanche aux quartiers commerçants, les sonneries des vêpres voisines. Parfois il lui donnait un livre entr'ouvert:
-- Lis ça... en soulignant avec l'ongle; et, quand elle avait lu:
-- C'est beau, n'est-ce pas?...
Pas de plus grand plaisir pour cette jeune femme, à qui la vie offrait ce qu'elle peut donner de brillant et de luxueux, que cette heure auprès de ce père âgé et triste, envers lequel son adoration filiale se doublait d'attaches intimes tout intellectuelles.
Elle lui devait sa rectitude de pensée, ce sentiment de justice qui la faisait si vaillante, aussi son goût artistique, l'amour de la peinture et des beaux vers; car chez Le Quesnoy le tripotage continu du code n'avait pas ossifié l'homme. Sa mère, Rosalie l'aimait, la vénérait, non sans un peu de révolte contre une nature trop simple, trop molle, annihilée dans sa propre maison et que la douleur, qui élève certaines âmes, avait courbée à terre aux plus vulgaires préoccupations féminines, la piété pratiquante, le ménage en petits détails. Plus jeune que son mari, elle paraissait l'aînée, avec sa conversation bonne femme, qui, vieillie et attristée comme elle, cherchait des coins chauds de souvenir, des rappels de son enfance dans un domaine ensoleillé du Midi. Mais l'église la possédait surtout, et, depuis la mort de son fils, elle allait endormir son chagrin dans la fraîcheur silencieuse, le demi-jour, le demi-bruit des hautes nefs, comme dans une paix de cloître défendue du grouillement de la vie par les lourdes portes rembourrées, avec cet égoïsme dévot et lâche des désespoirs accoudés aux prie-Dieu, déliés des soucis et des devoirs.
Rosalie, déjà jeune fille au moment de leur malheur, avait été frappée de la façon différente dont ses parents le subissaient: elle, renonçant à tout, abîmée dans une religion larmoyante, lui, demandant des forces à la tâche accomplie; et sa tendre préférence pour son père lui était venue d'un choix de sa raison. Le mariage, la vie commune avec les exagérations, les mensonges, les démences de son Méridional, lui faisaient trouver encore plus doux l'abri de la bibliothèque silencieuse qui la changeait du garni grandiose, officiel et froid, des ministères.
Au milieu de la calme causerie, on entendait un bruit de porte, un frou-frou de soie, Hortense qui rentrait.
-- Ah! je savais te trouver là...
Elle n'aimait pas à lire, celle-là. Même les romans l'ennuyaient, jamais assez romanesques pour son exaltation. Au bout de cinq minutes qu'elle était à piétiner, son chapeau sur la tête:
-- Ça sent le renfermé, toutes ces paperasses... tu ne trouves pas, Rosalie?... Allons, viens un peu avec moi... Père t'a assez eue. Maintenant, c'est mon tour.
Et elle l'entraînait dans sa chambre, leur chambre, car Rosalie y avait aussi vécu jusqu'à l'âge de vingt ans.
Elle voyait là, dans une heure charmante de causeries, tous les objets qui avaient fait partie d'elle-même, son lit aux rideaux de cretonne, son pupitre, l'étagère, la bibliothèque où il restait un peu de son enfance aux titres des volumes, à la puérilité de mille riens conservés avec amour. Elle retrouvait ses pensées dans tous les coins de cette chambre de jeune fille, plus coquette et ornée que de son temps un tapis par terre, une veilleuse en corolle au plafond, et de petites tables fragiles, à coudre, à écrire, que l'on rencontrait à chaque pas. Plus d'élégance et moins d'ordre, deux ou trois ouvrages commencés, au dos des chaises, le pupitre resté ouvert avec un envolement de papier à devise. Quand on entrait, il y avait toujours une petite minute de déroute.
-- C'est le vent, disait Hortense en éclatant de rire, il sait que je l'adore, il sera venu voir si j'y étais.
-- On aura laissé la fenêtre ouverte, répondait Rosalie tranquillement... Comment peux-tu vivre là-dedans?... Je suis incapable de penser, moi, quand rien n'est en place.
Elle se levait pour remettre droit un cadre accroché au mur, qui gênait son oeil aussi juste que son esprit.
-- Eh bien! moi, tout le contraire, ça me monte... Il me semble que je suis en voyage.
Cette différence de natures se retrouvait sur le visage des deux soeurs. Rosalie, régulière, une grande pureté de lignes, des yeux calmes et de couleur changeante comme un flot dont la source est profonde; l'autre, des traits en désordre, d'expression spirituelle sur un teint mat de créole. Le nord et le midi du père et de la mère, deux tempéraments très divers qui s'étaient unis sans se fondre, perpétuant chacun sa race. Et cela malgré la vie commune, l'éducation pareille dans un grand pensionnat où Hortense reprenait, sous les mêmes maîtres, à quelques années de distance, la tradition scolaire qui avait fait de sa soeur une femme sérieuse, attentive, tout à la minute présente, s'absorbant dans ses moindres actes, et la laissait, elle, tourmentée, chimérique, l'esprit inquiet, toujours en rumeur. Quelquefois, la voyant si agitée, Rosalie s'écriait:
-- Je suis bien heureuse, moi... Je n'ai pas d'imagination.
-- Moi, je n'ai que ça! disait Hortense; et elle lui rappelait que, au cours de M. Baudouy chargé de leur apprendre le style et le développement de la pensée, ce qu'il appelait pompeusement «sa classe d'imagination», Rosalie n'avait aucun succès, exprimant toutes choses en quelques mots concis, tandis que, avec gros comme ça d'idée, elle noircissait des volumes.
«C'est le seul prix que j'aie jamais eu, le prix d'imagination.»
Elles étaient, malgré tout, tendrement unies, d'une de ces affections de grande à petite soeur, où il entre du filial et du maternel. Rosalie l'emmenait partout avec elle, au bal, chez ses amies, dans ces courses de magasins qui affinent le goût des Parisiennes. Même après leur sortie du pensionnat, elle restait sa petite mère. Et maintenant elle s'occupait de la marier, de lui trouver le compagnon tranquille et sûr, indispensable à cette tête folle, le bras solide dont il fallait équilibrer ses élans. Méjean était tout indiqué; mais Hortense, qui d'abord n'avait pas dit non, montrait subitement une antipathie évidente. Elles s'en expliquèrent au lendemain de cette soirée ministérielle où Rosalie avait surpris l'émotion, le trouble de sa soeur.
-- Oh! il est bon, je l'aime bien, disait Hortense... C'est un ami loyal comme on voudrait en sentir auprès de soi toute sa vie... Mais ce n'est pas le mari qu'il me faut.
-- Pourquoi?
-- Tu vas rire... Il ne parle pas assez à mon imagination, voilà!... Le mariage avec lui, ça me fait l'effet d'une maison bourgeoise et rectangulaire au bout d'une allée droite comme un _i_. Et tu sais que j'aime autre chose, l'imprévue, les surprises...
-- Qui alors? M. de Lappara?...
-- Merci! pour qu'il me préfère son tailleur.
-- M. de Rochemaure?
-- Le paperassier modèle... moi qui ai le papier en horreur.
Et l'inquiétude de Rosalie la pressant, voulant savoir, l'interrogeant de tout près: «Ce que je voudrais, dit la jeune fille, pendant que montait une flamme légère, comme d'un feu de paille, à la pâleur de son teint, ce que je voudrais...» puis, la voix changée, avec une expression comique:
-- Je voudrais épouser Bompard; oui, Bompard, voilà le mari de mes rêves... Au moins, il a de l'imagination, celui-là, des ressources contre la monotonie.
Elle se leva, arpenta la chambre, de cette démarche un peu penchée qui la faisait paraître encore plus grande que sa taille. On ne connaissait pas Bompard. Quelle fierté, quelle dignité d'existence, et logique avec sa folie. «Numa voulait lui donner une place près de lui, il n'a pas voulu. Il a préféré vivre de sa chimère. Et l'on accuse le Midi d'être pratique, industrieux... En voilà un qui fait mentir la légende... tiens! en ce moment, -- il me racontait cela, au bal, l'autre soir, -- il fait éclore des oeufs d'autruche... Une couveuse artificielle... Il est sûr de gagner des millions... Il est bien plus heureux que s'il les avait... Mais c'est une féerie perpétuelle que cet homme-là! Qu'on me donne Bompard, je ne veux que Bompard.
-- Allons, je ne saurai rien encore aujourd'hui...» pensait la grande soeur qui devinait quelque chose de profond sous ces badinages.
Un dimanche, Rosalie trouva en arrivant madame Le Quesnoy qui l'attendait dans l'antichambre et lui dit d'un ton mystère:
-- Il y a quelqu'un au salon... une dame du Midi.
-- Tante Portal?
-- Tu vas voir...
Ce n'était pas Mme Portal, mais une pimpante Provençale dont la révérence rustique s'acheva dans un éclat de rire.
-- Hortense!
La jupe au ras des souliers plats, le corsage élargi par les plis de tulle du grand fichu, le visage encadré des ondes tombantes de la chevelure que retenait la petite coiffe ornée d'un velours ciselé, brodé de papillons de jais, Hortense ressemblait bien aux «chato» qu'on voit le dimanche coqueter sur la Lice d'Arles ou cheminer deux par deux, les cils baissés, entre les colonnettes du cloître de Saint-Trophyme dont la dentelure va bien à ces carnations sarrasines, de l'ivoire d'église où tremble la clarté d'un cierge en plein jour.
-- Crois-tu qu'elle est jolie! disait la mère, ravie devant cette personnification vivante du pays de sa jeunesse. Rosalie, au contraire, tressaillit d'une tristesse inconsciente comme si ce costume lui emportait sa soeur au loin, bien loin.
-- En voilà une fantaisie!... Ça te va bien, mais je t'aime encore mieux en Parisienne... Et qui t'a si bien habillée?
-- Audiberte Valmajour. Elle sort d'ici.
-- Comme elle vient souvent, dit Rosalie en passant dans leur chambre pour ôter son chapeau, quelle amitié!... Je vais être jalouse.
Hortense se défendait, un peu gênée. Ça faisait plaisir à leur mère, cette coiffe du Midi dans la maison.
-- N'est-ce pas vrai, mère? cria-t-elle d'une pièce à l'autre. Puis cette pauvre fille était si dépaysée dans Paris et si intéressante avec ce dévouement aveugle au génie de son frère.
-- Oh! du génie... dit la grande soeur en secouant la tête.
-- Dame! tu as vu, l'autre soir chez vous, quel effet... partout c'est la même chose.
Et comme Rosalie répondait qu'il fallait comprendre à leur vraie valeur ces succès mondains faits d'obligeance, de chic, du caprice d'une soirée:
-- Enfin, il est à l'Opéra.
La bande de velours s'agitait sur la petite coiffe en révolte, comme si elle eût recouvert vraiment une de ces têtes exaltées dont elle accompagne là-bas le fier profil. D'ailleurs, ces Valmajour n'étaient pas des paysans comme d'autres, mais les derniers représentants d'une famille déchue!...
Rosalie, debout devant la haute psyché, se retourna en riant:
-- Comment tu crois à cette légende?
-- Mais certes! Ils viennent directement des princes des Baux... les parchemins sont là comme les armes à leur porte rustique. Le jour où ils voudront...
Rosalie frémit. Derrière le paysan joueur de flûtet, il y avait le prince. Avec un prix d'imagination, cela pouvait devenir dangereux.
-- Rien de tout cela n'est vrai, et elle ne riait plus cette fois, -- il existe dans la banlieue d'Aps dix familles de ce nom soi- disant princier. Ceux qui t'ont dit autre chose ont menti par vanité, par...
-- Mais c'est Numa, c'est ton mari... L'autre soir, au ministère, il donnait toutes sortes de détails.
-- Oh! avec lui, tu sais... Il faut mettre au point, comme il dit.
Hortense n'écoutait plus. Elle était rentrée dans le salon, et assise au piano elle entonnait d'une voix éclatante:
_Mount' as passa la matinado_ _Mourbieù, Marioun..._
C'était, sur un air grave comme du plain-chant, une ancienne chanson populaire de Provence que Numa avait apprise à sa belle- soeur et qu'il s'amusait à lui entendre chanter avec son accent parisien qui, glissant sur les articulations méridionales, faisait penser à de l'italien prononcé par une Anglaise.
_-- Où as-tu passé ta matinée, morbleu, Marion?_ _-- À la fontaine chercher de l'eau, mon Dieu, mon ami._ _-- Quel est celui qui te parlait, morbleu, Marion?_ _-- C'est une de mes camarades, mon Dieu, mon ami._
_-- Les femmes ne portent pas les brayes, morbleu, Marion._ _-- C'était sa robe entortillée, mon Dieu, mon ami._ _-- Les femmes ne portent pas l'épée, morbleu, Marion._ _-- C'est sa quenouille qui pendait, mon Dieu, mon ami._
_-- Les femmes ne portent pas moustache, morbleu, Marion._ _-- C'étaient des mûres qu'elle mangeait, mon Dieu, mon ami._ _-- Le mois de mai ne porte pas de mûres, morbleu, Marion._ _-- C'était une branche de l'automne, mon Dieu, mon ami._
_-- Va m'en chercher une assiettée, morbleu, Marion._ _-- Les petits oiseaux les ont toutes mangées, mon Dieu, mon ami._ _-- Marion!... je te couperai la tête, morbleu, Marion..._ _-- Et puis que ferez-vous du reste, mon Dieu, mon ami?_
_-- Je le jetterai par la fenêtre, morbleu, Marion,_ _Les chiens, les chats en feront fête..._
Elle s'interrompit pour lancer avec le geste et l'intonation de Numa, quand il se montait: «Ça, voyez-vous, mes _infants_... C'est _bo_ comme du Shakspeare!...
-- Oui, un tableau de moeurs, fit Rosalie en s'approchant... Le mari grossier, brutal, la femme féline et menteuse... un vrai ménage du Midi.
-- Oh! ma fille... dit Mme Le Quesnoy sur un ton de doux reproche, le ton des anciennes querelles passées en habitude. Le tabouret de piano tourna brusquement sur sa vis et mit en face de Rosalie le bonnet de la Provençale indignée.
-- C'est trop fort... qu'est-ce qu'il t'a fait, le Midi?... Moi, je l'adore. Je ne le connaissais pas, mais ce voyage que vous m'avez fait faire m'a révélé ma vraie patrie... J'ai beau avoir été baptisée à Saint-Paul; je suis de là-bas, moi... Une enfant de la placette... Tu sais, maman, un de ces jours nous planterons là ces froids Septentrionaux et nous irons demeurer toutes deux dans notre beau Midi où l'on chante, où l'on danse, le Midi du vent, du soleil, du mirage, de tout ce qui poétise et élargit la vie... _C'est là que je voudrais vi-i-vre_... Ses deux mains agiles retombèrent sur le piano, dispersant la fin de son rêve dans un brouhaha de notes retentissantes.
«Et pas un mot du tambourin, pensait Rosalie, c'est grave!»
Plus grave encore qu'elle ne l'imaginait.
Du jour où Audiberte avait vu la demoiselle accrocher une fleur au tambourin de son frère, à cette minute même s'était levée dans son esprit ambitieux une vision splendide d'avenir, qui n'avait pas été étrangère à leur transplantement. L'accueil que lui fit Hortense lorsqu'elle vint se plaindre à elle, son empressement à courir vers Numa, l'affermissaient dans son espoir encore vague. Et depuis, lentement, sans s'en ouvrir à ses hommes autrement que par des demi-mots, avec sa duplicité de paysanne presque italienne, en se glissant, en rampant, elle préparait les voies. De la cuisine de la place Royale où elle commençait par attendre timidement dans un coin, au bord d'une chaise, elle se faufilait au salon, s'installait, toujours nette et bien coiffée, à une place de parente pauvre. Hortense en raffolait, la montrait à ses amies comme un joli bibelot rapporté de cette Provence dont elle parlait avec passion. Et l'autre, se faisant plus simple que nature, exagérait ses effarements de sauvage, ses colères à poings fermés contre le ciel boueux de Paris, s'exclamait d'un «_Boudiou_» très gentil dont elle soignait l'effet comme une ingénue de théâtre. Le président lui-même en souriait, de ce _boudiou_. Et faire sourire le président!...
Mais c'est chez la jeune fille, seule avec elle, qu'elle mettait en jeu toutes ses câlineries. Tout à coup elle s'agenouillait à ses pieds, lui prenait les mains, s'extasiait sur les moindres grâces de sa toilette, la façon de nouer un ruban, de se coiffer, laissant échapper de ces lourds compliments en plein visage qui font plaisir quand même, tellement ils paraissent naïfs et spontanés. Oh! quand la demoiselle était descendue de voiture devant le _mas_, elle avait cru voir la reine des anges en personne, qu'elle n'en pouvait plus parler de saisissement. Et son frère, pécaïré, en entendant le carrosse qui ramenait la Parisienne crier sur les pierres de la descente, il disait que c'était comme si ces pierres lui tombaient une à une sur le coeur.
Elle en jouait de ce frère, et de ses fiertés, de ses inquiétudes... Des inquiétudes, pourquoi? je vous demande un peu... Depuis la soirée du _menistre_, on parlait de lui sur tous les journaux, on mettait son portrait partout. Et des invitations dans le faubourg de _Saint-Germeïn_, qu'il n'y pouvait pas suffire. Des duchesses, des comtesses qui lui écrivaient sur des billets à odeur, avec des couronnes à leur papier comme sur les voitures qu'elles envoyaient pour le prendre... Eh bien non, il n'était pas content, le _povre_!
Tout cela, chuchoté près d'Hortense, lui communiquait un peu de la fièvre et du magnétique vouloir de la paysanne. Alors, sans regarder, elle demandait si Valmajour n'aurait pas, peut-être, une promise qui l'attendait là-bas, au pays.
-- Lui, une promise!... _Avaï_, vous le connaissez pas... Il s'en croit trop pour vouloir d'une paysanne. Les plus riches se sont mises après lui, celle des Combette, une autre encore, et des galantes, vous savez bien!... Il les a pas seulement regardées... Qui sait ce qu'il roule dans sa tête!... Oh! ces artistes...
Et ce mot, nouveau pour elle, prenait sur ses lèvres ignorantes une indéfinissable expression, comme du latin de la messe ou quelque formule cabalistique ramassée dans le Grand-Albert. L'héritage du cousin Puyfourcat revenait très souvent aussi dans cet adroit bavardage.
Il est peu de familles du Midi, artisanes ou bourgeoises, qui n'aient leur cousin Puyfourcat, le chercheur d'aventures parti dès sa jeunesse et qui n'a plus écrit, qu'ou aime à se figurer richissime. C'est le billet de loterie à longue échéance, l'échappée chimérique sur un lointain de fortune et d'espoir, auquel on finit par croire fermement. Audiberte y croyait à l'héritage du cousin, et elle en parlait à la jeune fille, moins pour l'éblouir que pour diminuer les distances sociales qui les séparaient. À la mort du Puyfourcat, le frère rachèterait Valmajour, ferait reconstruire le château et valoir ses titres de noblesse, puisqu'ils disaient tous que les papiers existaient.
À la fin de ces causeries, prolongées quelquefois jusqu'au crépuscule, Hortense restait longtemps silencieuse, le front appuyé à la vitre, à regarder monter dans un rose couchant d'hiver les hautes tours du château reconstruit, la plate-forme toute ruisselante de lumières et d'aubades en l'honneur de la châtelaine.
-- _Boudiou_, qu'il est tard!... s'écriait la paysanne la voyant au point où elle voulait... Et le dîner de mes hommes qui n'est pas prêt! Je me sauve.
Souvent Valmajour venait l'attendre en bas; mais elle ne le laissait jamais monter. Elle le sentait si gauche et si grossier, indifférent d'ailleurs à toute idée de séduction. Elle n'avait pas encore besoin de lui.
Quelqu'un qui la gênait bien aussi, mais difficile à éviter, c'était Rosalie, auprès de qui les chatteries, les fausses naïvetés ne prenaient pas. En sa présence, Audiberte, ses terribles sourcils noirs plissés au front, ne disait plus un mot; et dans ce mutisme montait, avec une haine de race, une colère de faible, sournoise et vindicative, contre l'obstacle le plus sérieux à ses projets. Son vrai grief était celui-là; mais elle en avouait d'autres à la petite soeur. Rosalie n'aimait pas le tambourin, puis «elle ne faisait pas sa religion... Et une femme qui ne fait pas sa religion, voyez-vous...» Audiberte la faisait, elle, et furieusement; elle ne manquait pas un office et communiait aux jours convenus. Cela ne l'entravait en rien, rouée, menteuse, hypocrite, violente jusqu'au crime, ne puisant dans les textes que des préceptes de vengeance et de haine. Seulement elle restait honnête, au sens féminin du mot. Avec ses vingt-huit ans, sa jolie figure, elle gardait, dans les milieux bas où ils roulaient maintenant, la chasteté sévère de son épais fichu de paysanne, serré sur un coeur qui n'avait jamais battu que d'ambition fraternelle.
-- Hortense m'inquiète... Regarde-la.
Rosalie, à qui sa mère faisait cette confidence dans un coin de salon au ministère, crut que madame Le Quesnoy partageait ses défiances. Mais l'observation de la mère s'adressait à l'état d'Hortense, qui ne parvenait pas à guérir un gros vilain rhume. Rosalie regarda sa soeur. Toujours son teint éblouissant, sa vivacité, sa gaieté. Elle toussait un peu, mais quoi! comme toutes les Parisiennes après la saison des bals. Le beau temps allait la remettre bien vite.
«En as-tu parlé à Jarras?»
Jarras était un ami de Roumestan, un ancien du café Malmus. Il assurait que ce n'était rien, conseillait les eaux d'Arvillard.
-- Eh bien il faut y aller... dit vivement Rosalie, enchantée de ce prétexte d'éloigner Hortense.
-- Oui, mais ton père qui va rester seul...
-- J'irai le voir tous les jours...
Alors la pauvre mère avouait, en sanglotant, l'épouvante que lui causait ce voyage avec sa fille. Pendant toute une année, il lui avait fallu courir ainsi les villes d'eaux pour l'enfant qu'ils avaient déjà perdu. Est-ce qu'elle allait recommencer le même pèlerinage, avec le même but affreux en perspective? L'autre aussi, ça l'avait pris à vingt ans, en pleine santé, en pleine force...
-- Oh! maman, maman... veux-tu te taire...
Et Rosalie la grondait doucement, Hortense n'était pas malade, voyons; le médecin le disait bien. Ce voyage serait une simple distraction. Arvillard, les Alpes dauphinoises, un pays merveilleux. Elle aurait bien voulu accompagner Hortense à sa place. Malheureusement, elle ne pouvait pas. Des raisons sérieuses...
-- Oui, je comprends... ton mari, le ministère...
-- Oh! non, ce n'est pas cela.
Et contre sa mère, dans cette intimité de coeur où elles se trouvaient rarement ensemble: «Écoute, mais pour toi seule, car personne ne le sait, pas même Numa», elle avoua l'espoir encore bien fragile d'un grand bonheur dont elle avait désespéré, qui la rendait folle de joie et de crainte, l'espoir tout nouveau d'un enfant qui allait peut-être venir.
XI
UNE VILLE D'EAUX
Arvillard-les-Bains, 2 août 76.
C'est bien curieux, va, l'endroit d'où je t'écris. Imagine une salle carrée, très haute, dallée, stuquée, sonore, où le jour de deux grandes fenêtres est voilé de rideaux bleus jusqu'aux derniers carreaux, obscurci encore par une sorte de buée flottante, à goût de soufre, qui colle aux habits, ternit les bijoux d'or; là-dedans, des gens assis contre les murs sur des bancs, des chaises, des tabourets, autour de petites tables, des gens qui regardent leur montre à toute minute, se lèvent, sortent pour céder la place à d'autres, laissant voir chaque fois par la porte entr'ouverte la foule des baigneurs, circulant dans le clair vestibule, et le tablier blanc flottant des femmes de service qui se hâlent. Pas de bruit, malgré tout ce mouvement, un continuel murmure de conversations à voix basse, de journaux déployés, de mauvaises plumes oxydées grinçant sur le papier, un recueillement d'église, baigné, rafraîchi par le grand jet d'eau minérale installé au milieu de la salle et dont l'élan se brise contre un disque métallique, s'émiette, s'éparpille en jaillissements, se pulvérise au-dessus de larges vasques superposées et ruisselantes. C'est la salle d'inhalation.
Je te dirai, ma chérie, que tout le monde n'inhale pas de la même façon. Ainsi le vieux monsieur que j'ai en face de moi en ce moment suit à la lettre les prescriptions du médecin, je les reconnais toutes. Les pieds sur un tabouret, la poitrine en avant, effaçons les coudes, et la bouche toujours ouverte pour faciliter l'aspiration. Pauvre cher homme! comme il aspire, avec quelle confiance, quels petits yeux ronds, dévots et crédules qui semblent dire à la source:
«Ô source d'Arvillard, guéris-moi bien, vois comme je t'aspire, comme j'ai foi en toi...»
Puis nous avons le sceptique qui inhale sans inhaler, le dos tourné, en haussant les épaules et considérant le plafond. Puis les découragés, les vrais malades qui sentent l'inutilité et le néant de tout ça; une pauvre dame, ma voisine, que je vois après chaque quinte porter vivement son doigt à la bouche, regarder si le gant ne s'est pas piqué au bout d'un point rouge. Et l'on trouve quand même le moyen d'être gai.
Des dames du même hôtel rapprochent leurs chaises, se groupent, brodent, potinent tout bas, commentent le _Journal des Baigneurs_ et la liste des étrangers. Les jeunes personnes arborent des romans anglais à couverture rouge, des prêtres lisent leur bréviaire, -- il y a beaucoup de prêtres à Arvillard, surtout des missionnaires, avec de grandes barbes, des figures jaunes, des voix éteintes d'avoir longtemps prêché la parole de Dieu; -- quant à moi, tu sais que les romans ne sont pas mon affaire, surtout ces romans de maintenant où tout se passe comme dans la vie. Alors je fais ma correspondance à deux ou trois victimes désignées, Marie Tournier, Aurélie Dansaert, et toi, ma grande soeur que j'adore. Attendez-vous à de vrais journaux. Pense donc! deux heures d'inhalation en quatre fois, tous les jours! Personne ici n'inhale autant que moi, c'est-à-dire que je suis un vrai phénomène. On me regarde beaucoup à cause de cela et j'en ai quelque fierté.
Pas d'autre traitement, du reste, à part le verre d'eau minérale que je vais boire à la source matin et soir et qui doit triompher du voile obstiné que ce vilain rhume m'a laissé sur la voix. C'est la spécialité des eaux d'Arvillard; aussi les chanteuses et les chanteurs se donnent-ils rendez-vous ici. Le beau Mayol vient de nous quitter avec des cordes vocales toutes neuves. Mademoiselle Bachellery, tu sais, la petite diva de votre fête, se trouve si bien du traitement qu'après avoir fini les trois semaines réglementaires, elle en recommence trois autres, ce dont le _Journal des Baigneurs_ la loue beaucoup. Nous avons l'honneur d'habiter le même hôtel que cette jeune et illustre personne, affublée d'une tendre mère de Bordeaux qui à table d'hôte réclame des «appétits» dans la salade et parle du chapeau de cent _qrrante_ francs que portait sa demoiselle au dernier Longchamp. Un couple délicieux et très admiré parmi nous. On se pâme aux gentillesses de Bébé, -- comme dit sa mère, -- à ses rires, à ses roulades, à ses envolements de jupe courte. On se presse devant la cour sablée de l'hôtel pour lui voir faire sa partie de crocket avec les petites filles et les petits garçons, -- elle ne joue qu'avec les tout petits, -- courir, sauter, envoyer sa boule en vrai gamin: «Je vas vous roquer, monsieur Paul.»
Tout le monde dit: «Elle est si enfant!» Moi, je crois que ces faux enfantillages font partie d'un rôle, comme ses jupes à larges noeuds et son catogan de postillon. Puis elle a une façon si extraordinaire d'embrasser cette grosse Bordelaise, de se pendre à son cou, de se faire bercer, gironner devant tout le monde! Tu sais si je suis caressante, eh bien! vrai, ça me gêne pour embrasser maman.
Une famille bien curieuse aussi, mais moins gaie, c'est le prince et la princesse d'Anhalt, mademoiselle leur fille, gouvernante, femmes de chambre et suite, qui occupent tout le premier de l'hôtel dont ils sont les personnages. Je rencontre souvent la princesse dans l'escalier, montant marche à marche au bras de son mari, un beau gaillard, éblouissant de santé sous sou chapeau gansé de bleu. Elle ne va à l'établissement qu'en chaise à porteurs; et, c'est navrant, cette tête creusée et pale derrière la petite vitre, le père et l'enfant qui marchent à côté, l'enfant bien chétive, avec tous les traits de sa mère et peut-être aussi tout son mal. Elle s'ennuie, cette petite de huit ans, à qui il est défendu de jouer avec les autres enfants, et qui regarde tristement, du balcon, les parties de crocket et les cavalcades de l'hôtel. On la trouve de sang trop bleu pour ces ébats roturiers, ils aiment mieux la garder dans l'atmosphère lugubre de cette mère expirante, près de ce père qui promène sa malade avec une tête rogue et excédée, ou l'abandonner aux domestiques. Mais, mon Dieu, c'est donc une peste, un mal qui se gagne, la noblesse! Ces gens- là mangent à part dans un petit salon, inhalent à part, -- car il y a des salles pour famille, -- et te figures-tu la tristesse de ce tête-à-tête, cette femme et cette enfant dans un grand caveau silencieux.
L'autre soir, nous étions très nombreux au grand salon du rez-de- chaussée où l'on se réunit pour jouer à des petits jeux, chanter, danser même quelquefois. La maman Bachellery venait d'accompagner à Bébé une cavatine d'opéra, -- nous voulons entrer à l'Opéra, nous sommes même venues à Arvillard nous «récurer la voix pour ça», selon l'élégante expression de la mère. Tout à coup la porte s'ouvre, et la princesse paraît, avec ce grand air qu'elle a, expirante, élégante, serrée dans un manteau de dentelle qui dissimule le rétrécissement terrible et significatif des épaules. L'enfant et le mari suivaient.
-- Continuez, je vous en prie... toussote la pauvre femme.
Et voilà cette bête de petite chanteuse qui va choisir dans tout son répertoire la romance la plus navrée, la plus sentimentale, _Vorrei morir_, quelque chose comme nos _Feuilles mortes_ en italien, une malade qui fixe sa date mortuaire en automne, pour se faire l'illusion que toute la nature va expirer avec elle, enveloppée du premier brouillard comme d'un suaire.
_Vorrei morir ne la stagion dell' anno._
L'air est gracieux, d'une tristesse qui prolonge la caresse des mots italiens et au milieu de ce grand salon, où pénétraient par les fenêtres ouvertes les odeurs, les vols légers, le rafraîchissement d'une belle nuit d'été, ce désir de vivre encore jusqu'à l'automne, cette trêve, ce sursis demandé au mal prenaient quelque chose de poignant. Sans rien dire, la princesse s'est levée, est sortie brusquement. Dans le noir du jardin, j'ai entendu un sanglot, un long sanglot, puis une voix d'homme qui grondait, et de ces plaintes pleurées d'un enfant qui voit du chagrin à sa mère.
C'est la tristesse des villes d'eaux, ces misères de santé qu'on y rencontre, ces toux entêtées, mal assourdies par les cloisons d'hôtel, ces précautions de mouchoirs sur les bouches pour éviter l'air, ces causeries, ces confidences dont on devine le sens aux gestes douloureux montrant toujours la poitrine ou l'épaule vers la clavicule, et les démarches somnolentes, les pas traînants, l'idée fixe du mal. Maman, qui connaît toutes les stations pour les maladies de poitrine, pauvre mère, dit qu'aux Eaux-Bonnes ou au Mont-Dore c'est bien autre chose qu'ici. On n'envoie à Arvillard que les convalescents comme moi ou les cas désespérés pour lesquels rien ne fait plus rien. Nous n'avons heureusement à notre hôtel des _Alpes Dauphinoises_ que trois malades de ce genre, la princesse, puis deux jeunes Lyonnais, le frère et la soeur, orphelins, très riches, dit-on, et qui semblent au pire; la soeur surtout, avec ce teint blafard, resté sous l'eau, des Lyonnaises, entortillée de peignoirs et de châles tricotés, sans un bijou, un ruban, nul souci de coquetterie. Elle sent le pauvre, cette riche; elle est perdue, le sait, se désespère et s'abandonne. Il y a au contraire dans la taille voûtée du jeune homme, étroitement pincée d'une jaquette à la mode, une terrible volonté de vivre, une incroyable résistance au mal.
«Ma soeur n'a pas de ressort... moi, j'en ai!» disait-il à table d'hôte, l'autre jour, d'une voix toute rongée qu'on n'entend pas plus que l'_ut_ de la Vauters, quand elle chante. Et le fait est qu'il a furieusement du ressort. C'est le boute-en-train de l'hôtel, l'organisateur des jeux, des parties, des excursions; il monte à cheval, en traîneau, des espèces de petits traîneaux chargés de branches sur lesquels les montagnards du pays vous font dégringoler les pentes les plus raides, valse, fait des armes, secoué de quintes affreuses qui ne l'interrompent pas un instant. Nous possédons encore une illustration médicale, le docteur Bouchereau, tu te rappelles, celui que maman était allée consulter pour notre pauvre André. Je ne sais s'il nous a reconnues, mais il ne nous salue jamais. Un vieux loup...
... Je viens d'aller boire mon demi-verre à la source. Cette source précieuse est à dix minutes du pays, en montant du côté des hauts-fourneaux, dans une gorge où roule et gronde un torrent, tout mousseux d'écume, descendu du glacier qui ferme la perspective, luisant et clair entre les Alpes bleues, et qui semble, dans cette blancheur des eaux battues, fondre et délayer sans cesse sa base invisible et neigeuse. De grandes roches noires, suintant goutte à goutte parmi les fougères et les lichens, des plantations de sapins, de verdure sombre, un sol où des fragments de mica étincellent dans la poussière de charbon, voilà l'endroit. Mais ce que je ne puis te rendre, c'est le formidable bruit, le torrent jaillissant dans les pierres, le marteau à vapeur d'une scierie qu'il active, et, dans l'étroite gorge, sur une route unique, toujours encombrée, des tombereaux de houille, des bestiaux en file, des cavalcades d'excursionnistes, des buveurs qui vont ou reviennent; j'oubliais l'apparition, au seuil des maisons misérables, de quelque horrible crétin mâle ou femelle étalant un goitre hideux, une grosse figure hébétée, la bouche ouverte et grognante. Le crétinisme est une des productions du pays Il semble que la nature soit trop forte ici pour l'homme, que le minerai de fer, de cuivre, de soufre l'étreigne, le torde, l'étouffe, que cette eau des cimes le glace, comme ces pauvres arbres qu'on voit pousser tout rabougris entre deux roches. Encore une de ces impressions d'arrivée dont la tristesse et l'horreur s'effacent au bout de quelques jours.
Maintenant, au lieu de les fuir, j'ai mes goitreux d'élection, un surtout, un affreux petit monstre, assis au bord de la route dans un fauteuil d'enfant de trois ans, et il en a seize, juste l'âge de mademoiselle Bachellery. Quand j'approche, il dodeline sa lourde tête de pierre d'où sort un cri rauque, écrasé, sans conscience et sans air, et sitôt sa pièce blanche reçue, la lève triomphalement vers une charbonnière qui le guette d'un coin de fenêtre. C'est une fortune enviée de bien des mères, ce disgracié qui rapporte plus à lui tout seul que ses trois frères travaillant aux fourneaux de La Debout. Le père ne fait rien; malade de la poitrine, il passe l'hiver à son foyer de pauvre, et, l'été, s'installe avec d'autres malheureux sur un banc, dans la buée tiède que fait en arrivant la source bouillonnante. La nymphe de l'endroit, tablier blanc, les mains ruisselantes, remplit à la mesure voulue les verres qu'on lui tend, pendant que dans la cour à côté, séparée de la route par un mur bas, des têtes dont on ne voit pas les corps se renversent en arrière, contorsionnées d'efforts, grimaçant au soleil, la bouche toute grande. Une illustration de _l'Enfer_ du Dante: les damnés du gargarisme.
Quelquefois, en sortant de là, nous faisons le grand tour pour revenir à l'établissement, et nous descendons par le pays. Maman, que le bruit de l'hôtel fatigue, qui a peur surtout que je ne danse trop au salon, avait rêvé de louer une petite maison bourgeoise dans Arvillard, où les occasions ne manquent pas. Il y a des écriteaux à chaque porte, à chaque étage, se balançant dans les glycines entre des rideaux clairs et tentateurs. À se demander vraiment ce que les habitants deviennent pendant la saison. Campent-ils en troupeaux sur les montagnes environnantes, ou bien vont-ils vivre à l'hôtel à cinquante francs par jour? Cela m'étonnerait, car il me semble terriblement rapace cet aimant qu'ils ont dans l'oeil quand ils regardent le baigneur, -- quelque chose qui luit et qui accroche. Et ce luisant-là, l'éclair brusque sur le front de mon petit goitreux, le reflet de sa pièce blanche, je le retrouve partout. Dans les lunettes du petit médecin frétillant qui m'ausculte tous les matins, dans l'oeil des bonnes dames doucereuses vous invitant à visiter leurs maisons, leurs petits jardins bien commodes, remplis de trous pleins d'eau et de cuisines au rez-de-chaussée pour des appartements au troisième étage, dans l'oeil des voituriers en blouses courtes, chapeaux cirés à grands rubans, qui vous font signe du haut de leurs corricolos de louage, dans le regard du petit ânier debout devant l'écurie large ouverte où remuent de longues oreilles, même dans celui des ânes, oui, dans ce grand regard d'entêtement et de douceur, cette dureté de métal que donne l'amour de l'argent, je l'ai vue, elle existe.
Du reste, elles sont affreuses, leurs maisons, encaissées, tristes, sans horizon, riches en inconvénients de toute sorte qu'il n'est pas permis d'ignorer, puisqu'on vous les signale dans la maison voisine. Nous nous en tiendrons décidément à notre caravansérail des _Alpes Dauphinoises_, qui chauffe au soleil sur la hauteur ses innombrables persiennes vertes dans la brique rouge, au milieu d'un parc anglais encore en bas âge, taillis, labyrinthe, allées sablées dont il partage la jouissance avec les cinq ou six autres hôtels cossus du pays, _La Chevrette, La Laita, Le Bréda, La Planta_. Tous ces hôtels à noms savoyards se font une concurrence féroce, s'épient, se surveillent par-dessus les massifs, et c'est à qui mènera le plus de train avec ses cloches, ses pianos, le fouet de ses postillons, les fusées de ses feux d'artifice, à qui ouvrira le plus largement ses fenêtres pour que l'animation, les rires, les chants, les danses fassent dire aux voyageurs de vis-à-vis:
-- Comme ils s'amusent là-bas! Comme il doit y avoir du monde!
Mais c'est dans le _Journal des Baigneurs_ que se livre entre les auberges rivales la bataille la plus chaude, autour de ces listes d'arrivants que la petite feuille donne très exactement deux fois par semaine.
Quelle rage envieuse à la Laita, de la Planta, quand on voit par exemple: _Prince et princesse d'Anhalt et leur suite... Alpes Dauphinoises_. Tout pâlit devant cette ligne écrasante. Comment répondre? Et l'on cherche, on s'ingénie; si vous avez un _de_, un titre quelconque, on le prodigue, on l'étale. Voici trois fois que la Chevrette nous sert le même inspecteur des forêts sous des espèces différentes, inspecteur, marquis, chevalier des Saints- Maurice et Lazare. Mais les _Alpes Dauphinoises_ ont encore le pompon, sans que nous y soyons pour rien, dame! Tu sais comme est maman, toujours modeste, effarouchée; elle a bien défendu à Fanny de dire qui nous étions, parce que la position de notre père, celle de ton mari auraient attiré autour de nous trop de curiosité et de poussière mondaine. Le journal a dit simplement: _Mesdames Le Quesnoy (de Paris) ... Alpes Dauphinoises_, et comme les Parisiens sont rares, notre incognito n'a pas été révélé.
Nous avons une installation très simple, assez commode, deux chambres au second, toute la vallée devant nous, un cirque de montagnes noires de sapins au pied, et qui se nuancent, s'éclaircissent en montant avec des traînées de neige éternelle, des pentes arides en regard de petites cultures qui font comme des carrés de vert, de jaune, de rose, au milieu desquels les meules de foin ne paraissent pas plus grosses que des ruches d'abeilles. Mais ce bel horizon ne nous tient guère chez nous.
Le soir, on a le salon, le jour, on erre dans le parc pour le traitement qui, joint à cette existence si remplie et si vide, vous prend et vous absorbe. L'heure amusante, c'est après déjeuner, quand on se groupe par petites tables pour le café, sous les grands tilleuls, à l'entrée du jardin. C'est l'heure des arrivées et des départs; autour de la voiture qui emporte les baigneurs, on échange des adieux, des poignées de main, les gens de l'hôtel se pressent, éclairés du luisant, du fameux luisant savoyard. On embrasse des personnes qu'on connaît à peine, les mouchoirs s'agitent, les grelots tintent, puis la lourde voiture chargée et vacillante disparaît par les routes étroites, à mi- côte, emportant ces noms, ces visages qui ont fait un moment partie de la vie commune, ces inconnus d'hier, demain oubliés.
D'autres arrivent, s'installent dans leurs habitudes. J'imagine que ce doit être la monotonie des paquebots, avec un renouvellement de figures à chaque escale. Tout ce mouvement m'amuse, mais notre chère maman reste bien triste, bien absorbée, malgré le sourire qu'elle essaie quand je la regarde. Je devine que chaque détail de notre vie lui apporte un souvenir navrant, une évocation d'images lugubres. Elle en a tant vu de ces caravansérails de malades, pendant l'année où elle a suivi son agonisant de station en station, dans la plaine ou sur la montagne, sous les pins au bord de la mer, avec un espoir toujours trompé et l'éternelle résignation qu'elle était obligée de mettre à son martyre.
Vraiment, Jarras pouvait bien lui éviter ce rappel de douleurs; car je ne suis pas malade, je ne tousse presque plus, et, en dehors de mon vilain enrouement qui me donne une voix à crier des pois verts, je ne me suis jamais si bien portée. Un appétit d'enfer, figure-toi, de ces faims terribles qui ne peuvent attendre. Hier, après un déjeuner à trente plats, au menu plus compliqué que l'alphabet chinois, je vois une femme éplucher des framboises devant sa porte. Tout de suite une fringale me prend. Deux bols, ma chère, deux bols de ces grosses framboises si fraîches, «le fruit du pays», comme dit notre garçon de table. Et voilà mon estomac!
C'est égal, ma chérie, comme c'est heureux que ni toi ni moi n'ayons pris le mal de ce pauvre frère que je n'ai guère connu et dont je retrouve ici sur d'autres visages les traits tirés, l'expression découragée qu'il a sur son portrait dans la chambre de nos parents! Et quel original que ce médecin qui l'a soigné jadis, ce fameux Bouchereau! L'autre jour, maman a voulu me présenter à lui, et, pour obtenir une consultation, nous avons rôdé dans le parc autour de ce grand vieux, à la physionomie brutale et dure; mais il était très entouré par les médecins d'Arvillard, l'écoutant avec des humilités d'écolier. Alors nous l'avons attendu à la sortie de l'inhalation. Peine perdue. Notre homme s'est mis à marcher d'un pas, comme s'il voulait nous échapper. Avec maman, tu sais, on ne va guère vite, et nous l'avons encore manqué cette fois. Enfin hier matin Fanny est allée demander de notre part à sa gouvernante, s'il pouvait nous recevoir. Il a fait répondre qu'il était aux eaux pour se soigner et non pour donner des consultations. En voilà un rustre! C'est vrai que je n'ai jamais vu une pâleur pareille, de la cire. Père est un monsieur très coloré à côté de lui. Il ne vit que de lait, ne descend jamais à la salle à manger, encore moins au salon. Notre petit docteur frétillant, celui que j'appelle M. _C'est ce qui faut_, prétend qu'il a une maladie de coeur très dangereuse, et que ce sont les eaux d'Arvillard qui depuis trois ans le font durer.
«C'est ce qui faut! C'est ce qui faut!»
On n'entend que cela dans le bredouillement de ce drôle de petit homme, vaniteux, bavard, qui tourbillonne le matin dans notre chambre. «Docteur, je ne dors pas... Je crois que le traitement m'agite. -- C'est ce qui faut! -- Docteur, j'ai toujours sommeil... je crois que ce sont les eaux. -- C'est ce qui faut» Ce qu'il faut surtout, c'est que sa tournée soit vite faite, pour qu'il puisse être avant dix heures à son cabinet de consultation, dans cette petite boîte à mouches où le monde s'entasse jusque dans l'escalier, jusque sur le trottoir, en bas des marches. Aussi il ne flâne guère, vous bâcle une ordonnance sans s'arrêter de sauter, de cabrioler, comme un baigneur qui «fait sa réaction».
Oh! la réaction. C'est ça encore une affaire. Moi qui ne prends ni bains ni douches, je ne fais pas de réaction mais je reste quelquefois un quart d'heure sous les tilleuls du parc à regarder le va-et-vient de tous ces gens marchant à grands pas réguliers, l'air absorbé, se croisant sans se dire un mot. Mon vieux monsieur de la salle d'inhalation, celui qui fait de l'oeil à la source, apporte à cet exercice la même conscience ponctuelle. À l'entrée de l'allée il s'arrête, ferme son ombrelle blanche, rabaisse son collet d'habit, regarde sa montre, et en route, la jambe raide, les coudes au corps, une deux! une deux! jusqu'à une grande barre de lumière blonde que le manque d'un arbre jette en clairière dans l'allée. Il ne va pas plus loin, lève les bras trois fois comme s'il tendait des haltères, puis revient de la même allure, brandit de nouveaux haltères, et comme cela quinze tours de suite. J'imagine que la section des agités à Charenton doit avoir un peu de la physionomie de mon allée vers onze heures.
6 août.
C'est donc vrai, Numa vient nous voir. Oh! que je suis contente, que je suis contente Ta lettre est arrivée par le courrier d'une heure, dont la distribution se fait dans le bureau de l'hôtel. Minute solennelle, décisive pour la couleur de la journée. Le bureau plein, on se range en demi-cercle autour de la grosse madame Laugeron, très imposante dans son peignoir de flanelle bleue, pendant que de sa voix autoritaire, un peu maniérée, d'ancienne dame de compagnie, elle annonce les adresses multicolores du courrier. Chacun s'avance à l'appel, et je dois te dire qu'on met un certain amour-propre à avoir un fort courrier. À quoi n'en met-on pas du reste de l'amour-propre dans ce perpétuel frottement de vanités et de sottises? Quand je pense que j'en arrive à être fière de mes deux heures d'inhalation! «M. le prince d'Anhalt... M. Vasseur... Mademoiselle Le Quesnoy...» Déception. Ce n'est que mon journal de modes. «Mademoiselle Le Quesnoy...» Je regarde s'il n'y a plus rien pour moi et je me sauve avec ta chère lettre, jusqu'au fond du jardin, sur un banc enfermé de grands noisetiers.
Ça, c'est mon banc, le coin où je m'isole pour rêver, faire mes romans car, chose étonnante, pour bien inventer, développer selon les règles de M. Baudouy, il ne me faut pas de larges horizons. Quand c'est trop grand, je me perds, je m'éparpille, va te promener. Le seul ennui de mon banc, c'est le voisinage d'une balançoire, où cette petite Bachellery passe la moitié de ses journées à se faire lancer dans l'espace par le jeune homme au ressort. Je pense qu'il en a du ressort pour la pousser ainsi pendant des heures. Et ce sont des cris de bébé, des roulades envolées «Plus haut! encore!...» Dieu! que cette fille m'agace, je voudrais que la balançoire l'envoyât dans la nue et qu'elle n'en redescendît jamais.
On est si bien, si loin, sur mon banc, quand elle n'est pas là. J'y ai savouré ta lettre, dont le post-scriptum m'a fait pousser un cri de joie.
Oh! que béni soit Chambéry et son lycée neuf, et cette première pierre à poser, qui amène dans nos régions le ministre de l'Instruction publique. Il sera très bien ici pour préparer son discours, soit en se promenant dans l'allée de la réaction, -- allons, bon, un calembour maintenant, -- ou sous mes noisetiers quand mademoiselle Bachellery ne les effarouche pas. Mon cher Numa! Je m'entends si bien avec lui, si vivant, si gai. Comme nous allons causer ensemble de notre Rosalie et du sérieux motif qui l'empêche de voyager en ce moment... Ah! mon Dieu, c'est un secret... Et maman qui m'a tant fait jurer... c'est elle qui est contente aussi de recevoir le cher Numa. Du coup, elle en perd toute timidité, toute modestie, et vous avait une majesté en entrant dans le bureau de l'hôtel pour retenir l'appartement de son gendre le ministre! Non, la tête de notre hôtesse oyant cette nouvelle.
-- Comment! mesdames, vous êtes... vous étiez?...
-- Nous le fûmes..., nous le sommes...
Sa large face est devenue lilas, ponceau, une palette de peintre impressionniste. Et M. Laugeron, et tout le service. Depuis notre arrivée, nous réclamions en vain un bougeoir supplémentaire; tout à l'heure, il y en avait cinq sur la cheminée. Numa sera bien servi, je t'en réponds, et installé. On lui donne le premier étage du prince d'Anhalt, qui va se trouver libre dans trois jours. Il paraît que les eaux d'Arvillard sont funestes à la princesse; et le petit docteur lui-même est d'avis qu'elle parte au plus vite. C'est ce qui faut, car s'il arrivait un malheur, les _Alpes Dauphinoises_ ne s'en relèveraient pas.
C'est pitié, la hâte qui se fait autour du départ de ces malheureux, comme on les presse, comme on les pousse, à l'aide de cette hostilité magnétique que dégagent les endroits où l'on est importun. Pauvre princesse d'Anhalt dont l'arrivée fut si fêtée