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Chapter 13

Chapter 133,800 wordsPublic domain

La nuit marquée par la fête était arrivée. Une salle splendide avait été disposée, sous l'oeil de Tripetta, avec toute l'ingéniosité possible pour donner de l'éclat à une mascarade. Toute la cour était dans la fièvre de l'attente. Quant aux costumes et aux rôles, chacun, on le pense bien, avait fait son choix en cette matière. Beaucoup de personnes avaient déterminé les rôles qu'elles adopteraient, une semaine ou même un mois d'avance; et, en somme, il n'y avait incertitude ni indécision nulle part,--excepté chez le roi et ses sept ministres. Pourquoi hésitaient-ils? je ne saurais le dire,--à moins que ce ne fût encore une manière de farce. Plus vraisemblablement, il leur était difficile d'attraper leur idée, à cause qu'ils étaient si gros! Quoi qu'il en soit, le temps fuyait et, comme dernière ressource, ils envoyèrent chercher Tripetta et Hop-Frog.

Quand les deux petits amis obéirent à l'ordre du roi, ils le trouvèrent prenant royalement le vin avec les sept membres de son conseil privé; mais le monarque semblait de fort mauvaise humeur. Il savait que Hop-Frog craignait le vin; car cette boisson excitait le pauvre boiteux jusqu'à la folie; et la folie n'est pas une manière de sentir bien réjouissante. Mais le roi aimait ses propres charges et prenait plaisir à forcer Hop-Frog à boire, et,--suivant l'expression royale,--à _être gai_.

--Viens ici, Hop-Frog,--dit-il, comme le bouffon et son amie entraient dans la chambre;--avale-moi cette rasade à la santé de vos amis absents (ici Hop-Frog soupira), et sers-nous de ton imaginative. Nous avons besoin de types,--de _caractères_, mon brave!--de quelque chose de nouveau--d'extraordinaire. Nous sommes fatigués de cette éternelle monotonie. Allons, bois!--le vin allumera ton génie!

Hop-Frog s'efforça, comme d'habitude, de répondre par un bon mot aux avances du roi; mais l'effort fut trop grand. C'était justement le jour de naissance du pauvre nain, et l'ordre de boire _à ses amis absents_ fit jaillir les larmes de ses yeux. Quelques larges gouttes amères tombèrent dans la coupe pendant qu'il la recevait humblement de la main de son tyran.

--Ha! ha! ha!--rugit ce dernier, comme le nain épuisait la coupe avec répugnance,--vois ce que peut faire un verre de bon vin! Eh! tes yeux brillent déjà!

Pauvre garçon! Ses larges yeux étincelaient plutôt qu'ils ne brillaient, car l'effet du vin sur son excitable cervelle était aussi puissant qu'instantané. Il plaça nerveusement le gobelet sur la table, et promena sur l'assistance un regard fixe et presque fou. Ils semblaient tous s'amuser prodigieusement du succès de la _farce_ royale.

--Et maintenant, à l'ouvrage!--dit le premier ministre, un très-gros homme.

--Oui,--dit le roi;--allons! Hop-Frog, prête-nous ton assistance. Des types, mon beau garçon! des caractères! nous avons besoin de _caractère_!--nous en avons tous besoin!--ha! ha! ha!

Et, comme ceci visait sérieusement au bon mot, ils firent, tous sept, chorus au rire royal. Hop-Frog rit aussi, mais faiblement et d'un rire distrait.

--Allons! allons!--dit le roi impatienté,--est-ce que tu ne trouves rien?

--Je tâche de trouver quelque chose de _nouveau_,--répéta le nain d'un air perdu; car il était tout à fait égaré par le vin.

--Tu tâches!--cria le tyran, férocement.--Qu'entends-tu par ce mot? Ah! je comprends. Vous boudez, et il vous faut encore du vin. Tiens! avale ça!--et il remplit une nouvelle coupe et la tendit toute pleine au boiteux, qui la regarda et respira comme essoufflé.

--Bois, te dis-je!--cria le monstre,--ou par les démons!...

Le nain hésitait. Le roi devint pourpre de rage. Les courtisans souriaient cruellement. Tripetta, pâle comme un cadavre, s'avança jusqu'au siège du monarque, et, s'agenouillant devant lui, elle le supplia d'épargner son ami.

Le tyran la regarda pendant quelques instants, évidemment stupéfait d'une pareille audace. Il semblait ne savoir que dire ni que faire,--ni comment exprimer son indignation d'une manière suffisante. À la fin, sans prononcer une syllabe, il la repoussa violemment loin de lui, et lui jeta à la face le contenu de la coupe pleine jusqu'aux bords.

La pauvre petite se releva du mieux qu'elle put, et, n'osant pas même soupirer, elle reprit sa place au pied de la table.

Il y eut pendant une demi-minute un silence de mort, pendant lequel on aurait entendu tomber une feuille, une plume. Ce silence fut interrompu par une espèce de grincement sourd, mais rauque et prolongé, qui sembla jaillir tout d'un coup de tous les coins de la chambre.

--Pourquoi,--pourquoi,--pourquoi faites-vous ce bruit?--demanda le roi, se retournant avec fureur vers le nain.

Ce dernier semblait être revenu à peu près de son ivresse, et, regardant fixement, mais avec tranquillité, le tyran en face, il s'écria simplement:

--Moi,--moi? Comment pourrait-ce être moi?

--Le son m'a semblé venir du dehors,--observa l'un des courtisans;--j'imagine que c'est le perroquet, à la fenêtre, qui aiguise son bec aux barreaux de sa cage.

--C'est vrai,--répliqua le monarque, comme très-soulagé par cette idée;--mais, sur mon honneur de chevalier, j'aurais juré que c'était le grincement des dents de ce misérable.

Là-dessus, le nain se mit à rire (le roi était un farceur trop déterminé pour trouver à redire au rire de qui que ce fût), et déploya une large, puissante et épouvantable rangée de dents. Bien mieux, il déclara qu'il était tout disposé à boire autant de vin qu'on voudrait. Le monarque s'apaisa, et Hop-Frog, ayant absorbé une nouvelle rasade sans le moindre inconvénient, entra tout de suite, et avec chaleur, dans le plan de la mascarade.

--Je ne puis expliquer,--observa-t-il fort tranquillement, et comme s'il n'avait jamais goûté de vin de sa vie,--comment s'est faite cette association d'idées; mais _juste_ après que Votre Majesté eut frappé la petite et lui eut jeté le vin à la face,--_juste après_ que Votre Majesté eut fait cela, et pendant que le perroquet faisait ce singulier bruit derrière la fenêtre, il m'est revenu à l'esprit un merveilleux divertissement;--c'est un des jeux de mon pays, et nous l'introduisons souvent dans nos mascarades; mais ici il sera absolument nouveau. Malheureusement ceci demande une société de huit personnes, et...

--Eh! nous sommes huit!--s'écria le roi, riant de sa subtile découverte;--huit, juste!--moi et mes sept ministres. Voyons! quel est ce divertissement?

--Nous appelons cela,--dit le boiteux,--les _Huit Orangs-Outangs Enchaînés_, et c'est vraiment un jeu charmant, quand il est bien exécuté.

--_Nous_ l'exécuterons,--dit le roi, en se redressant et abaissant les paupières.

--La beauté du jeu,--continua Hop-Frog,--consiste dans l'effroi qu'il cause parmi les femmes.

--Excellent!--rugirent en choeur le monarque et son ministère.

--_C'est moi_ qui vous habillerai en orangs-outangs,--continua le nain;--fiez-vous à moi pour tout cela. La ressemblance sera si frappante que tous les masques vous prendront pour de véritables bêtes,--et, naturellement, ils seront aussi terrifiés qu'étonnés.

--Oh! c'est ravissant!--s'écria le roi.--Hop-Frog! nous ferons de toi un homme!

--Les chaînes ont pour but d'augmenter le désordre par leur tintamarre. Vous êtes censés avoir échappé en masse à vos gardiens. Votre Majesté ne peut se figurer l'effet produit, dans un bal masqué, par huit orangs-outangs enchaînés, que la plupart des assistants prennent pour de véritables bêtes, se précipitant avec des cris sauvages à travers une foule d'hommes et de femmes coquettement et somptueusement vêtus. Le contraste n'a pas son pareil.

--Cela sera!--dit le roi; et le conseil se leva en toute hâte,--car il se faisait tard,--pour mettre à exécution le plan de Hop-Frog.

Sa manière d'arranger tout ce monde en orangs-outangs était très-simple, mais très-suffisante pour son dessein. À l'époque où se passe cette histoire, on voyait rarement des animaux de cette espèce dans les différentes parties du monde civilisé; et, comme les imitations faites par le nain étaient suffisamment bestiales et plus que suffisamment hideuses, on crut pouvoir se fier à la ressemblance.

Le roi et ses ministres furent d'abord insinués dans des chemises et des caleçons de tricot collants. Puis on les enduisit de goudron. À cet endroit de l'opération, quelqu'un de la bande suggéra l'idée de plumes; mais elle fut tout d'abord rejetée par le nain, qui convainquit bien vite les huit personnages, par une démonstration oculaire, que le poil d'un animal tel que l'orang-outang était bien plus fidèlement représenté par du lin. En conséquence, on en étala une couche épaisse par-dessus la couche de goudron. On se procura alors une longue chaîne. D'abord on la passa autour de la taille du roi, _et l'on s'y assujettit_; puis, autour d'un autre individu de la bande, et on l'y assujettit également; puis, successivement autour de chacun et de la même manière. Quand tout cet arrangement de chaîne fut achevé, en s'écartant l'un de l'autre aussi loin que possible, ils formèrent un cercle; et, pour achever la vraisemblance, Hop-Frog fit passer le reste de la chaîne à travers le cercle, en deux diamètres, à angles droits, d'après la méthode adoptée aujourd'hui par les chasseurs de Bornéo qui prennent des chimpanzés ou d'autres grosses espèces.

La grande salle dans laquelle le bal devait avoir lieu était une pièce circulaire, très-élevée, et recevant la lumière du soleil par une fenêtre unique, au plafond. La nuit (c'était le temps où cette salle trouvait sa destination spéciale), elle était principalement éclairée par un vaste lustre, suspendu par une chaîne au centre du châssis, et qui s'élevait ou s'abaissait au moyen d'un contrepoids ordinaire; mais pour ne pas nuire à l'élégance, ce dernier passait en dehors de la coupole et par-dessus le toit.

La décoration de la salle avait été abandonnée à la surveillance de Tripetta; mais dans quelques détails elle avait probablement été guidée par le calme jugement de son ami le nain. C'était d'après son conseil que pour cette occasion le lustre avait été enlevé. L'écoulement de la cire, qu'il eût été impossible d'empêcher dans une atmosphère aussi chaude, aurait causé un sérieux dommage aux riches toilettes des invités, qui, vu l'encombrement de la salle, n'auraient pas pu tous éviter le centre, c'est-à-dire la région du lustre. De nouveaux candélabres furent ajustés dans différentes parties de la salle, hors de l'espace rempli par la foule; et un flambeau, d'où s'échappait un parfum agréable, fut placé dans la main droite de chacune des cariatides qui s'élevaient contre le mur, au nombre de cinquante ou soixante en tout.

Les huit orangs-outangs, prenant conseil de Hop-Frog, attendirent patiemment, pour faire leur entrée, que la salle fût complètement remplie de masques, c'est-à-dire jusqu'à minuit. Mais l'horloge avait à peine cessé de sonner, qu'ils se précipitèrent ou plutôt qu'ils roulèrent tous en masse,--car, empêchés comme ils étaient dans leurs chaînes, quelques-uns tombèrent et tous trébuchèrent en entrant.

La sensation parmi les masques fut prodigieuse et remplit de joie le coeur du roi. Comme on s'y attendait, le nombre des invités fut grand, qui supposèrent que ces êtres de mine féroce étaient de véritables bêtes d'une certaine espèce, sinon précisément des orangs-outangs. Plusieurs femmes s'évanouirent de frayeur; et, si le roi n'avait pas pris la précaution d'interdire toutes les armes, lui et sa bande auraient pu payer leur plaisanterie de leur sang. Bref, ce fut une déroute générale vers les portes; mais le roi avait donné l'ordre qu'on les fermât aussitôt après son entrée, et, d'après le conseil du nain, les clefs avaient été remises entre _ses_ mains.

Pendant que le tumulte était à son comble, et que chaque masque ne pensait qu'à son propre salut,--car, en somme, dans cette panique et cette cohue, il y avait un danger réel,--on aurait pu voir la chaîne qui servait à suspendre le lustre, et qui avait été également retirée, descendre, descendre jusqu'à ce que son extrémité recourbée en crochet fût arrivée à trois pieds du sol.

Peu d'instants après, le roi et ses sept amis, ayant roulé à travers la salle dans toutes les directions, se trouvèrent enfin au centre et en contact immédiat avec la chaîne. Pendant qu'ils étaient dans cette position, le nain, qui avait toujours marché sur leurs talons, les engageant à prendre garde à la commotion, se saisit de leur chaîne à l'intersection des deux parties diamétrales. Alors, avec la rapidité de la pensée, il y ajusta le crochet qui servait d'ordinaire à suspendre le lustre; et en un instant, retirée comme par un agent invisible, la chaîne remonta assez haut pour mettre le crochet hors de toute portée, et conséquemment enleva les orangs-outangs tous ensemble, les uns contre les autres, et face à face.

Les masques, pendant ce temps, étaient à peu près revenus de leur alarme; et, comme ils commençaient à prendre tout cela pour une plaisanterie adroitement concertée, ils poussèrent un immense éclat de rire, en voyant la position des singes.

--Gardez-les _moi_!--cria alors Hop-Frog; et sa voix perçante se faisait entendre à travers le tumulte,--gardez-les-moi, je crois que je les connais, _moi_. Si je peux seulement les bien voir, _moi_, je vous dirai tout de suite qui ils sont.

Alors, chevauchant des pieds et des mains sur les têtes de la foule, il manoeuvra de manière à atteindre le mur; puis, arrachant un flambeau à l'une des cariatides, il retourna, comme il était venu, vers le centre de la salle,--bondit avec l'agilité d'un singe sur la tête du roi,--et grimpa de quelques pieds après la chaîne,--abaissant la torche pour examiner le groupe des orangs-outangs, et criant toujours:--Je découvrirai bien vite qui ils sont!

Et alors, pendant que toute l'assemblée,--y compris les singes,--se tordait de rire, le bouffon poussa soudainement un sifflement aigu; la chaîne remonta vivement de trente pieds environ,--tirant avec elle les orangs-outangs terrifiés qui se débattaient, et les laissant suspendus en l'air entre le châssis et le plancher. Hop-Frog, cramponné à la chaîne, était remonté avec elle et gardait toujours sa position relativement aux huit masques, rabattant toujours sa torche vers eux, comme s'il s'efforçait de découvrir qui ils pouvaient être.

Toute l'assistance fut tellement stupéfiée par cette ascension, qu'il en résulta un silence profond, d'une minute environ. Mais il fut interrompu par un bruit sourd, une espèce de grincement rauque, comme celui qui avait déjà attiré l'attention du roi et de ses conseillers, quand celui-ci avait jeté le vin à la face de Tripetta. Mais, dans le cas présent, il n'y avait pas lieu de chercher d'où partait le bruit. Il jaillissait des dents du nain, qui faisait grincer ces crocs, comme s'il les broyait dans l'écume de sa bouche, et dardait des yeux étincelant d'une rage folle vers le roi et ses sept compagnons, dont les figures étaient tournées vers lui.

--Ah! ah!--dit enfin le nain furibond,--ah! ah! je commence à voir qui sont ces gens-là maintenant!

Alors, sous prétexte d'examiner le roi de plus près, il approcha le flambeau du vêtement de lin dont celui-ci était revêtu, et qui se fondit instantanément en une nappe de flamme éclatante. En moins d'une demi-minute, les huit orangs-outangs flambaient furieusement, au milieu des cris d'une multitude qui les contemplait d'en bas, frappée d'horreur, et impuissante à leur porter le plus léger secours.

À la longue, les flammes, jaillissant soudainement avec plus de violence, contraignirent le bouffon à grimper plus haut sur sa chaîne, hors de leur atteinte, et, pendant qu'il accomplissait cette manoeuvre, la foule retomba, pour un instant encore, dans le silence. Le nain saisit l'occasion, et prit de nouveau la parole:

--Maintenant,--dit-il,--je vois _distinctement_ de quelle espèce sont ces masques. Je vois un grand roi et ses sept conseillers privés, un roi qui ne se fait pas scrupule de frapper une fille sans défense, et ses sept conseillers qui l'encouragent dans son atrocité. Quant à moi, je suis simplement Hop-Frog le bouffon,--et _ceci est ma dernière bouffonnerie!_

Grâce à l'extrême combustibilité du chanvre et du goudron auquel il était collé, le nain avait à peine fini sa courte harangue que l'oeuvre de vengeance était accomplie. Les huit cadavres se balançaient sur leurs chaînes.--masse confuse, fétide, fuligineuse, hideuse. Le boiteux lança sa torche sur eux, grimpa tout à loisir vers le plafond, et disparut à travers le châssis.

On suppose que Tripetta, en sentinelle sur le toit de la salle, avait servi de complice à son ami dans cette vengeance incendiaire, et qu'ils s'enfuirent ensemble vers leur pays; car on ne les a jamais revus.

LA BARRIQUE D'AMONTILLADO

J'avais supporté du mieux que j'avais pu les mille injustices de Fortunato; mais, quand il en vint à l'insulte, je jurai de me venger. Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon âme, vous ne supposerez pas que j'aie articulé une seule menace. À la longue, je devais être vengé; c'était un point définitivement arrêté;--mais la perfection même de ma résolution excluait toute idée de péril. Je devais non-seulement punir, mais punir impunément. Une injure n'est pas redressée quand le châtiment atteint le redresseur; elle n'est pas non plus redressée quand le vengeur n'a pas soin de se faire connaître à celui qui a commis l'injure.

Il faut qu'on sache que je n'avais donné à Fortunato aucune raison de douter de ma bienveillance, ni par mes paroles, ni par mes actions. Je continuai, selon mon habitude, à lui sourire en face, et il ne devinait pas que mon sourire désormais ne traduisait que la pensée de son immolation.

Il avait un côté faible,--ce Fortunato,--bien qu'il fût à tous autres égards un homme à respecter, et même à craindre. Il se faisait gloire d'être connaisseur en vins. Peu d'Italiens ont le véritable esprit de connaisseur; leur enthousiasme est la plupart du temps emprunté, accommodé au temps et à l'occasion; c'est un charlatanisme pour agir sur les millionnaires anglais et autrichiens. En fait de peintures et de pierres précieuses, Fortunato, comme ses compatriotes, était un charlatan;--mais en matière de vieux vins il était sincère. À cet égard, je ne différais pas essentiellement de lui; j'étais moi-même très-entendu dans les crus italiens, et j'en achetais considérablement toutes les fois que je le pouvais.

Un soir, à la brune, au fort de la folie du carnaval, je rencontrai mon ami. Il m'accosta avec une très-chaude cordialité, car il avait beaucoup bu. Mon homme était déguisé. Il portait un vêtement collant et mi-parti, et sa tête était surmontée d'un bonnet conique avec des sonnettes. J'étais si heureux de le voir que je crus que je ne finirais jamais de lui pétrir la main. Je lui dis:

--Mon cher Fortunato, je vous rencontre à propos.--Quelle excellente mine vous avez aujourd'hui!--Mais j'ai reçu une pipe d'amontillado, ou du moins d'un vin qu'on me donne pour tel, et j'ai des doutes.

--Comment?--dit-il,--de l'amontillado? Une pipe? Pas possible!--Et au milieu du carnaval!

--J'ai des doutes,--répliquai-je,--et j'ai été assez bête pour payer le prix total de l'amontillado sans vous consulter. On n'a pas pu vous trouver, et je tremblais de manquer une occasion.

--De l'amontillado!

--J'ai des doutes.

--De l'amontillado!

--Et je veux les tirer au clair.

--De l'amontillado!

--Puisque vous êtes invité quelque part, je vais chercher Luchesi. Si quelqu'un a le sens critique, c'est lui. Il me dira...

--Luchesi est incapable de distinguer l'amontillado du xérès.

--Et cependant il y a des imbéciles qui tiennent que son goût est égal au vôtre.

--Venez, allons!

--Où?

--À vos caves.

--Mon ami, non; je ne veux pas abuser de votre bonté. Je vois que vous êtes invité. Luchesi...

--Je ne suis pas invité;--partons!

--Mon ami, non. Ce n'est pas la question de l'invitation, mais c'est le cruel froid dont je m'aperçois que vous souffrez. Les caves sont insupportablement humides; elles sont tapissées de nitre.

--N'importe, allons! Le froid n'est absolument rien. De l'amontillado! On vous en a imposé.--Et quant à Luchesi, il est incapable de distinguer le xérès de l'amontillado.

En parlant ainsi, Fortunato s'empara de mon bras. Je mis un masque de soie noire, et, m'enveloppant soigneusement d'un manteau, je me laissai traîner par lui jusqu'à mon palais.

Il n'y avait pas de domestiques à la maison; ils s'étaient cachés pour faire ripaille en l'honneur de la saison. Je leur avais dit que je ne rentrerais pas avant le matin, et je leur avais donné l'ordre formel de ne pas bouger de la maison. Cet ordre suffisait, je le savais bien, pour qu'ils décampassent en toute hâte, tous, jusqu'au dernier, aussitôt que j'aurais tourné le dos.

Je pris deux flambeaux à la glace, j'en donnai un à Fortunato, et je le dirigeai complaisamment, à travers une enfilade de pièces, jusqu'au vestibule qui conduisait aux caves. Je descendis devant lui un long et tortueux escalier, me retournant et lui recommandant de prendre bien garde. Nous atteignîmes enfin les derniers degrés, et nous nous trouvâmes ensemble sur le sol humide des catacombes des Montrésors.

La démarche de mon ami était chancelante, et les clochettes de son bonnet cliquetaient à chacune de ses enjambées.

--La pipe d'amontillado?--dit-il.

--C'est plus loin,--dis-je;--mais observez cette broderie blanche qui étincelle sur les murs de ce caveau.

Il se retourna vers moi et me regarda dans les yeux avec deux globes vitreux qui distillaient les larmes de l'ivresse.

--Le nitre?--demanda-t-il à la fin.

--Le nitre,--répliquai-je.--Depuis combien de temps avez-vous attrapé cette toux?

--Euh! euh! euh!--euh! euh! euh!--euh! euh! euh!--euh!!!

Il fut impossible à mon pauvre ami de répondre avant quelques minutes.

--Ce n'est rien,--dit-il enfin.

--Venez,--dis-je avec fermeté,--allons-nous-en; votre santé est précieuse. Vous êtes riche, respecté, admiré, aimé; vous êtes heureux, comme je le fus autrefois; vous êtes un homme qui laisserait un vide. Pour moi, ce n'est pas la même chose. Allons-nous-en; vous vous rendrez malade. D'ailleurs, il y a Luchesi...

--Assez,--dit-il;--la toux, ce n'est rien. Cela ne me tuera pas. Je ne mourrai pas d'un rhume.

--C'est vrai,--c'est vrai,--répliquai-je,--et en vérité je n'avais pas l'intention de vous alarmer inutilement;--mais vous devriez prendre des précautions. Un coup de ce médoc vous défendra contre l'humidité.

Ici j'enlevai une bouteille à une longue rangée de ses compagnes qui étaient couchées par terre, et je fis sauter le goulot.

--Buvez,--dis-je, en lui présentant le vin.

Il porta la bouteille à ses lèvres, en me regardant du coin de l'oeil. Il fit une pause, me salua familièrement (les grelots sonnèrent), et dit:

--Je bois aux défunts qui reposent autour de nous!

--Et moi, à votre longue vie!

Il reprit mon bras, et nous nous remîmes en route.

--Ces caveaux,--dit-il,--sont très-vastes.

--Les Montrésors,--répliquai-je,--étaient une grande et nombreuse famille.

--J'ai oublié vos armes.

--Un grand pied d'or sur champ d'azur; le pied écrase un serpent rampant dont les dents s'enfoncent dans le talon.

--Et la devise?

--_Nemo me impune lacessit._

--Fort beau!--dit-il. Le vin étincelait dans ses yeux, et les sonnettes tintaient. Le médoc m'avait aussi échauffé les idées. Nous étions arrivés à travers des murailles d'ossements empilés, entremêlés de barriques et de pièces de vin, aux dernières profondeurs des catacombes. Je m'arrêtai de nouveau, et cette fois je pris la liberté de saisir Fortunato par un bras, au-dessus du coude.

--Le nitre!--dis-je;--voyez, cela augmente. Il pend comme de la mousse le long des voûtes. Nous sommes sous le lit de la rivière. Les gouttes d'humidité filtrent à travers les ossements. Venez, partons, avant qu'il soit trop tard. Votre toux...

--Ce n'est rien,--dit-il,--continuons. Mais, d'abord, encore un coup de médoc.