Nouvelles et Contes pour la jeunesse
Chapter 8
Elle ne savait pas à quel point cet arrangement nuisait à l'effet qu'elle voulait produire. Il aurait été pourtant bien facile de comprendre que lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une autre, il était impossible de bien faire, et par conséquent d'être remarquée avantageusement. Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à qui elle voulait paraître aimable, elle se mettait à causer d'une manière plus animée avec la personne qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa gaieté, comme cependant elle ne s'amusait pas véritablement, mais qu'elle pensait seulement à avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui d'une personne qui rit de bon coeur, ses gestes n'avaient rien de naturel, et sa gaieté paraissait si forcée, que personne ne pouvait imaginer qu'elle fût véritablement gaie lorsqu'aucune prétention ne venait l'occuper. A la voir donner à un pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus qu'elle fût bonne. Cependant Hélène donnait aussi quand personne ne la voyait, et donnait de bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la remarquer, ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait, mais au plaisir d'être vue faisant l'aumône. Sa pitié prenait alors un air d'exagération et d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait pour but de la montrer. Elle donnait à ses yeux l'expression de la sensibilité; mais au lieu de les arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes présentes, en sorte qu'on aurait dit que c'étaient elles, et non le pauvre, qui causaient son attendrissement.
Madame d'Aubigny avait continuellement repris sa fille de cette disposition qu'elle voyait en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi corrigée de ses affectations les plus ridicules et les plus grossières. Hélène, en grandissant, devenait aussi un peu plus habile à discerner celles qui pourraient paraître trop choquantes; mais comme aussi ses prétentions augmentaient, elle ne faisait que s'étudier un peu plus à les cacher, sans pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait il faudrait bien qu'elles parussent.
--Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère, il n'y a qu'un moyen d'être louée, c'est de bien faire; et comme il n'y a rien de louable dans une action que tu fais pour obtenir des éloges, il est impossible qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs que de prendre les éloges et la réputation pour son but est la manière de n'en obtenir jamais. Hélène sentait bien un peu la vérité de ce que lui disait madame d'Aubigny, elle se promettait de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait la saisir à la première occasion; et d'ailleurs, quelle est la jeune fille qui croit tout-à-fait sa mère?
Dans la même maison que madame d'Aubigny logeait une de ses parentes, madame de Villemontier, qu'elle voyait habituellement, et dont la fille, Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était tellement pleine de bonté et de simplicité, qu'elle ne s'apercevait même pas de l'affectation d'Hélène, et se disputait continuellement à ce sujet avec le vieil abbé Rivière, ancien précepteur de M. de Villemontier, le père de Cécile, et qui, après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui le collège où il avait achevé ses études, était revenu s'établir dans la maison, où on le respectait comme un père, et où il s'occupait de l'éducation de Cécile, qu'il aimait comme son enfant. Il ne se querellaient jamais qu'à propos d'Hélène, dont l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule, qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé à dire tout ce qu'il pensait, il ne s'en gênait pas devant elle, et en avait d'autant plus d'occasion, que comme Hélène en avait toujours entendu parler avec une grande considération chez madame de Villemontier, qu'elle avait vu le plaisir qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle on le traitait, elle avait senti on grand désir de gagner son estime. Ce désir était encore augmenté par les éloges continuels qu'il faisait de Cécile. Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse; malgré son amour-propre, elle n'était pas capable d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les aurait mérités en effet si elle ne les avait pas cherchés. Mais son attention à se faire remarquer de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle aurait eus de s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il par des plaisanteries un peu malignes qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir à obtenir ses éloges, et la faisaient redoubler d'efforts toujours gauches et mal dirigés. L'abbé était un homme très-instruit: Hélène n'aurait pas été assez sotte pour aller étaler devant lui le peu de science que peut posséder une jeune fille; mais elle ne laissait pas passer un jour sans trouver quelque occasion détournée de rappeler son goût pour l'étude. On parlait de la promenade: elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec un livre; on de ses grands chagrins était que sa mère ne lui permit pas de lire avant de se coucher; et puis elle racontait qu'elle s'était oubliée le matin à son travail, si bien qu'elle y avait passé trois heures sans s'en apercevoir. L'abbé n'avait pas l'air de l'entendre; c'était là une de ses malices; alors elle appuyait, retournait sa phrase.
--Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même, je m'y suis mise à une heure moins un quart; il était quatre heures quand j'ai regardé pour la première fois à la pendule, cela fait plus de trois heures de passées sans que je m'en aperçusse.
--Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé, car vous les avez bien remarquées ensuite.
Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait pas moins le lendemain.
Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient ses soins pour sa mère, qui était d'une santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement tous les soirs son ouvrage chez madame de Villemontier, n'y descendit ce jour-là qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour en rendre compte et avoir le plaisir de parler de l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle commença par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle avait éprouvée lorsqu'elle avait vu sa mère pâle et presque sans connaissance, que l'abbé ne put s'empêcher de dire:
--Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène a souffert de l'accident de madame sa mère; mais je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame d'Aubigny.
Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un peu malade encore, voulut absolument que sa fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un, air languissant, fatigué, disant qu'elle avait envie de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait passé une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas les questions auxquelles elle voulait répondre, elle parla du beau temps qu'il faisait à cinq heures du matin, dit que sa mère avait été agitée jusqu'à deux, mais qu'à trois elle, dormait bien paisiblement; d'où il était clair qu'Hélène s'était levée à ces différentes heures pour voir comment était sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure qu'il était, disant que quoique sa mère lui eût permis de rester jusqu'à dix heures, elle voulait absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda l'heure à huit heures et demie, elle la demanda à neuf heures moins un quart. Pendant ce temps-là Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur la pendule sans que personne s'en aperçût. A neuf heures moins une minute elle alla sonner; sa mère lui demanda pourquoi.
--Vous savez bien, maman, dit Cécile, que c'est l'heure à laquelle vous devez prendre votre bouillon.
Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra son ouvrage avec une grande précipitation, dans la crainte de manquer l'heure.
--Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes bien ponctuelles et bien soigneuses.
--Oui, reprit l'abbé entre ses dents et en regardant Hélène avec un souris malin, mademoiselle Cécile soigne à merveille sa mère, et mademoiselle Hélène sa réputation.
Hélène rougit et se hâta de s'en aller, dans la crainte de quelque nouveau sarcasme; mais madame de Villemontier ayant prié l'abbé d'accompagner Hélène pour revenir lui dire ensuite des nouvelles de madame d'Aubigny, il prît le bougeoir et la suivit; elle marchait si vite qu'il ne pouvait la joindre.
--Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant près d'elle tout essoufflé, vous allez vous casser le cou.
--Je suis si pressée de savoir comment se trouve maman!
--Que vous êtes heureuse, dit l'abbé en prenant son bras, de pouvoir, au milieu de votre inquiétude, penser à tant d'autres choses! Pour moi, si quelqu'un que j'aimasse beaucoup était malade, je serais si occupé de sa maladie, qu'il me serait bien impossible de remarquer ce que je fais pour lui, encore moins de penser à le faire remarquer aux autres; mais les femmes ont la tête si forte!
--Mon Dieu, monsieur l'abbé, dit Hélène, que cette remarque embarrassait, vous ne pouvez donc passer un moment sans me tourmenter?
--C'est-à-dire sans vous admirer. On admire les autres sur l'ensemble de leur vie et de leurs actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles se sont bien conduites longtemps de suite et en diverses occasions; mais pour mademoiselle Hélène, c'est à chaque occasion qu'il faut l'admirer; chacune de ses actions, de ses pensées, chacun de ses mouvements exige un éloge.
Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et le bougeoir placé comme s'il voulait lui bien montrer sa figure moqueuse, appuyait sur chaque marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de parler ni d'arriver. Ils arrivèrent enfin, et Hélène s'échappa de son bras, bien contente d'en être quitte. Les plaisanteries de l'abbé la désolaient; cependant elle y voyait un fonds de bonne amitié qui l'empêchait de lui en savoir mauvais gré.
Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle elle les prenait et du désir qu'elle montrait d'obtenir son estime, aurait bien voulu la corriger, d'autant qu'il voyait que malgré son affectation elle était réellement bonne et sensible.
Madame d'Aubigny avait un vieux domestique assez brutal, quoiqu'il lût toute la journée des livres de morale et de dévotion; elle lui avait permis de prendre avec lui un petit neveu à qui il prétendait donner une belle éducation. Tous les talents de cet homme pour enseigner se bornaient à battre le petit François quand il ne savait pas sa leçon d'histoire ou de catéchisme, et François, à qui cette méthode ne donnait pas le goût du travail, n'en savait jamais un mot et était battu tous les jours. Un matin Hélène le vit descendre l'escalier en pleurant tout haut; il venait de recevoir sa correction ordinaire, et il en devait recevoir deux fois autant s'il ne savait pas sa leçon au retour de son oncle, qui était allé faire une commission. Hélène lui conseilla de se dépêcher de l'apprendre; le petit garçon prétendit qu'il ne le pouvait pas.
--Viens, dit Hélène, nous l'apprendrons ensemble; et elle l'emmena dans l'appartement, où elle se mit à le faire étudier et répéter avec tant d'application, que l'abbé Rivière, qui venait pour voir madame d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.
--Dépêche-toi donc, disait-elle à François, pour qu'on ne sache pas que c'est moi qui t'ai fait répéter.
--Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abbé, à faire quelque chose de bien pour vous toute seule!
Hélène rougit de plaisir; c'était la première fois qu'elle s'entendait louer sincèrement par lui. Mais au même instant l'amour-propre prit la place du bon sentiment qui l'avait animée; ses manières cessèrent d'être naturelles; et quoi qu'elle continuât absolument la même action, il était facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le même principe.
--Allons, allons, je m'en vais, dit l'abbé; redevenez bonne tout simplement, personne n'y regarde plus.
Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène trouva moyen de venir à parler de François; l'abbé secoua la tête; il voyait bien ce qui allait suivre; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue, le comprit et s'arrêta; mais le caractère l'emportant, une demi-heure après elle revint au même sujet par une voie détournée. L'abbé se trouvait près d'elle.
--Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la coude, je vois bien que vous voulez que je le raconte; en effet, cela vaudra mieux; et le voilà qui commence:
--Ce matin, François... et cela d'un ton si emphatique et si plaisant, qu'Hélène fait tous ses efforts pour l'engager à se taire.
--Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et lorsqu'il y aura quelque chose que vous voudrez qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi seulement par un signe. Hélène décontenancée faisait semblant de ne pas entendre, et cependant ne pouvait s'empêcher de rire. On juge bien que de la soirée elle n'eut pas envie de reparler de François; et dès ce moment l'abbé prit, comme il le lui avait annoncé, le rôle de compère; dès qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque chose à son avantage, aussitôt prenant la parole, il entamait un pompeux éloge. Si dans ses mouvements elle laissait apercevoir l'intention de se faire remarquer:
--Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle Hélène met à tout ce qu'elle fait. Lorsqu'elle éclatait d'un rire bruyant et forcé:
--Je vous pria de remarquer, disait-il à tout le monde, combien mademoiselle Hélène est gaie aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle et lui demandait tout bas:
--Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes fonctions? Ce sera mieux une autre fois, ajoutait-il; mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis parler que de ce que j'aperçois; et rien ne lui échappait; mais en même temps il mêlait à tout cela quelque chose de si comique, et cependant de si bon, qu'Hélène à la fois fâchée, embarrassée et obligée de rire, se corrigeait insensiblement, et par la crainte que lui inspiraient les remarques de l'abbé, et parce qu'il lui présentait ses manières affectées sous un jour si ridicule, qu'elle-même ne pouvait s'empêcher de le sentir.
Elle est enfin parvenue à s'en défaire entièrement, à chercher pour son amour-propre des plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui d'occuper d'elle à tous les instants du jour et de faire remarquer ses actions les plus insignifiantes. Elle convient qu'elle le doit à l'abbé Rivière, et dit que si toutes les jeunes personnes disposées à la minauderie et à l'affectation avaient de même, à côté d'elles, un abbé Rivière pour leur apprendre à chaque mine l'effet qu'elle produit sur ceux qui en sont témoins, elles ne prendraient pas longtemps la peine de se rendre si ridicules.
ARMAND ou LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.
Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans la chambre de son fils Armand, le trouva dans un violent accès de colère, et l'entendit qui disait à son précepteur, l'abbé Durand:
--Eh bien! oui, je vous obéirai: il faut bien que je vous obéisse, puisque vous êtes le plus fort; mais je vous avertis que je ne reconnais pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je vous détesterai comme un homme injuste et comme on tyran.
Après ce discours, Armand, en se retournant avec un vif mouvement de dépit, aperçut son père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte. et le regardant d'un air calme et attentif. Armand pâlit et rougit; il craignait et respectait extrêmement son père, qui, bien que très-bon, avait dans la figure et dans les manières quelque chose de fort imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais osé lui résister en face, ni se mettre en colère devant lui: consterné, les yeux baissés, il attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin, quand celui-ci s'étant approché, s'assit auprès de la table sur laquelle écrivait Armand, et qui faisait le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand avait voulu l'obliger à l'éloigner de la fenêtre, qui lui donnait des distractions.
--Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton sérieux, mais tranquille, vous pensez donc qu'on n'a pas le droit de vous faire obéir?
--Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à vous que je disais cela.
--C'est précisément à moi, puisque le pouvoir qu'a M. l'abbé il le tient de moi, que ses droits sont fondés sur les miens, que je lui ai transmis. Ne le savez-vous pas?
Armand le savait bien; mais il ne pouvait se résoudre à obéir à l'abbé Durand comme à son père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours extrêmement désagréable, et la crainte seule l'empêchait de manifester ses sentiments à M. de Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un très-grand personnage, était habituellement blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté, et s'indignait contre les choses qu'on lui commandait, non pas qu'il les trouvât déraisonnables, mais parce qu'on les lui commandait; et il avait quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que si les parents commandaient à leurs enfants, c'était uniquement parce qu'ils étaient les plus forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin, qui savait cela, était bien aise de trouver une occasion de s'expliquer avec lui.
--Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice en vous obligeant à m'obéir? je suis prêt à la réparer. Armand était embarrassé; mais son père l'ayant encouragé à répondre:
--Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous me fassiez une injustice, seulement je ne comprends pas trop comment il peut être juste que les parents fassent faire leur volonté aux enfants; car enfin les enfants ont leur volonté aussi, et ils ont autant que les parents le droit de la faire.
--Apparemment que les enfants n'étant pas raisonnables, ont besoin que leurs parents le soient pour eux et les obligent à l'être.
--Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent pas être raisonnables, il me semble que c'est eux que cela regarde, et je ne comprends pas comment on peut avoir le droit de les obliger à l'être.
--Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant de deux ans avait la fantaisie de mettre sa main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre, au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le droit de l'en empêcher?
--Oh! papa, quelle différence!
--Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant de deux ans me paraissent tout aussi sacrés que ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez que l'âge fasse quelque différence, alors vous conviendrez bien qu'un enfant de treize ans doit en avoir moins qu'un homme de vingt.
Armand secoua la tête, et n'était pas convaincu: son père l'ayant engagé à dire ce qu'il pensait:
--Il faut croire, répondit-il, qu'il y a à dire contre cela quelque bonne raison que je ne trouve pas; mais quand il serait avantageux pour les enfants qu'on les forçât d'obéir, je ne comprends pas qu'on puisse avoir le droit de faire du bien à quelqu'un quand il ne le veut pas.
--Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas que je vous oblige à être raisonnable en m'obéissant?
--Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...
--Mais, moi, je le comprends fort bien; et comme je ne veux pas que vous puissiez me croire injuste, je vous promets de ne plus vous obliger à m'obéir, que vous ne m'ayez dit que vous le désirez.
--Que je désire que vous m'obligiez à vous obéir, papa! dit Armand, moitié riant et moitié boudeur, comme s'il eût cru que son père se moquait de lui, vous savez bien qu'il est impossible que je désire jamais cela.
--C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en veux avoir le plaisir; et dès ce moment je me démets de mon autorité jusqu'au moment où vous me demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre à en faire autant, mon cher abbé, dit M. de Saint-Marsin à l'abbé Durand, vos droits cessent en même temps que les miens.
L'abbé, qui comprenait les intentions de M. de Saint-Marsin, lui promit, en souriant, de s'y conformer; pour celui-ci, il conservait toujours son air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un à l'autre d'un air incertain, comme pour voir si la chose était sérieuse.
--Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel était l'acte d'obéissance qui déplaisait si fort à Armand; mais d'après nos nouvelles conventions, il doit en être dispensé.
--Cela va sans dire, reprit l'abbé.
--Allons, mon fils, dit en se levant M. de Saint-Marsin, usez sans vous gêner de votre liberté, et songez bien à n'y renoncer que quand vous serez sûr de n'en vouloir plus; car je vous préviens qu'alors, à mon tour, j'userai de mon autorité sans scrupule.
Armand le regardait partir d'un air stupéfait, et ne pouvait croire ce qu'il lui disait. Pour premier essai de sa liberté, il remit auprès de la fenêtre la table qu'il avait commencé à en ôter; et l'abbé Durand, qui s'était remis à lire, le laissa faire sans avoir l'air d'y prendre garde. Seulement, lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire son thème:
--Je ne sais pas, lui dit l'abbé, pourquoi vous prenez la peine de vous établir si bien, car je suppose qu'à présent que vous êtes maître de vos notions, nous ne prendrons plus beaucoup de leçons.
--Je ne sais pas, M. l'abbé, reprit Armand d'un air très-piqué, où vous avez pu imaginer cela: je ne suis apparemment pas assez enfant pour qu'il soit nécessaire de me conduire à la lisière, et vous pouvez être sûr que pour faire les choses que je sais être raisonnables, je n'aurai nullement besoin d'être contraint.
--A la bonne heure, dit l'abbé, qui se remit à sa lecture; et Armand, pour prouver son dire, ne regarda pas une seule fois du côté de la fenêtre, et fit son thème deux fois plus vite et deux fois mieux qu'à l'ordinaire. L'abbé Durand lui en fît compliment, et lui dit:
--Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours aussi bien.
Armand était enchanté; cependant son plaisir diminua un peu le soir, parce que, lorsqu'il demanda à l'abbé Durand s'ils iraient se promener:
--Non, en vérité, dit l'abbé, il n'a qu'à vous prendre envie de marcher plus vite que moi, de courir, d'enfiler une autre rue que celle par où je voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et je suis trop vieux pour courir après vous. Je ne peux pas me charger de conduire dans la rue un étourdi sur lequel je n'ai aucune autorité. Armand se fâcha d'abord, et dit que cela n'avait pas de raison; puis il dit à l'abbé:
--Eh bien! je vous promets de ne pas marcher plus vite que vous et d'aller où vous irez.
--Cela est fort bien, reprit l'abbé; mais il peut vous prendre quelque fantaisie à laquelle il faudrait que je m'opposasse, et comme je n'en aurais aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise affaire.
--Je veux bien, dit Armand, m'engager à vous obéir le temps de la promenade.
--A la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin que vous renoncez à la convention, et que vous rentrez sous l'autorité.
--Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps de la promenade.
--Ainsi, reprit l'abbé, vous voulez non-seulement faire votre volonté, mais me la faire faire à moi; vous voulez que je reprenne l'autorité quand cela vous est commode, et que j'y renonce quand vous n'en voulez plus. Je vous dirai à mon tour: Non pas, non pas. Si je consens à reprendre l'autorité, ce sera pour la garder: ainsi, mon cher Armand, il faut vous décider ou à renoncer à la convention, ou à vous passer désormais de promenade.
--Papa veut que je me promène, reprit Armand d'un ton assez sec.
--Oui; mais il n'exige pas que je me promène pour vous quand je ne puis vous être bon à rien: il n'avait de droit sur mes actions que par celui qu'il me donnait sur les vôtres; quand il me confiait une partie de son autorité, il était bien simple qu'il réglât la manière dont il voulait que j'en usasse; à présent qu'il ne me confie plus rien, de quoi aurais-je à lui rendre compte?
--Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui m'empêcherait de sortir seul.
--Personne au monde ne s'y opposera, vous êtes libre comme l'air.
--La preuve que non, reprit étourdiment Armand, la preuve que ce sont là des contes, c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.