Nouvelles lettres d'un voyageur
Chapter 13
Les marchands forains et les éleveurs s'y rendent de la Creuse, du Nivernais, du Limousin, et même de l'Auvergne. Les chevaux, comme on a vu, n'y sont pas en grand nombre, et ils sont rarement beaux. Les vaches laitières sont encore moins nombreuses et plus mauvaises; on ne vend les belles vaches que quand elles ne peuvent plus faire d'élèves. Ces élèves sont la richesse du pays. Ils deviennent de grands boeufs de labour qui travaillent chez nous une terre grasse et forte, _bien terrible_ à soulever. Quant à la _jeunesse_ qu'on a de reste, après que le choix des boeufs de travail est fait, elle est enlevée en masse par les Marchois, qui l'engraissent ou la brocantent. Quelques bouchers d'Orléans viennent aussi s'approvisionner à la foire de la Berthenoux. Une belle paire de boeufs assortis se vend aujourd'hui, six cents francs; la _taurinaille_ ou la _jeunesse_ quatre-vingts francs par tête; les chevaux cent trente, les vaches cent vingt, les moutons trente, les brebis vingt-cinq, les porcs vingt-cinq, les ânes vingt-cinq, les chèvres dix, les chevreaux, de quinze à trente sous.
Les principales affaires se traitent entre Berrichons et Marchois. Les premiers ont une réputation de simplicité dont ils se servent avec beaucoup de finesse. Les seconds ont une réputation de duplicité qui les fait échouer souvent devant la méfiance des Berrichons.
La vente du bétail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air, dont les péripéties et les assauts sont les grandes émotions de la vie du cultivateur. C'est là que le paysan, le maquignon, le fermier, déploient les ressources d'une éloquence pleine de tropes et de métaphores inouïes. Nous entendions un jour, à propos d'un lot de porcs, le marchandeur s'écrier:
--Si je les paie vingt-trois francs pièce, j'aime mieux que les trente-six cochons me passent à travers le corps!
Et même nous altérons le texte; il disait _le cadavre_, et encore prononçait-il _calabre_, ce qui rendait son idée beaucoup plus claire pour les oreilles environnantes.
Il y a d'autres formules de serment ou de protestation non moins étranges:
--Je veux que la patte du diable me serve de crucifix à mon dernier jour, si je mens.--Que cette paire de boeufs me serve de poison..., etc.
Ces luttes d'énergumènes durent quelquefois du matin jusqu'à la nuit. Enfin, après avoir attaqué et défendu pied à pied, sou par sou, la dernière pièce de cinq francs, on conclut le marché par des poignées de main qui, pour valoir signature, sont d'une telle vigueur que les yeux en sortent de la tête; mais discours, serments et accolades sont perdus dans la rumeur et la confusion environnantes; tandis que vingt musettes braillent à qui mieux mieux du haut des tréteaux, les propos des buveurs sous la ramée, les chansons de table, les cris des charlatans et des montreurs de curiosités _à l'esprit-de-vin_, l'antienne des mendiants, le grincement des vielles, le mugissement des animaux, forment un charivari à briser la cervelle la plus aguerrie. Il y a mille tableaux pittoresques à saisir, mille types bien accusés à observer.
Quelquefois la chose devient superbe et, en même temps, effrayante: c'est quand la panique prend dans le campement des animaux à cornes. _La jeunesse_ est particulièrement quinteuse, et parfois un taureau s'épouvante ou se fâche, on ne sait pourquoi, au milieu de cinq ou six cents autres, qui, au même instant, saisis de vertige, rompent leurs liens, renversent leurs conducteurs, et s'élancent comme une houle rugissante au milieu du champ de foire. La peur gagne bêtes et gens de proche en proche, et on a vu cette multitude d'hommes et d'animaux présenter des scènes de terreur et de désordre vraiment épouvantables. Une mouche était l'auteur de tout ce mal.
La foire de la Berthenoux a lieu tous les ans le 8 et le 9 septembre. Elle commence par la vente des bêtes à laine, et finit par celle des boeufs. Il s'y fait pour un million d'affaires, en moyenne.
VI
LES JARDINS EN ITALIE
Depuis cent ans, les voyageurs en Italie ont jeté sur le papier et semé sur leur route beaucoup de malédictions contre le mauvais goût des _villégiatures_[17]. Le président de Brosses était, lui, un homme de goût, et nul, dans son temps, n'a mieux apprécié le beau classique, nul ne s'est plus gaiement moqué du rococo italien et des grotesques modernes mêlés partout aux élégances de la statuaire antique. Sur la foi de ce spirituel voyageur, bon nombre de touristes se croient obligés, encore aujourd'hui, de mépriser ces fantaisies de l'autre siècle avec une rigueur un peu pédantesque.
[Note 17: Un de nos amis n'aime pas cette expression, qui était familière à Érasme. Nous le prions toutefois de considérer que c'est ici le mot propre et qu'il ne serait même pas remplacé par une périphrase. On entend par _villégiature_ à la fois le plaisir dont on jouit dans les maisons de campagne italiennes, la temps que l'on y passe, et, par extension, ces villas elles-mêmes avec leurs dépendances.]
Tout est mode dans l'appréciation que l'on a du passé comme dans les créations où le présent s'essaie, et, après avoir bien crié, sous l'Empire et la Restauration, contre les chinoiseries du temps de Louis XV, nous voilà aussi dégoûtés du grec et du romain que du gothique de la Restauration! C'est que tout cela était du faux antique et du faux moyen âge, et que toute froide et infidèle imitation est stérile dans les arts. Mais, en général, les artistes ont fait ce progrès réel de ne pas s'engouer exclusivement d'une époque donnée, et de s'identifier complaisamment au génie ou à la fantaisie de tous les temps. La complaisance de l'esprit est toujours une chose fort sage et bien entendue, car on se prive de beaucoup de jouissances en décrétant qu'un seul genre de jouissance est admissible à la raison.
Parmi ces fantaisies du commencement du dernier siècle que stigmatisaient déjà les puristes venus de France trente ou quarante ans plus tard, il en est effectivement de fort laides dans leur détail: mais l'ensemble en est presque toujours agréable, coquet et amusant pour les yeux. C'est dans leurs jardins surtout que les seigneurs italiens déployaient ces richesses d'invention puériles que l'on ne voit pourtant pas disparaître sans regret:
Les grandes girandes, immenses constructions de lave, de mosaïque et de ciment, qui, du haut d'une montagne, font descendre en mille cascades tournantes et jaillissantes les eaux d'un torrent jusqu'au seuil d'un manoir;
Les grandes cours intérieures, sortes de musées de campagne, où, à côté d'une vasque sortie des villas de Tibère, grimace un triton du temps de Louis XIV, et où la madone sourit dans sa chapelle entourée de faunes et de dryades mythologiques;
Le labyrinthe d'escaliers splendides dans le goût de Watteau, qui semblent destinés à quelque cérémonie de peuples triomphants, et qui conduisent à une maisonnette étonnée et honteuse de son gigantesque piédestal, ou tout bonnement à une plate-bande de tulipes très-communes;
Les tapis de parterre, ouvrage de patience, qui consiste à dessiner sur le papier le pavé d'une vaste cour ou sur les immenses terrasses d'un jardin, des arabesques, des dessins de tenture, et surtout des armoiries de famille, avec des compartiments de fleurs, de plantes basses, de marbre, de faïence, d'ardoise et de brique;
Les concerts hydrauliques, où des personnages en pierre et en bronze jouent de divers instruments mus par les eaux des girandes;
Enfin les grottes de coquillages, les châteaux sarrasins en ruine, les jardiniers de granit, et mille autres drôleries qui font rire par la pensée qu'elles ont fait rire de bonne foi une génération plus naïve que la nôtre.
Les plus belles girandes de la campagne de Rome sont à Frascati, dans les jardins de la villa Aldobrandini. Ces jardins ont été dessinés et ornés par Fontana, dans les flancs d'une montagne admirablement plantée et arrosée d'eaux vives. Dans un coin du parc, on s'est imaginé de creuser le roc en forme de mascaron, et de faire de la bouche de ce Polyphème une caverne où plusieurs personnes peuvent se mettre à l'abri. Les branches pendantes et les plantes parasites se sont chargées d'orner de barbe et de sourcils cette face fantastique reflétée dans un bassin.
A la Rufinella (ou villa Tusculana), une autre fantaisie échappe au crayon par son étendue; c'est une rapide montée d'un kilomètre de chemin, plantée d'inscriptions monumentales en buis taillé. Et, chose étrange, sur cette terre papale dans la liste de cent noms illustres, choisis avec amour, on voit ceux de Voltaire et de Rousseau verdoyer sur la montagne, entretenus et tondus avec le même soin que ceux des écrivains orthodoxes et des poëtes sacrés. Je soupçonne que cette galerie herbagère a été composée par Lucien Bonaparte, autrefois propriétaire de la villa. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été respectée par les jésuites, possesseurs, après lui, de cette résidence pittoresque, et qu'elle l'est encore par la reine de Sardaigne, aujourd'hui propriétaire.
En résumé, la vétusté de ces décorations princières, et l'état d'abandon où on les voit maintenant, leur prête un grand charme, et, de bouffonnes, toutes ces allégories, toutes ces surprises, toutes ces gaietés d'un autre temps, sont devenues mélancoliques et quasi austères. Le lierre embrasse souvent d'informes débris que l'on pourrait attribuer à des âges plus reculés; les racines des arbres centenaires soulèvent les marbres, et partout les eaux cristallines, restées seules vivantes et actives, s'échappent de leur prison de pierre pour chanter leur éternelle jeunesse sur ces ruines qu'un jour a vues naître et passer.
VII
A MADAME ERNEST PÉRIGOIS[18]
Deux amoureux sont là guettant la fleur charmante: Le papillon superbe et la bête rampante; L'une qui souille tout dans son embrassement, L'autre qui du pollen s'enivre follement.
Femmes, talents, beautés, contemplez votre image; Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs, Soit qu'il dévore, abject, la tige et le feuillage, Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs!
Nohant, 30 mai 1856
[Note 18: Écrit sur son album, au-dessous d'un dessin d'Alexandre Manceau représentant une corbeille de fleurs, un escargot et un papillon.]
VIII
LES BOIS
Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des fortis!
Qui de vous, sans être dévoré de passions tragiques n'a soupiré, comme la Phèdre de Racine, après l'ombre et le silence des bois? Ce vers, isolé de toute situation particulière, est comme un cri de l'âme qui aspire au repos et à la liberté, ou plutôt à ce recueillement profond et mystérieux qu'on respire sous les grands arbres. Malheureusement, ces monuments de la nature deviennent chaque jour plus rares devant les besoins de la civilisation et les exigences de l'industrie. Comme il se passera encore peut-être des siècles avant que les besoins de la poésie et les exigences de l'art soient pris en considération par les sociétés, il est à présumer que le progrès industriel détruira de plus en plus les plantes séculaires, ou qu'il ne donnera de longtemps à aucune plante élevée le droit de vivre au delà de l'âge strictement nécessaire à son exploitation. Déjà la forêt de Fontainebleau a souffert de ces idées positives, et des provinces entières se sont dépouillées, à la même époque, de leurs grands chênes et de leurs pins majestueux. Nous savons tous, autour de nous, des endroits regrettés où, dans notre jeunesse, nous avons délicieusement rêvé sous des arbres impénétrables au soleil et à la pluie, et qui ne présentent plus que des sillons ensemencés ou d'humbles taillis.
Ce n'est pas seulement en France que ces magnifiques ornements de la terre ont disparu. Dans nos voyages, nous les avons toujours cherchés et nous sommes convaincus que sur les grandes étendues de pays ils n'existent plus. On fait très-bien des journées de marche en France, en Italie et en Espagne, sans rencontrer un seul massif véritablement important, et, dans les forêts mêmes, il n'est presque plus de sanctuaires réservés au développement complet de la vie végétale.
Un des plus beaux endroits de la terre serait le golfe de la Spezzia, sur la côte du Piémont, si les grands arbres n'y manquaient absolument. Montagnes gracieuses et fières, sol luxuriant de plantes basses, mouvements de terrain pittoresques, couleur chaude et variée des terrains mêmes, crêtes neigeuses dans le ciel, horizons maritimes merveilleusement encadrés, tout y est, excepté un seul arbre imposant. La montagne et la vallée ne demandent cependant qu'à en produire; mais, aussitôt qu'un pin vigoureux s'élance au-dessus des taillis jetés en pente jusqu'au bord des flots, la marine s'en empare, et même le jeune arbre, à peine grandi, est condamné à aller flotter sur le dos de la petite chaloupe côtière.
Si, de là, vous suivez l'Apennin jusqu'à Florence, et de Florence jusqu'à Rome, vous trouvez partout, au sein d'une nature splendide de formes, sa plus belle parure, la haute végétation, absente par suite de l'aridité des montagnes, ou supprimée par la main de l'homme, qui ne respecte que l'olivier, le plus utile, mais le plus laid des arbres, quand il n'est pas sept ou huit fois centenaire.
La campagne de Rome, jadis si riche de jardins et de parcs touffus, est désormais, on le sait, une plaine affreuse où l'oeil ne se repose que sur des ruines; mais, au sortir de cette campagne romaine, si mal à propos vantée, quand on a gravi les premières volcaniques des monts Latins, on trouve, dans les immenses parcs des villas et sur les routes (celle d'Albano est justement célèbre sous ce rapport), le chêne vert parvenu à toute son extension formidable. C'est un colosse au feuillage dur, noir et uniforme, au branchage tortueux et violent, que l'on peut regarder sans respect, mais qui ne saurait plaire qu'aux premiers jours du printemps, lorsque la mousse fraîche couvre son écorce jusque sur les rameaux élevés et lui fait une robe de velours vert tendre qui tranche sur sa feuillée sombre et terne. Toute la beauté de l'arbre est alors sur son bois, où le printemps semble s'être glissé mystérieusement à l'insu de son autre éternelle et lugubre verdure.
Dans cette région, les pins sont véritablement gigantesques. Ils se dressent fièrement au-dessus de ces chênes verts déjà monstrueux et, les dépassant de toute la moitié de leur taille, ils forment un second dôme au-dessus du dôme déjà si noir qu'ils ombragent.
Ces lieux sont magnifiques, car entre toutes ces branches étendues en parasol ou entre-croisées en réseaux inextricables, la moindre éclaircie encadre un paysage de montagnes transparentes ou de plaines profondes terminées par les lignes d'or de l'embouchure du Tibre, qui se confondent avec la nappe étincelante de la Méditerranée.
Mais, pour chérir exclusivement cette végétation méridionale, il faut n'avoir pas aimé auparavant celle de nos latitudes plus douces et plus voilées. Tout est rude sous l'oeil de Rome. Les pâles oliviers y sont durs encore par leur sèche opposition avec les autres arbres trop noirs. Les bosquets splendides de buis, de lauriers et de myrtes sont noirs aussi par leur épaisseur, et leurs âcres parfums sont en harmonie avec leur inflexible attitude. Le soleil éclate sur toutes ces feuilles cassantes qui le reçoivent comme autant de miroirs; il glisse ses rayons crus sous les longues allées ténébreuses et les raie de sillons lumineux trop arrêtés, parfois bizarres. Il ne faut point être ingrat, cela est parfois splendide, surtout quand les rayons tombent sur des tapis de violettes, de cyclamens et d'anémones qui jonchent la terre jusque dans les coins les plus sauvages, ou sur les ruisseaux cristallins qui sautent, écument et babillent entre les grosses racines des arbres; mais, en général, l'oeil, comme la pensée, est en lutte contre la lumière et contre l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent plus souvent qu'elles ne se combinent et ne s'associent.
Sans aller si loin, il y a autour de nous, en France, quand on les cherche et que l'on arrive à les trouver, des aspects d'une beauté toute différente, il est vrai, mais plus pénétrante et plus délicate que cette rude beauté du Latium. Aimons l'une et l'autre, et que chaque école d'artiste y trouve sa volupté. Pour nous, il faudra toujours garder une secrète préférence pour certains coins de notre patrie. En dehors du sentiment national, que l'on ne répudie pas à son gré, il est des jouissances de contemplation que nous n'avons point trouvées ailleurs. Certains recoins ignorés dans la Creuse et dans l'Indre ont réalisé pour nous le rêve des forêts vierges. Dans des localités humides et comme abandonnées, nous avons pénétré sous des ombrages dont l'épaisseur admirable n'ôtait rien à la transparence et au vague délicieux. Là, tout aussi bien que dans la forêt fermée de Laricia et sur les roches de Tivoli, les plantes grimpantes avaient envahi les tiges séculaires et s'enlaçaient en lianes verdoyantes aux branches des châtaigniers, des hêtres et des chênes. La mousse tapissait les branches, et la fougère hérissait de ses touffes découpées le corps des arbres, de la base au faîte. Dans leur creux, des touffes de trèfle forestier semblaient s'être réfugiées et sortaient en bouquet de chaque fissure. Les blocs granitiques, embrassés et dévorés par les racines, étaient soulevés et comme incrustés dans le flan des arbres. Enfin, ce que j'ai en vain cherché en Italie, ce que je n'ai remarqué que là, en plein midi, le soleil, tamisé par le feuillage serré mais diaphane, laissait tomber sur le sol et sur les fûts puissants des hêtres, des reflets froids et bleuâtres comme ceux de la lune.
En résumé, les arbres à feuillage persistant ont plus d'audace et d'étrangeté dans leur attitude; mais ils manquent tout à fait de cette finesse de tons et de cette grâce de contours qui caractérisent les essences forestières de nos climats. Les cyprès monumentaux de la villa Mandragone, à Frascati, ont, à coup sûr, un grand caractère; mais ces plantes à centuple tige, réunies en faisceau comme des colonnettes sarrasines, ressemblent trop à de l'architecture. Ils sont si noirs qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise ne les caresse point, la tempête seule les émeut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et de l'Arno, on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre possession de l'air et de la vie. En Provence, on se croit encore un peu trop en Italie et pas assez en France; mais, quand on gagne nos provinces du Centre, moins riches de grands mouvements du sol, on est dédommagé par l'abondance et la tranquille majesté de la végétation. Les noyers énormes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que les beaux orangers de Majorque, et il semble que, dans la variété harmonieuse de nos arbres indigènes, les tilleuls, les érables, les trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frênes, etc., il y ait quelque chose qui ressemble à l'intelligence étendue et profonde des artistes féconds, comparée au génie étroit et orgueilleux des poëtes monocordes.
Quant à la beauté des lignes, si vantée par les amants exclusifs de la nature méridionale, nous l'avons goûtée aussi, mais sans pouvoir la trouver supérieure à celle de nos forêts de France. Il y a, dans l'effet magistral de nos grandes avenues, des masses plus harmonieusement disposées et vraiment mieux dessinées par la structure des arbres qui les composent. Enfin, nous nous résumerons en disant que l'éternelle verdure des climats chauds est inséparable d'une éternelle monotonie, non-seulement de couleur, mais de formes dures qui excluent la grâce touchante et peut-être la véritable majesté.
IX
L'ILE DE LA RÉUNION[19]
Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme éminemment observateur et doué de connaissances spéciales en plus d'un genre, rassemble une foule de notions très-complètes sur cette intéressante colonie française qui, d'un volcan perdu au sein des mers lointaines, s'est fait longtemps un nid tranquille et délicieux.
[Note 19: Par Louis Maillard.]
Bien que déchue de sa sauvage beauté primitive, l'île de la Réunion offre encore pour l'avenir des ressources immenses, si on sait les mettre à profit. Grâce à ses formes coniques et à la grande élévation de ses principaux centres, elle se prête à toutes les productions, depuis celles de la zone torride jusqu'à celles de nos Alpes. Donc, rien de plus varié que la flore de cette échelle de température; mais le caractère le plus curieux de l'île, caractère qui y a été général autrefois et qui s'y trouve localisé aujourd'hui, c'est cet état perpétuel de création ignescente, propre aux îles volcaniques, et nulle part mieux appréciable aux études spéciales.
Le volcan qui couronne notre colonie de ses banderoles de flamme ou de fumée vomit toujours, à des intervalles assez rapprochés, des torrents de lave et de cendre qui, sur une notable étendue de sa surface (un dixième environ), changent sa configuration. Des tremblements de terre ont fait surgir sur les hauteurs des masses rocheuses, débris des anciennes éruptions que d'autres cataclysmes avaient engloutis. Ailleurs, ces monuments naturels, anciennement produits, s'effondrent et rentrent dans l'abîme. De profondes ravines se creusent et des torrents s'y précipitent, des vallées se soulèvent ou s'aplanissent sous des lits de sable et de cendre bientôt recouverts d'un nouvel humus, des remparts rocheux s'écroulent ou se dressent. La fertilité, poursuivie par ces ravages, se déplace, monte ou descend, abandonne les forêts saisies sur pied par la lave et s'en va créer des pâturages dans les régions redevenues calmes.
D'autre part, la mer, refoulée par les coulées volcaniques, voit des caps nouveaux étendre leurs bras dans ses ondes et former des anses paisibles là où, la veille, elle battait la côte avec énergie; mais, toujours agissante, elle aussi, elle va ronger plus loin,--par son action saline encore plus que par ses vagues,--les pores des anciennes falaises. Elle y creuse des cavernes étranges, jusqu'à ce que la roche, désagrégée, s'écroule et montre à vif ses arêtes de basalte et les couches superposées des diverses éruptions. Au fond de son lit, l'Océan ne travaille pas moins à se débarrasser des masses de galets et de débris de toutes formes et de toutes dimensions que les torrents lui déversent. Il les soulève, les roule, les porte sur un point de la côte où il les reprend pour les amonceler ou les répandre encore. Ailleurs, il se bâtit des digues de corail et des bancs de madrépores aussi solides que les remparts de lave, si bien que ces deux forces gigantesques, la mer et le volcan, l'eau et le feu, toujours en lutte, pétrissent pour ainsi dire le dur relief de l'île comme une cire molle soumise à leur caprice; mais ici le caprice ne consiste que dans l'étreinte corps à corps de deux lois également fatales, logiques par conséquent, car ce que nous appelons fatalité est la logique même, et l'homme qui les observe arrive à saisir leur puissance d'impulsion et à camper en toute sécurité sur cette terre mobile, si souvent remaniée dans les âges anciens, et qui change encore manifestement de forme et d'emploi sur une partie de sa surface.